Journal des Goncourt (Troisième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 13

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Dans un carton, il a quelques croquis faits au Palais de Justice, pendant le procès de Henry. C'est curieux, chez ce jeune méchant, le resserrement des deux lèvres, ressemblant à la contraction de la mâchoire d'un féroce, prêt à sauter sur sa proie.

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_Dimanche 6 mai_.--Grand dîner chez Daudet, et autour de la table, le ménage Zola, le ménage Raffaëlli, le ménage Rodenbach, le ménage Charpentier, le ménage Léon Daudet.

Dans les paroles de ce soir, chez les hommes, chez les femmes, il y a de la bataille, et la bataille éclate, à propos de la monographie peinte du Christ par Tissot, que Zola déclare l'avoir complètement empoigné, et à laquelle il regrette de ne pouvoir faire un article, que Daudet assure être une oeuvre qui l'aurait converti, s'il n'avait pas la tête en _pomme_, tandis que le parti opposé l'éreinte férocement. Et quand il est établi, que la qualité de ces peintures, est d'être surtout une reconstitution, il y a ceux qui prétendent, que l'histoire du Christ doit être traitée légendairement, sans s'aider aucunement de la vérité des localités et des races, et nous qui soutenons que l'histoire du Christ est une histoire, comme celle de Jules César, et que la reconstitution de Tissot, est faite en correspondance avec le mouvement historique contemporain.

Et de Jésus-Christ, on saute à Ibsen, que Zola dit engendré par le romantisme français, par George Sand, et que Léon Daudet fait sortir du romantisme allemand, du roman indo-germanique, et la controverse batailleuse passe de la salle à manger au salon.

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_Mercredi 9 mai_.--Après ces crises, on a la tête vide, comme déshabitée, avec seulement dedans, une chaleur fumeuse.

J'ai la visite d'un littérateur viennois, M. Rodolphe Lothar, qui me propose, avant que je trouve à faire représenter la FAUSTIN à Paris, de la faire jouer à Vienne, par une actrice ayant un grand talent.

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_Dimanche 13 mai_.--Daudet, à son entrée dans le _Grenier_, contait que dînant dernièrement avec un _jeune_, un garçon, auteur de deux ou trois _articulets_, ce jeune, sur le nom de Flaubert, prononcé par quelqu'un à ce dîner, disait simplement: «À peine, je l'honore de mon mépris!»

Vraiment cet Henri de Régnier a la conversation, toute pleine de jolies images, de fines remarques, de délicates ironies. Il nous peignait aujourd'hui Fénéon, cet original né en Italie, et ayant l'aspect d'un Américain, un être intelligent, travaillant à se faire une tête, cherchant l'étonnement des gens par une parole axiomatique, une comédie de concentration intérieure, une série de petites actions et manifestations mystificatrices,--mais un homme de coeur, bon, sensible, appartenant tout entier aux excentriques, aux disgraciés, aux miséreux.

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_Dimanche 20 mai_.--Ajalbert m'apporte une lettre d'Antoine, venue de Constantinople, m'annonçant que la censure du _Grand Turc_, avait interdit la FILLE ÉLISA.

Je ne puis m'empêcher de dire à Ajalbert, qu'à sa place, je regretterais joliment de n'avoir pas fait partie de cette tournée, en compagnie des vingt-cinq cabotins et cabotines, qu'Antoine traînait à sa suite, et de l'étrange _impresario_ belge. Voit-on ce monde à travers les rues de Stamboul. Ah le beau et original ROMAN COMIQUE à refaire, au milieu des paysages orientaux!

L'actrice du Théâtre-Français, est la maîtresse commandée, imposée à tout homme arrivé en politique. Est-il à ses débuts, il a une maîtresse du Théâtre-Libre ou de n'importe quel petit théâtre, mais nommé député, il lui faut une sociétaire ou au moins une pensionnaire de la rue de Richelieu.

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_Jeudi 24 mai_.--Chez Charpentier, pour le départ de l'ITALIE D'HIER, puis à l'Exposition de Carpeaux.

