Journal des Goncourt (Troisième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 16

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Au-dessus sont suspendus deux compotiers de Saxe, aux élégantes gaufrures de la pâte blanche, aux fleurs peintes en camaïeu bleu, et entre les deux compotiers, un plat ovale de Louisbourg, au bord délicatement ajouré, et au milieu duquel éclate une tulipe violette.

Puis encore au-dessus, des médaillons de Nini, ces gracieuses et coquettes demi rondes bosses des grandes dames du XVIIIe siècle, dans le relief amusant des fanfreluches de leurs toilettes, et où se trouve le médaillon de SUZANNE JARENTE DE LA REYNIÈRE (1769), qui est son chef-d'oeuvre, par la fine découpure du profil, le tortillage envolé des boucles de cheveux, la ciselure du tuyautage d'une guimpe, cachant l'entre-deux des seins de la femme décolletée. Et au milieu des Nini, une tête de femme, au nez retroussé, au ruban courant dans la frisure des cheveux, et se détachant en blanc sur le fond bleu, papier de sucre des Wedgwood, passe pour un portrait de Mme Roland, et encore, grand comme une pièce de cent sous, en biscuit pâte tendre de Sèvres, un médaillon de Marie-Antoinette, dont la finesse du modelage peut lutter avec le travail des camées antiques.

Entre ces médaillons est suspendu le bistre original de Fragonard, dont la plaisante composition a été vulgarisée par l'aquatinte de Charpentier, sous le titre: LA CULBUTE. Un jeune paysan, dans sa précipitation à embrasser son amoureuse, culbute le chevalet du peintre, devant lequel elle est en train de poser.

Le bistre de Fragonard est dominé par une sensuelle académie de femme couchée, vue de dos, une jambe allongée, l'autre retirée sous elle. Ce Boucher est bien le Boucher français, et fait contraste avec deux autres, qui font connaître, l'un un Boucher italien, l'autre un Boucher flamand. Le premier, à l'élégance d'un corps du Primatice, montre la femme les bras croisés au-dessus de la tête, et hanchant, appuyée à un cippe, où tourne une ronde d'Amours; le second, c'est le plein d'un corps vu de dos, bien en chair, capitonné de fossettes, et qu'on pourrait prendre pour une étude de Rubens.

Et j'ai oublié deux dessins français, couronnant deux corps de bibliothèque:

L'un de Fragonard, une de ces solides gouaches jouant l'huile, où dans la tourmente blafarde d'un ciel orageux, éclate le coup de pistolet d'une jupe rouge de paysanne.

L'autre, un dessin aux deux crayons, n'est qu'une contre-épreuve de Watteau, mais ils méritent vraiment d'être encadrés,--ces doubles du dessin original, un rien atténués dans les valeurs,--quand ils sont du grand maître français, et ne payait-on pas dans le siècle dernier, à la vente de Mariette, des mille francs, des contre-épreuves de Bouchardon? Cette contre-épreuve, qui vient de la vente Peltier, représente une femme vue de dos, retroussant d'une main par derrière sa jupe aux plis de rocaille, à côté d'une amie allongée sur le rebord d'une terrasse, où elle s'appuie de la main gauche, tandis qu'elle fait un appel de la main droite, à la cantonade.

Sur la tablette supérieure des bibliothèques, sont posés de petits bronzes japonais, dont les anses sont ingénieusement imaginées, d'après la figuration de crevettes arc-boutées contre le col; de _tay_, les poissons aimés par les gourmets de là-bas, en la remonte d'une cascade; de petits rameaux de courges avec les gourdes, au milieu de leurs feuilles trilobées. Il est un de ces vases, à la patine du vieil acajou, décoré du feuillage fleuri d'une tige de cognassier, comme tombée du vase. Un autre de ces petits bronzes est formé du découpage à jour de branchettes de cerisier s'entre-croisant; un autre, c'est l'imitation d'une bouteille d'osier treillissée; un autre, l'imitation d'une nasse, après laquelle montent des grenouilles.

Enfin, un bronze extraordinaire, comme fonte à cire perdue, et qui n'a plus rien de l'aspect dur et cassant du métal: une petite jardinière, où des flots de la mer qui font la décoration du fond, jaillit d'un côté la tête d'un dragon, de l'autre sa queue, un dragon aux barbillons dorés. Ce bronze porte: _Fait par Tautchôsai Jukakou pour Shogakousai_.

