Journal Des Goncourt Troisieme Serie Troisieme Volume Memoires
Chapter 10
Puis, Sarah vient s'asseoir à côté de moi, me dit que la pièce est pleine de passion, que le dernier tableau lui paraît superbe, et me demande de lui laisser, pour lire le quatrième et le cinquième tableau, qui n'ont pas été lus. Et se succèdent dans la bouche de Sarah, des paroles qui ont l'air d'affirmer le désir de la jouer, et même une phrase, où il est question de me mettre en rapport avec le directeur, mais au fond de ce bout de conversation, il n'y a pas une parole décisive.
Maintenant, il y a bien des choses qui me sont hostiles. Sarah est une romantique; elle a certainement, dans ce moment, par le bruit qui s'est fait autour de Réjane, la velléité de tenter de la modernité, mais son tempérament littéraire s'y refuse, puis elle jouit, dans ma pièce, d'une bien vilaine soeur, et dans la vie, elle se trouve avoir une soeur, ce que je ne savais pas du tout.
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_Samedi 21 octobre_.--Abordé par Stevens, qui me parle du travail incessant, effréné, de son vieil âge, me jetant dans l'oreille: «Je n'ose pas le dire, j'ai fait soixante-quinze tableaux, depuis le mois de janvier!»
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_Dimanche 22 octobre_.--Visite de Villedeuil, qui tombe avec sa petite fille, tous les six mois, chez moi, et m'intéresse, et à la fois me séduit et m'étonne, par sa conversation sur les révolutions économiques, qui ont lieu autour de moi, et dont je ne me doute pas. Aujourd'hui, il me fait un tableau très curieux de la mort du _demi-gros_ par l'introduction des colis-postaux, qui tuent l'intermédiaire.
À Villedeuil succède Roger Marx, venant m'annoncer qu'il fait un bouquin pour les écoles, un choix de morceaux de littérature de Chateaubriand à nos jours, choix qui sera autrement brave que les _Selectæ_ courants, et où il va se payer de donner beaucoup des Goncourt.
Et c'est Hennique, qui m'annonce la réception des DEUX PATRIES à l'Ambigu, et sa toute prochaine entrée en répétition.
Ce soir dîner chez Daudet, dîner avec Loti, qui un moment a hésité à venir, parce qu'on lui avait dit, que je disais un tas d'infamies sur son compte. Quand il s'en va, je lui dis, en lui donnant la main: «Loti, ne croyez pas à ce qu'on vous a dit de moi. Oh! je ne vous le cache pas, je n'ai pas aimé votre discours à l'Académie, et je l'ai dit bien haut.... Mais c'est tout.»
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_Mardi 24 octobre_.--La soirée de gala à l'Opéra: une déception. Vraiment, cette salle n'est pas favorable à l'exhibition de la beauté de la femme. Ces _oeils-de-boeuf_ de lumière du fond des loges, ça tue tout, ça éteint tout, et le doux éclat des toilettes claires et des décolletages, et aujourd'hui, comme me le disait la comtesse Greffulhe, qui était charmante en blanc, il y avait trop d'uniformes de militaires, attirant l'oeil à leurs chamarrures, et empêchant les femmes de ressortir du fond sourd des habits noirs.
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_Mercredi 25 octobre_.--«Eh bien, la pièce de Goncourt, comment la trouvez-vous? C'est Jean Lorrain qui interroge.
«Mais très bien, répond le fils de Sarah Bernhardt, mais vraiment, est-ce que vous pensez que ma mère puisse la jouer?»
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_Samedi 28 octobre_.--Ah! il devient embêtant mon foie. Tous les deux ou trois jours, une petite crise, à propos d'on ne sait quoi, et le dégoût croissant de la nourriture, et des suées de faiblesse, tous les matins, et de la _rejaunisse_ à tout moment dans la figure.
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_Jeudi 9 novembre_.--Voici qu'en sortant de table, Léon Daudet, avec son emballement ordinaire, se met à proclamer que Wagner est un génie supérieur à Beethoven, et se montant, se montant, arrive à affirmer, que c'est un génie aussi grand qu'Eschyle, que son Parsifal égale le Prométhée.
