Journal des Goncourt (Troisième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 1

Chapter 13,629 wordsPublic domain

Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and the Online Distributed Proofreading Team of Europe. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.

JOURNAL DES GONCOURT--MÉMOIRES DE LA VIE LITTÉRAIRE

TOME NEUVIÈME: 1892-1895

suivi d'un index général des noms cités dans les neuf volumes.

* * * * *

TROISIÈME SÉRIE--TROISIÈME VOLUME

PARIS, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 11, RUE DE GRENELLE.

1896

* * * * *

PRÉFACE

Le neuvième volume du JOURNAL DES GONCOURT, est le dernier, que je publierai de mon vivant.

EDMOND DE GONCOURT.

Auteuil, 15 mars 1896.

* * * * *

ANNEE 1892

_Vendredi 1er janvier 1892_.--Ce premier jour de l'an, dans le vague de ma faiblesse, ne m'a pas donné, cette année, l'impression du renouveau d'une année nouvelle.

Voici quatre semaines, que je n'ai pris l'air extérieur. Ce soir, le dîner chez Daudet sera ma première sortie. Dîner intime avec les Daudet, Mme Allard, et la filleule qui dîne, pour la première fois, à la grande table.

Causerie sur les ménages amis, où, nous tous, nous nous mettons à parler du charme du ménage Rodenbach: de l'homme à la conversation spirituellement animée, à la discussion littéraire passionnante, de la femme, aux rébellionnements à voix basse, aux flots de paroles irritées, qu'elle vous jette dans l'oreille, quand elle entend une chose qui n'est pas vraie, ou qui ne lui semble pas juste, et nous constatons le petit émoi chaleureux, qu'apporte dans la froideur ordinaire des salons, la vie nerveuse de ces deux aimables êtres.

* * * * *

_Mardi 5 janvier_.--Une surprenante lettre de Magnard, du directeur de ce _Figaro_, qui m'a été toujours si hostile. Dans cette très gracieuse lettre, Magnard m'offre la succession de Wolf, le gouvernement de l'art, avec toute l'indépendance, toute la liberté que je puis désirer. Je refuse, mais je ne puis m'empêcher de songer à tous les gens, que l'acceptation aurait mis à mes pieds, au respect, que j'aurais conquis dans la maison de la princesse, enfin à la facilité, avec laquelle j'aurais trouvé des éditeurs, pour illustrer LA MAISON D'UN ARTISTE, MADAME GERVAISAIS, etc., etc.

* * * * *

_Jeudi 7 janvier_.--Grand dîner chez les Daudet, avec Schoelcher, Lockroy, le ménage Simon, Coppée. Décidément ce Jules Simon a un charme, une grâce, faite d'une certaine délicatesse de la pensée, jointe à la douceur de la parole.

Quant à Coppée, il s'est montré tout à fait extraordinaire, comme verve _voyoute_: ç'a été un feu d'artifice pendant toute la soirée de drôleries, à la fois canailles, à la fois distinguées. Oui, Coppée c'est par excellence le causeur parisien du siècle de la blague, avec tout l'admirable sous-entendu de la conversation de nous autres: les phrases commencées, finies par un rictus ironique, les allusions farces à des choses ou à des faits, connus du monde _select_ et pourri de l'intelligence.

Chez Maupassant, ne dit-on pas, qu'il n'y avait qu'un seul livre sur la table du salon: le Gotha? C'était un symptôme du commencement de la folie des grandeurs!

* * * * *

_Samedi 9 janvier_.--Maupassant est un très remarquable _novelliere_, un très charmant conteur de nouvelles, mais un styliste, un grand écrivain, non, non!

* * * * *

_Dimanche 10 janvier_.--Très gentiment et très amicalement, Daudet a travaillé à surexciter la curiosité de Koning sur ma pièce, À BAS LE PROGRÈS! et Koning lui a dit jeudi: «Mais pourquoi ne me donnez-vous pas à lire la pièce de Goncourt?» et il lui a parlé de la donner avec la sienne, au moment où le succès se ralentirait. Je suis indécis. J'étais au moment, sans attendre la décision de la Chambre sur la censure, de la donner à Antoine.

