Journal des Goncourt (Troisième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 6
_Samedi 24 décembre_.--Si, à la suite des révélations de toutes les canailleries parlementaires, il n'y a pas une révolution, une émeute, au moins un bouillonnement dans la rue, ça prouvera que la France est une nation qui n'a plus de fer dans le sang, une nation anémiée, bonne pour la mort par l'anarchie ou par la conquête étrangère.
Je n'ai pas remis les pieds au théâtre, j'y vais, ce soir, avec la pensée que Koning va m'annoncer, qu'il retirera très prochainement notre pièce.
Je suis en avance. Je vois meubler le salon du premier acte, je vois les pompiers, l'oeil au petit hublot de la toile, j'entends force m.... dans la lampisterie. Les acteurs arrivent un peu tristes, parce qu'ils ne font pas d'argent, mais pas découragés. Toutefois je sens une baisse dans l'admiration pour ma personne.
Koning, je le trouve étonné, presque stupéfait de cet insuccès, et l'attribuant seulement à la mauvaise presse. Et il m'annonce un épouvantable article de Sarcey.
Mais ce soir, la recette est de 3 200, et comme on dit, la salle est _très distinguée_, ce qui fait qu'à la fin de la soirée, acteurs et directeur sont rassérénés. L'ennuyeux, c'est que Duflos est plus enroué que jamais, et que l'on fait répéter son rôle à Montigny, pour le remplacer.
Antoine, que je retrouve à la sortie, est tout à fait d'accord avec moi, pour rapprocher la représentation de: À BAS LE PROGRÈS, qui me semble absolument de circonstance, dans l'effondrement politique actuel.
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_Lundi 26 décembre_.--Éreintement de toute la presse. Chez Sarcey, c'est une colère, une fureur, un enragement. Il trouve avec sa mauvaise foi habituelle, que mon théâtre--notez que je n'ai eu connaissance de CHARLES DEMAILLY, qu'à la lecture faite aux acteurs, et que la critique que j'en ferais, c'est qu'elle est trop faite d'après les principes de Sarcey--il trouve donc que mon théâtre est le néant, et que ce n'est ni du théâtre ancien, ni du théâtre moderne. Et il se roule devant le manque d'esprit de mon frère, dont il appelle les jolis mots, des niaiseries.
Et il s'élève avec une vieille obstination, contre la _prétention_ de nos oeuvres. Eh, Monsieur Sarcey, ce que vous appelez prétention, c'est seulement de l'application, c'est l'effort de bien faire. Oui, ce gros et épais normalien, il est pour le travail courant, sans prétention, lui, qui ne laissera dans toute sa prolixe et abondante copie, ni un jugement durable, ni une pensée, ni une phrase, ni une expression... lui, ô blasphème! que des confrères placent dans la famille des Gautier, des Saint-Victor, et qui, mort ou vivant, le jour, où il n'occupera plus le rez-de-chaussée du _Temps_, peut s'attendre à être traité de bas scribe, et de pauvre plumitif dramatique.
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_Samedi 31 décembre_.--Chez Chappey, le marchand de curiosités de la rue Lafayette, je tombe sur Réjane, qui a l'air d'y faire ses galeries, avant dîner. Nous causons de CHARLES DEMAILLY, où elle était à la première, et après m'en avoir parlé en bien, elle me donne ces tristes détails sur l'influence de la critique.--Je vais voir, me dit-elle, une femme très intelligente, qui me reçoit avec cette phrase: «C'est drôle, Sarcey a éreinté la pièce, et j'ai passé hier une très amusante soirée au Gymnase!» Une autre femme plus timide en ses jugements, que je rencontre, me dit: «Eh bien, comment trouvez-vous CHARLES DEMAILLY?--Mais très bien.--Et moi aussi, mais je n'osais pas le dire!»
Et elle me parle du mépris de Porel pour la presse, qui a éreinté tout ce qu'il a joué d'artistique. «Du reste, pour prouver l'inintelligence des journalistes, ajoute-t-elle, figurez-vous que lorsque j'ai joué GERMINIE LACERTEUX, j'ai reçu haut comme cela de lettres--et ses deux mains dessinent la grandeur d'une cassette---pour me détourner de la jouer... et c'étaient des amis... des gens qui m'étaient attachés... et qui le faisaient, dans l'intérêt de mon avenir... Eh bien, si je les avais écoutés, je serais restée une _moule_!»