Là-dessus, son père lui dit que, dans le _langage non articulé_, qui est la musique, Wagner lui a donné des sensations, comme aucun musicien, mais que dans le langage articulé, qui est la littérature, il connaît des gens qui sont infiniment au-dessus de lui, notamment, le nommé Shakespeare.
Alors Rodenbach qui est là, prend la parole--et ce soir, il parle merveilleusement--déclarant que les vrais grands, sont ceux qui s'affranchissent des modes, des enthousiasmes, des engouements épileptiques d'un temps, établissant que la supériorité de Beethoven est de parler à la _cérébralité_, tandis que Wagner ne s'adresse qu'aux nerfs, déclarant, qu'on sort de l'audition de Beethoven, avec un sentiment de sérénité, tandis qu'on sort de l'audition de Wagner, endolori, comme si on avait été roulé par les vagues, un jour de grosse mer.
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_Dimanche 12 novembre_.--Réouverture du _Grenier_.
Dans un coin, le vieux Rosny parle de Napoléon, et de temps en temps, à une phrase brillante prononcée par lui, se retourne pour voir, si elle a été entendue de la chambrée. Léon Daudet, dans un autre coin, esthétise avec le jeune Rosny. Raffaëlli cause avec Geffroy de ses essais d'eaux-fortes en couleur, qui vont paraître cette semaine. Daudet souffre, et malgré cela, jette dans la conversation générale, un joli mot, une remarque fine. Roger Marx m'entretient de la danseuse Loïe Fuller, qui le fréquente, et qui aurait un véritable goût d'art, s'étendant de sa danse à un tableau, à un bronze, et me dit, que rien n'est amusant comme une répétition, où elle essaie les couleurs de l'arc-en-ciel, dans lesquelles elle va développer la grâce de ses attitudes.
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_Samedi 25 novembre_.--À ce qu'il paraît, j'ai été anathématisé, à la mairie du VIe arrondissement, par les femmes de la _Ligue de l'Émancipation_, pour le mal que j'ai dit du beau sexe, dans mes livres, et qui, si elles ne sont pas encore décidées à venir me battre à domicile, sont résolues à m'adresser une lettre énergiquement motivée. C'est du moins ce que m'apprend un reporter de l'_Éclair_, venant me demander, si j'avais reçu la lettre en question.
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_Dimanche 26 novembre_.--J'ai écrit à Sarah Bernhardt de me renvoyer ma pièce, et j'ai reçu d'elle aujourd'hui un _petit bleu_, où elle me dit qu'elle a un tel désir de jouer quelque chose de moi, qu'elle me demande de garder encore ma pièce six semaines, pour la lire, à tête reposée. Ma conviction est qu'avec un certain désir de la jouer, elle ne la jouera pas.
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_Dimanche 3 décembre_.--Chez Plon, on disait ces jours-ci, que la bicyclette tuait la vente des livres, d'abord avec le prix d'achat de la manivelle, puis avec la prise de temps, que cette équitation obtient des gens, et qui ne leur laisse plus d'heures pour lire.
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_Mardi 5 décembre_.--Daudet m'a amené hier, le docteur Rendu, médecin de l'hôpital Necker, qui m'a mis à l'huile de Harlem.
Cette huile de Harlem, ordonnée par un médecin de ce temps, est un médicament qui semble avoir été inventé par un hermétique moyenageux, et dont le prospectus commence ainsi: «_En Jésus Christ se trouvent tous les trésors de guérison, tant du corps que de l'âme_.» Au fond, un médicament qui doit avoir une terrible action, car après en avoir pris quelques gouttes, il vous remonte de l'estomac des fumées, qui ont l'odeur de l'asphalte en fusion, pour la réparation des trottoirs.
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_Mercredi 6 décembre_.--Alidor Delzant s'est amusé, ces derniers mois, au rangement, au classement des autographes d'Ozy. Parmi ces lettres des contemporains amants ou amoureux de la femme, il y a tout un volume de lettres de Charles Hugo, de lettres très intéressantes, de lettres très belles, au moment, où Ozy, courtisée par le vieil Hugo, est prête à lui céder, et où le fils lui écrit, qu'il ne veut pas partager cet incestueux commerce, et qu'il se retire, le coeur déchiré.