Et ce bronze repose sur un pied admirable, un morceau de bois plié à la façon d'une serviette, avec l'incrustation d'une grecque en argent sur les rebords, et, sur le plat, des poésies également incrustées en argent.

En fait d'objets chinois ou japonais, il y a encore sur les murs, deux panneaux de Coromandel, ces riches panneaux de paravents, à intailles coloriées, où des fleurs et des poissons ressortent si bien du noir glacé de la laque;--un bas-relief composé d'un bâton de commandement, en jade, posé sur un pied de bois de fer, admirablement sculpté;--une plaque de porcelaine ayant dû servir à la décoration d'un lit d'un grand personnage, une plaque de porcelaine de la famille verte, où les peintures de la porcelaine arrivent à la profondeur intense des colorations d'émaux, enchâssés dans le cuivre;--une grande sébile en bois (destinée à contenir des gâteaux secs), où un quartier de lune, fait d'une plaque d'argent, brille au milieu des aiguilles du noir branchage verticillé d'un sapin.

La cheminée porte, entre deux flambeaux d'émail de Saxe, une petite pendule du XVIIIe siècle, et se trouve surmontée d'une glace dans un cadre en bois doré du plus riche contournement, terminé par un coeur flamboyant, traversé de deux flèches enguirlandées de fleurettes.

Le fond de la pièce, en regard de la baie ouvrant sur l'autre chambre, est comme une chapelle à la mémoire de l'ami Gavarni, renfermant une réunion de ses plus beaux dessins. Là, est son VIRELOQUE, exécuté avec ce procédé d'un fusain fixé, lavé à grandes eaux colorées, et largement relevé de gouache: procédé donnant à une aquarelle, la solidité d'une peinture à l'huile.

Ce dessin capital a, comme pendant: _My Husband_, une composition de deux débardeurs, enlevée avec le même procédé, et au moins avec la même vigueur.

À côté de ces deux aquarelles, puissamment gouachées, une aquarelle de la plus grande limpidité, et du lavage le plus transparent, où une vieille portière dit à une autre:

_Ce qu'y a de monde à Paris qui n'attendent pas que les arrondissements soient prêts, pour filer dans le 13e.--Ça fait frémir!_

Puis un costume de théâtre pour _Mlle Julienne_, un costume aquarellé d'une femme de la campagne, avec l'indication en marge: _chapeau de paille_, _ruban de chapeau_, _bonnet de batiste_, _manches de batiste_.

Et voici, à la mine de plomb, mélangée de sanguine, l'étude de ce roux cruel, appuyé au-dessus d'un canapé, où dans la lithographie terminée, est couchée une femme, lithographie baptisée: L'OISEAU DE PASSAGE: type d'après lequel Dumény s'est grimé pour le rôle de Jupillon, dans GERMINIE LACERTEUX.

Ce sont encore, l'un à côté de l'autre, deux dessins: l'un, une _Débardeuse_, gravée dans LA MODE, d'un précis et d'un fini d'exécution, où se sent encore le dessinateur mécanicien; l'autre, un lavis de la dernière année de la vie de l'artiste, montrant un de ces androgynes femelles, au retrait de travers de la tête dans les épaules d'une vieille tortue, lavis barboté, poché, à la façon des plus grands maîtres.

La _Débardeuse_ encadrée a été tirée de l'album des dessins de Gavarni du journal LA MODE (soixante-quinze dessins) offert par Girardin à la princesse Mathilde, et à moi donné par la princesse, un jour, qu'elle me faisait l'honneur de déjeuner chez moi, et donné si gentiment, ainsi que je l'ai déjà raconté dans mon JOURNAL. Une fois la princesse m'avait dit, connaissant toute mon admiration pour Gavarni: «Vous savez, Goncourt, les dessins de LA MODE, je vous les laisse dans mon testament.» Eh bien! le matin du déjeuner, elle arrivait, l'album dans les bras, et me le mettait dans les mains, avec cette phrase: «Décidément, je me porte trop bien, je vous ferais trop attendre!»

Maintenant dans cette pièce, comme dans l'autre, les deux fenêtres, en leurs rentrants, forment de petits cabinets d'exposition, en pleine lumière.

L'un est tout rempli d'aquarelles de mon frère, exécutées en 1849, 1850, 1851, pendant nos années vagabondantes.