ANNÉE 1893
_Dimanche 1er janvier 1893_.--Je rêvais, cette nuit, que j'allais m'assurer, si Sizos avait reçu le camélia blanc, que j'avais acheté dans la journée, et avant de rendre visite à Sizos, je montais au paradis, pour voir l'effet de la salle. Et je voyais les acteurs jouant devant une salle vide, absolument vide. Le spectacle était si consternant, que je me sauvais, en courant, du Gymnase, où j'oubliais par ce froid mon paletot, et le froid que j'éprouvais dans mon rêve, me réveillait.
La première lettre, que je reçois pour mes étrennes, est une lettre de Koning m'annonçant, que les recettes de CHARLES DEMAILLY sont désastreuses, et que la pièce de Hugues Le Roux passera, le 18.
Dîner chez Daudet, en tout petit comité de famille, et le soir, avec Alphonse, une longue et captivante causerie sur la fin de terre touchant au pôle, où il n'y a plus d'humanité, d'animalité, de végétation, où plus rien n'est que glace et nuit,--et sur l'effroi du silence, qui règne dans ce monde glacé.
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_Mercredi 4 janvier_.--Robert de Montesquiou, venu aujourd'hui chez moi, pour me remercier d'une lettre écrite à son sujet à la comtesse Greffulhe, devient bientôt expansif, me parle avec une horreur rétrospective de son enfance passée chez les jésuites de Vaugirard, me dit que ses premières années auraient eu besoin d'un _bain-marie de jupes de femmes_, au lieu des sales soutanes de ces prêtres, me conte qu'à l'âge de quatorze ans, faisant déjà des vers amoureux de la lune, un jour, en se rendant au réfectoire, où l'on mangeait de si mauvais veau, le gros jésuite qui les conduisait, lui avait jeté avec une ironie asthmatique, «_lueur rêveuse et blême_, le morceau d'un vers sur la lune, que l'espionnage de l'endroit avait surpris en fouillant dans son pupitre, et que le sifflement méprisant de l'ironie de ce gros jésuite, l'avait fait se recroqueviller sur lui-même, et soigneusement en cacher la tendresse et l'exaltation.
Et Montesquiou m'entretient de son prochain volume de vers, qui sera tout entier consacré aux fleurs, et d'un pieux monument poétique, qu'il veut consacrer à Desbordes-Valmore.
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_Jeudi 5 janvier_.--Antoine est venu déjeuner ce matin, pour fixer le jour de la représentation de: À BAS LE PROGRÈS. Il causait des misères autour de lui, misères auxquelles souvent il ne pouvait donner d'argent, mais qu'il allégeait en les faisant manger avec lui, et il me parlait d'une de ses gentilles actrices, qu'il soupçonnait d'être dans une débine atroce, parce que, disait-il, la pauvre fille a une _âme de blanchisseuse_, et n'est point une _chevronnée_, comme tant d'autres, et à son sujet, il me contait, une triste impression qu'il avait dernièrement éprouvée.
Un matin qu'il était venu la chercher, pour répéter, et qu'elle devait déjeuner avec lui, son petit bonhomme à l'allure débrouillarde, lui dit en riant: «Maman va bien déjeuner... tant mieux... car chez nous, on ne mange pas tous les jours»: phrase qui fit fondre en larmes, la mère.
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_Lundi 16 janvier_.--Toute la journée, ce sont successivement dans le cerveau, ce sont des _précipités_ d'espérance et de désespérance, qui se volatilisent, comme des gouttes médicinales dans un verre d'eau.
Au fond, je suis saoul du théâtre. Ça dérange votre vie, ça vous retire du vrai travail, ça vous agite bêtement, mauvaisement.
À huit heures, par une neige et une glace à ne pas savoir, si je ne serai pas obligé de coucher dans un hôtel de Paris--et seulement par un sentiment de déférence, de devoir envers mes acteurs--je me risque, j'attrape le chemin de fer, j'arrive à la gare Saint-Lazare, où le cocher qui doit me mener chez Riche, demande à un camarade le chemin pour m'y conduire, par ce temps: à quoi le camarade répond qu'il n'y parviendra jamais par le boulevard.