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_Jeudi 7 décembre_.--Jeanniot m'amène l'éditeur Testard. Il veut faire une édition de grand luxe de LA FILLE ÉLISA, tirée à trois cents exemplaires seulement. Elle serait illustrée d'une dizaine, d'une douzaine d'eaux-fortes de Jeanniot. Maintenant il aurait l'idée--je trouve l'idée malheureuse--de faire graver en double, et bourgeoisement par un buriniste, les dessins de Jeanniot, qui auraient servi à ses eaux-fortes. Puis il voudrait en marge de petites gravures, jouant les croquetons au crayon noir et à la plume, qu'on jette, à l'heure présente, sur les marges des livres, déjà imprimés.
Quelle verve surchauffée, quelle vitalité fouettée, quel diable au corps de la cervelle, chez Scholl! C'est depuis la soupe jusqu'au fruit, depuis le lever de la table jusqu'à sa sortie du salon, une suite d'échos parlés, une avalanche d'anecdotes, une succession de racontars, une enfilade de petits récits sans exposition, comme enfermés entre deux astérisques, un débordement de choses drôles, amusantes, spirituelles, ne laissant la parole à personne, et faisant Coppée silencieusement consterné.
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_Vendredi 8 décembre_.--J'ai reçu enfin hier la fameuse lettre d'anathématisation des femmes de la _Ligue d'Émancipation_, lettre signée: Mme Potonié. La lettre est polie, et je ne réponds pas.
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_Dimanche 10 décembre_.--Ce soir, on affirmait sérieusement chez Daudet, qu'un _populo_ assistant par hasard à la Chambre, et qui était blessé, avait cru, dans le premier moment, à un feu d'artifice, qu'on avait l'habitude de tirer, dans l'intérieur du Palais-Bourbon, après un discours remarquable.
Montégut, le cousin de Daudet, qui fait la cuisine de l'_Intransigeant_, après dîner, dans une réminiscence reconnaissante, se met à parler de son opération chez les frères Saint-Jean-de-Dieu, des trois mois qu'il y a passés, de son premier lever, de son premier regard par la fenêtre, dans ce jardin qu'il avait vu à son entrée, tout dépouillé, complètement mort, et où la pousse d'une petite bande d'herbe, le faisait pleurer bêtement.
Montégut s'étend sur les soins maternels, donnés par ces hommes, ces gardes-malades appartenant tout entiers à la souffrance, et si en dehors de la vie du siècle, que celui qui le soignait, et qui était à Paris depuis dix ans, n'était sorti que trois fois de la maison, une fois pour aller à Notre-Dame, une autre fois au Sacré-Coeur, une autre fois pour une visite semblable. Il célèbre leur discrétion à l'égard de votre vie, de vos opinions, de vos lectures, de vos journaux, et ne trouve dans sa mémoire comme blâme de ses relations, quand il recevait la visite des actrices du Théâtre-Libre, ou de femmes du quartier Latin, en toilette exubérante, que ce rappel ironique du frère qui le soignait, jetant à haute voix dans ce monde féminin: «C'est l'heure de prendre votre lavement!»
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_Mardi 12 décembre_.--Pouvillon, de passage à Paris, et qui venait de terminer un roman, en forme de mystère, sur la Bernadette de Lourdes, parle d'un malaise nerveux, qui l'a fait passer deux jours dans son lit, et bientôt il nous entretient de sa grande névrose, qui est chez lui une entêtée hantise de la mort, avec l'effroi de ce qui peut arriver après--et que sans doute, lui donne une éducation religieuse.
Descaves, dont le roman sur les aveugles, va paraître dans le _Journal_, après le roman de Vandérem, s'extasiait devant moi sur la perfection de l'ouïe, chez les aveugles. Il me disait que l'un d'eux assurait reconnaître chez des gens, en train de causer, que la lampe était emportée ou éteinte, par le rien qui venait à la voix des causeurs.
