Journal des Goncourt (Troisième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 15

Chapter 153,721 wordsPublic domain

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_Vendredi 26 octobre_.--Mon château en Espagne, serait d'avoir une galerie, comme la salle de la gare Saint-Lazare, avec tout autour des livres jusqu'au haut de la poitrine, puis avec des vitrines de bibelots, allant au-dessus de la tête. Un balcon tournant le long des murs ferait un premier étage, tapissé de dessins sur trois rangs, et un autre balcon ferait un second étage, tout tendu jusqu'à la voûte, de tapisseries claires du XVIIIe siècle. Et je voudrais travailler, faire de l'équitation, manger, dormir là dedans, dont le bas serait, avec sa tiède température, un jardin d'hiver, planté des plus jolis arbustes à feuilles persistantes, enfermant au milieu, dans le vert de leurs feuilles, les _Quatre Parties du Monde_ de Carpeaux, en belle pierre blanche.

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_Lundi 29 octobre_.--Une femme, d'un certain âge, me parlait de trois ou quatre jeunes mariées de sa connaissance, enragées d'être devenues enceintes, tout aussitôt qu'elles avaient été mariées. Elles espéraient des vacances de la maternité, au moins pendant quatre ou cinq ans. Et cette femme ajoutait, que cet égoïsme-là n'existait pas chez la femme d'autrefois.

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_Mardi 30 octobre_.--Lecture de: LA FAUSTIN, à Porel.

Il parle de Réjane, proclame qu'elle a été admirable, alors que dans son écroulement moral, elle l'a forcé, pour ne pas l'y laisser, de la suivre dans sa tournée.

En wagon, il aurait été pris de l'envie de rejouer, pour gagner sa vie, et il s'était mis à réciter les premiers vers du LÉGATAIRE UNIVERSEL, qu'il avait joué autrefois, avec ses compagnons du chemin de fer, et tous s'étaient trouvés arrêtés dans leurs répliques: lui seul avait été jusqu'au bout... Enfin il s'écrie que tous les bonheurs s'étaient succédé chez lui, depuis le jour, où il avait eu son fils.

La lecture terminée de: LA FAUSTIN, Porel me dit justement, que la pièce ne peut pas être jouée par Réjane, qu'elle n'a pas la ligne du rôle, qu'il faut une tragédienne, qu'elle ne servirait pas la pièce, et que même la pièce nuirait à l'actrice, comme voulant usurper des rôles qui n'étaient pas son affaire.

Ce soir dîner avec Ajalbert, Geffroy, Carrière, Clemenceau, en leur restaurant près la Fontaine Gaillon.

Clemenceau, un causeur vibrant, coloré, à l'observation fine, aiguë.

Un moment il nous parle de l'abandon des enfants, et il nous peint une mère forcée de se séparer de son petit, le regardant dans les bras qui l'ont pris, le regardant sans pouvoir s'en aller, en continuant à bercer le creux qu'il a laissé dans sa jupe, puis mouillant ce creux, de ses larmes.

Il raconte, après une épisode d'une chasse de sa jeunesse, où en revenant, il allait donner un coup d'oeil à un châtaignier, dont les châtaignes étaient volées toutes les années, désireux de s'assurer si elles étaient mûres. Ce châtaignier était dans un buisson de ronces d'une hauteur d'une dizaine de pieds, «Il y a un homme là... tenez!» s'écriait tout à coup le petit domestique qui l'accompagnait, et Clemenceau voyait en effet un homme, couché sur le ventre, et qui, lorsqu'il l'appelait ne répondait pas, se mettait à ramper à quatre pattes, en s'éloignant de lui, et dont il ne savait la place, que par le remuement du haut des brindilles. Alors il se lançait avec son domestique à sa poursuite, espérant le prendre en haut, où il y avait un petit vide dans la ronce, mais là l'homme surgissant soudain, piquait une tête dans le dévalement de la ronce de l'autre côté, piquait une tête comme dans une rivière, sans que Clemenceau pût voir sa figure... Des années se passaient. Il était nommé député. Un vieux bonhomme, un jour, forçait sa porte, et venait lui demander sa protection pour son fils détenu au bagne, et qui était le paysan qu'il avait poursuivi. C'était un paysan qui avait tué sa maîtresse, et qui se cachait.

