Journal Des Goncourt Troisieme Serie Troisieme Volume Memoires
Chapter 12
Et comme Louis XIV faisait offrir un présent d'argent au porteur des pois et des roses, Audiger (c'est le nom de notre maître d'hôtel), refusait et faisait demander au Roi le privilège de faire, de vendre et de débiter toutes sortes de liqueurs _à la mode d'Italie_, tant à la Cour et suite de Sa Majesté, qu'en toute autre ville du royaume, avec défense à tous autres, d'en vendre et d'en débiter à son préjudice.
À peu de temps de là, Audiger obtenait son brevet de M. Le Tellier, mais il éprouvait de telles tracasseries dans les bureaux pour le scellement de ses lettres d'obtention, qu'il entrait chez la comtesse de Soissons en qualité de _faiseur de liqueurs_, en sortait, se mettait dans le régiment de cavalerie de Rouvray, faisait plusieurs campagnes, obtenait une lieutenance d'infanterie dans la compagnie Joyau, du régiment de Lorraine, se démettait, se refaisait maître d'hôtel du président de Maisons, puis de Colbert, et finalement établissait une boutique de limonadier, place du Palais-Royal, où il fournissait la Cour et la Ville.
C'est dans cette boutique de limonadier, qu'Audiger écrit LA MAISON RÉGLÉE, et nous donne la constitution de la Maison d'un grand seigneur, en nous initiant au bon marché invraisemblable de la vie à Paris, en ces premières années du XVIIIe siècle.
La Maison d'un grand seigneur devait être composée: d'un Intendant, d'un Aumônier, d'un Secrétaire, d'un Écuyer, de deux Valets de Chambre, d'un Concierge ou Tapissier, d'un Maître d'Hôtel, d'un Officier d'Office, d'un Cuisinier, d'un Garçon d'Office, de deux Garçons de Cuisine, d'une Servante de Cuisine, de deux Pages, de six ou quatre Laquais, de deux Cochers, de deux Postillons, de deux Garçons de Carrosse, de quatre Palefreniers, d'un Suisse ou Portier. Et en plus, d'un Valet pour l'Intendant, d'un Valet pour l'Aumônier, d'un Valet pour le Secrétaire, d'un Valet pour l'Écuyer, d'un Valet pour le Maître d'Hôtel.
Or l'aumônier, appointé à 200 livres, l'écuyer à 400, le maître d'hôtel à 500, le cuisinier à 300, le garçon d'office à 75, le cocher à 100, les palefreniers à 60, les laquais à 100, etc., etc., cela fait pour les traitements et gages des _trente-six personnes_ composant la domesticité du grand seigneur, par «chacun an» la somme de _quatre mille dix livres_.
Maintenant quelle était la dépense, par jour, de ces trente-six personnes: écoutons Audiger.
Dans les maisons bien réglées, et afin que chacun soit content, on donne une livre et demie de viande de boucherie, y compris les bouillons, les jus, coulis et entrées de grosses viandes pour la table du Seigneur; ce qui, par jour, pour les personnes ci-dessus, fait la quantité de cinquante livres de viande, lesquelles, à raison de cinq sous la livre, donnent la somme de . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . 14 l. 10 s.
Les jours maigres, les légumes et les poissons revenaient au même prix que la viande, les jours gras.
On donne aussi par jour à chaque personne trois sous de pain, ou une livre et demie: ce qui fait, y compris le pain pour les potages . . . . 5 l. 8 s.
Pour le vin, les officiers et le cocher ont trois chopines par jour, et les autres domestiques une pinte, et quand le vin se paye en argent, les premiers ont cinq sous, les autres quatre: ce qui fait . . . . . . 7 l 9 s.
Pour le bois et charbon pour la cuisine et l'office . . . . . . . . . 3 l.
Pour le sel, le poivre, le clou de girofle, la cannelle et autres épiceries . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . .20 s.
Pour les herbes, légumes, salades, huile et vinaigre et verjus. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . 20 s.
Pour la chandelle, tant pour la cuisine, office, antichambre, écurie, vingt-huit sous: qui font quatre livres de chandelle par jour . . . . 28 s.
Pour l'entretien et dépense journalière des ustensiles de cuisine . . 10 s.
