Journal des Goncourt (Troisième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 5

Chapter 53,690 wordsPublic domain

* * * * * _Dimanche 4 septembre_.--Jean Lorrain vient déjeuner, ce matin, à la maison; et confiant en moi, il se répand sur sa jeunesse. Tout gamin, il s'était pris d'une _passionnette_ pour la fille de Gautier, pour Judith Mendès, qui venait aux bains de mer de Fécamp, et comme elle peignait alors, il lui portait son chevalet, lui rendant mille petits services. En récompense, à lui qui ne connaissait et n'aimait que Musset, Judith faisait lire du Victor Hugo et du Leconte de Lisle.

Or, en ces années, le jeune Jean Lorrain avait vingt sous par semaine, et en l'honneur de l'adorée, il se faisait faire la barbe qu'il n'avait pas, et lui apportait, de temps en temps, un bouquet de quinze sous.

Et il se trouvait, que le père de Jean Lorrain, abominait la littérature, et ne voulait pas admettre que son fils en fît un jour, tandis que sa mère, portée vers les choses de l'intelligence avait mis tout son coeur et un peu de son orgueil en lui, si bien que son père jaloux de cette tendresse, l'avait fourré dans un collège à Paris, d'où il ne sortait qu'au Jour de l'An, et aux vacances.

Il y a des moments, où je me demande, si le grand art n'est pas inférieur à l'art industriel, quand celui-ci est arrivé à son _summum_ de la perfection, et si, par exemple, un tableau de coloriste n'est pas inférieur à un flambé hors ligne, et si, si... mais, je ne veux pas pousser la comparaison plus loin, pour que mon ombre ne soit pas lapidée par les critiques d'art de la _Revue des Deux Mondes_, du XXe siècle.

* * * * *

_Mardi 6 septembre_.--Jeand'Heurs. Cinq heures. Le silence montant avec l'ombre dans le parc, qui n'a plus de lumières rasantes qu'en haut de la feuillée, et rien au loin dans les champs, que le coup de fouet lointain d'un paysan, rentrant avec sa charrette.

* * * * *

_Mercredi 7 septembre_.--Oh l'été! Moi, qui ne vis que par la littérature, ça me paraît un temps, où l'usine dans laquelle je travaille, est fermée. Plus de publication de livres, plus de critique dans les journaux, et, si par hasard il est parlé de votre personne, c'est fait sans application, sans passion, sans animosité...

* * * * *

_Dimanche 11 septembre_.--À la suite d'une violente colique hépatique, j'étais dans mon lit, toute la journée de dimanche, et j'avais la fièvre, et ma pensée s'amusait de la fabrication à vide d'un article cocasse. Était-ce la greffe d'un peu de sa peau prêtée par un mari à sa femme, à la suite de la brûlure de ses mains qui me l'inspirait, je ne sais... Mon article, c'était la fuite du bacille du _vomito negro_, d'un tube de chez Pasteur, et sa recherche dans les endroits excentriques de Paris par les membres de l'Académie de médecine: une poursuite moliéresque.

* * * * *

_Mercredi 21 septembre_.--On parlait, ce soir, du père Césarin, un mendiant original de Bar-le-Duc.

Un mendiant, à l'esprit caustique, spirituellement méchant, qui avait été au collège avec les bourgeois les plus huppés de la ville, et qui au fait de leur vie privée dans les détails les plus intimes, en pleine rue, les interpellait avec une certaine éloquence, les blaguait, et obtenait la charité par l'intimidation, la terreur d'une divulgation des choses secrètes de leur existence.

Il passait tous les hivers à la prison, qu'il appelait sa maison de campagne, s'y faisant enfermer à la suite de frasques, semblables à celle-ci. Un jour, la préfète sort seule de la préfecture, et voici mon Césarin, qui lui offre le bras, et s'indigne tout haut et très drolatiquement du refus de la dame. Rassemblement des habitants, intervention de la police, et billet de logement pour Césarin à sa maison de campagne.