Dans la rue, Clemenceau s'avoue tout à fait empoigné par la littérature, déclare qu'il voudrait faire un roman et une pièce de théâtre, s'il ne lui fallait pas, tous les jours, fabriquer un article pour la _Justice_, et toutes les semaines, deux articles pour la _Dépêche_; enfin, s'écrie-t-il, s'il lui arrivait d'avoir un jour libre sur deux, il écrirait ce roman, il écrirait cette pièce.

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_Jeudi 1er novembre_.--C'est affreux au cimetière, ces tombes effondrées, dont il ne sort plus de la terre qu'un haut de croix, ainsi que ces bâtiments coulés, dont seulement un bout de mât dépasse l'eau.

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_Vendredi 2 novembre_.--Hier Frantz Jourdain, me parlant de son fils, me disait que maintenant dans les ateliers, tout est changé dans la pose du modèle, que ce ne sont plus les attitudes pondérées du _Soldat Laboureur_ ou de _Marius sur les ruines de Minturnes_, mais les académies tourmentées, contorsionnées de Michel-Ange, de Rodin.

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_Vendredi 9 novembre_.--J'achète un petit plat d'une fabrique moderne de la Scandinavie, représentant un vol de mouettes, au-dessus de la mer. Dans cette appropriation japonaise, la nature du pays perce, et rend, pour ainsi dire, l'imitation originale. C'est comme fond, un blanc qui vous donne la sensation de la neige, et là-dessus, des oiseaux bleuâtres, ayant l'air de l'ombre portée de ces oiseaux, sur des glaciers.

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_Dimanche 11 novembre_.--Ouverture du _Grenier_. Les Daudet, Primoli, Lorrain, Rodenbach, Geffroy, Carrière, Ajalbert, De la Gandara, Montesquiou.

Primoli cause de la Duse, l'actrice avec laquelle il vient de passer huit jours, à Venise, la Duse, l'actrice italienne, dont on m'a parlé pour jouer LA FAUSTIN à Londres ou en Allemagne, une femme à laquelle il dit qu'il manque certaines choses, mais en dépit de cela, une très grande artiste. Il la peint, comme une actrice d'une terrible indépendance théâtrale, ne s'appliquant, que dans les actes qui parlent à son talent, et dans les autres qui ne lui plaisent pas, mangeant du raisin, ou se livrant à des distractions quelconques. Dans une pièce, où l'actrice avait à dire d'une fille, qui s'était mal conduite, qu'elle n'avait plus de fille, il la voyait soudain, sans souci du public, faire un signe de croix à sa ceinture, et envoyer un baiser à la cantonade,--un baiser à sa vraie fille, qu'elle adore.

Daudet nous lit, ce soir, de son Bonnet. Je me suis trompé. Je croyais que son enthousiasme pour le livre, venait de son _provençalisme_, mais non: ce Bonnet est un lyrique en prose, et c'est la première fois qu'on a la poésie contenue dans le cerveau d'un paysan, mais d'un paysan, en un endroit de France, où le soleil _ensoleille_ les cerveaux.

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_Jeudi 22 novembre_.--Un intelligent, ce pauvre Magnard, mais un parfait sceptique, ne croyant à aucun sentiment. À Daudet qui lui soutenait, un jour, qu'il y avait de bonnes choses dans la vie, il lui jetait avec un sourire méphistophélique: «Oui, l'amitié... Goncourt n'est-ce pas?»

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_Jeudi 29 novembre_.--Exposition d'Ibels à la Bodinière. J'étais en train d'écrire une note, quand je suis abordé par Ibels, qui me demande, si je connais le mime Martinetti, et quand je lui ai répondu, que je l'avais vu dans ROBERT MACAIRE: «Eh bien, me dit-il, Martinetti a été très frappé de la silhouette naïve de votre soldat, et il sera heureux de jouer dans une pantomime comme LA FILLE ÉLISA, où il aurait à mimer les amours et la mort d'un troubade.» Et Ibels sollicite près de moi, l'autorisation de faire le texte mimé de cette pantomime, que je lui accorde très volontiers.

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_Dimanche 2 décembre_.--Ce soir, Loti tombe chez Daudet, il parle de son voyage de quarante-huit jours dans le désert, disant sa joie des levers et des couchers de soleil, dans la pure lumière, sans aucune atténuation par les vapeurs, et cela, dans le plein d'une santé,--c'est son expression,--qu'il doit à «un tempérament de bédouin».