Pour l'entretien aussi des batteries de cuisine et d'office . . . . . 15 s.
Pour le porteur d'eau . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . 5 s.
Soit la somme par «chacun an» de _neuf mille cinq cent trente-six livres, seize solz_.
Maintenant Audiger établit la dépense, à laquelle peut revenir la table du seigneur, à douze couverts par jour, soir et matin.
Pour le premier service de la table, il doit avoir à dîner: un grand potage, quatre petits plats, deux assiettes hors-d'oeuvre; pour le second service, un grand plat de rôt, deux salades, deux plats d'entremets; pour le troisième service, un grand plat de fruits avec quatre compotes.
Pour la viande de rôtisserie, il faut, tous les jours, un chapon pour mettre au pot; deux poulets pour faire une entrée; trois pièces de rôt pour le matin, autant pour le soir, ce qui, à huit pièces de rôtisserie par jour à vingt-cinq sous, chaque pièce, fait monter la dépense à . .10 l.
Et Audiger estime, par jour, le pain à . . . . . . . . . . . . . . . .36 s.
Le vin à . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . .6 l.
Les légumes, ragoûts, crêtes, ris de veau, foies gras, beurre, etc., à 4 l.
Les fruits et les compotes à. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . 4 l.
La bougie à raison d'une livre par jour; tant pour la table que pour la chambre, à . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . 30 s.
Les deux flambeaux de poing, à . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . 3 l.
Le bois, fagots, cotterets en hiver, pour la chambre et l'antichambre .30s.
Le blanchissage des nappes, serviettes de table, tabliers et torchons de cuisine et d'office, à. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . .15 s.
Soit la somme, par «chacun an», de _onze mille huit cent quatre-vingts livres quinze sols_.
Maintenant passons à l'écurie du grand seigneur.
D'après Audiger, un grand seigneur ne peut avoir moins de quatorze chevaux de carrosse, qui font deux attelages.
Il compte par jour, pour chaque cheval, deux bottes de foin qui, à raison de 20 livres le cent, valent. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . 8 s.
Un boisseau d'avoine. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . 8 s.
Pour la paille de la litière, le maréchal, l'entretien des fers, le bourrelier. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . 6 l.
Ce qui fait pour chaque cheval, par jour, 22 sous, et pour les quatorze. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . .15 l. 10 s.
Le seigneur ne peut également avoir moins de seize chevaux de selle, dont la nourriture et l'entretien lui reviennent à douze livres, et qui, avec la nourriture et l'entretien des chevaux de carrosse, et les raccommodages du carrosse, montent par jour à vingt-neuf livres.
Soit par «chacun an» la somme de _dix mille cinq cent quatre-vingt-cinq livres_.
En sorte que cette maison, montée sur le pied de trente-six officiers et domestiques, et où il y a trente chevaux à l'écurie, ne coûte, en l'an 1700, que la somme de _trente-huit mille neuf cent soixante-quinze francs_.
Maintenant, si le grand seigneur se marie, tout de suite, la maison s'augmente pour le service de la Dame: d'un Écuyer; d'une Demoiselle suivante, d'une demoiselle suivante, dont la fonction est de faire honneur à la Dame, et de l'accompagner à la messe, aux visites, et partout où elle va; d'une Femme de chambre, d'une femme de chambre qui doit savoir peigner, coiffer, habiller et ajuster une dame, suivant le bon air et sa qualité, savoir blanchir et empeser toutes sortes de linges et de gazes, savoir raccommoder les dentelles, savoir _préparer un remède et le donner avec adresse_; d'un Valet de chambre, d'un valet de chambre qui, dans ce temps-là, était en général tailleur pour femmes, et qui devait prendre soin des habits de la Dame, et les mettre à la mode, quand ils n'y étaient plus, et tenir la porte de la chambre de la Dame, quand elle se lève ou se couche, et _avoir beaucoup de discrétion dans ce qu'il peut voir ou entendre_; d'un Page, d'un Maître d'Hôtel, d'un Cuisinier, d'un Officier, d'une Servante de cuisine, de quatre Laquais, d'un Cocher, d'un Postillon, d'un Garçon de Cocher, de sept Chevaux de carrosse, de quatre Chevaux de selle, pour monter les officiers.