* * * * *

_Mercredi 12 octobre_.--M. Salles, le père de Mme Benedetti, à propos de GERMINAL me contait aujourd'hui, à Saint-Gratien, en sa qualité d'intéressé dans une houillère de Belgique, l'attachement des mineurs pour leurs mines, et me donnait ce détail, qu'une grève de huit jours étant accordée là, pour l'arrachement des pommes de terre, les femmes ont toutes les peines à décider leurs hommes, pour ce travail, à ciel ouvert. Et M. Salles, me citait un mot bien caractéristique du contremaître, lui rendant visite à Paris, et lui disant sur un ton intraduisible de dégoût: «Oh, ça sent le bois chez vous!»

* * * * *

_Vendredi 14 octobre_.--Tout ce temps, dans le _retravail_ et la _réécriture_ de nos notes sur l'Italie 1855-1856: notes qui devaient servir à faire une préface, et qui feront un volume.

Un manque de réparation, et par là une diminution de force vitale, doit avoir lieu chez les vieux célibataires, que l'ennui de dîner seuls, déshabitue de la faim du soir. C'est l'histoire de Gavarni, ça devient la mienne.

* * * * *

_Dimanche 16 octobre_.--Ce matin, je reçois par la poste, un gros paquet de lettres d'affaires, et que je rejette loin de moi, sans ouvrir l'enveloppe, en m'écriant: «Est-ce assez embêtant... encore un manuscrit, qu'un inconnu m'envoie pour le lire!»

Enfin j'ouvre le paquet. C'est la correspondant de mon frère et de moi, avec mon vieux cousin Labille, que son fils vient de retrouver, et qu'il m'envoie de Jean d'Heurs. Il y a une immense lettre de mon frère, datée d'Alger. De moi, c'est une lettre, après les journées de juin 1848, assez noire, et assez prophétique, des lettres sur l'arrestation de mon oncle, en décembre 1851, et d'autres lettres qu'il sera amusant d'examiner à loisir.

À une heure, je suis au Gymnase, où Méténier commence la lecture de CHARLES DEMAILLY. Des rires, des exclamations, des bravos, au milieu desquels je remarque, ce que n'ont vu ni Méténier, ni Alexis, la figure de bois de Sizos. Et il arrive qu'après la lecture, Koning l'emmène, et demeure, un long temps, j'en suis persuadé, à la frictionner moralement. Et vraiment je croyais, qu'il allait nous annoncer qu'elle ne jouait pas, préférant le type ingénu et pervers de Cerny, mais non, et ça m'embête qu'elle accepte le rôle, parce que je crains bien, que Koning lui ait promis d'édulcorer complètement le rôle, aux répétitions. La collation des rôles commencée, Koning est, tout le temps, avec une obstination qui porte sur les nerfs, à trouver le mari, trop dur, trop mal élevé, laissant clairement voir son intention de chercher par des atténuations imbéciles, à faire de cette femme sans coeur et sans esprit, un rôle sympathique.

* * * * *

_Mercredi 19 octobre_.--Déjeuner chez Jean Lorrain, avec un jeune officier faisant partie du corps d'occupation du Tonkin.

Cet officier, un jeune et distingué militaire, buveur d'eau, et très petit mangeur, et qui m'apparaît comme un fort fumeur d'opium, décrit amoureusement la merveilleuse pipe qu'il possède, et qui viendrait d'un ancien vice-roi de Canton, une pipe dont l'ivoire est devenu presque noir, et dans laquelle, il affirme que ses prédécesseurs auraient fumé pour plus de 400 000 francs d'opium. Longtemps, et très curieusement et trés intelligemment, il entretient de l'activité cérébrale, que la fumerie d'opium développe, et du nombre de conceptions, qu'elle amène dans un temps très court. Chez lui, en le quart d'heure, que dure la fumée d'une pipe, c'est un plan de colonisation du Tonkin, c'est l'organisation d'une armée coloniale, c'est... c'est... et au milieu d'une espèce d'émerveillement pour la puissance de ses facultés, sous cette excitation. Mais va te faire fiche. Tout cela s'envole avec la dernière aspiration, et il n'en reste pas un souvenir assez net dans la mémoire, pour se jeter à une table, et fixer, sur le papier, quelque chose de cette fiévreuse inspiration de la cervelle.

