Journal des Goncourt (Troisième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 11
_Mercredi 10 janvier_.--Robert de Montesquiou vient m'inviter à une conférence, à la Bodinière, où il doit parler sur Marceline Desbordes-Valmore, dont les poésies ont été, selon son expression, la consolation de ses _années sèches_. Alors il se répand sur le bonheur de sa vie dans le pavillon, où il vient de s'établir à Versailles, sur cette séparation qui se fait entre le monsieur en vareuse bleue de là-bas et le monsieur habillé de Paris, sur la satisfaction de ne plus être sous le coup d'une visite imprévue.... Puis c'est de l'enthousiasme délirant, au sujet de Sarah Bernhardt, à laquelle il s'apprête à faire cadeau, dit-il, d'un collier en corail rose laqué, qui aurait appartenu à une Impératrice du Japon.
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_Jeudi 11 janvier_.--Courteline, un petit homme de la race des chats maigres, perdu, flottant dans une ample redingote, les cheveux en baguettes de tambour, plaqués sur le front, et rejetés derrière les oreilles, et de petits yeux noirs, comme des pépins de poire, dans une figure pâlotte. Ce petit homme: un gesticulateur, ayant dans le sac de sa redingote, des soubresauts de pantin cassé, et cela, dans des conversations, où, piété sur ses talons, sa parole a la verve comique à froid de ses articles, et où son dire débute ainsi: «N'est-ce pas, je n'ai pas l'habitude de mettre mon pied sur un étron?...»
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_Mercredi 17 janvier_.--Ce soir, je dînais à côté d'une jolie et distinguée femme, d'origine russe. Elle me confessait, à l'âge de quatorze ans, dans l'abandon et la non-surveillance des livres traînant partout, en la maison de ses père et mère--et qui avait fait que sa soeur avait lu, à six ans, MADAME BOVARY--avoir parcouru toute la littérature avancée des langues, française, russe, anglaise, allemande, italienne. Et comme je l'interrogeais, sur ce que cette incroyable avalanche de mauvaises lectures avait dû produire dans son cerveau, elle me répondait que cette ouverture par les livres sur la vie aventureuse, lui avait donné l'éloignement des aventures, mais en même temps lui avait fabriqué une pensée, toute différente de la société, au milieu de laquelle elle vivait.
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_Dimanche 21 janvier_.--Aujourd'hui la visite de Bonnetain, que je n'ai pas vu depuis son retour du Soudan.
Il proclame qu'on peut aller d'un bout de l'Afrique à l'autre, avec une canne, en courant moins de danger, que dans la banlieue. Mais, ajoute-t-il, quand il y a des militaires envoyés pour ces promenades, ils veulent absolument des coups de fusil, pour avancer, et c'est d'eux, que viennent toutes les complications.
Il parle de la politique française là-bas, de sa soumission aux exigences de l'Angleterre, nous confiant qu'un gros bonnet de l'administration, lui avait dit, dans un mouvement d'expansion: «Si je pouvais vous faire lire les dépêches, que j'ai dans ce meuble, sur notre humiliante attitude vis-à-vis de l'Angleterre, nous pleurerions!»
Il donne de tristes détails sur le gaspillage, sur la malhonnêteté générale de l'endroit, signalée par cette phrase qui revient dans sa conversation, comme un refrain: «Vous savez, là-bas, il se gagne une maladie, qui fait voir les choses sous un autre angle qu'en Europe... ça s'appelle la _soudanite_.» Et la soudanite ferait faire de vilaines et féroces choses.
Puis avec l'accent tendrement passionné, qu'il a, lorsqu'il parle de sa fille, il nous disait: «Elle n'a pas été une minute souffrante... et c'est un enfant que rien n'étonne... Elle aperçoit un lion, savez-vous ce qu'elle dit: «Oh! j'en ai vu de plus beaux que cela au Jardin des Plantes... et surtout le grand, auprès de ma marraine, qui a des poils sur le dos et des bouquets entre les jambes.» Elle parlait du lion de Belfort, qu'elle voyait en allant chez sa marraine, à Montrouge.
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_Mardi 30 janvier_.--Dîner chez Jean Lorrain, avec le ménage de la Gandara, Henri de Régnier.