Quand il y a des enfants, ce sont encore: une Gouvernante d'enfants, une Nourrice, un Gouverneur ou Précepteur, un Valet de Chambre, deux Laquais, une Servante pour la Nourrice.
Toute la dépense de cette nouvelle domesticité, ajoutée à l'autre, ne s'élève guère, comme gages, qu'à _deux mille quatre cent soixante-cinq francs_.
Audiger établit aussi, «sur un pied honnête» le budget d'une maison «de moindre conséquence», d'une maison d'homme de qualité, où il y a un Valet de Chambre, une Femme de charge, un Cuisinier, un Cocher, deux Laquais, et à l'écurie deux Chevaux pour le petit carrosse-coupé, dont il donne le prix d'achat à cinq cents francs, ainsi que des deux moyens chevaux, _à deux mains_, valant de six cents à sept cents francs.
Et pour cette Maison, où, en comptant le Maître, il y a huit bouches à nourrir, Audiger arrive à la somme de quatre cent huit livres par mois, et à la somme par «chacun an» de _quatre mille huit cent quatre-vingt-dix neuf livres_.
Enfin Audiger établit le budget d'un homme de qualité qui vit à l'auberge, paye la nourriture de ses gens, et se sert d'un carrosse de remise.
Son valet de chambre, à raison de vingt-cinq sous par jour pour sa nourriture, et cinquante écus de gages, lui coûte par mois trente-sept livres dix sols, et par an. . . . . . . . . . . . . . . . . . .457 l. 10 s.
Ses deux laquais, à raison de seize sols par jour, pour leur nourriture, chacun, et quatre-vingt-dix livres de gages, lui coûtent par an . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 585 l. 12 s.
Quant au maître, il peut dépenser, tant pour sa chambre garnie que pour le logement de ses gens, et pour sa pension et nourriture, un écu par jour; ce qui fait par an. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1098 l.
Et pour le carrosse de remise, à raison de vingt pistoles par mois; ce qui donne par an, la somme de. . . . . . . . . . . . . . . . . . .2400 l.
C'est ainsi, dit Audiger, que toute la dépense d'une personne, qui veut se gouverner de la sorte, peut aller, par mois, à la somme de _quatre cent six livres, onze sols, six deniers_ et par «chacun an» à _quatre mille huit cent dix-neuf livres_.
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_Dimanche 8 avril_.--Voici Paul Margueritte, qui pousse la porte du _Grenier_, bien vivant, bien portant. Il parle de sa vie de travail, cet hiver, entre le piano de sa femme et les devoirs de ses petites filles.
Et voilà Pierre Gavarni qui nous entretient de la contamination des campagnes, par cette universalité de soldats, rapportant la v... dans les localités, les plus sainement portantes. Il signale aussi le changement curieux, arrivé chez les paysans de son département, qui lorsqu'ils n'avaient pas le sol, étaient des conservateurs forcenés, et qui, maintenant qu'ils possèdent des terres et de l'argent, sont socialistes.
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_Mardi 10 avril_.--Décidément je me crois foutu!
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_Jeudi 12 avril_.--Il est question de Marseille, et Richepin parle assez drolatiquement de deux parentes de sa femme, natives de ladite ville, qui ont passé avec les enfants de l'une, quelques jours dans son logis, et dont le séjour a été pour lui une vraie jubilation. L'une, la mère, très exubérante, très grande parleuse, l'autre une concise, mais formulant des phrases, dans lesquelles était condensée toute l'exagération de la parole méridionale. Ainsi la mère disant de son enfant, je ne sais à propos de quel petit méfait: «Alors j'ai fait des noeuds à mon mouchoir..., et je lui en ai donné..., je lui en ai donné!--Oui, reprenait la soeur, quand je suis montée à ses cris, sa chair était une bouillie!» Un autre jour, la mère parlant encore de son enfant, de sa manie de toucher aux allumettes, de sa crainte qu'il n'incendiât la maison, et racontant que pour lui faire peur du feu, elle lui avait tenu un moment le doigt au-dessus d'une bougie, la soeur de s'écrier: «Le pauvre petit..., oui, ça sentait la fonte de la graisse!»