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_Lundi 10 décembre_.--Sur la Seine à cinq heures. Une eau violacée, sur laquelle filent des bateaux bruns, avec une frange d'écume blanche à l'avant, sous un ciel tout rose, dans lequel s'élèvent d'un côté la Tour Eiffel, de l'autre les minarets du Trocadéro, dans l'azur d'édifices fantastiques de Contes de fées.

Jamais Paris, dans la criée courante des journaux du soir, dans l'enchevêtrement des voitures, dans la rapidité volante des bicycles, dans la ruée affairée des gens, dans le coudoiement brutal des passants, ne m'est apparu si nettement, comme une capitale d'un pays de la Folie, habitée par des agités.

Jamais aussi, le Paris de ma jeunesse, le Paris de mon âge mûr, ne m'a paru aussi miséreux que le Paris, de ce soir. Jamais tant d'oeils tendres de femmes, ne m'ont demandé un dîner, jamais tant de voix mourantes d'hommes, ne m'ont demandé un sou.

--Oui, disais-je, ce soir chez Mme..., ces nouvelles lumières du gaz, du pétrole, de l'électricité, ces lumières crûment blanches et sèchement découpantes, quelles cruelles lumières auprès de la douce et laiteuse lueur des bougies. Et comme le XVIIIe siècle a bien compris l'éclairage de nuit, mettant en douce valeur la peau de la femme, en la baignant d'une lueur assoupie et diffuse de veilleuse, dans l'enfermement de tapisseries crème, où la lumière est bue par la laine des claires tentures.

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_Mardi 11 décembre_.--Dans un salon, ce qui donne de la vie, de la chaleur à une société, à défaut d'affections de coeur entre les gens, ce sont les affections cérébrales, nouées entre les communiants d'une même pensée, d'une même élaboration intellectuelle. Alors ce ne sont plus les froids bonjours, et les froids bonsoirs, et les froides poignées de main d'individus disparates qui se réunissent hebdomadairement, sans qu'il y ait jamais chez eux une réunion et une embrassade des idées.

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_Jeudi 13 décembre_.--Vraiment ils sont bien curieux dans la vie littéraire, les hauts et les bas du moral, et où le matin, c'est un découragement complet, et où le soir, c'est un bienheureux relèvement, produit par un petit fait comme celui-ci. Daudet m'appelle près de lui à sa sortie de table, et m'apprend, que ce matin, sont venus chez lui, Geffroy, Hennique, Lecomte, Carrière, Raffaëlli, lui annonçant qu'ils voulaient me donner un banquet; et lui ont demandé de se mettre à la tête du banquet, et il a accepté, avec l'idée de faire de ce repas, une manifestation plus large que celle de la réunion du _Grenier_, ainsi que Frantz Jourdain et Roger Marx en avaient eu l'idée.

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_Vendredi 14 décembre_.--Aux curieux d'art et de littérature, qui dans le XXe siècle, s'intéresseront à la mémoire des deux frères, je voudrais laisser un inventaire littéraire de mon _Grenier_, destiné à disparaître après ma mort; je voudrais leur faire revoir dans un croquis écrit, ce microcosme de choses de goût, d'objets d'élection, de _jolités_ rarissimes, triés dans le dessus du panier de la curiosité.

Des trois chambrettes du haut de la maison, dans l'une desquelles est mort mon frère, il a été fait deux pièces, dont la moins spacieuse ouvre sur la grande, par une baie qui lui donne l'aspect d'un petit théâtre, dont la toile serait relevée.

De l'andrinople rouge au plafond, de l'andrinople rouge aux murs, et autour des portes, des fenêtres, des corps de bibliothèque peints en noir, et sur le parquet, un tapis ponceau, semé de dessins bleus, ressemblant au caractère de l'écriture turque. Comme meubles, des ganaches, des chauffeuses, des divans recouverts de tapis d'Orient, aux tons cramoisis, aux tons violacés, aux tons jaune de soufre, miroitants, chatoyants, et au milieu desquels est une double chaise-balançoire, dont, le repos remuant, berce les châteaux en Espagne des songeries creuses.