Une beauté tout à fait _gozzolienne_, cette Mme de la Gandara, avec ses beaux yeux songeurs au grand blanc, l'ovale long de sa figure, les lignes pures de son nez, de sa bouche, la délicatesse extatique de sa physionomie, ses blonds cheveux lui tombant le long de la figure, en ondes dépeignées, comme les cheveux d'une Geneviève de Brabant, enfin avec ce caractère d'une tête, où la nature s'associe au coquet effort de se rapprocher des primitifs, et qui lui donne dans de la jeune vie, le charme archaïque d'une tête idéale d'un vieux musée. Et le cou un peu décolleté, sans un bijou, sans une fanfreluche distrayant le regard, elle est habillée d'une robe de satin blanc, toute plate, toute collante aux formes, avec seulement au bas, cinq ou six rangs de petites ruches, qui font un remous de luisants et de reflets de soierie, à ses pieds.
Gandara tout en étant simple, naturel, est un monsieur distingué, qu'on sent en rapport avec les gens du vrai monde. Dans sa causerie sur la peinture, où ses trois admirations semblent se porter sur Rembrandt, Velasquez, Chardin, il a une expression caractérisant bien le premier et le dernier, quand il dit: «Chez Rembrandt, c'est une lumière d'or, chez Chardin, une lumière d'argent.»
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_Mercredi 31 janvier_.--Aujourd'hui, la comtesse de Biron vient me demander mes conseils, pour l'Exposition de Marie-Antoinette, qui doit avoir lieu au musée Galliera.
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_Dimanche 4 février_.--La petite bonne qui a remplacé un moment Blanche, et qui s'en va de chez moi, disait: «Décidément je vais chercher une place chez une cocotte... on y travaille peu... on y mange bien... et on a la chance d'être emmenée au spectacle, aux bains de mer!»
Daudet soutenait que les locutions des gens sont, la plupart du temps, en rapport avec la nature de leurs facultés. Ainsi les gens qui ont le don de la vision des choses, disent toujours: «Vous voyez bien ça?» tandis que ceux qui ne sont pas picturaux, et qui ont plutôt la compréhension, que la vision des choses, disent: «Vous comprenez bien ça?»
Ce soir, Rollinat, venu pour placer ses morceaux de musique à Engel, qui lui a fait un traité par lequel, il ne peut lui en fournir que la demi-douzaine par an, nous joue ces morceaux. Il les interrompt, de temps en temps, nous faisant face par une virevolte du tabouret du piano, et nous parlant de sa vie plantureuse de là-bas, des chevennes de trois livres, qu'il met bien ficelés à la broche, et dont il arrose la peau craquante d'une livre de beurre, avouant que pour lui «bien manger a son importance». Et il se répand sur ses pitancheries, avec son curé rabelaisien, s'écriant à table: «Ah! je ne sais pas comment on est là-haut, mais je me trouve bougrement bien ici!»
Dans sa vie provinciale, Rollinat ne se plaint que des temps de neige qui l'emprisonnent chez lui, et il cite une année, où il a été enfermé quarante jours chez lui, et où pour se distraire, il s'est livré à de voluptueuses cuisines.
Il nous répète qu'il n'a jamais pu écrire à une table, que c'est en marchant dans la campagne, qu'il fait ses vers, et la _carcasse musicale_ de sa musique, avant de la reprendre au piano.
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_Lundi 5 février_.--Helleu qui recommence une pointe sèche, d'après moi, me raconte les premières années de sa vie d'artiste; et me parle d'affreuses pannes, de deux jours qu'il a passés sans manger, n'ayant que l'argent du modèle, d'après lequel il a travaillé, ces deux jours, fiévreusement, pour oublier sa faim. Heureusement qu'en farfouillant dans son atelier, à la fin de la seconde journée, il a trouvé une boîte de fer-blanc, dans laquelle trois ou quatre biscottes avaient été oubliées.
Puis Helleu m'entretient d'une centaine de croquis, qu'il a faits dans un séjour à Bois-Boudran, de la comtesse Greffulhe, croquis dans toutes les attitudes, et montrant la charmante femme, du lever au coucher, croquis qu'il avait demandés un jour, pour les exposer, et qui lui avaient été refusés, parce qu'il y avait des croquis trop intimes, que la femme était montrée trop dans son déshabillé.