Hérédia, que je remercie de l'envoi de la _Nonne Alferez_, illustrée par Vierge, me donnait quelques détails sur le grand artiste paralysé. Dans le naufrage de son cerveau, il est resté une case intacte, la case du dessin. Il ne sait plus lire, plus écrire,--oui, plus écrire, en sorte que pour signer maintenant un dessin, il est obligé d'en copier la signature sur un dessin d'autrefois, et cependant, ô prodige! de la main gauche, il dessine avec sa facilité passée, sur la lecture qu'on lui fait d'un chapitre, d'une page. Maintenant, dans ce grand corps paralysé, la santé physique va très bien. Il boit, il mange, fait des enfants, déborde d'une grosse gaieté. Ça ne fait rien, quel malheur, que cette mort d'une moitié de lui-même, et bien certainement de quelque chose de son talent, qui allait faire un si beau, un si original, un si espagnol, Don Quichotte.
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_Dimanche 15 avril_.--On parle de la marche des gens et c'est pour Raffaëlli, l'occasion d'une causerie, où il se montre un grand observateur physiologique. Dernièrement il avait vu, dans la rue, Huysmans fermer son parapluie, et il nous peint le petit frottement des mains contre le haut de sa poitrine qui a suivi, et la contracture des gestes, et l'incurvation du poignet, et enfin la marche de l'homme névrosé, qui n'a pas la grande enjambée ordinaire, mais une enjambée, qui a l'air d'être retenue par une chaîne.
À cette marche de Huysmans, Raffaëlli opposait la marche appuyée sur la plante du pied du Norvégien Thaulow, cette marche pesante et dandinante sur la terre, d'un marin marchant sur le pont d'un navire. Et la marche de Thaulow amène Raffaëlli à peindre ces gens du pôle, si peu assimilables à notre race, et qui, habitant même notre pays, on ne les voit qu'intermittamment, comme ces grands oiseaux de mer, qu'un trop fort coup d'aile rapproche par hasard de vous. Et comme je lui demande, si sa femme est vraiment aussi jolie qu'on le dit, il me répond qu'il n'en sait rien, que ces gens du nord, avec leur blondeur de chanvre, ont quelque chose d'effacé, quelque chose qui ne fixe pas le regard, quelque chose qui ne reste pas dans la mémoire. Le souvenir de ces êtres fond, dit-il, et il ne reste dans votre souvenir, que des réminiscences, pour ainsi dire, irréelles. Tout ce qu'il se rappelle du couple, à la façon d'une hallucination, c'est leur vision, un jour que le mari était tout en jaune, la femme tout en bleu de ciel: et ça, comme deux taches, dans un mauvais dessin de photographie en couleur.
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_Jeudi 19 avril_.--Exposition Marie-Antoinette. Quelque chose portant sur les nerfs à cette exposition. On n'y entend que du français passant par le rauque gosier juif d'un Francfortois, et cette exposition prend le caractère d'une exposition israélite.
Dans une causerie avec Daudet, nous jugeons tous deux absolument de même le livre de Rosny (L'IMPÉRIEUSE BONTÉ). Nous n'aimons pas l'imaginé du livre, le suicide de la femme, mais nous trouvons bien, très bien toute la reproduction de la réalité, que Rosny a rencontrée dans la vie, et nous le reconnaissons comme un grand et puissant analyste de la souffrance humaine.
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_Lundi 23 avril_.--Répétition chez Frantz Jourdain de: À BAS LE PROGRÈS, joué par Janvier, Mlle Valdey, qui l'a déjà joué au Théâtre-Libre, et Daras, de l'Odéon.
Un programme a été lithographié par Ibels. J'allais sortir, quand il arrive. On me le présente, et il me raconte ceci. Son père s'est battu à la première d'HENRIETTE MARÉCHAL, et lui, juste vingt ans après, s'est cogné à la seconde de GERMINIE LACERTEUX, et a cassé un petit banc sur la tête d'un normalien, de sa connaissance, avec lequel il était venu à l'Odéon.