Chez Riche, je trouve Scholl, en train de dîner, et qui n'ose s'aventurer place du Châtelet, à l'Opéra-Comique, où il a une place, pour la première de WERTHER.
Une voiture consent à me mener aux Menus-Plaisirs, où sur la demande d'Antoine, je l'ai autorisé à jouer: À BAS LE PROGRÈS, à la fin du spectacle.
En attendant qu'on me joue, je me dissimule dans le fond de la loge de Daudet, et j'assiste à la pièce danoise de Strindberg: MADEMOISELLE JULIE, dans laquelle la pauvre Nau est fortement empoignée.
Enfin me revoilà dans un placard sur le théâtre. J'avais peur de la scène politique, mais tout passe, la scène politique et les autres, et il me semble qu'on rit et qu'on applaudit. Après tout, je n'ai pas dans ma caisse en bois, une notion bien exacte de ce qui se passe dans la salle.
À la fin mon nom est prononcé, au milieu de faibles applaudissements, et j'ai le sentiment que la chose n'a pas porté, comme je l'aurais cru. Mais dans le moment, comme toute la salle, j'ai la préoccupation du retour, plus que de tout le reste.
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_Mardi 17 janvier_.--Enfin, Dieu merci, c'est fini, des répétitions, des représentations... Quel retour hier! Pas de voiture du Théâtre-Libre à la gare Saint-Lazare, et la marche--mon parapluie oublié chez Riche--dans des tourbillons de neige. Puis, dans la gare Saint-Lazare, sur de la glace, glissade des deux pieds, et me voici sur le dos, ayant touché des deux épaules. Enfin, je me relève avec rien de cassé, de luxé, et je crois, diable m'emporte, guéri d'un commencement de lumbago.
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_Jeudi 19 janvier_.--Une presse, comme jamais je n'en ai eu. D'après le _Figaro_: «C'est une réunion de paradoxes vieillots, si ennuyeux que tout le monde a pris son chapeau»; d'après la _Liberté_: «une bouffonnerie à l'esprit de 100 kilos«; d'après la _Libre Parole_: «un radotage pénible de vieillard»; d'après le _National_, par la voix du sévère Stoullig: «C'est la prétention dans l'ineptie, la nullité dans l'incohérence, l'absence absolue de toute fantaisie.»
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_Vendredi 20 janvier_.--En lisant le ROMAN BOURGEOIS de Furetière, je suis étonné de l'originalité de sa définition du roman: «_Le roman n'est rien qu'une poésie en prose_.»
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_Dimanche 22 janvier_.--Aujourd'hui, les Rosny m'entretiennent longuement de l'hostilité haineuse du public à mon égard. Je ne puis m'empêcher de leur dire, dans un petit accès de nervosité: «Vous allez trouver que c'est prétentieux, eh bien, j'attribue cette disposition du public, à ce que, dans le moment, en France, on commence à avoir horreur et peur de l'honnêteté, qui devient gênante pour la masse du public, du public qui n'a pas à apporter dans ma vie, ou dans mon métier, l'indulgence pour une action basse, pour une faiblesse, pour une trahison de principe... car je crois être le type de l'honnête homme littéraire, du persévérant dans ses convictions, et du contempteur de l'argent... et j'oserai affirmer que je suis le seul, l'unique lettré de l'heure présente, qui, avec l'autorité de mon nom, ayant pu faire encore pendant dix ans, des romans bons ou mauvais, mais très bien payés, ne les a pas faits, dans la crainte qu'ils fussent inférieurs à ceux écrits, dans les années antérieures.
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_Mardi 24 janvier_.--Hier, on me contait une singulière histoire de tatouage. Une femme de Bogora, en Algérie, éprise follement d'un vétérinaire français, ne trouvait rien de mieux pour lui attester sa tendresse passionnée, que de se faire tatouer sur la poitrine, les différents fers à cheval, pris dans un livre technique de la bibliothèque du vétérinaire, pendant une de ses absences. Et l'amant fut fort refroidi, de retrouver, sur la peau de sa maîtresse, les images de son livre de maréchalerie.