Voici, une vue de la curieuse maison, en bois sculpté, de Mâcon, voici, une vue à la porte Bab-Azoum d'Alger, avec son ciel de lapis; voici, une vue du matin au bord de la mer, à Sainte-Adresse; voici, une vue de Bruges, qui ressemble bien à un Bonington; voici enfin une vue de la sale et pourrie rue de la Vieille-Lanterne, que mon frère a été prendre, le lendemain du jour, où Gérard de Nerval s'était pendu, au troisième barreau de cette grille d'une sorte d'égout.

L'autre fenêtre a un panneau couvert de trois impressions japonaises.

La première d'Outamaro, donne à voir Yama Ouwa, cette sorte de Geneviève de Brabant hirsute, allaitant dans la forêt son jeune nourrisson, au teint d'acajou, qui sera un jour le terrible guerrier Sakata-No-Kintoki.

La seconde d'Harunobou, planche un peu fantastique, montre dans une nuit, où volent de gros flocons de neige, un jeune amoureux qui joue de la flûte, dans le voisinage de sa belle.

La troisième d'Hokousaï: un très fin sourimono, représente, par un jour du Jour de l'An de là-bas, une longuette petite femme, portant sous le bras une cassette contenant un cadeau, en une marche méditative, dans une robe aux délicates colorations, comme diluées dans un bain d'eau: un sourimono encadré dans une étoffe, où brillent sur un fond d'or, des fleurettes blanches, sortant d'un feuillage de turquoise. En tête, est imprimée cette ligne d'une poésie: _Le vent du printemps, qui a passé sur les fleurs des pruniers, parfume ses cheveux, semblables à des brindilles de saule_.

Dans l'autre panneau sont trois dessins de Gabriel de Saint-Aubin, de Watteau, de Chardin.

De Gabriel de Saint-Aubin, c'est le dessin de la vignette de L'INTÉRÊT PERSONNEL, gravé par son frère Augustin, une vignette qui peut tenir bien certainement à côté d'un dessin de Meissonier.

De Watteau, ce maître de la main, et cet admirable interprète de sa nervosité, c'est une feuille de cinq mains de femmes, dans différents mouvements, et desquelles, l'artiste, seulement avec de la mine de plomb, et de la sanguine pourprée qui est à lui seul, a fait de la chair peinte.

De Chardin, sabré à la pierre d'Italie avec des rehauts de craie, sur un papier chamois, un croquis de vieille femme tenant un chat sur ses genoux. Et ce dessin est curieux, non seulement, parce que les dessins vraiment authentiques du peintre sont de la plus grande rareté, mais encore parce que ce dessin, est la première idée du grand portrait en pied, que j'ai vu, il y a une trentaine d'années, chez la baronne de Conantre, le seul portrait à l'huile de tous les portraits qui lui ont été attribués, que je reconnais pour un vrai Chardin, et qui a été peint par le maître, dans la manière chaude de ses ALIMENTS DE LA CONVALESCENCE, du Musée de Vienne.

Dans la grande pièce, la teinte uniforme des murs et du plafond est rompue, çà et là, par des broderies chinoises et japonaises. Au-dessus de la baie, est tendue une bande de drap blanc, sur laquelle sont brodés, en soie bleue et violette, jouant le camaïeu, des chrysanthèmes entre des iris et des fleurs de cognassiers.

En face, et se faisant vis-à-vis, est une autre broderie chinoise sur fond blanc, où une étagère en bois de fer, et des consoles en laque de Pékin, portent des fleurs et des grenades.

Entre les deux fenêtres, s'étale la tapisserie d'une décoration théâtrale, un grand morceau d'étoffe rouge, que recouvrent entièrement de larges feuilles de nénuphar et des gerbes de joncs, massivement brodées en or, et où, dans ce rouge et cet or, luit le blanc d'une tige de chrysanthème, le bleuâtre d'une grappe de glycine.

Et le plafond s'éclaire sous un grand foukousa, du rose d'un soleil couchant à Tokio, dans lequel s'élancent des bambous verts, au vert tendre d'une pousse arborescente dans le mois de mai, et coupés par un nuage, où volent de blanches grues.

Mais la curiosité grande des deux pièces, c'est la réunion, dans une vitrine, des portraits des littérateurs amis, des habitués du _Grenier_, peints ou dessinés sur le livre le mieux aimé par moi, et dont l'exemplaire est presque toujours en papier extraordinaire, et renfermant une page du manuscrit autographe de l'auteur.