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_Mardi 24 avril_.--Le vernissage du Champ-de-Mars. Une perspective de roues de voitures acculées au trottoir, dans toute l'étendue de l'Avenue de la Bourdonnais. À l'entrée, sur les escaliers, sous le péristyle, trois ou quatre rangées d'hommes ou de femmes, passant tout le temps de l'exposition, à regarder les gens qui entrent. Partout du monde demandant à être reconnu, quêtant derrière lui, le murmure de son nom. Ah! ces messieurs et ces dames se fichent pas mal des tableaux et des sculptures!
Ce n'est plus la mode des couleurs _esthètes_. Aujourd'hui toutes les femmes sont en noir, avec au dos des pèlerines ruchées, de petits collets voletant derrière elles, et les enveloppant de distinction. Mais les unes ont les cheveux tirebouchonnés à la diable, leur donnant l'aspect de folles, les autres sont coiffées de bandeaux plats, leur recouvrant les coins des yeux et leur enfermant la figure, quand elles sont brunes, comme de deux bandes de taffetas noir; mais qu'elles soient brunes ou blondes, leur donnant à toutes un caractère d'inintelligence, bien loin de la primitivité qu'elles recherchent.
En sortant, La Gandara me fait la conduite jusqu'au Trocadéro, en me confessant son état nerveux, qui le rend incapable de travailler, pendant la semaine de l'ouverture de l'Exposition, m'avouant envoyer sa bonne, tous les matins, dès _patron minette_, acheter tous les journaux, et vouloir anxieusement découvrir d'un seul coup d'oeil, si son nom y est.
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_Dimanche 29 avril_.--Cette noire envie produite par la détention de l'argent, chez quelques-uns, nous faisait rabâcher, Daudet et moi, que ce n'était pas l'argent, qui apportait à la vie les jouissances intérieures intraduisibles, que ces jouissances étaient produites par une bouteille de vin médiocre, le jour où on avait soif, par l'abandon entre vos bras d'une femme, qu'on n'achetait pas, et, mon Dieu, quelquefois simplement par une matinée de beau temps dans la campagne, par du soleil, par de l'air grisant, dans l'alacrité du physique et du moral, en bonne santé et en joie.
Puis c'est un éloge enthousiaste du portrait de Montesquiou, par Duret et Raffaëlli. Et, comme il est question de l'excentricité du peintre, Duret raconte qu'il a été saisi à Londres, un jour où il donnait un déjeuner, où il avait pour convives la duchesse de Westminster, et je ne sais plus quel autre Anglais: tous deux les deux plus grandes fortunes d'Angleterre: convives près desquels,--il avait trouvé drôle de faire asseoir à sa table du déjeuner, les deux exécuteurs de la saisie. Et Whistler, à la suite de ce déjeuner, où il abandonnait Londres, disait en parlant de ces deux richissimes invités qui l'avaient laissé saisir, que ce n'était pas par cochonnerie, même par complète indifférence, mais parce que leur imagination ne leur avait pas fourni l'idée, qu'il y avait de quoi acheter pour payer ses dettes.
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_Jeudi 3 mai_.--Aujourd'hui, dans le brisement du corps, qu'a amené chez moi la crise d'avant-hier, et où je me suis couché dans la journée, j'ai mon éternel cauchemar, mais dans une apparence de réalité, qu'on pourrait qualifier de douloureusement lancinante.
Je suis dans une fête de jour, dans une ville vague de province, une fête de jour, en un grand édifice, tout semblable au casino de Vichy. Il faut que je m'en aille, parce que le lendemain matin, je quitte la ville, et que j'ai besoin de faire ma malle. Le chemin du local de la fête à mon hôtel est tout droit et tout court, et depuis que je suis dans cette ville, je l'ai fait tous les jours, mais je sors par une autre porte, et je m'égare dans un lacis de petites rues, au moment où la nuit commence à tomber. En battant des rues, des ruelles interminables, avec le sentiment que chaque pas m'éloigne de mon gîte, j'ai soudainement l'angoisse d'avoir oublié le nom de mon hôtel, sans pouvoir le retrouver, quelque effort que je fasse: angoisse horrible qui ne dure qu'un moment, il est vrai. Une chance extraordinaire, dans ce bout de ville, sans passants et sans réverbères, passe un monsieur, que je reconnais pour un voisin de table d'hôte, et qui à ma demande, me jette: «Hôtel du Conservatoire.» Mais il se dérobe aussitôt, à l'instar d'une apparition, sans me donner aucune indication, pour regagner l'hôtel. Mes yeux cherchent des voitures, mais à une petite place, où j'en trouve, les cochers sont introuvables.