* * * * *

_Jeudi 14 janvier_.--Un «petit bleu» d'un journal, où l'on me reproche très sérieusement, comme manque de toute sensibilité, d'être encore vivant à l'heure présente, et au moins, si je vis, de n'être pas devenu fou, à l'instar de Maupassant.

* * * * *

_Samedi 16 janvier_.--Rien n'est amusant comme la chatte, se promenant sur la glace du bassin, et séparée des poissons rouges, par cette espèce de vitre, au travers de laquelle elle les voit sous elle, toute dépitée, toute colère de ne pouvoir les attraper.

* * * * *

_Dimanche 24 janvier_.--Devant ce vieux dévalé au bas d'un lit d'amour, le cri de cette fille à sa bonne:--_Maria, vite, vite, l'eau de mélisse et un sapin!_» Ah! la féroce légende de Forain!... Non Gavarni, dans les légendes, n'a pas cette implacabilité, et les dires de Vireloque sont tempérés par une philosophie, à la fois bonhomme et haute. Oui, l'oeuvre de Garvani fait sourire la pensée, et ne fait pas froid dans le dos, comme le comique macabre de Forain. Vraiment, il y a dans le moment, en ce monde, trop de méchanceté, trop de méchanceté chez l'artiste, chez le _jeune_, chez l'homme politique, pour que ce ne soit pas la fin d'une société!

* * * * *

_Mardi 26 janvier_.--Aujourd'hui, Koning fait annoncer dans le _Figaro_, qu'il reçoit À BAS LE PROGRÈS, et que Noblet jouera le rôle du voleur.

* * * * *

_Vendredi 29 janvier_.--On parlait hier d'une Parisienne, morte à près de cent ans, ces jours-ci, et qui se rappelait le temps, où il passait sur les boulevards, à peine une voiture, tous les quarts d'heure.

* * * * *

_Samedi 30 janvier_.--Pour être connu en littérature, pour être universellement connu, on ne sait pas combien il importe d'être homme de théâtre, car le théâtre, pensez-y bien, c'est toute la littérature de nombre de gens, et de gens supérieurs, mais si occupés qu'ils n'ouvrent jamais un volume, n'ayant pas trait à leur profession: l'unique littérature en un mot des savants, des avocats, des médecins.

* * * * *

_Mardi 2 février_.--Le docteur M*** me disait hier qu'il avait souvent vu Musset prendre son absinthe au café de la Régence, une absinthe qui était une purée. Après quoi, un garçon lui donnait le bras, et le conduisait, en le soutenant, au fiacre qui l'attendait à la porte.

* * * * *

_Mercredi 3 février_.--Ce soir, chez la princesse, mauvaises nouvelles de Maupassant. Toujours la croyance d'être salé.--Abattement ou irritation.--Se croit en butte à des persécutions de médecins, qui l'attendent dans le corridor, pour lui seringuer de la morphine, dont les gouttelettes lui font des trous dans le cerveau.--Obstination chez lui de l'idée qu'on le vole, que son domestique lui a soustrait six mille francs: six mille francs qui, au bout de quelques jours, se changent en soixante mille francs.

* * * * *

_Jeudi 4 février_.--En arrivant chez Daudet, en train de s'habiller pour le théâtre, je ne puis m'empêcher de lui dire, que j'aime beaucoup mieux la mort naturelle de la _Menteuse_, dans sa nouvelle, que sa mort par l'empoisonnement de la pièce. Oui, j'aurais voulu cette femme couchée dans son lit, ainsi que dans la nouvelle, couchée le nez dans le mur, ne répondant pas aux interrogations furieuses, à elle adressées par son mari, qui, alors pris d'un accès de brutalité, la retournerait violemment de son côté, mouvement dans lequel elle expirerait.

Daudet me dit qu'il n'a plus l'émotion du théâtre, qu'il n'en a que la nervosité agacée. La pièce lui a semblé bien marcher à la répétition, mais son frère est venu lui dire, ce matin, que son fils lui avait rapporté, que les corridors étaient tout à fait hostiles à la pièce.

Me voici au théâtre, derrière les dos émotionnés de Mme Daudet et Mme Hennique. Une salle contenant le dessus du panier du _tout-Paris_, au milieu duquel figure le jeune ménage Daudet-Hugo, et où Jeanne, qui a ressenti, dans la journée, les premières douleurs de l'enfantement, est accompagnée de son accoucheur.