Oh les admirables bustes de Gérome, de Giraud, de maître Beauvois, ce Vitellius de la basoche. Non, sauf chez les Grecs, je ne connais pas de bustes pareils: oui des bustes supérieurs à ceux de Houdon, au fond d'un faire un peu sec et rétréci, oui des bustes ou aucun sculpteur n'a mis comme lui, dans le marbre, le bronze, la terre cuite, la vie grasse de la chair. Et ces bustes de femmes, où dans la force et la puissance de l'exécution--ce qui n'arrive jamais chez les sculpteurs, qui font joli--il y a la délicatesse de construction, la finesse des arêtes, la mignonnesse des traits, et pour ainsi dire, la spiritualité matérielle de la créature féminine.

Le beau buste que le buste coquet et hautain de la duchesse de Mouchy, avec son élégant mouvement de bras, remontant un pan de manteau sur sa poitrine; le gracieux buste du profil de Mme Demarsay; le voluptueux buste de Fiocre, à la frimousse mutine dans sa jolie minceur, et dont la fleur de l'entre-deux des seins a quelque chose de l'_amoroso_ de tout le buste,--n'a pas l'air d'une fleur dans un pot, ainsi que la plupart des fleurs, placées là.

Dans ces bustes, de l'exécution toute franche, toute simple, sans partie fruste, sans _cangue_, pour faire ressortir les parties finies.

Maintenant ce qu'il y a de curieux, c'est l'infériorité, des peintures, des dessins, des griffonis, aux sculptures, où rien que dans les croquetons de glaise, dans les boulettes de terre, il y a du pétrissage de génie.

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_Dimanche 27 mai_.--C'est décidément sa PETITE PAROISSE, à laquelle Daudet travaillait ces temps-ci, et qu'il est au moment de terminer. Il me dit qu'il vient d'en lire une partie à sa femme, qui a été un peu troublée par la passion mise dans le bouquin. C'est un mari trompé par sa femme, qui veut la _raimer_, mais le recollage de la chair ne peut se refaire.

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_Mardi 29 mai_.--Visite du docteur Michaut, de retour de l'Amérique méridionale, où il a passé quatre mois. Il me parle de la fièvre jaune dans ces villes, vous faisant repasser, sous les yeux, toute l'horreur épouvantable de la peste de Marseille, et amenant, chez les survivants, un curieux dédain de la vie. Il se trouvait à Santos, faire partie d'une société, qui, en prenant l'apéritif de tous les matins, tirait à la courte-paille, qui est-ce qui serait mort le lendemain. Il laisse percer le désir de retourner en Orient, au Japon, me peignant le soulèvement de coeur qu'il a, en entrant dans une gare d'Europe devant les affiches Boboeuf, etc.

Il cause médecine, dit qu'en France un médecin est obligé de faire de la clientèle pour vivre, tandis qu'en Allemagne, le médecin a un traitement qui lui permet de rester à son laboratoire; et laisse un professeur de pathologie tout à ses dissections et à ses travaux micrographiques. Et dans un séjour qu'il a fait à Francfort, il accompagnait, presque journellement, ledit professeur de pathologie, à une dissection particulière. Or--c'est curieux et personnel à la race hébraïque--l'autopsie avait lieu le plus souvent chez un banquier, chez un riche juif de l'endroit, dont les enfants voulaient préserver leur avenir, des maladies de leur père. Et l'autopsie faite, le professeur lisait aux hommes de la famille assemblés, ses notes qui leur disaient: «Attention à tel organe!»

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_Mercredi 30 mai_.--Dîner, rue de Berri, avec la comtesse de Montebello, l'ambassadrice de France à Saint-Pétersbourg, une femme à la joliesse, que rend piquante un grain de beauté, en haut d'une pommette. Spirituellement causante, elle décrit les grandes fêtes de la cour, les _Fêtes des Palmiers_, où dans un souper de mille personnes, chaque table est dressée autour d'un palmier, dans un luxe de fleurs impossible à imaginer, en un éclat de costumes d'hommes indescriptible, et où l'Impératrice, qui est toute petite, disparaît sous les bouchons de carafe de ses admirables diamants. _Des fêtes écrasantes,_ dit la comtesse.