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_Lundi 18 décembre_.--Barrès me fait l'historique de sa campagne électorale à Neuilly, impute à la police la tentative d'assassinat faite sur lui par les anarchistes, m'assure que dans cette bataille, sa vie était en jeu, qu'on voulait le jeter en bas de la tribune qui était très haute, et qu'il était obligé de se rendre aux assemblées, dans l'escorte de quarante domestiques, prêtés par ses amis, quarante domestiques qui lui servaient de gardes du corps. Et il interrompt son récit, deux ou trois fois, pour répéter: «C'était très amusant... très amusant!»
Barrès est en train d'écrire une pièce politique: UNE JOURNÉE PARLEMENTAIRE, où il n'a pas osé risquer une séance; toutefois il craint que la pièce ne soit arrêtée par la censure.
Alors le petit Hahn s'est mis au piano, et a joué la musique composée par lui, sur trois ou quatre pièces de Verlaine, de vrais bijoux poétiques, une musique littéraire à la Rollinat, mais plus délicate, plus distinguée, plus savante, que celle du poète berrichon.
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_Mercredi 20 décembre_.--Tissot m'a amené Helleu, qui veut décidément faire une pointe sèche d'après moi.
Causerie avec Tissot sur sa vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont il va exposer plus de trois cents compositions aux Champs-Élysées, au mois d'avril. Il n'a pas encore trouvé pour le livre, un éditeur en France, mais il ne doute pas d'en trouver en Amérique.
Tissot parle d'un texte avec notules, donnant la vie intime de Jérusalem dans ces temps, d'après des détails du Talmud, non encore traduits, et qu'il a fait traduire par un juif russe.
Et vraiment, les détails donnés par ces notules sont curieux. On brûlait tellement d'encens dans le Temple, qu'il y avait toujours dans le ciel, un nuage allant jusqu'à la mer Rouge, et qui faisait éternuer un troupeau de boucs, près de Jéricho. À propos de l'encens qui joue un grand rôle dans le Talmud, il y est parlé comme d'un magicien, d'un prêtre célèbre, qui faisait monter l'encens en colonne, au moyen d'une herbe qu'il mêlait à l'encens.
Une notule, au sujet de la Femme adultère, nous apprend, que les femmes adultères étaient habituellement déshabillées au Temple, mais qu'elles ne l'étaient pas, quand leur corps était trop beau, de peur d'exciter les jeunes lévites.
Et un tas de curieux renseignements, sur le service qui se faisait au Temple. Les pieds nus sur les dalles de marbre donnant la diarrhée aux vieux prêtres, un médecin _ad hoc_ séjournait dans une partie du Temple. Il y avait aussi un corridor spécial, passant sous le Temple, pour se rendre à une certaine fontaine affectée aux prêtres, qui avaient eu des pollutions dans la nuit.
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_Jeudi 21 décembre_.--Toute la soirée, la conversation est sur Rosny, dont on proclame la valeur littéraire, et l'on s'étonne que, dans ce temps de la bombe de Vaillant, aucun journal ne fasse allusion à son livre MARC FANE, qui est, pour ainsi dire, le compte rendu par avance du fait d'hier.
Daudet, qui sort tout enthousiasmé de la lecture de la CORRESPONDANCE DE GOETHE ET DE SCHILLER, me disait:
--Ah! Goncourt, la belle page à écrire sur l'amitié littéraire!
--Allez, lui ai-je répondu, c'est encore mieux de la mettre en pratique, comme nous le faisons.
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_Vendredi 29 décembre_.--Léon a fait, dans son nouveau volume, une satire des médecins contemporains, quelque chose comme les pérégrinations d'un Gulliver, dans le monde médical. Or il dit, que ce travail ne lui présente pas d'intérêt, parce qu'il y met tout ce qu'il y a d'emmagasiné en lui, et que ça ne lui offre pas la jouissance d'inventer, d'imaginer. À quoi, je lui dis de se défier de l'imagination, et que je crois que ce qui fait le beau des vrais livres, c'est la sélection de cet _emmagasinage_.