Un moment, ce jeune officier faisait un tableau des belles nuits du Sénégal, où il a passé quelques années, de ces belles nuits lumineuses, où, au milieu de leurs claires ténèbres, apparaissait soudainement, comme une vision, un bataillon noir de femmes d'ébène, aux sveltes formes; les fillettes, les cheveux coupés; les jeunes filles, les cheveux nattés; les femmes, les cheveux sous un madras aux couleurs voyantes: toutes ces nubilités, de douze à vingt ans, formant un anneau de danse, un ondulant et voluptueux enchaînement féminin, au milieu duquel les griots font une musique de tous les diables, et autour duquel, les vieilles accroupies à terre, éventent à tour de bras les danseuses. Une danse qui est une douce oscillation des torses, s'enfiévrant peu à peu, et d'où se détache et jaillit de temps en temps, une femme devant son fiancé, devant l'homme aimé, et qui se torsionne debout, comme sous une étreinte passionnée, et passant sa main entre ses cuisses, la retire, et la montre tout humide de la jouissance amoureuse.

* * * * *

_Lundi 24 octobre_.--Diable, diable! Lavoix, mort hier d'une congestion cérébrale... Il faut que les vieux amis de la princesse se retiennent à la rampe.

* * * * *

_Mardi 25 octobre_.--Aujourd'hui, à l'enterrement de Lavoix, j'étais frappé du rendu illusionnant d'une pluie battante, dans l'eau-forte de Buhot, ayant pour titre: LES FIACRES.

* * * * *

_Jeudi 27 octobre_.--Daudet contait, qu'à sept ou huit ans, ayant perdu, un soir, sa bonne à Nîmes, il avait battu les rues, dans un désespoir qu'on peut supposer, et lorsqu'il avait retrouvé sa maison, revu les fenêtres éclairées de la fabrique, avant de rentrer, il avait embrassé, dans son bonheur, le marteau, le heurtoir de la porte, disant: «J'étais déjà un poète!»

* * * * *

_Vendredi 28 octobre_.--«Oui, ce volume que je viens de terminer, me dit Poictevin, avec sa figure d'halluciné, ce volume, il est fait avec la sueur de mon âme... J'aurais voulu lui donner, comme épigraphe, la traduction du mot _medullitus_ de saint Bonaventure... mais moelleux, c'est commun, ça ne rend pas l'expression latine... et _méduleux_, c'est botanique.»

* * * * *

_Mercredi 2 novembre. Jour des morts_.--Deux nuits de souffrances intolérables... deux nuits passées à crier. Voilà trois attaques de ces abominables coliques hépatiques, en trois mois: ça devient inquiétant, avec à l'horizon Vichy, qui a déjà tué mon frère.

* * * * *

_Vendredi 4 novembre_.--Le docteur Blanche disait ce matin à Mlle Zeller: «Vous voyez cette femme qui sort, et qui a l'air d'être parfaitement raisonnable... eh bien, elle se plaint d'avoir 3 000 hommes dans le ventre... et il y en a un--ajoute-t-elle--qui parle toujours... si celui-là, au moins pouvait se taire!»

* * * * *

_Samedi 5 novembre_.--Je reconnais que j'ai la fièvre, non pas tant à la chaleur de mes mains, qu'à la sensation de mes yeux jetant des éclairs: sensation, que je n'ai pas besoin de vérifier, pour en avoir la certitude.

* * * * *

_Jeudi 10 novembre_.--Aujourd'hui, répétition de SAPHO, avec Daudet et sa femme, au nouveau théâtre de Porel. Une salle, où l'on doit jouer samedi, et qui semble demander encore un mois de travail, une salle, où il y a partout des _brasero_ allumés, pour sécher la salle, où l'on commence à poser les rideaux des loges, où Porel, pour qu'on entende les acteurs, est obligé de crier: «Deux minutes sans coups de marteau!»

Cette pauvre Réjane, qui a déjà répété ce matin, qui répète ce soir en costume, est éreintée, morte. Elle joue cependant trois actes pour nous. Jamais on n'a joué l'amour comme cela, et il y a une telle passion dans son jeu, que Mme Daudet a peur d'amener Lucien, à la première.