Helleu est avant tout, un _croqueur_ des ondulations et des serpentements du corps de la femme, et il me disait qu'il avait chez lui, tout un arsenal de planches de cuivre, sa femme ne pouvant faire un mouvement qui ne fût de grâce et d'élégance, et dix fois par jour, il s'essayait à surprendre ces mouvements, dans une rapide pointe sèche.
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_Dimanche 11 février_.--De la gaieté douce, du comique léger, de la parole joliment malicieuse, et de l'entrain communicatif, qui fait tout le monde causant autour de lui, ce sont les qualités de la conversation de Rodenbach.
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_Mercredi 14 février_.--Une crise avant-hier, une crise ce matin. Une impossibilité de travailler, d'écrire même une lettre. J'ai vraiment peur, quand arrivera la correction des épreuves de mon JOURNAL, de n'être plus en état de faire cette correction.
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_Dimanche 18 février_.--C'est vraiment extraordinaire chez Schwob cette science universelle qui va de Tacite à Wittemann: des auteurs les plus anciens aux auteurs les plus modernes, et les plus exotiques. Et cet érudit n'est pas seulement un homme de bouquins, il a la curiosité des coins d'humanité excentriques, mystérieux, criminels. Il nous décrivait, ce soir, le repaire du Château-Rouge, nous contait une visite faite par lui, à la salle des femmes.
Il est en train de traduire un roman complètement inconnu de l'auteur de ROBINSON CRUSOÉ: roman qu'il me dit avoir quelque ressemblance avec GERMINIE LACERTEUX.
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_Jeudi 22 février_.--Enfin aujourd'hui, sans une ligne, sans un mot de Sarah Bernhardt, le renvoi du manuscrit de: LA FAUSTIN.
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_Vendredi 23 février_.--Représentation de la JOURNÉE PARLEMENTAIRE, au Théâtre-Libre, représentation du _Figaro_.
Dans l'entr'acte, visite de l'académicien d'hier, visite d'Hérédia qui nous raconte qu'il a bien manoeuvré, qu'il a démoli les intrigues de Camille Doucet, qu'il s'est montré un habile stratégiste.
Au fond, la JOURNÉE PARLEMENTAIRE n'est pas si méprisable, que je l'entends dire par quelques-uns, seulement, c'est une pièce faite rapidement, pas assez fouillée, et où Thuringe et les parlementaires de son entour ne sont que silhouettés.
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_Dimanche 25 février_.--Interrogé sur son ami Paul Adam, de Régnier nous dit que c'est un corpulent, un sanguin, dont même la rêverie n'est pas contemplatrice, mais est active, et tout en reconnaissant, en exaltant ses mérites littéraires, il déclare toutefois que chez lui, l'occultisme prime la littérature.
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_Lundi 26 février_.--À l'anarchique heure présente, dans les maisons où les magistrats ont un appartement, il y a une porte intérieure en glace fermée, qu'ouvre seule la portière. Cette porte existe chez le juge Meyer, qui habite le logement du dessous de Quesnay de Beaurepaire.
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_Mercredi 28 février_.--Lisant aujourd'hui, dans la brochure, la JOURNÉE PARLEMENTAIRE, je trouve à la pièce de très grandes qualités, dont je ne m'étais pas tout à fait rendu compte à la représentation, et je trouve le suicide par contrainte, un acte parfaitement original et très bien fait.
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_Dimanche 4 mars_.--Au _Grenier_, arrive Rodenbach, auquel on demande, où il en est de sa pièce, et qui dit que Claretie est prêt à la jouer, mais qu'il ne veut pas de sa composition. C'est un hasard, ajoute-t-il, qui lui a fait faire du théâtre, qu'il n'en fera sans doute plus, et qu'alors il aime mieux ne pas être joué, que d'être joué avec une interprétation, qui n'est pas dans ses vues. Claretie lui propose Baretta, et il désirerait avoir Moreno qui, pour lui, donnerait l'illusion d'une figure avec son recul dans le passé.