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_Dimanche 31 décembre_.--Carrière m'apporte un portrait de Daudet, un grand lavis lithographique. C'est un portrait de cette série, dont nous avons parlé, pendant qu'il faisait une esquisse de ma tête, et qu'il devait graver à l'eau-forte et que bien heureusement il n'a pas fait par ce procédé, qui lui aurait pris un temps énorme, étant donné la grandeur de ces images. Tout à fait merveilleux, le fondu, le flou, le _corrégianisme_ de cette planche, et c'est étonnant qu'il se soit rendu maître du procédé, aussi rapidement. Un portrait de Daudet crucifié, _golgotant_, mais de toute beauté, comme facture.
Aujourd'hui, au _Grenier_, quelqu'un demandant l'heure, on parle de la différence de l'heure, sur les montres tirées des poches. Cela me fait dire: «Il y a un homme, dont cette différence de l'heure a été l'empoisonnement de la vie. Cet homme qui possédait deux cent cinquante pendules, peut-être les deux cent cinquante pendules les plus admirables, qui aient été jamais fabriquées au monde, n'avait dans la vie qu'une préoccupation, c'était l'accord simultané de la marche de toutes ces pendules, auquel il n'a jamais pu arriver. Oui, oui, ç'a été l'empoisonnement de la vie de lord Hertfort.» Alors Rodenbach de s'écrier: «On en ferait un conte fantastique--parfaitement, lui dis-je, et le possesseur des pendules, mourrait au moment, où toutes les pendules sonnent ensemble minuit, et encore n'aurait-il pas la jouissance de les entendre jusqu'au bout, il mourrait au onzième coup.»
Grand dîner chez Daudet en l'honneur des fiançailles du jeune couple Hugo et Mlle Ménard-Dorian, auquel le maître de la maison dit gracieusement, que le reste des convives n'est, ce soir, que de la figuration.
La petite Dora, que je vois pour la première fois, une délicieuse tête au charme slave, et d'une ressemblance curieuse avec une tête au pastel de Doucet, qui est chez la princesse.
Après dîner, Mme Ménard-Dorian vient s'asseoir dans un fauteuil proche le mien, et nous causons art moderne. C'est chez elle une parole juste, sensée, technique, une parole coupée par des temps, et comme sortant du somnambulisme d'un être. Puis elle me parle du mariage de sa fille, qu'elle me dit se marier à Paris, à l'encontre de l'assertion des journaux, annonçant la célébration du mariage en province, mais un mariage évitant toute publicité.
Mme Ménard-Dorian a un corsage, à bandes diaprées de petites fleurettes de couleur, rappelant le souvenir de ces images de parterre du XVIIIe siècle, et ainsi galamment habillée, avec ses grands yeux ombreux, et le caractère de sa tête d'un autre temps, elle est vraiment originalement belle.
ANNÉE 1894
_Lundi 1er janvier 1894_.--D'aimables souhaits de la bonne année, qui commencent dans un petit bout de lettre, gentiment affectueux de Raffaëlli.
Puis ce sont Roger Marx, Frantz Jourdain, et Jean Lorrain, narrant la vie, à la Renaissance, de Sarah Bernhardt, de cette femme répétant tout l'après-midi, jouant toute la soirée, tout en étant régisseur, metteur en scène, contrôleur, etc., etc., et réduite à dîner dans sa loge. De curieux dîners, où l'on mange couché sur le tapis: cela s'appelle _manger sur l'herbe_.
Et se succèdent les Charpentier, m'amenant ma filleule Jane, et les Daudet, m'amenant ma filleule Edmée. Mme Daudet me rappelle dans le landau, nous menant rue Bellechasse, que commence aujourd'hui la vingtième année de notre intimité.
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_Mardi 2 janvier_.--Dans le chemin de fer, en face de moi, un monsieur au teint de papier mâché, aux traits nerveusement tiraillés, aux yeux doucement ironiques, et qui, d'après ses paroles, semble un compositeur de musique. Il cause avec un voisin, un peintre que je ne connais pas plus que lui, et parlant un moment des compositeurs français du XVIIIe siècle, il dit: «La préoccupation de ces hommes était avant tout de traduire leurs sentiments... le métier chez eux n'était qu'un domestique... tandis que chez nos contemporains, c'est le patron!»