Dans la petite pièce, le rouge des murs, est rompu par une ceinture japonaise du XVIIe siècle, une ceinture, où des hirondelles volent à travers des glycines blanches; le rouge du plafond, est rompu par un foukousa, aux armes de la famille Tokougawa, (les Mauves) d'où, sur le fond d'un gris mauve, la blancheur d'une grue se détache au-dessus d'une gerbe d'or.

Sur l'armoire remplie de livres, prenant tout le fond de la pièce, se trouvent pendus quatre kakémonos.

Le premier kakémono, d'O Kio représente des petits chiens, lippus, mafflus, rhomboïdaux, dont l'un dort, la tête posée sur le dos de l'autre, dessinés d'un pinceau courant dans un lavis d'encre de Chine, mêlé d'un peu de couleur rousse sur les chiens, d'un peu de couleur verdâtre sur une plante herbacée.

Le second kakémono, de Gankou, figure un tigre, mais un de ces tigres un peu fantastiques, comme les imaginent les artistes d'un pays, où il n'y en a pas. Le féroce, dans un déboulement, ventre à terre, du haut d'une colline, pareil au nuage noir d'un orage, est traité avec une _furia_ de travail, dans une noyade d'encre de Chine, qui lui donne une parenté avec les tigres de Delacroix.

Le troisième kakémono, qui est d'un rival de Sosen, de Ounkei, peintre peu connu en Europe, détache du tronc d'un arbre, une singesse et son petit, dont les têtes, comme lavées d'une eau de sanguine sur les fines linéatures, rappellent les dessins aux trois crayons de Watteau.

Un quatrième kakémono, de Korin, dont le fac-similé réduit, a paru dans LE JAPON de Bing, fait jaillir sur la pâleur fauve du fond, comme un éventail de lames vertes, des iris blancs et bleus, enlevés avec une crânerie de pinceau, qu'on ne trouve dans aucune fleur d'Europe: de l'aquarelle qui a l'aspect solide et plâtreux d'une peinture à fresque.

Là, se trouvent encore deux kakémonos, l'un de Kano Soken, l'artiste révolutionnaire qui a abandonné l'école de Kano, la peinture sévère des philosophes, des ascètes, pour peindre des courtisanes, et qui nous fait voir une Japonaise, venant d'attacher une pièce de poésie à un cerisier en fleurs. L'autre, non signé, un dessin influencé par l'art chinois, une étude d'une princesse dans son intérieur, et que Hayashi attribue à Yukinobou.

Quelques bibelots, au sertissement de matières colorées, translucides, en cette fabrication, habituelle à l'article de l'Empire du Lever du Soleil, sont accrochés au mur. C'est un porte-éventail, une longue planchette d'un bois joliment veiné, sur lequel court en relief une plante grimpante, aux feuilles découpées dans de la nacre, de l'écaille, dans une pierre bleuâtre semblable à la turquoise; c'est un rouleau (pour dépêches) de trois pieds de hauteur, sur lequel serpente une tige de coloquinte aux gourdes vertes, et dont le haut et le bas ont l'entour d'une large bande burgautée.

Sur une petite étagère de bois de fer se trouve l'assemblage d'originaux objets d'art: un petit bronze, formé d'une feuille de nénuphar, toute recroquevillée, et après laquelle monte un crabe: un bronze d'une patine sombrement mordorée, admirable;--une petite caisse, dont les lamelles, formant des jours d'un dessin géométriquement différent, sont plaquées du plus beau bois jaune satiné, et sur lesquelles des chrysanthèmes de nacre se détachent d'un feuillage en ivoire colorié;--une feuille de lotus, qu'enguirlande la liane de sa tige fleurie de deux boutons: un morceau de bambou qui a l'air d'une cire, signé de l'artiste chinois Ou-Sipang;--un plateau en fer battu, assoupli en la large feuille d'une plante aquatique, mangée par les insectes, et sur laquelle se promène un petit crabe en cuivre rouge, au milieu de gouttes d'eau, fac-similées en argent;--une boîte à gâteaux, dont l'ornementation est laquée sur bois naturel, et dont le couvercle représente le guerrier, dessiné par Hokousaï, en tête de son album intitulé: _Yehon Sakigaké_ (LES HÉROS ILLUSTRES), le guerrier écrivant sur un arbre l'avis qui doit amener la délivrance de son maître;--une écritoire dans un marbre rouge (appelé là-bas _crête-de-coq_), sur un pied de bois noir, aux stries des vagues de la mer, et au couvercle surmonté d'un vieil ivoire laqué, représentant le dragon des typhons;--une boîte à papier, où se voient des bestiaux en corne, paissant sous un soleil couchant, fait d'un morceau de corail, un pâturage de fleurettes d'or;--un crabe en bronze, d'une exécution si troublante de vérité, que j'étais tenté de le croire surmoulé, si le naturaliste Pouchet ne m'avait affirmé qu'il n'en était rien, se basant sur l'absence de certains organes de la génération. Ce bronze, qui est moderne, est signé: Schô-Kwa-Ken.