Un premier acte écouté sympathiquement, un second acte, où Burguet a un très grand succès. Ah diable! voilà le troisième acte, presque emboîté de suite, et le dramatique de la scène tué par les rires. Un médecin ridicule, une agonie trop compliquée, la phrase finale: _«Ça... c'est ma femme!»_ mal dite. Toutefois, pour moi la cause de l'insuccès n'est pas due à cela, elle est en ceci: c'est que le dramatique de l'acte, au milieu de détails d'une vérité absolue, ne s'appuie pas sur la vérité d'un être.

* * * * *

_Dimanche 7 février_.--Dîner chez Charpentier avec deux femmes, que j'étais curieux de voir de près: Séverine et la femme de Forain.

Séverine, un ovale court, ramassé, dans lequel il y a de tendres yeux, une grande bouche aux belles dents, et de la bonté.

J'ai à table, près de moi, la femme de Forain, un tout autre type, un nez pointu, des yeux clairs sous une forêt de cheveux blonds, couleur de chanvre, ressemblant un rien à une perruque de clown, mais d'un clown finement malicieux. Très câline, avec une note blagueuse dans la voix, elle commence par me dire que le premier dessin qu'elle a fait, a été une copie d'un dessin de mon frère. Puis elle me confie,--j'en doute,--qu'elle est en train, dans ce moment, de déserter la peinture pour la cuisine, qu'elle fait des nouilles comme personne, qu'elle s'est même élevée à la confection des pâtés de foie gras, des pâtés de foie gras avec la croûte, et une croûte, s'il vous plaît, où elle peint des fleurs avec du jaune d'oeuf, et des feuilles avec je ne sais plus quoi: de la pâtisserie artistique.

Après dîner je me rapproche de Séverine, et lui demande pourquoi elle ne fait pas un livre. Et la voilà avec son doux parlage gazouillant--elle a une voix harmonieuse, peut-être un peu factice--la voilà, avec ces renversements de figure en arrière, d'une petite fille qui vous parle de bas en haut, et qui montrent, dans son plaisant minois, la limpidité du bleu de ses yeux, l'émail de ses dents, la voilà, qui me dit que cela ne lui est pas possible; qu'à l'heure présente, elle publie six articles par semaine. Et elle ajoute qu'elle n'est pas attirée par le livre, mais bien par le théâtre, déclarant, du haut d'une vue assez profonde de l'époque, que dans ce moment, où tout se précipite, il est besoin du succès immédiat, qu'il n'y a pas pour les gens de l'heure présente, à attendre les revanches, que des _oseurs_, comme mon frère et moi, ont obtenues, que du reste, elle trouve, que le théâtre est un meilleur metteur en scène de la passion que le livre. Comme je lui parle des obstacles, des empêchements qu'on rencontre au théâtre, elle m'affirme--et sa figure prend un caractère de résolution--qu'elle a une volonté, que rien ne décourage, que rien ne rebute, et qui arrive toujours au but qu'elle s'est fixé.

* * * * *

_Jeudi 18 février_.--Dîner chez Daudet avec les ménages Rodenbach, Jeanniot, Frédéric Masson, et Rollinat, et Scholl.

Scholl a été vraiment, tout le dîner, avec une voix enrouée, me rappelant celle de Villemessant, verveux, drolatique, abondamment spirituel, et cela aujourd'hui, sans aucune férocité contre personne. Il a travaillé à séduire le monde d'ici, et il a tout à fait réussi. Et vraiment, quand on réfléchit à la dépense de substance cérébro-spirituelle, faite par cet homme de soixante ans, tout le long des heures des journées de tous les jours, on est étonné de la vitalité intelligente de ce puissant Bordelais.

Il disait joliment, que je ne sais quel cercle de province lui avait fait écrire par son secrétaire, qu'un schisme s'était produit entre les membres, à propos de la manière, dont on devait prononcer son nom, et que de forts paris avaient été engagés... Interrogation à laquelle il répondait: «Comment prononce-t-on chez vous schisme?»