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_Mercredi 3 janvier_.--Une visite inattendue. M. Larroumet, vient me voir, et me conte ceci: il avait publié un gros livre sur Marivaux, et se présentait, je crois, à un examen de doctorat, quand son examinateur lui dit:
--Comment, monsieur, un livre de 600 pages sur un auteur de second ordre?
--Croyez-vous, monsieur, lui aurait-il répondu, que si ces 600 pages avaient été consacrées à Crébillon père, mon livre vaudrait mieux?
L'examinateur ne répondait rien, et continuait à feuilleter l'énorme monographie, lorsque, tombant sur notre nom, au bas d'une note, il s'écriait: «Ah! c'est trop fort, ce nom dans votre livre.... N'est-ce pas, c'est bien eux les Goncourt, ai-je lu dans un article de Sainte-Beuve, qui ont dit que l'antiquité a peut-être été faite, pour être le pain des professeurs? Les noms de ces écrivains ne doivent jamais être cités par un auteur, qui se respecte!»
Au fond, c'est curieux qu'une boutade comme celle-là, ait le pouvoir d'inspirer de tels ressentiments dans une classe de gens.
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_Jeudi 4 janvier_.--Carrière m'entretient de son tableau du Théâtre de Belleville, auquel il travaille, et qu'il espère avoir fini pour l'Exposition. Il me dit les soirées qu'il y passe, pour en emporter l'impression morale, sensationnelle. Il ajoute qu'il va voir aussi des verreries, des fonderies, des agglomérations ouvrières, pour bien portraiturer ces multitudes dans leur ensemble, car il ne s'agit pas ici de détacher des portraits particuliers: ils ne se voient pas dans une foule.
Il a tout à la fois l'observation et l'esprit, ce Carrière. Ces jours-ci, le chirurgien Pozzi, auquel il était allé recommander pour une opération, un pauvre diable, après de grands compliments sur sa peinture, l'invitait à venir le voir, un jour, à sa clinique. Le spirituel blagueur le remerciait par cette phrase: «Merci, docteur, je ne tiens pas à jouir de la douleur des autres!»
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_Dimanche 7 janvier_.--J'étais si bien portant, ces jours-ci, que j'ai dit au docteur Rendu de ne pas revenir d'ici à quinze jours, et ce matin, soudainement, j'ai un tel froid dans les bras que, couché dans mon lit, tout habillé, avec deux paletots sur le corps, et encore des fourrures jetées sur mes couvertures, je suis obligé de me faire repasser les bras avec des fers chauds.
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_Mardi 9 janvier_.--Le peintre Helleu, des yeux fiévreux, une physionomie tourmentée, et avec cela, la peau et les cheveux du noir d'un corbeau.
Il vient faire une pointe sèche d'après moi, disant qu'il est très intimidé, qu'il a rêvé toute la nuit qu'il manquait mon portrait, et que pour se mettre en train--lui, qui ne fait que des femmes--il a essayé de se portraiturer lui-même.
Il travaille sur le cuivre non recouvert, avec une pointe de diamant, ayant un tournant sur le métal, que n'a point la pointe d'acier, et avec lequel, il se vante de pouvoir faire un 8. Cette pointe de diamant, qui vient d'Angleterre, serait l'objet de la convoitise de graveurs à l'eau-forte contemporains, qui font de la diplomatie pour la lui emprunter, à la fin de la faire exécuter par un bijoutier parisien.
Pendant qu'il travaille, penché sur la planche de cuivre, qui lui met un reflet rouge sur la figure, il me confesse ses goûts de bibeloterie, son amour des bois sculptés du XVIIIe siècle, et il m'avoue que pour le tableau qu'il finit dans le moment, tableau vendu seulement 2 000 francs, il vient d'acheter un cadre, aux armes de France, de 1 500 francs.
Puis il parle du besoin de s'entraîner, de se monter, des quatre heures qu'il lui faut, pour _attraper l'assurance_, quatre heures au bout desquelles, il est quelquefois mort de fatigue. Et il me parle aussi de ses tentatives, pour obtenir des sortes d'instantanés dans le monde, au moyen de planches remisées au fond de son chapeau, et me conte la réussite d'une petite planche, ainsi enlevée, où il a reproduit les yeux concupiscents de Tissot sur un décolletage de femme.
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