Alphonse Daudet, peint à l'huile par Carrière (1890), sur un exemplaire de: SAPHO.

Zola, peint à l'huile par Raffaëlli (1891), sur un exemplaire de: L'ASSOMMOIR, un Zola un peu matérialisé.

Banville, peint à l'huile par Rochegrosse (1890), sur un exemplaire de: MES SOUVENIRS, un portrait d'une ressemblance à crier.

Coppée, peint, à l'huile par Laphaël Collin (1894), sur un exemplaire de: TOUTE UNE JEUNESSE, un portrait élégiaque, où rien ne se voit sur la physionomie, de la rieuse gouaillerie du causeur.

Huysmans, peint aux crayons à l'huile par Raffaëlli (1890), sur un exemplaire de: A REBOURS, un portrait enlevé dans un beau et coloré relief, et donnant la constriction de corps du nerveux auteur.

Octave Mirbeau, dessiné à la plume par Rodin (1894), sur un exemplaire de: SÉBASTIEN ROCH, deux profils et une tête de face, dont la construction est d'un puissant manieur de glaise.

Rosny (l'aîné), peint, dans un lavis à l'encre de Chine, par Mittis (1894), sur un exemplaire du: BILATÉRAL.

Paul Margueritte, peint, à l'huile, par Bouchor (1891), sur un exemplaire de: TOUS QUATRE.

Rodenbach, peint à l'huile par Stevens (1891), sur un exemplaire du: RÈGNE DU SILENCE, un portrait donnant l'aspect spirituellement animé de la physionomie du poète.

Gustave Geffroy, peint à l'huile par Carrière (1890), sur un exemplaire des: NOTES D'UN JOURNALISTE, un portrait qui est un chef-d'oeuvre.

Hennique, peint à l'huile par Jeanniot (1890), sur un exemplaire de: UN CARACTÈRE, un portrait d'une ressemblance charmante dans une habile peinture.

Descaves, peint à l'huile par Courboin (1890), sur un exemplaire des: SOUS-OFFS.

Hervieu, peint à l'aquarelle par Jacques Blanche (1890), sur un exemplaire de: PEINTS PAR EUX-MÊMES, un portrait donnant la douce expression mélancolieuse de ses yeux.

Hermant, peint dans un croquis légèrement aquarellé de Forain, sur un exemplaire du: CAVALIER MISEREY, un croquis amusant, donnant au jeune auteur, avec ses moustaches relevées, ses cheveux ébouriffés, l'apparence d'un petit chat en colère.

Ajalbert, peint à l'huile par Carrière (1894), sur un exemplaire de: EN AMOUR.

Frantz Jourdain, peint, dans un lavis d'encre de Chine, par Besnard (1890), sur un exemplaire de: A LA CÔTE, un lavis dont la pochade sort de dessous le pinceau d'un maître.

Rod, peint à l'huile par Rheiner, un peintre suisse (1892), sur un exemplaire de: LA COURSE À LA MORT.

Jean Lorrain, peint à l'huile par de la Gandara, (1894), sur un exemplaire des: BUVEURS D'ÂMES.

Gustave Toudouze, peint à l'huile par son frère Edouard Toudouze (1890), sur un exemplaire de: PÉRI EN MER.

Burty, peint à l'huile par Chéret, sur un exemplaire de: PAS DE LENDEMAIN, un portrait d'un très brillant coloris.

Claudius Popelin, peint à l'aquarelle par son fils, (1889), sur un exemplaire de: UN LIVRE DE SONNETS, une aquarelle de la plus habile facture.

Bracquemond, peint à l'aquarelle par lui-même (1890), sur un exemplaire: DU DESSIN ET DE LA COULEUR, un portrait où l'habitant de Sèvres s'est représenté, sous un aspect un peu rustique.

Robert de Montesquiou, peint à l'huile par de la Gandara (1893), sur un exemplaire du beau livre des: CHAUVES-SOURIS, portrait rendant la silhouette et le port de tête du poète.

Henri de Régnier, peint à la gouache par Jacques Blanche (1895), sur un exemplaire: LE TRÈFLE NOIR.