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_Jeudi 31 mai_.--L'affaire Turpin. Dans les autres siècles, les _gens en vedette_ étaient des _créateurs_, aujourd'hui ce sont des _destructeurs_. Tout ce retentissement autour de l'invention de la mélinite, n'est-ce point le corollaire de l'anarchie?

Ce soir, dîner chez les Daudet, en l'honneur de Montesquiou, où l'on ne parle que de la fête donnée hier par lui, à Versailles, et qui, de l'avis de tout le monde, était une merveille. Montesquiou se plaint de n'avoir pu jouir de sa fête, tout occupé de sa préparation et de son montage.

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_Samedi 2 juin_.--Un morceau de journée, passé au Champ-de-Mars, dans les dessins, les estampes, l'art industriel.

Dans ce moment, il y a un curieux effort de la lithographie et de la gravure vers la reproduction de la couleur. Une planche très remarquable est une lithographie de Lunois, intitulée: «Danseuses espagnoles avant la danse.» Une planche du plus grand caractère, échappant à l'imitation japonaise, par l'intensité des tons, le bleu cru du fond, le jaune, le rouge franc des robes, les noirs d'ombre nocturne, en pleine figure.

Dans les objets de l'art industriel, l'étain en pleine résurrection. Des reliures de Wiener de Nancy, des reliures de Prouvé, le peintre, dont l'une: «Mélancolie d'Automne» représente sur une peau, couleur de feuille morte, et en relief, le recroquevillement des feuilles sèches dans cette saison, sur les chemins.

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_Mercredi 6 juin_.--Ce matin, Francis Poictevin vient me lire des fragments de son nouveau livre. Il entre, disant dans un emportement colère, que la communion chrétienne est une idolâtrie de sauvage, que la manducation et la digestion du Bon Dieu, c'est d'une matérialité dégoûtante, que les Persans avaient une communion autrement spiritualiste, une communion sous la forme de l'essence d'_asclepia_, une fleur blanche aux corolles roses; et que lui ne comprend la communion qu'au moyen d'une rose: un baiser, une simple osculation avec cette fleur, dont le rose, dit-il, représente l'amour, et le blanc, l'innocence.

Là-dessus, le voilà qui me lit dans un cahier manuscrit, son livre tout plein de Dieu, dans lequel il est devenu un métaphysicien, disant des choses plus élevées, que dans ses autres livres, et où il cite cette originale phrase de l'Allemand Bohme: «La matière est comme le portrait d'une personne absente.»

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_Vendredi 8 juin_.--Seconde pose pour un médaillon, qu'exécute d'après moi, Alexandre Charpentier.

Une curieuse innovation de l'artiste, et dont je crois qu'il n'y a pas d'exemple, chez les sculpteurs anciens et modernes. Son esquisse en terre, après son premier travail, il la moule, et établit son médaillon fini, sur une suite d'épreuves semblables à des états d'eaux-fortes, et quelquefois, il va à six moulages. Il s'est même amusé, une année, à faire, tous les cinq ou six jours, une esquisse de son petit garçon, et à le mouler. À l'heure présente, il a exécuté un nombre infini de médaillons, et une série de presque tous les auteurs, et acteurs, et actrices du Théâtre-Libre.

Comme je l'interroge sur ses débuts, il me dit bravement qu'il est le _fils de pauvres_. Il a voulu se faire sculpteur, ayant alors la conception d'un sculpteur, comme d'un homme monté sur un échafaudage, frappant sur un ciseau avec un maillet. Sur le refus de son père de lui laisser prendre cette carrière, il abandonna la maison paternelle, et subsista on ne peut savoir comment, pendant des années de misère, où il coucha sous les ponts, en compagnie de Forain, qu'il avait rencontré dans son existence vagabonde; une existence non de bohèmes, dit-il, mais de camelots.