* * * * *

_Mercredi 23 novembre_.--C'est curieux, la connaissance, que l'étranger possède de ma MAISON D'UN ARTISTE. Il y a une vingtaine de jours, c'était ce ménage espagnol, qui voulait absolument me faire accepter un éventail, représentant Marie-Antoinette en train de regarder avec le Dauphin, l'enlèvement d'une montgolfière; aujourd'hui, c'est une Américaine qui m'apporte un bouquet de chrysanthèmes, et se répand en paroles élogieuses sur mes descriptions; et c'est encore aujourd'hui, rue de Berri, l'ambassadeur de Suède et sa femme, qui me demandent à voir ladite maison, et qui m'étonnent par leur science de ce qu'elle contient.

L'ambassadeur m'apprend qu'il est le fils d'un collectionneur, qui a perdu sa première collection dans un naufrage, la seconde dans un incendie, et qui est demeuré un collectionneur, et lui a légué sa maladie. Il aurait trouvé beaucoup de belles choses à Saint-Pétersbourg, où il a été ambassadeur pendant de longues années, avant d'être envoyé en France.

* * * * *

_Jeudi 24 novembre_.--Petit voyage à Pantin, pour décrire la maison de campagne de la Guimard. Dans ce quartier de misère et de laideur, de petits palais appartenant à des industriels, comme M. Doistau, comme M. Delizy, le beau-père de M. Doistau. Chez Mme Delizy, qui est une amoureuse du mobilier du XVIIIe siècle, je retrouve le petit et le grand salon de la danseuse.

* * * * *

_Vendredi 2 décembre_.--Ce treillage, que j'ai fait élever au fond de mon jardin, a quelque chose, par les nuits claires, de la construction aérienne d'un rêve, et me rappelle le palais imaginaire, édifié dans le disque de la Lune, par Outamaro, en sa poétique illustration de: L'ADMIRATION FOLLE DE LA LUNE.

* * * * *

_Lundi 5 décembre_.--J'entre dans le cabinet de Koning, au moment où, à propos du mot de la fin de CHARLES DEMAILLY, du mot «un ivrogne», Koning s'écrie: «Avec ce mot, vous vous privez de cinquante représentations... ce mot, voyez-vous, c'est le «Ça c'est ma femme!» le mot qui a tué la MENTEUSE.»

* * * * *

_Mardi 6 décembre_.--Une de mes amies, qui est soignée par Gruby, me rapportait cette conversation du vieux docteur hongrois, sur Henri Heine.

Gruby était appelé en consultation, avec d'autres médecins, chez l'oculiste Sichel, pour donner son avis sur une maladie des yeux, dont était atteint Henri Heine, qui n'était point encore l'homme célèbre qu'il fut plus tard. Gruby attribuait cette maladie à un commencement d'affection de la moelle épinière, et prescrivait un traitement, mais comme il était en minorité, il n'était point écouté.

Dix ou douze ans se passaient, au bout desquels, un médecin venant le chercher, et lui rappelant sa consultation, le menait chez Henri Heine.

En ouvrant la porte, l'introducteur de Gruby, disait à Heine: «Je vous amène votre sauveur», et Heine se tournant vers lui, s'écriait: «Ah! docteur, que ne vous ai-je écouté!»

Gruby avait quelque peine à cacher son impression, en retrouvant, en place de l'homme jeune et vigoureux qu'il avait entrevu autrefois, un paralytique presque aveugle, couché par terre, sur le tapis.

Néanmoins Henri Heine, malgré ses souffrances, avait conservé le vif et aigu esprit, qu'il garda jusqu'au dernier jour. Et comme, après un examen très approfondi de sa personne, il demandait à Gruby: «Eh bien, en ai-je encore pour longtemps?» et que celui-ci répondait: «Pour très longtemps», Heine fit: «Alors, ne le dites pas à ma femme!»

Avant de s'en aller, Gruby, pour se rendre compte du degré de paralysie des muscles de la bouche du malade, le questionna s'il pouvait siffler, alors le poète, soulevant avec les doigts ses paupières inertes, jeta au docteur:

«Pas même la meilleure pièce de Scribe!»

* * * * *

_Jeudi 8 décembre_.--J'entendais aujourd'hui Hanotaux, parler intelligemment des futurs Américains, qui sont en train de se faire chez les Africains de l'Algérie, de cette jeune population, née du contact des officiers et des soldats français avec les prostituées autochtones de là-bas: une population pleine d'activité, de vitalité, mais légèrement privée de sens moral.