Ce soir, Schwob apporte, chez Daudet, un volume de Daniel de Foé, qu'il nous traduit, qu'il nous interprète. C'est un traducteur très séduisant, avec son mot à mot trouvant si bien l'expression propre, ses petites hésitations balbutiantes devant un terme archaïque, ou un terme d'argot, avec son intonation à _mezza voce_ qui, au bout de quelque temps, a le charme berçant d'une cantilène. Ce volume, je crois, s'appelle LE CAPITAINE JACK, et c'est l'histoire d'un voleur-enfant, écrite avec un sentiment d'observation moderne, et mille petits détails d'une vie vécue, contés bien certainement à l'auteur, enfin avec toute la documentation rigoureuse et menue d'un roman réaliste de notre temps.
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_Mercredi 7 mars_.--Dîner chez Zola, dans sa belle et grande salle à manger nouvelle.
Un très beau et très fin dîner, au milieu duquel est servi un plat exquis: des bécasses au vin de Champagne, dont la recette a été rapportée par Mme Zola de Belgique, et dans la sauce duquel salmis, est écrasé du foie gras: ce qui fait un velouté sucré inénarrable.
Un moment, on entend Coppée, dont le ricanement de la voix prend quelque chose de la pratique de Polichinelle: «Oh les jeunes! je me rappelle, moi, mes premières visites chez Leconte de Lisle... je m'y rendais comme on va à La Mecque... maintenant, eux, à la première entrevue, de bouche à bouche, ils vous traitent de vieux c...»
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_Jeudi 8 mars_.--Combien ce Tacite de Burnouf, en six volumes?
--Dix francs, me répond le libraire Delaroque.
--Il y a vingt ans, on l'aurait vendu trente-cinq francs... mais aujourd'hui on ne veut plus d'auteurs latins.
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_Dimanche 11 mars_.--Quinze jours sans crise, et la sensation de la rentrée en pleine jouissance de la vie.
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_Jeudi 15 mars_.--À mon entrée dans le cabinet des Daudet: «Vous savez, me dit-il, il y a eu une bombe à la Madeleine, je passais en voiture... devant, c'était une foule!»
Pour la première fois, vient ce soir chez Daudet, Mme Martel, ou plutôt Gyp, à l'élégance brisée du corps, dans une toilette blanche d'un goût tout à fait distingué. Elle parle avec amour des bêtes, de son cheval qui lui écrase les pieds, et auquel elle ne peut s'empêcher de porter tous les jours des morceaux de sucre, des chats qu'elle adore, des chiens, dont son hôtel est une maison de refuge.
Arrive Jean Lorrain qui dit: «Aujourd'hui Pozzi donnait un déjeuner à deux de ses opérés, à Mme Jacquemin et à moi. Aussi, ai-je entendu la bombe, qui a fait le bruit d'un coup de canon, tiré à la cantonade. Et c'était curieux l'aspect de la Madeleine, ça ressemblait, vous savez, à l'acte d'Antigone, où devant le Temple, sont ces gens faisant de grands appels de bras.»
Lorrain est interrompu par Mariéton, qui est entré dans la Madeleine, grâce à la rencontre qu'il a faite à la porte, d'un neveu de Périer. L'église était complètement noire, mais à la lueur d'une allumette qu'il a allumée, il a pu voir le mort, dont la figure exsangue, était pareille à une figure de cire, et dont le bas du corps semblait une bouillie, sur laquelle se répandaient ses entrailles.
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_Vendredi 16 mars_.--Première visite de mon troisième Esculape, du docteur Millard qui a une bonne figure réconfortante, et qui écrit une ordonnance, avec des rire prometteurs de santé.
Dîner, ce soir chez Charpentier, avec les Zola, les Daudet, les Frantz Jourdain, Lemaître, Degas.
Degas n'a pas vieilli d'un cheveu, au contraire il est engraissé, et a pris le teint fleuri du succès. À une allusion sur la vente de ces jours, il laisse échapper un petit mouvement nerveux, et d'une voix rêche, dit que les amateurs sont des brocanteurs en chambre, dissimulant mal son effroi des ventes, où le haut chiffre où sont cotés ses tableaux aujourd'hui, peut faiblir demain.
Un moment je cause avec Zola, l'interrogeant sur sa maladie, qu'il me dit se porter sur les entrailles, et chose curieuse, amener chez lui des crises, aussitôt qu'il se met à travailler, et même à lire.