Je me décide à entrer dans un café, où l'on est en train d'éteindre le gaz, et je demande le chemin de l'Hôtel du Conservatoire. À ce nom, tous les gens du café et le patron lèvent la tête, me regardent, en souriant gouailleusement: un sourire qui me fait comprendre, que c'est un hôtel qui jouit d'une mauvaise réputation, une sorte de maison de passe, et derrière moi une voix s'élève qui crie: «Oh ce monsieur qui est descendu à l'Hôtel du Conservatoire..., il ne sait donc pas, que le maître de l'hôtel a été sifflé au Cirque, il y a huit jours. Je demande alors que quelqu'un veuille bien, en le payant, me ramener à la fête, dont je sors. Un petit bossu, se met à marcher devant, un bossu effrayant, dont la bosse mouvante se déplaçait, et allait d'une épaule à l'autre, à chacun de ses pas. Enfin, me voilà revenu à ma fête, éclairée à _giorno_... Mais non, ce ne sont plus les gens du casino de la journée, ce n'est plus le même monde. Partout des figures hostiles, des yeux me regardant de travers, des bouches chuchotant des choses méchantes... Oh, mais voici un de mes amis les plus intimes, qui se trouve là, par un hasard inexplicable, et auquel je demande à me reconduire... Et ne voilà-t-il pas que, sans me regarder, sans m'écouter, sans me répondre, il prend la taille d'une femme, se met à valser, et la salle s'agrandissant à chacun de ses tours de valse, il disparaît à la fin dans l'éloignement de la salle, devenue une salle à perte de vue, et où tout le monde a disparu à sa suite, et où dans l'effrayant vide, les lampes s'éteignent l'une après l'autre. Je me réveille dans une terreur indicible.
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_Vendredi 4 mai_.--L'attente tous les jours, dans l'état de souffrance où je suis, et avec les quatre soupes au lait, que j'ai dans le ventre, depuis lundi, l'attente d'une lettre indignée ou injurieuse, à propos de tel ou tel paragraphe de mon JOURNAL.
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_Samedi 5 mai_.--Frédéric Régamey me fait voir une série de portraits, publiés dans le _Matin_, des dessins assez poussés, dont il fait une sorte de résumé à la plume, très largement traité, et qui a le caractère et les tailles de ces bois, illustrant les livres du XVIe siècle.
Comme je feuillette ces portraits, je lui dis:
--Eh bien, là dedans, quels sont les gens qui se disent heureux?
--Tenez, voilà Camille Doucet, dit Régamey en me montrant son portrait, qui se proclame le plus heureux des hommes, et qui professe, que pour être heureux, il n'y a qu'à le vouloir.
--Oh! lui, c'est un comédien... un particulier qui se croit toujours en scène.
--En voilà encore un parmi les heureux, regardez-le, s'écrie Régamey, c'est Barthélemy Saint-Hilaire... il est, tout le temps, à parler du bonheur de vivre, des jouissances, que chaque jour apporte.
--Oui, lui, est plus sincère... mais c'est un cerveau de glossateur.
--Ah! par exemple Leconte de Lisle, reprend Régamey, lui, fichtre, il ne trouve pas belle... la vie!
Oui, oui, je crains bien que l'opinion de Leconte de Lisle soit l'opinion des intelligents et des délicats, sur l'existence humaine.
Un moment, il est question des courses, et Régamey dit assez intelligemment, que les courses sont en train de ruiner absolument la petite bourgeoisie, la classe intermédiaire entre le richard et le _sans-le-sou_, et quand ce tampon va être détruit, les sans-le-sou vont se trouver nez à nez avec les grosses fortunes, et là, va commencer la débâcle.
Puis il éreinte Cham, dont les caricatures, dit-il, n'ont jamais eu rien de généreux, et qu'il appelle le champion de l'épicerie bourgeoise.