Au-dessus de la petite étagère qui contient ces bibelots, est suspendu un foukousa, qui est un véritable spécimen de coloration picturale franchement japonaise: un vase de sparterie roussâtre qui renferme des chrysanthèmes blancs, légèrement orangés, se détachant de feuilles vert pâle, sur un fond écru.

Comme pendant, en face, au-dessus d'un divan pour les apartés des causeurs, recouvert d'une robe de femme chinoise, entre des rangées d'assiettes _coquille d'oeuf_, un kakémono brodé, où une gigantesque pivoine s'enlève, du milieu de glycines blanches, avec un relief énorme.

Mais la pièce orientale d'une grande valeur, qui décore cette pièce, c'est, au-dessus de la cheminée portant un _chibatchi_ en bronze, damasquiné d'argent, entre deux cornets où sont incisées des grues et des tortues: c'est un tapis persan du XVIe siècle, ayant cet adorable velouté du velours ras, et tissé dans l'harmonie de deux couleurs de vieille mousse et de vieil or, qui en forment le fond, et sur lequel zigzaguent, ainsi que des vols aigus d'oiseaux de mer, des arabesques bleues.

La fenêtre qui, dans le _démansardage_ des chambres formant le GRENIER, a pris la profondeur de ces fenêtres du moyen âge, où de chaque côté se trouve un petit banc de pierre, est devenue, en cette baie retraitée, qui a du jour jusqu'à la nuit, le lieu d'étalage des gravures et des dessins aimés.

Sur la paroi de gauche, sont exposés: LE CHAT MALADE de Watteau, cette spirituelle eau-forte de Liotard, avec seulement quelques _rentraitures_ de burin: eau-forte mettant en scène l'«Alarme d'Iris» et contre l'opulent sein de la grasse fillette, la tête rebiffée de Minet, auquel un médecin ridicule du théâtre italien tâte le pouls;--les deux bandes du SPECTACLE DES TUILERIES, ces deux eaux-fortes où Gabriel de Saint-Aubin montre toute sa science du dessin, dans la représentation microscopique des promeneurs et des promeneuses de la grande allée, en 1762;--le SUNSET IN TIPPERARY (le Coucher du Soleil en Irlande), l'estampe que je regarde comme une des plus remarquables eaux-fortes modernes, et où Seymour Haden, qui retrouva le noir velouté de Rembrandt, a pour ainsi dire, imprimé, sur une feuille de papier, la mélancolie du crépuscule.

Sur la paroi de droite, sont trois eaux-fortes de mon frère: le portrait de Raynal, d'après le La Tour de la collection Eudoxe Marcille, une de ces eaux-fortes que mon frère griffait en deux heures, et qui, un moment, lui avaient donné l'idée de graver toutes les préparations de Saint-Quentin;--LA LECTURE de Fragonard, d'après le bistre du Musée du Louvre;--une tête d'homme de Gavarni, d'après un croquis, dessiné avec un cure-dent, où le trait avachi du dessin est rendu par des pâtés d'un noir sans _éclatements_.

Dans la grande pièce, sur les deux battants de la porte d'entrée, deux vues de la nuit éclairée par la lune: l'un de ces kakémonos, signé Yôsaï, n'est qu'un reflet de l'astre dans une eau obscurée, au-dessus de laquelle pendent quelques brindilles lancéolées; l'autre, signé Buntchô, représente, sur un ciel éteint, une pleine lune, sur laquelle montent des tiges de graminées aux fleurs bleuâtres et rougeâtres, dans les vagues et délavées couleurs, que fait la lumière lunaire.