Edmond de Goncourt, peint à l'huile par Carrière (1892), sur un exemplaire de: GERMINIE LACERTEUX, de l'édition in-4º, tirée à trois exemplaires, aux frais du bibliophile Gallimard, un admirable portrait, où se voit, dans le fond, le médaillon de bronze de Jules, et dans lequel, Carrière a merveilleusement exprimé la vie fiévreuse des yeux de l'auteur.

Mme Daudet, peinte à l'huile par Tissot (1890), sur un exemplaire d': ENFANTS ET MÈRES, un portrait délicatement touché.

La princesse Mathilde, peinte à l'aquarelle par Doucet (1890), sur un exemplaire de la rare brochure: HISTOIRE D'UN CHIEN, un portrait rendant, dans une aquarelle charmante, le gras et bon sourire de la princesse.

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_Lundi 17 décembre_.--Une conversation à voix basse entre deux garçons de café, chez Riche:

--Des chevaliers d'industrie, je te dis!

--Oui, des chevaliers d'industrie... mais mes meilleurs clients... les consommateurs aux plus gros pourboires...

Une spirituelle femme énumérant les bienheureux _flirt_, qui se produisent autour d'une jeune et jolie femme, en vedette dans le monde chic, lors de sa pose dans un salon, sur un canapé, disait: «Il y a le _flirteur_ de droite, qui a dans le côté la rondeur de hanche; le _flirteur_ de gauche, qui a une boucle de ses cheveux sur la figure; le _flirteur_ debout de devant, qui a la vue de sa gorge... et tour à tour de ses seins sautant par-dessus le corset; enfin les _flirteurs_ de second plan, qui ont la télégraphie engageante de ses bras et de ses mains.»

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_Mardi 18 décembre_.--Exposition de Joseph Chéret, l'héritier direct de Clodion, avec son petit monde de Cupidons, au sourire railleur de Cupidons-Gavroches, et de nymphes fluides, plus séduisantes encore sur la panse d'un vase, dans le demi-relief, dans la demi-rondeur de formes, émergeant de l'enveloppement de la glaise.

Une figure charmante: le corps d'une petite fille, assise sur le rebord d'une corbeille, et qui dans un mouvement de retournement en arrière, s'appuie des deux bras à l'anse.

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_Mercredi 19 décembre_.--On sonne. C'est le ménage Zola venant me remercier de l'accueil que leur fait Béhaine, et ne s'interrompant pas l'un et l'autre, dans l'effusion de leurs louanges, sur la bonne grâce et la bravoure de l'ambassadeur.

Du reste tout le monde français a été d'une amabilité extrême. Guillaume, le directeur de l'École de Rome, de retour depuis trois jours de Paris, avant le départ de Zola, voulait improviser un dîner. Hébert lui a fait les honneurs de la Chapelle Sixtine, et à la demande de Zola, de voir de sa peinture, lui a dit: «Après la visite de la Chapelle Sixtine, on ne voit pas de l'Hébert; vous la verrez, ma peinture, à Paris, où il n'y a pas une concurrence si redoutable.»

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_Vendredi 28 décembre_.--Mon Dieu, qu'il est vivant, qu'il est bruyant, qu'il est assourdissant ce Mistral! Il fait à lui seul le bruit de dix Septentrionaux. Mais au fond, il est amusant avec sa parole spirituellement exubérante. C'est aujourd'hui dans sa bouche, et avec la mimique de sa physionomie et de tout son corps, l'histoire d'Adolphe Dumas le poète boiteux, destiné à devenir tailleur, le métier de tous les boiteux de là-bas. Or, dans l'auberge de rouliers tenue par ses parents, tombait, un jour, une troupe de comédiens nomades, et il arrivait qu'à la suite de la représentation dans la grande salle de l'auberge, la fille de l'auberge, une belle fille, séduite par les paillettes du comédien, qui faisait le prince Charmant, décampait avec lui à Marseille, d'où, subitement désenchantée de l'homme, elle se rendait à Paris. Là, en descendant de diligence, elle trouvait, pour ainsi dire, dans la rue, un vieil Anglais, que son histoire intéressait, et qui la mettait quelque temps dans un couvent, pour la dégrossir, puis l'épousait. Aussitôt qu'elle était épousée, elle faisait venir l'apprenti tailleur, pour lequel elle avait une grande affection, lui faisait faire ses études, de rapides études, au bout desquelles il devenait l'homme de lettres, Adolphe Dumas, en relation avec Lamartine, qui par lui, prenait connaissance de MIREILLE, et écrivait l'article qui faisait Mistral célèbre. Alors--c'est bien de ce temps catholico-romantique--pour remercier Dieu de l'article, Adolphe Dumas faisait communier, en sa compagnie, et celle de deux autres littérateurs, Mistral à Notre-Dame, après qu'on s'était confessé au Père Félix: communion suivie d'un gueuleton, où l'on se grisait fortement.