* * * * * _Mercredi 25 janvier_.--Ce soir, le peintre Doucet me parlait des actrices anglaises, de leur aspect chaste, éphébique, et presque de cette apparence, qu'elles ont d'intactes et de glorieuses pucelles, apparence qui leur permet de dire, dans des rôles, comme ceux de Porcia, de dire des choses énormes, sans qu'on soit choqué: ce qui n'est pas donné à l'actrice française, qui, lorsqu'elle dit une obscénité, une cochonnerie, a l'air d'y goûter.
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_Jeudi 26 janvier_.--Au fond, je pense avec une certaine ironie, du haut de quel mépris, la critique dramatique d'ordinaire, si facile à la louange de n'importe quoi de pas original, a traité la pièce de l'homme assis sur quarante volumes, un peu en avant de tout ce qui avait été fait ou écrit avant lui.
* * * * * _Lundi 30 janvier_.--Le docteur Blanche, qui fait, ce soir, une visite rue de Berri, vient causer avec moi de Maupassant, et nous laisse entendre qu'il est en train de _s'animaliser_.
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_Mardi 31 janvier_.--Aujourd'hui, où je voudrais répondre à l'article de l'ami Bauër, qui vise un peu ma préface de: À BAS LE PROGRÈS, dans laquelle je repousse l'inspiration Scandinave et slave pour notre théâtre, je suis trop souffrant pour écrire l'article.
Aux inspirations, que le théâtre français, dit Bauër, a tirées de la tragédie grecque, de la comédie latine, des pièces espagnoles, et du bénéfice qu'il y aurait pour notre théâtre d'emprunter des inspirations au Nord, j'aurais voulu répondre que les inspirations grecques, latines, espagnoles étaient des inspirations de cervelles de la même famille, aux circonvolutions identiques, de cervelles latines et non hyperboréennes.
J'aurais voulu rappeler à Bauër, dans une conversation sur la mort, entre Zola, Daudet, Tourguéneff, la mention d'un certain brouillard habitant les cervelles du Nord, le _brouillard slave_, selon l'expression de Tourguéneff, et dont il disait: «Ce brouillard a quelque chose de bon pour nous: _il a le mérite de nous dérober à la logique de nos idées, à la poursuite de la déduction_.--Brouillard tout à fait contraire à la fabrication de notre théâtre, fait de clarté, de logique, d'esprit.
À cette assertion, que le théâtre naturaliste était mort de la représentation d'êtres exceptionnels, j'aurais voulu lui faire remarquer, qu'un tas de chefs-d'oeuvre, comme DON QUICHOTTE, WERTHER, LE NEVEU DE RAMEAU, LES LIAISONS DANGEREUSES, etc., sont des monographies d'êtres exceptionnels, qui imaginées par des auteurs de génie, trouvent au bout de cinquante ans, des scoliastes pour faire de ces êtres exceptionnels, des êtres généraux, et j'aurais voulu l'interroger sur sa conviction, que les femmes d'Ibsen, sont vraiment considérées, à l'heure présente, en Norvège, comme des types généraux de Norvégiennes.
J'aurai voulu aussi lui demander, dans LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES, quand Nitika assis sur la planche fait craquer les os de l'enfant, et que l'on entend _piauler_ le petit écrasé, s'il croyait que la pièce aurait été plus loin, si Tolstoï était Français, et s'il croyait encore, que les trois actes de MADEMOISELLE JULIE auraient été joués, si Strindberg était Français.
Enfin j'aurais voulu lui faire proclamer à nouveau--lui, qui a été le seul défenseur des tentatives révolutionnaires au théâtre, que tout ce qui est permis aux étrangers ne l'est pas à nous, de par notre critique actuelle, qui nous défend un théâtre élevé, littéraire, philosophique, original, un théâtre qui dépasse le goût et l'intelligence d'un Sarcey, un théâtre autre, que celui renfermé dans les aventures bourgeoises du ménage d'aujourd'hui.
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_Jeudi 2 février_.--Mme Ganderax, à laquelle quelqu'un demandait, si elle permettait à _la loute_, sa petite fille, de la tutoyer, répondait spirituellement: «Si j'habitais, rue de Varenne, un grand hôtel, entre cour et jardin, je lui imposerais le _vous_... mais je n'habite qu'un petit appartement; vous comprenez alors que le _tu_...»