Forain faisait alors de la sculpture, et l'entraîna à l'École des Beaux-Arts, je crois, dans l'atelier de Cavelier. Mais là, pétrir de la glaise ne lui semblait pas, avec les idées de son enfance, l'oeuvre d'un vrai sculpteur, d'un sculpteur frappant, à tour de bras, sur de la matière dure; et il entrait dans un atelier de médailliste, où se creusaient des coins, où l'on incisait le métal: vivant alors de travaux commencés pour des camarades, de bronzes de poignées de commodes, pour un réparateur de vieux meubles, et venant à l'atelier d'une manière intermittente, et travaillant sans goût. «Car, s'écrie-t-il, en levant la tête de sa terre, il n'y a que sept ou huit ans, que l'amour du travail m'est venu... et seulement, quand j'ai été encouragé par des gens, dont j'estimais au plus haut degré le talent... quand j'ai été encouragé par Rodin.»

Et maintenant, c'est un rude et acharné travailleur, s'appliquant, dans les loisirs que lui laissent ses médaillons, à faire de l'objet de la vie usuelle, un objet d'art, ayant à l'exposition du Champ-de-Mars, de cette année, des corbeilles à miettes, des brosses, des bougeoirs, des jetons, des cartons pour estampes, des couvertures gaufrées de catalogues, des programmes du Théâtre-Libre. Et aujourd'hui, il est en train d'exécuter, pour l'année prochaine, un piano à queue en mosaïque, et une grande fontaine en étain.

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_Dimanche 10 juin_.--Rodenbach nous cite, à propos de sa pièce, des mots entendus par lui ou sa femme, dans les corridors.

--Cette pièce est triste, disait celui-ci.

--Oui, répondait celui-là... mais, n'est-ce pas, on ne peut pas toujours entendre des cochonneries.

--Ne trouvez-vous pas cette pièce lugubre? disait l'un.

--Oh! moi, répondait l'autre, ça ne m'a rien fait, je suis en deuil!

Au sujet, de LA MAISON TELLIER, Toudouze contait qu'à l'enterrement de Maupassant, se trouvant dans la même voiture, que Hector Malot, celui-ci lui avait appris que c'était lui, qui avait donné l'épisode de la chose à Maupassant, mais qu'il avait gâté ce qu'il lui avait raconté, en terminant la nouvelle par une fête, tandis que la matrulle avait dit à ses femmes: «Et ce soir, dodo toute seule!»

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_Mardi 12 juin_.--Exposition des Champs-Élysées. Ah! la pauvre peinture, ou durement noire ou fadement porcelainée... Oui, je n'ai remarqué qu'une toile qui soit la peinture d'un vrai peintre, je n'ai remarqué que le tableau de l'Anglais Orchardson, ayant pour titre «l'Énigme» et représentant, assis sur un canapé, une femme et un homme en costume de l'Empire, qui ont l'air de se bouder. C'est peint dans un délavage d'huile ambrée, où les couleurs ont quelque chose des couleurs amorties d'insectes, pris dans un morceau d'ambre, et des accessoires, si joliment enlevés d'une touche à la fois spirituelle et flottante.

Non vraiment, tout le grand art a l'air de déménager dans l'art industriel, et l'art industriel est tout l'intérêt de cette exposition. C'est de Ledru une cruche en étain d'un très grand format, dont l'anse est faite de l'accrochement des bras d'une naïade au bord du vase, et dont les jambes s'en vont dans l'air, à la dérive sur le dos d'un dauphin, tandis que dans le bas de la cruche, une autre naïade flotte au-dessus d'une vague, les mains enfoncées dans sa chevelure. Oh! l'étain est tout à fait triomphant, et je crois que son emploi va avoir une action sur la sculpture, et forcer le marbre, la pierre, le bronze, à lutter avec le _flou_ de cette matière.

C'est de Rispal, un médaillon _en cire de couleur_, représentant sainte Cécile, un médaillon d'un caractère artistiquement étrange, avec, sur un fond de brun rouge, sa tête de délicate Nubienne, et à travers le pétrissage de cette grasse matière, colorée fauvement, seulement le brillant de l'or d'un nimbe, l'éclair d'argent d'un ruban qui enferme sa chevelure.

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_Jeudi 14 juin_.--Enfin voilà près de vingt jours que je n'ai eu une crise... Ah, c'est bon cette trêve! Car à la crise de tous les commencements de semaine, qui me permettait de ressusciter le vendredi, et de vivre le samedi et le dimanche, avait succédé la période de deux crises par semaine, qui amenait chez moi une faiblesse, au delà de ce qu'on peut imaginer.