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_Dimanche 25 mars_.--J'ai la visite de Tabarant qui m'a dédié L'AUBE, et qui habite Conflans. Il nous apprend qu'il est voisin de Carlier, l'ancien préfet de police, avec lequel il va fumer presque journellement une cigarette, et qui lui raconte les choses les plus curieuses. Il lui aurait dit que Maxime Ducamp avait écrit une «Histoire de la pornographie sous la Commune», histoire dans laquelle, il affirme que le général Eudes avait fait fusiller Beaubourg, parce qu'il l'avait trouvé le cocufiant.
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_Vendredi 30 mars_.--Une nuit telle, que je crois n'en n'avoir jamais passé de pareille dans ma vie, et où l'on comprend les gens qui se jettent par la fenêtre.
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_Dimanche 1er avril_.--Aujourd'hui trois enterrements: Pouchet, le fils Braine, Mme Zeller. La marchande, chez laquelle ma domestique a été commander une guirlande de roses et de pensées, lui disait: «C'est étonnant comme on meurt dans ce moment-ci!».
Je retrouve en rentrant du cimetière, au _Grenier_, Rodenbach qui me dit écrire un poème inspiré par sa maladie, où il cherche à peindre l'affinement produit par la souffrance, l'espèce _d'étape supérieure_, que cela fait monter à notre humanité.
Ce soir, Léon Daudet nous lit quelques morceaux des MORTICOLES. C'est une abondance d'idées, une richesse d'images, de l'horreur, de l'horreur... mais de l'horreur amusante, et un style brisé, plein de vie, au milieu d'une ironie féroce, d'une ironie à la Swift.
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_Lundi 2 avril_.--Exposition des pastellistes.--Helleu: des pastels où l'on sent un oeil de peintre, amoureux de douces étoffes, de tendres nuances passées, de soieries harmonieusement déteintes.--Duez: des fleurs au beau et large dessin, dans leur mollesse et leur rocaille fripée.--Lhermitte: de vieilles rues normandes, au puissant écrasis de pastel, balafrées en leur ombre bleuâtre, de coups de soleil dorés.
La soupe servie chez Mme Sichel, le docteur Martin tombe dîner. Le délicat repas l'amène à parler du temps, où, avant d'être médecin, il était directeur d'une exploitation de soufre, aux environs de Naples, dans une localité, où il se nourrissait absolument de soupe aux choux et de salade de pommes de terre. Il arrivait cependant des jours, où il lui venait l'idée de faire un dîner, comme dans un restaurant de Paris. Or, il se trouvait, que la contrée était pleine de bécasses, et qu'on lui vendait, en le volant beaucoup, 50 centimes. Et achetant toutes celles qu'on lui apportait, il finissait par en avoir une quarantaine, qu'il surveillait, et qu'il mettait à la broche, lorsqu'une plume se détachait du cou. Et ma foi, il avait construit de ses mains une rôtissoire en fer-blanc, et faisait rôtir la bécasse devant un feu de bois clair et flambant, ayant l'art de la faire _couler_ dans le canapé, et soutenant qu'il n'y avait pas dans le monde, un rôtisseur de bécasses comme lui. La découverte des bécasses l'avait amené bientôt à la trouvaille, dans un petit lac voisin, d'écrevisses que personne ne mangeait, et il fallait l'entendre décrire les merveilleux courts-bouillons qu'il fabriquait.
Ce très aimable docteur Martin, est vraiment un délicat. Je l'ai entendu parler femmes, bouquins, cuisine; et la manière dont il en parle, ne peut laisser aucun doute sur cette qualité distinguée de l'homme.
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_Jeudi 5 avril_.--À la fin de la soirée, l'on causait de la précipitation des choses, des événements, des succès, de l'accélération de tout au monde, et l'on se demandait, si ce n'étaient pas les caractères des fins de siècle, si, il n'y avait à ces époques limitées par des calculs humains, une accumulation, un trop-plein d'incidents, voulant déborder, pour débarrasser le siècle qui va venir. Et l'on faisait un retour sur la fin du siècle dernier avec la Révolution, sur la fin du XVIIe siècle avec les guerres de Louis XIV, sur la fin du XVIe siècle avec la Ligue.