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_Lundi 6 février_.--Aujourd'hui Carrière est venu faire une esquisse de ma personne, sur mon canapé de Beauvais, et ayant pour fond une des portières à fleurs, que je viens d'acheter.
Je parle à Carrière des choses homicides de ce temps, entre autres de la cherté de la vie. Il me dit que lui, habitant Strasbourg, à dix-sept ans, et recevant de ses parents dix sous, le dimanche, en compagnie d'un camarade, pas plus riche que lui, dansait, toute la soirée, dans un petit bal public, une danse arrosée de plusieurs bocks. Il ajoute que plus tard, à Saint-Quentin, il payait sa pension, où il était très bien nourri, quarante-cinq francs par mois, et que cette pension, à l'heure présente, est de quatre-vingts francs, sans que le traitement de ceux qui y mangent, ait augmenté d'un sou.
Je parle à Carrière de la tristesse des pays, où la vie est chère, où il y a chez tous, chaque jour un débat avec le prix de l'existence. Il me dit qu'il y a quelques années, faisant un voyage en Suisse, il entrait dans une brasserie, où le patron chantait, en faisant ses comptes, le garçon en rinçant les verres, la fille, en balayant, tandis que chez nos marchands de vin, patrons et domestiques, tout est morne.
Je parle à Carrière de la dépopulation de la France. Il me dit qu'il lui faut un certain courage pour sortir dans la rue, suivi de ses cinq enfants, qu'on s'étonne, qu'on rit, qu'on les compte tout haut, derrière lui.
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_Jeudi 9 février_.--Raffaëlli, en gaîté et en verve, cause à la fois d'une façon très amusante et très technique sur les cris de la rue, dont la mélopée le réjouit, l'intéresse, l'attache aux pas du crieur et de la crieuse; et sur ces cris, il se livre à des remarques physiologiques.
Ainsi, il prétend que chez l'homme qui crie: _Tônneaux... tônneaux_.» le cri est un cri du ventre, un roulement de basse à la Lablache, qui n'amène aucune fatigue, est, au contraire, une gymnastique des muscles intérieurs, tandis que certains cris nerveux, comme _ré-pa-ra-teurs de por-ce-lai-ne_, des cris produits par des contractions de la gorge, doivent amener, au bout de très peu d'années, une laryngite.
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_Jeudi 16 février_.--Au jour d'aujourd'hui, ces pauvres catholiques, les juifs, et même les protestants, leur marchent-ils dessus!... Le peintre Renoir, se trouvant, ces jours-ci, dans une maison protestante, où je ne sais quoi l'amena à parler des Valois, de Charles IX, le maître de la maison l'interrompit, en lui disant: «On ne parle pas de ces gens-là, ici!»
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_Vendredi 17 février_.--Dire--c'est indéniable--que pendant près de vingt ans, les trois maîtres absolus de la France ont été Reinach, Cornélius Hertz, Arton, et que la France, éclairée sur ces trois personnages, garde pour se gouverner, le personnel de leurs administrations, de leurs bureaux!
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_Samedi 18 février_.--Encore, ces jours-ci, une crise de foie, avec un glacement de l'être, que rien ne peut réchauffer, puis une fièvre de cheval. Et bientôt une insomnie cauchemarresque, où moitié dormant, moitié éveillé, je voyais que l'on faisait, de mon vivant, une vente de toutes mes collections, en un endroit pareil à une place de village, et dans laquelle les trois quarts des objets étaient égarés, perdus, volés, ne se retrouvaient pas, et au milieu de mes désespoirs, de mes fureurs, dire l'ironie muette des crieurs, de l'expert, du commissaire-priseur.
Au fond j'ai beaucoup lu, avant d'être homme de lettres, et très peu, depuis que je le suis, ne lisant guère que les livres documentaires, qui peuvent me servir pour mes travaux, et je me demande, si mon originalité ne vient pas un peu de cela, qui ne me fait pas du tout un _réminiscent_.--Je suis bien plus un _méditant_ qu'un liseur.