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_Vendredi 15 juin_.--Jeanniot m'apporte une suite d'études, pour son illustration de la FILLE ÉLISA, où il y a des croquis merveilleux du _Bordelier_ de la maison de Bourlemont, des filles de la province, bien différentes des filles de l'École-Militaire, du troupier ingénu, amoureux d'Élisa. Quel malheur, que ces croquis soient condamnés par l'éditeur, à des réductions minuscules, qui vont tuer la vérité _naturiste_ de ces dessins, faits avec une conscience, qu'on rencontre bien rarement chez l'illustrateur d'un livre de maintenant.

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_Mardi 19 juin_.--L'exposition de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de Tissot, cette monographie réaliste de Jésus, composée de 350 peintures et dessins, dont 270 sont exposés cette année, et le restant sera exposé l'année suivante.

Un public nombreux très enthousiaste, où se trouve mêlé au public élégant des expositions, une foule d'étrangers, et un certain nombre de prêtres.

Tout d'abord des dessins à la plume de la Vallée de Josaphat, du Jardin des Oliviers, du Pont de Cédron, du Chemin de Getsémani, trop microscopiques, trop _petiots_ de forme et de facture. Mais il faut le dire, il y a des reconstitutions de Jérusalem, lavées de couleurs, qui ont un peu du caractère des grandes cités ninivites, peintes par le peintre anglais Martins.

Quant aux dessins à la plume, représentant des types juifs, Tissot nous les montre portraiturés dans la vérité du type juif autochtone, et donnant très exactement ces grands nez courbes, ces sourcils broussailleux, ces barbes en éventail, ces regards précautionneux soulevant de lourdes paupières, et les pensées calculatrices, et les jovialités mauvaises, et la perfide cautèle, sous la bouffissure de graisse de ces faces.

Maintenant, dans la monographie particulière du Christ, en toutes ces rangées d'aquarelles, à la linéature, en général sèchement découpée dans une coloration un peu froide, nombre de dessins artistement composés, avec d'habiles groupements, comme les _Mages en voyage, Jésus parmi les docteurs_, etc., etc. Un rude et beau saint Pierre, bien tempétueux dans l'envolée autour de lui de sa tunique, une franche et jeunette figure de saint Jean l'Évangéliste. Une petite merveille du clair-obscur, c'est l'aquarelle de Jésus devant Pilate, intitulée: _Premier entretien_.--Oui, dans la demi-nuit, que l'Orient aime à faire dans les lieux qu'il habite, pendant la chaleur du jour, la robe blanche de Pilate est seulement éclairée par la grande baie au treillis de fer, et là se devine plutôt que ne se voit, la maigre silhouette du Christ, les mains liées derrière le dos, comme une apparition, dans l'ombre rosâtre d'une tunique, couleur de rose desséchée. Encore une aquarelle de la tonalité la plus distinguée, l'_Apparition du Christ sur le lac de Tibériade_, cette aquarelle rendant le gris de perle matutineux d'un paysage, avant la montée dans le ciel du soleil.

Puis enfin les scènes émotionnantes de la préparation du crucifiement, comme _Le premier clou_, _Le clou des pieds_, _Les cinq coins_.

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_Lundi 25 juin_.--Ce matin dans mon lit, en ouvrant l'_Écho de Paris_, mes yeux tombent sur cette ligne imprimée en gros caractères: _Assassinat de M. Carnot_.

Un tragique document de l'instabilité des choses humaines, que le journal d'aujourd'hui, donnant trois pages sur le menu du déjeuner au _vol-au-vent Borgia_ et sur l'apothéose de la journée de l'homme, dont la quatrième page annonce la mort «à minuit 45 minutes».

Pas de chance, pas de chance vraiment, dans la publication de mes livres. En 18.., mon premier volume, a paru, le jour du coup d'État de Napoléon III, le septième volume du JOURNAL DES GONCOURT, peut-être le dernier volume, que je publierai de mon vivant, voit ses annonces et ses échos, arrêtés par l'assassinat du président de la République.