«Une rechute religieuse comme ça, moi aussi m'est arrivée, s'écrie Daudet. C'était dans les premiers temps que j'écrivais au _Figaro_, vers mes dix-sept ans. Je ne sais ce qui m'avait pris, mais voici qu'un jour, je vais trouver le Père Félix, et je lui demande de me confesser, et de me donner l'absolution. Il s'y refusa, m'imposant de lire avant, quatre gros volumes de ses conférences. Ma foi, les volumes étaient bien reliés et, les jours suivants, mon accès religieux étant un peu passé, et ayant faim, je vendais les quatre volumes du Père Félix, ce qui me donnait à manger, deux ou trois jours.

«... Mais, ce n'est pas tout ce que me rapporta, le Père Félix. En 1860--eh, Mistral je me rendais justement chez toi!--à Lyon, je me trouve à court d'argent, j'offre à un journal un article sur mes contemporains, et je lui apporte un article, où, dans un portrait du Père Félix, je racontais ma mauvaise action. Ce portrait du Père Félix était accompagné d'un portrait de Rigolboche.

«Quand j'allai toucher mon article, je fus payé, mais le rédacteur me dit que je ferais bien de quitter Lyon, parce que des gens, ayant l'air de méchants garçons, indignés de cet amalgame du Père Félix avec Rigolboche, étaient venus demander mon adresse.»

Et dans le bruit des conversations, j'entends vaguement la fin de la monographie d'Adolphe Dumas, continuée par Mistral: Adolphe Dumas, ne cessant de répéter, en faisant allusion à la pauvre auberge de son père:

--Et cependant j'avais un grand-père qui portait des bas de soie!

--Quel était donc ton grand-père? lui demandait enfin, un jour, Mistral.

--Le capitaine Perrin, répondait avec fierté Adolphe Dumas.

Or, le capitaine Perrin aurait été ruiné, au dire de Mistral, par une fourniture d'ail de 300 000 francs à l'armée des Pyrénées-Orientales, qui lui fut payée en assignats, au moment, où les assignats n'avaient plus aucune valeur.

ANNÉE 1895

_Mercredi 2 janvier_.--Ce soir, une femme agitant un éventail en plumes blanches, que je lui ai donné, me disait cette phrase gentille, et comme seules les femmes savent en trouver: «Pour moi, les choses que vous me donnez, et que je pose sur une commode, ou que j'accroche au mur, ne me sont de rien, je n'aime que les choses qui me suivent, que je porte avec moi, que mes doigts peuvent toucher, comme cet éventail.»

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_Dimanche 6 janvier_.--Carrière, qui était à la parade de la dégradation militaire de Dreyfus, perdu dans la foule, parlant de la PATRIE EN DANGER, me disait que moi, qui avais si bien rendu le mouvement fiévreux de la rue, pendant la Révolution, il aurait voulu que je fusse là, et que bien certainement, j'aurais tiré quelque chose du frisson de cette populace.

Il ne voyait rien de ce qui se passait, et avait seulement l'écho de l'émotion populaire par des gamins, montés sur des arbres.

Et voici Hennique et Geffroy, les deux décorés du _Grenier_, auxquels tout le monde fait fête.

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_Lundi 7 janvier_.--Dîner chez Rodenbach avec les Besnard, les Frantz Jourdain, Mallarmé, Rosny.

Ce Mallarmé a vraiment une parole séductrice, avec de l'esprit qui n'est jamais méchant, mais soutenu d'une pointe de malice.

On a parlé de l'article de Strindberg sur l'infériorité de la femme, d'après l'étude de ses sens, ce qui est incontestable sous le rapport du goût et de l'odorat, et à propos de cette infériorité, je rappelais une observation d'un livre de médecine, où il est affirmé que le squelette d'homme a une personnalité, que n'ont pas les squelettes de femmes, qu'on dirait fabriqués à la grosse.

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