À un moment, comme on parlait de la foi, il a dit que ce sentiment n'existait pas chez lui; et il se comparait assez ingénieusement à un homme, qui habiterait une chambre, au-dessus de laquelle serait une autre chambre, où il aurait la perception qu'il se passe des choses... mais des choses qui ne l'intéressent pas du tout.

* * * * *

_Samedi 10 décembre_.--«Vous savez, me dit Koning, lorsque j'entre dans son cabinet, Sizos a une entorse, une entorse qu'elle s'est donnée hier, en sortant de chez son couturier... Quand jouera-t-elle?... au fond cette entorse me coûte 20 000 francs.»

Et là-dessus, il se met à me parler de la crise qui sévit sur les théâtres, m'affirmant qu'à l'heure présente, personne ne veut payer sa place, qu'il arrive même ceci de phénoménal, que les rares payants demandent leurs coupons sur papier blanc, ainsi que des billets de faveur, et il me cite un monsieur de la société, dont il tait le nom, achetant pas mal de loges, qu'il donne, comme les tenant des auteurs.

* * * * *

_Samedi 17 décembre_.---Ce soir répétition en costume.

Dans la salle, aux deux avant-scènes des espèces d'immenses clysopompes, au fond desquels brûlent des sortes de bols de punch, devant une grande plaque métallique, et dans la loge du fond des premières, une chambre noire. C'est la mise en train de la cuisine pour prendre avec le _magnésium_ des photographies des principales scènes de la pièce. Et à la fin de chaque acte, c'est aux mots: «un, deux, trois», un flamboiement à vous rendre aveugle, et où apparaissent les canailles de ma pièce, dans une apothéose paradisiaque. Comme public, rien qu'un monde de couturiers et de photographes.

À la fin du cinquième acte, après le grand brouhaha du concert, le passage sur la scène de la femme Demailly, venant jeter devant son mari, son cri d'épouvante, ou son cynique: «un ivrogne», c'était froid, froid. Et il se trouve que c'est Havet, le marchand de billets, qui donne le dénouement. Demailly tombe mort ou mourant, pendant que sa femme continue à danser. Ma foi, vraiment on ne peut rien trouver de plus férocement antithétique.

* * * * *

_Dimanche 18 décembre_.--Répétition générale. Une salle pleine comme à une première.

Le public à la fois amusé par l'esprit et intéressé par le dramatique de la chose. Mme Daudet se plaint d'avoir l'estomac retourné.

Un seul moment de réprobation au milieu du quatrième acte, à la scène précédant le mouvement de colère de Demailly, prenant sa femme dans ses bras pour la jeter par la fenêtre, et à la métamorphose canaille un peu soudaine de l'ingénue.

Cette soirée me semble devoir annoncer un grand succès, qui cependant par ce rien du quatrième acte, peut devenir un _four_. Du reste m'étant couché ce matin à trois heures, je suis mort de fatigue, et n'ai qu'une vague conscience de ce qui se passe.

L'attente d'une presse terrible, d'après les conciliabules des journalistes et des comédiennes, dans les corridors.

* * * * *

_Lundi 19 décembre_.--À mon arrivée à deux heures au théâtre, où il y a répétition, Koning m'apprend que, sur l'annonce qu'il doit y avoir, ce soir, un terrible _bouzin_, au quatrième acte, il a prévenu le commissaire de police. Émotion.

_Allô_--et une voix dans le téléphone, à laquelle Koning répond: «Bien, prince.» C'est le prince de Sagan qui loue une loge pour ce soir.

Il est trois heures et demie. Ni Méténier. ni Paul Alexis ne sont arrivés, et cependant il faut un rien adoucir la transformation coquine de la femme, au quatrième acte, et surtout modifier la fin du troisième qui est mauvaise, et que les journalistes doivent _emboîter_, pour ne pas paraître seulement siffler l'acte du journal. Et nous trouvons, avec Koning, ou plutôt Koning trouve une fin d'acte de vrai carcassier. Les lettres sont brutalement arrachées des mains de Marthe par Nachette, et les paroles un peu _bêtotes_ qui suivaient, remplacées par la rentrée du mari, au moment où Marthe est penchée, aplatie sur la table, pour les reprendre: rentrée qui empêche toute explication, et qui ne fait pas la femme si complice de la vilaine action de Nachette.