* * * * *

_Jeudi 25 février_.--Hier, j'ai passé la soirée avec Mme de..., cette célébrité de la beauté parisienne.

Sous l'envolement de cheveux blonds d'une nuance adorable, des yeux étrangement séducteurs, des yeux qu'une cernure artificielle aide à faire apparaître, dans la nuit de l'arcade sourcilière, comme des diamants noirs, un petit nez du dessin le plus précieux, avec l'ensemble de traits et de contours délicats, délicats, et un cou frêle sortant d'une robe de velours rouge, enfin une figure réalisant le joli dans toute sa grâce menue. Elle évoque chez moi le souvenir du pastel de la Rosalba représentant cette svelte et mignonne femme de la Régence, un singe sur le bras.

Et dans le joli de ce visage, cependant quelque chose de fatal. La femme d'un de nos auteurs en vedette, un peu dépitée de l'admiration de son mari pour sa beauté, l'appelle «une _héroïne de roman du Petit Journal_». La dénomination est caricaturale, toutefois il faut reconnaître qu'il y a parfois de l'acier dans son regard, dans sa voix.

* * * * *

_Dimanche 28 février_.--Ce soir, chez Rodenbach, on causait valse, et je soutenais que les peuples qui sont des peuples valseurs, sont des peuples, où le patinage est une habitude. Les Françaises valsent, le corps tout droit, tandis que les Hollandaises et les autres femmes des pays du patinage, valsent avec ce penchement, cette courbe en dehors d'un corps courant sur la glace.

Stevens parlait dans un coin du salon; de l'effrayant avalement de bière et d'alcool, de Courbet consommant trente bocks dans une soirée, et prenant des absinthes, où il remplaçait l'eau par du vin blanc.

* * * * *

_Mardi 1er mars_.--Une carte de Daudet me disant: que Porel sort de chez lui, et qu'on répète GERMINIE LACERTEUX dans deux jours.

* * * * *

_Mercredi 2 mars_.--Causerie sur un bal original, qui a eu lieu hier chez Mme Lemaire: un bal, où s'est faite l'inauguration de costumes en papier, costumes plus riches, plus brillants, plus claquants que les costumes de soie et de satin, et qui me rappelaient le costume en papier, que s'était peint, je ne sais quel peintre flamand du XVe siècle, et qui éclipsa tous les brocards de la fête. Ganderax, qui y figurait avec un bonnet d'âne et une blouse, ayant dans le dos le mot: _Paresseux_, me disait: «C'est singulier, la différence des races septentrionales et méridionales: moi, un septentrional, quand j'entre dans un bal, où il y a des masques, je suis pris d'une tristesse, d'une tristesse... tandis que ma femme, qui est une Italienne, toute seule dans sa chambre, mais un costume sur le dos, se mettrait à danser.

«... Maintenant, ajoutait-il, les peintres, qu'ils soient méridionaux ou septentrionaux, le travestissement les grise... Il y avait Detaille, très beau sous un costume de Philippe le Bel, qui, à l'entrée de Mme Munkacsy, s'est mis à danser, autour de la grosse femme, une étourdissante _czarda_, en donnant le branle le plus tempétueux à son manteau de papier.»

* * * * *

_Samedi 5 mars_.--Un journaliste, d'un petit journal, ne trouve pas les conversations, que donne mon JOURNAL, intéressantes. Saperlote, moi qui me crois aussi intelligent que ledit journaliste, je puis affirmer, que ce que j'ai entendu dire par Michelet, Gavarni, Montalembert, Théophile Gautier, Flaubert, est supérieur à ce qu'il entend, tous les jours.

* * * * *

_Dimanche 6 mars_.--Dîner chez Charpentier, avec un monde de musiciens, tous vieux, tous laids, tous ventrus, tous mâchonnant de la mauvaise humeur.

Zola m'entretient de sa fatigue à finir LA DÉBACLE, de la copie énorme du bouquin qui aura six cents pages, disant que le manuscrit est en train d'avoir mille pages de trente-cinq lignes--les petites pages habituelles de sa copie, formées d'une feuille de papier écolier, coupée en quatre.