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_Vendredi 6 avril_.--Le jeune Rothenstein qui fait un croquis de ma tête pour le livre: EDMOND AND JULES DE GONCOURT (_with Letters and Leaves from their Journals_), que va publier à Londres l'éditeur Heinemann, me parlait d'un phalanstère momentané, établi entre Rosetti, Whistler, Swinburne, phalanstère tout rempli, du matin au soir, de disputes, de chamaillades, d'engueulements, et dans lequel on voyait vaguer Swinburne, le plus souvent ivre et tout nu, à la grande indignation de Rosetti.
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_Samedi 7 avril_.--L'hiver dernier, sur un catalogue à prix marqués, j'achetai un peu à l'aveuglette, sans trop savoir ce qu'il y avait dedans, un livre ayant pour titre: «LA MAISON RÉGLÉE ET L'ART DE DIRIGER LA MAISON d'un grand Seigneur, et le Devoir de tous les officiers et autres domestiques en général. AVEC LA VÉRITABLE MÉTHODE _de faire toutes sortes d'eaux et de liqueurs, fortes, raffraichissantes, à la mode d'Italie_. À Paris, chez Nicolas Le Gras, au Palais, dans la Grand'Salle, au troisième pilier à l'L couronné. MDCC.»
Et quand j'eus parcouru le petit volume, qui donne exactement le «Prix de la vie à Paris, en 1700», ce fut un étonnement pour moi, qu'il n'eût été déjà consulté et cité par un historien des moeurs françaises.
La MAISON RÉGLÉE est tout bonnement le livre d'un maître d'hôtel; mais d'un maître d'hôtel qui n'est pas le premier venu.
«L'office ayant été sa première inclination», écrit-il, il apprit son métier des premiers officiers de France, s'attachant à ne rien ignorer concernant les confitures et les liqueurs, mais travaillant encore à savoir faire en perfection toutes sortes d'eaux, tant de fleurs que de fruits, glacées et non glacées, sorbets, crèmes, orgeat, eaux de Pistaches, de Pignons, de Coriandre, d'Anis, de Fenouil et de toutes sortes d'autres grains, et apprenant à distiller des fleurs et des fruits, tant par le chaud que par le froid, et à préparer le chocolat, le thé, le café, que peu de gens, dit-il, connaissent encore en France,--et enfin se donnant après Môre, qui fut envoyé d'Italie au cardinal Mazarin, après Salvator, qui fut envoyé également d'Italie au maréchal de Grammont, se donnant pour le troisième maître d'hôtel qui avait contribué à la vogue de ces boissons.
Pour se perfectionner dans son art, il faisait un séjour de quatorze mois à Rome, d'où revenant en France, au mois de janvier 1660, émerveillé des beaux pois en cosse, qu'il trouvait aux environs de Gênes, il en faisait cueillir deux paniers par les paysans, qui lui apportaient avec quantité de boutons de roses, dont le tour de leurs champs est garni, et certaines herbes propres à les conserver dans leur fraîcheur. Et aussitôt, prenant la poste, il eut la bonne fortune, arrivé à Paris, de présenter, le 18 janvier, ses pois et ses roses au roi Louis XIV, par l'entremise de Bontems, qui lui fit la grâce de le mener, lui-même, au vieux Louvre.
Ces roses fleuries, ces pois mûrs au mois de janvier: c'était une nouveauté à Paris, et Monsieur, et le comte de Soissons, et le duc de Créqui, et le maréchal de Grammont, et le comte de Noailles, et le marquis de Vardes, de s'écrier que jamais en France, on n'avait vu rien de pareil pour la saison. Même en présence de Sa Majesté, le comte de Soissons prenait une poignée de pois, qu'il écossait, et qui se trouvèrent aussi frais que si on venait de les cueillir. Et Sa Majesté, après avoir témoigné sa satisfaction à l'heureux maître d'hôtel, lui ordonnait de les porter au sieur Baudouin, contrôleur de la bouche, et de lui dire d'en faire un petit plat pour la Reine mère, un pour la Reine, un pour le Cardinal, et qu'on lui conservât le reste que Monsieur mangerait avec Elle.