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_Mardi 26 juin_.--Ces jours-ci, j'ai reçu une lettre de Rodolphe Lothar, m'annonçant que M. Bukovics, directeur d'un théâtre de Vienne, est heureux d'offrir comme _primeur royale_ à son public: LA FAUSTIN, et qu'elle sera jouée en janvier ou en février, par Mme Sandrock, qui serait, à l'heure présente, la meilleure Faustin, existant en Allemagne.

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_Jeudi 28 juin_.--Vraiment, il me semble que la femme a une peau d'été, une peau qui a la lumière veloutée de la fleur, au moment où la rose met son rose tendre dans la verdure. Et cette remarque, ne l'avez-vous pas faite à Paris, par les beaux jours, de juin, et ne trouvez-vous pas que, ces jours-là, le visage de la Parisienne éclaire l'ombre des rues?

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_Vendredi 29 juin_.--Aujourd'hui j'ai reçu, à propos de la publication de mon JOURNAL, une enveloppe de lettre toute remplie de torche-culs embrenés: de la m... anonyme.

La bizarre et antithétique rencontre de papiers dans un carton. Ce torche-cul, que je garde comme un spécimen de la polémique littéraire contre mes oeuvres, en ce temps de _voyoutisme_, se trouve prendre sa place tout contre cet extrait de journal, qui est la réponse d'une femme à la demande du _Journal_, questionnant ses abonnés sur l'amour.

«J'affirme que ce sentiment est possible. Ne l'ai-je pas éprouvé une fois au moins? Jeune fille, je me pris de passion pour un écrivain infiniment fier et rare, Edmond de Goncourt. J'appris longtemps après, que c'était un vieil homme, que ses cheveux étaient blancs, ce qui fit s'évanouir mon rêve, mais je lui continuai toujours mon culte, que je voulus ne pas rendre vulgaire par une correspondance, qui aurait été méprisée par l'auteur lui-même, si j'en crois certains interviews récents.

Quoi qu'il en soit, je lui dois des heures exquises, et les larmes les plus sincères que j'aie versées.

Qu'il y ait là, de quoi prononcer le mot amour, je ne sais pas! mais chez nous, quand l'âme est prise si violemment, se peut-il que la chair s'absente d'un concert, où tout chante le désir d'aimer!»

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_Jeudi 5 juillet_.--La presse italienne n'est pas contente de: L'ITALIE D'HIER. Ces Italiens ressemblent aux jolies femmes, qui ne peuvent pas supporter la plus petite critique de leur beauté. C'est tout de même curieux cet éreintement de tout ce que j'écris, aussi bien ailleurs qu'en France, et cela par ce seul fait, que je mets de la vérité dans ce que j'écris.

Ces jours-ci, à propos de l'exposition, chez Sedelmeyer, des tableaux de Turner qui me charment, je l'avoue, je me demandais cependant, si ce faire de la peinture n'allait pas au delà de la peinture coloriste, ne devenait pas de l'art industriel, ne faisait pas concurrence aux _flambés_, avec leurs larmes de couleur.

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_Mardi 10 juillet_.--Une maîtresse de maison parlait des domestiques impossibles, qu'avait faits le service militaire, de ces paresseux, ayant pris l'habitude de passer leur vie à fumer des cigarettes, couchés sur leur lit, et de ces révoltés, incapables de supporter une observation, quand on tombe sur un domestique, qui a été caporal ou sergent.

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_Mardi 24 juillet_.--Je relis ici, à Champrosay, LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR, un roman resté dans mon souvenir des lectures de ma jeunesse. Tout d'abord, je suis frappé de l'art de la composition, puis bientôt du manque d'intensité des scènes. Ça ne fait rien, le romancier, c'est au fond un grand, un très grand imaginateur.

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_Vendredi 27 juillet_.--Longue promenade en voiture dans la forêt de Sénart, en tête à tête avec Daudet. Il se montre très tendre, me parle de l'affection de sa femme pour moi, qui serait tout à fait une affection comme pour un membre de sa famille, et me donne l'assurance, qu'en dépit de tout ce qui a été dit, fait, inventé, par les jaloux de notre amitié, cette affection n'a pas été entamée, une minute.