Ce soir dîner japonais chez Riche. Dans ce monde de bibeloteurs japonais, c'est une folie de surenchères entre Gillot, Havilant, Manzi, et le bijoutier Vever, le plus passionné de tous, et qui nous montre le billet de sa place sur le paquebot, pour l'Exposition de Chicago. Et ce n'est pas l'Exposition qu'il va voir, il va surprendre Hayashi, et lui enlever tout le dessus du panier des impressions japonaises, qu'il doit rapporter en France, après l'Exposition.
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_Dimanche 19 février_.--On me faisait le portrait d'un usurier _fin de siècle_. C'est un jeune homme, tout dernièrement commis à douze cents francs, dans le principe, intermédiaire entre des fils de famille et des usuriers, aujourd'hui exerçant par lui-même, tout en étant homme de cercle et cavalier du bois de Boulogne. Comme il lui était demandé, comment il avait pu prêter cinquante mille francs à un garçon sans espérance, sans avenir, et quel gage il pouvait avoir, le jeune usurier avait souri et n'avait pas craint de dire: «J'ai le meilleur des gages, le monsieur en question m'a donné un paquet de lettres de sa maîtresse qui est une femme du grand monde... s'il ne paye pas, c'est elle qui paiera.»
Ce soir, Daudet, comme je m'indignais du manque d'indignation de la France contre les saletés gouvernementales, me disait peut-être justement: «Ça tient à une chose, c'est que maintenant tout le monde est soldat, est maté, discipliné, asservi, et reste l'esprit, sous le coup de la salle de police!»
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_Mercredi 22 février_.--Je parlais à une Américaine, en visite chez moi, du roman d'ELSIE, ce roman, où la fille d'une femme mordue par un serpent, au commencement de sa grossesse, est un peu la fille de ce venin, a les goûts, les habitudes du serpent. Cette Américaine me disait, qu'elle connaissait l'auteur, qui est un médecin, et qui avait fait ce livre tout à fait d'imagination,--mais voici le curieux,--qu'il lui était venu de deux endroits différents de l'Amérique, deux lettres, où les signataires lui demandaient, comment il avait pu pénétrer ce secret de famille, si bien caché à tout le monde.
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_Jeudi 23 février_.--Mallarmé, auquel on demande, avec toute sorte de circonspection, s'il ne travaille pas, dans ce moment, à être plus fermé, plus abscons que dans ses toutes premières oeuvres, de cette voix légèrement calme, que quelqu'un a dit, par moments, se _bémoliser_ d'ironie, confesse qu'à l'heure présente, «il regarde un poème comme un _mystère_, dont le lecteur doit chercher la clef».
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_Mercredi 1er mars_.--À la suite de la crise d'hier, où j'ai eu des vomissements si violents, qu'ils me causent des douleurs dans les clavicules, et me laissent les bras courbaturés, je me suis vu forcé d'appeler le docteur Barié. Il m'a trouvé le foie à peu près à l'état normal, et semble croire, comme Potain, que c'est un rhumatisme qui se promène sur l'estomac et sur le foie.
Mais quel régime il m'a prescrit... Pas de matière grasse, pas de foie gras, pas de beurre, pas de gibier, pas de poisson, pas même d'oeufs.
--Enfin, vous me défendez tout ce qu'il y a de bon à manger?
--Oui, tout ce qu'il y a de bon! reprend le docteur, avec un sourire ironique.
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_Jeudi 2 mars_.--Depuis plus d'un mois, Toudouze tourne autour de moi, pour m'enrégimenter dans la _Société des romanciers_, qu'il fonde. Je faisais l'homme qui ne dit ni oui, ni non. Ces jours-ci, sur une demande directe d'en faire partie, et sur une aimable indiscrétion de Daudet, m'apprenant que je devais en être nommé président, je répondais à Toudouze par un refus formel, même brutal, lui déclarant que j'étais un individu _vivant hors cadre, et pas du tout fabriqué pour faire partie d'une société_. Aujourd'hui, Daudet venant me voir et me trouvant assez souffrant au lit, il me contait l'ennui de Toudouze, de mon refus, ennui d'autant plus grand, que Daudet lui avait dit qu'il n'en serait, que si j'en étais... Et ma foi, à peine est-il parti que j'envoie un mot à Toudouze, revenant sur mon refus, et cela je puis le dire, rien que pour lui être agréable.
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