De petits corps de bibliothèques, de la hauteur d'un mètre et demi, sont adossés au mur: l'un contient, sauf quelques brochurettes, toute l'oeuvre de Balzac en éditions originales, cartonnées sur brochure. Plusieurs de ces volumes portent des envois d'auteur. L'exemplaire des MARTYRS IGNORÉS, provenant de la vente Dutacq, est l'épreuve corrigée de ce: _Fragment du Phédon d'aujourd'hui_. Il se trouve une autre épreuve de: _La Femme comme il faut_, l'article publié dans LES FRANÇAIS PEINTS PAR EUX-MÊMES, avec le bon à tirer _de B_, terminé par un paraphe en tortil de serpent.

Les trois autres corps de bibliothèque renferment des éditions originales de Hugo, de Musset, de Stendhal, mêlées à des éditions originales de contemporains, imprimées sur des papiers de luxe, et contenant une page du manuscrit donné à l'impression. Ainsi les volumes de Daudet, de Zola; ainsi le volume de Renan: SOUVENIRS D'ENFANCE; ainsi le volume de MADAME BOVARY, renfermant une page du pénible manuscrit, toute biffée, toute raturée, toute surchargée de renvois: page donnée par Mme Commanville; ainsi le MARIAGE DE LOTI, contenant la page manuscrite de la dernière lettre de la désolée Rarahu; ainsi l'édition des DIABOLIQUES, de Barbey d'Aurevilly, illustrée d'une page de sa mâle écriture en encre rouge, au bas de laquelle il a jeté une flèche, encore tout imprégnée de poudre d'or,--et au milieu lieu de tous ces imprimés, dévoilant un petit morceau de l'écriture des auteurs, le livre de MA JEUNESSE, de Michelet, contenant, à défaut d'une page du manuscrit, un devoir du temps de son adolescence, sur Marius, en marge duquel, le grand historien a écrit: «_M. Villemain m'encouragea vivement, et je pris confiance_.»

Un cinquième corps de bibliothèque réunit presque tout entier l'oeuvre de Gavarni, qui compte, dans cette collection, près de six cents épreuves avant la lettre. Il est surmonté d'une vitrine, où sont exposés cinq volumes reliés par de grands relieurs.

C'est un exemplaire de MANETTE SALOMON, décoré, sur les plats de la couverture, de deux émaux de Claudius Popelin, représentant la Manette, sur la table à modèle, vue de face, vue de dos.

C'est une réunion de tous les articles écrits sur la mort de mon frère, avec, en tête, les lettres d'affectueuse condoléance de Michelet, de Victor Hugo, de George Sand, de Renan, de Flaubert, de Taine, de Banville, de Seymour-Haden, etc., portant, sur un des plats de la reliure, le profil de mon frère, précieusement dessiné par Popelin, dans l'or de l'émail noir.

C'est une HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE, dont la reliure de Lortic, est composée d'un semis de fleurs-de-lis d'or, au milieu duquel est encastrée une médaille d'argent, frappée pour son mariage, où se lit: _Maria Antonia Gallia Delphina_, médaille de la plus grande rareté.

C'est un exemplaire des MAITRESSES DE LOUIS XV, la dernière reliure de Capé, faite en imitation des riches reliures à arabesques fleuronnées du siècle dernier.

Tous ces livres portant notre E.J. ciselé sur la tranche, qui est l'_ex libris_ original, que nous avions inventé, pour les livres sortis de notre collaboration.

C'est: la FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, un exemplaire de l'édition illustrée chez Didot, avec la reproduction des tableaux, dessins, estampes du temps, où du sanguin maroquin du Levant, se détache un Amour en ivoire, jouant des cymbales: un Amour d'un gras merveilleux, n'ayant pas la sécheresse des ivoires modernes.

C'est enfin: l'ART du DIX-HUITIÈME SIÈCLE, un exemplaire de la première édition, publiée en fascicules, et dont mon frère grava les eaux-fortes, un exemplaire dans une reliure exécutée par Marius Michel, sur mon idée, avec l'enlacement d'un lierre aux feuilles en fer de lance, et d'une branchette pourpre de _momichi_ de mon jardin: reliure entaillée dans le cuir, coloriée dans la couleur des feuillages reproduits, et où, d'un rinceau formé de l'enchevêtrement des deux plantes, l'artiste relieur a contourné un grand G.