Et comme quelqu'un lui demande, ce qu'il fera après les ROUGON-MACQUART, après LE DOCTEUR PASCAL, il hésite un moment, puis il confesse que le théâtre qui l'avait beaucoup séduit, un moment, ne le sollicite plus autant, depuis qu'il approche de l'heure, où il pourra en faire, disant que toutes les fois qu'il a pénétré dans une salle de spectacle, où on le jouait, il a eu le dégoût de la chose représentée. Il rappelle à ce sujet, qu'un soir, étant entré voir la représentation de L'ASSOMMOIR, vers la dixième, Dailly grisé par son succès, chargeait son rôle d'une façon odieuse, ajoutait des mots au texte, si bien qu'il avait été au moment de faire dresser par huissier un procès-verbal de ses ajoutés, de ses enrichissements du rôle, et de les lui interdire au bas d'une assignation.

Là, il s'interrompt pour nous apprendre, qu'il a été à Lourdes, et qu'il a été frappé, stupéfié, par le spectacle de ce monde de croyants hallucinés, et qu'il y aurait de belles choses à écrire sur ce renouveau de la foi, qui pour lui a amené le mysticisme en littérature et ailleurs, de l'heure présente.

Et lâchant Lourdes, et toujours à sa littérature future, il avouait qu'il ferait volontiers, pendant un an, une chronique dans _le Figaro_, qu'il avait des idées à exprimer sur M. de Vogüé et les autres.

* * * * *

_Samedi 12 mars_.--Une représentation de GERMINIE LACERTEUX, où jamais Réjane n'a été plus grande actrice, plus acclamée, plus maîtresse d'un public complètement dompté.

* * * * *

_Dimanche 13 mars_.--Les bienfaits du régime actuel en France à l'heure présente: c'est d'être tantôt volé, tantôt assassiné, tantôt dynamité.

* * * * *

_Mardi 15 mars_.--Ce soir, dans la petite loge improvisée au fond de la scène, pour ses rapides changements de costumes, Réjane me contait qu'hier, à la représentation de GERMINIE LACERTEUX, Sarcey répondait à quelqu'un, lui faisant constater les applaudissements de la salle: «Oui, ils applaudissent, mais ils ne s'amusent pas!»

* * * * *

_Jeudi 17 mars_.--Conversation avec Alfred Stevens, qui est un vrai magasin d'anecdotes, et ce qui est mieux, un extraordinaire _garde-mots_ de toutes les phrases typiques des peintres de sa connaissance, dans le passé et dans le présent,--des phrases qui définissent mieux que vingt pages de critique, un moral, un caractère, un talent.

Il dit Diaz un causeur éblouissant, et qui définissait ainsi la peinture de Delacroix: «Un bouquet de fleurs dans de l'eau croupie!»

C'était encore lui qui répondait à Couture, lui conseillant blagueusement de s'en tenir à peindre sa forêt, et qu'il ne savait pas mettre une bouche sous un nez, et que voulant faire une vierge, il faisait un Turc--qui répondait: «oui, qu'il ne savait pas mettre une bouche sous un nez, mais qu'il lui arrivait quelquefois d'avoir la chance de mettre autour de ce nez et de cette bouche, qui n'étaient pas d'ensemble, de la vraie chair, et non pas du carton, comme Couture.»

Puis Stevens me parle avec enthousiasme de Millet, me dit avoir de lui une peinture de femme, faite avant d'aller à Barbizon, un des plus merveilleux morceaux de chair qu'il ait vus, et comme il l'a fait porter à voir par son fils, à un grand peintre de l'heure actuelle, qui a sa dose de méchanceté, il s'était écrié: «Il faut la porter cette toile à Henner, pour qu'il attrape une gifle!» Et Stevens témoigne du respect de Rousseau pour Millet, qui d'abord ne lui trouvait pas de talent: ce qui, d'après Stevens, décida Rousseau à venir habiter Barbizon, pour le conquérir, et il arrivait au bout de quelque temps que la communion d'esprit entre les deux peintres, amenait Millet à revenir sur ses premiers jugements.

Stevens s'étonne de l'absence complète du sentiment de l'art chez la plupart des grands écrivains, affirmant qu'il n'en est pas ainsi à l'égard de la littérature chez les peintres de talent, même chez ceux qui n'ont pas fait d'humanités, déclarant qu'on ne les trouverait jamais à lire un livre d'auteur médiocre.