Il est près de cinq heures. La scène est aussitôt répétée entre Sizos et Colombey, dans le cabinet de Koning, tandis que Villeray va porter les changements du dernier tableau à Duflos, très enrhumé, qui ne se lèvera de son lit, que pour la représentation.

Enfin Méténier et Alexis sont arrivés, et nous voici prenant un verre de madère, chez Riche. Soudain un engueulement formidable d'Alexis par Méténier, parce qu'Alexis trouve un peu exagérée, la somme de 600 francs de fleurs, que Méténier a commandée, dans la journée, pour nos actrices.

Là-dessus Méténier me parle de l'ennui qu'il a d'être forcé de dîner avec quelqu'un. Puis après un silence, il me dit: «Eh bien, je dîne avec ma maîtresse, je n'ose pas vous inviter, et cependant vous me feriez plaisir.»--Qu'à cela ne tienne, je ne suis pas si pudibond que cela!»

Donc rendez-vous à sept heures chez Marguery. Je suis exact. Sept heures un quart, sept heures, et demie pas de Méténier. Enfin il est huit heures, et pas encore de Méténier. Je me décide à commander avec Alexis une douzaine d'huîtres, et elle est mangée, quand je vois poindre Méténier et sa maîtresse. Oh! une charmante créature. Une jolie fille née à Séville, à la taille bien découplée, à l'air gentil et distingué. Un intelligent haut de tête, des yeux clairs et voluptueux, un petit nez droit, un grain de beauté jeté au beau milieu d'une joue rose.

Et dans ce dîner impromptu, Méténier, comme grisé d'avance par la représentation de tout à l'heure, et pris d'un débordement de paroles, se met à nous raconter sa vie en phrases coupées: «La petite Fleury, _Marie Coup-de-Sabre_ de votre pièce... nous avons fait ensemble une misère... oh! une misère! où je me privais de cigarettes, pour qu'elle puisse manger... Et dire qu'à douze ans j'avais un domestique et un cheval... et qu'à quinze ans, je n'avais plus un sou... et qu'il fallait faire vivre une mère et un frère... et dix-huit cents francs, comme chien de commissaire de police, pour tout cela...»

La sonnette du théâtre coupe la monographie de mon collaborateur.

Premier acte, froid, très froid. Duflos fortement enrhumé.

Second acte. La scène d'amour conjugal qui remplit l'acte, scène un peu artificielle, joué par l'actrice artificielle qu'est Sizos, n'a pas d'action sur le public.

Troisième acte. À cet acte qui est vraiment le premier acte de la pièce, la salle prise, et le commencement des applaudissements.

Le quatrième acte, l'acte se passant au journal _le Scandale_, l'acte, où l'on devait culbuter la pièce, c'est un triomphe.

Je suis dans la petite loge de Koning, sur le théâtre. Il ne peut se tenir de crier: «Je me fous d'eux!» et il me serre les mains, comme on les serre à une maîtresse.

Enfin au dernier tableau, les acteurs sont couverts d'applaudissements, et surtout Duflos, qui joue d'une manière tout à fait supérieure sa scène de la folie, qui joue toute la pièce, au dire de Havet, comme il n'a jamais joué dans aucune pièce.

Je quitte le théâtre, après que Koning m'a donné connaissance du rapport du contrôle: «Les journalistes sont furieux, Kerst ne fera pas d'article.»

* * * * *

_Jeudi 22 décembre_.--Oh le théâtre! Dans la joie d'avoir triomphé, dans la certitude de cent représentations voici que je rencontre Alexis et Méténier qui me disent que la pièce ne fait pas d'argent, qu'elle fait, en ces premiers jours, des 1800 francs, ce qui n'est jamais arrivé, après un succès. Il y a incontestablement une réunion de malheureuses chances, la mauvaise presse, la politique la _guigne_ du théâtre, et peut-être pour moi la guigne de ce mois décembre, où mon frère et moi, avons été poursuivis en police correctionnelle, où HENRIETTE MARÉCHAL a été jouée, où j'ai eu, en ces dernières années, une fluxion de poitrine, à la suite de laquelle je suis resté bronchiteux.

* * * * *