Et il répète, dans l'hiatus de sa bouche restant grande ouverte, au milieu de _hou hou_, ayant l'air de demander à la fin de chacune de ses phrases, l'approbation de son auditeur, il répète plusieurs fois que Millet, Rousseau, et les autres, étaient des gens de _haut goût_, ce qui n'est pas commun dans ce bas monde.

* * * * *

_Vendredi 18 mars_.--Aujourd'hui, à cette heure du jour, qui devient insensiblement de la nuit, et où ma pensée était allée mélancoliquement au passé, cherchant à retrouver les êtres chers qui n'étaient plus, j'avais laissé venir le crépuscule dans mon cabinet de travail, sans demander la lampe, et peu à peu, l'image de mon père, que j'ai perdu à douze ans, m'apparaissait à la clarté des braises du foyer presque éteint, m'apparaissait dans le mystérieux brouillard et le pâle effacement d'un pastel, accroché derrière le dos, et reflété dans la glace que l'on a devant soi.

Et, en la mémoire vague de mes yeux, je revoyais sur un long corps, une figure maigre, au grand nez décharné, aux étroits petits favoris en côtelettes, aux vifs et spirituels yeux noirs: _les pruneaux de M. de Goncourt_, ainsi qu'on les appelait; aux cheveux coupés en brosse, et où les sept coups de sabre, que le jeune lieutenant recevait au combat de Pordenone, avaient laissé comme des sillons, sous des épis révoltés:--une figure, où à travers le tiraillement et la fatigue de traits, jeunes encore, survivait la batailleuse énergie de ces physionomies guerrières, jetées dans une brutale esquisse, par la brosse du peintre Gros, sur une toile au fond non recouvert.

Je le revoyais, en sa marche militaire, quand, après la lecture des journaux, dans ce vieux cabinet de lecture qui existe encore au passage de l'Opéra, il arpentait, des heures, le boulevard des Italiens, de la rue Drouot à la rue Laffitte, en compagnie de deux ou trois messieurs à la rosette d'officier de la Légion d'honneur, à la figure martiale, à la grande redingote bonapartiste, barrant le boulevard, tous les vingt pas, avec les arrêts d'une conversation enthousiaste, et où il y avait, en ces grands corps, les amples gestes du commandement d'officier de cavalerie.

Je le revoyais, dans le salon des demoiselles de Villedeuil, les filles du ministre de Louis XVI, les vieilles cousines de ma mère, ce froid et immense salon, aux boiseries blanches, toutes nues, au mobilier rare, empaqueté dans des housses, et où toujours, au dos d'une chaise, était oublié le _ridicule_ d'une des deux soeurs, aux jardinières rectilignes, contenant de pauvres fleurs fanées, aux _dunkerques_, où s'étageaient des objets d'art légitimistes, je le revoyais, dans ce salon, qu'on aurait pu croire le salon de la duchesse d'Angoulême, adossé debout à la cheminée, son diable d'oeil noir, tout plein d'ironie, et à un moment, dans l'ennui de l'endroit solennel, jetant un mot, qui secouait d'un rire, la sèche vieillesse et les robes _feuille morte_ et _caca dauphin_ des deux antiques demoiselles.

Je le revoyais dans la Haute-Marne, à Breuvannes, là, où se sont passés les étés de mon enfance, par les ensoleillés matins de juillet et d'août, marchant de son grand pas, que mes petites jambes avaient peine à suivre, marchant à la main, un _paisseau_ arraché dans une vigne, et m'emmenant avec lui boire une verrée d'eau, à la «Fontaine d'Amour», une source au milieu de prés fleuris de pâquerettes, apportant aux _gourmets d'eau_, le bon et frais goût d'une eau, qu'il trouvait comparable à l'_aqua felice_ de Rome. Quelquefois, le _paisseau_ était remplacé par un fusil, jeté sur l'épaule, et sans carnassière et sans chien, je le voyais tout à coup mettre en joue quelque chose, que ma vue de myope m'empêchait de distinguer: c'était un lièvre, que son coup de fusil _roulait_, et qu'il me donnait à porter.