Journal des Goncourt (Troisième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 7
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_Mercredi 24 mars_.--Bourget sur un bout de divan, dans un coin de salon de la princesse, me conte une de ces vivantes et spirituelles biographies d'excentriques, que sa parole sait si alertement enlever.
Aujourd'hui c'est le tour de Rollinat, du _macabre_, ainsi qu'on l'appelait, et chez lequel l'a mené Ponchon. Un hôtel étrange, un hôtel donnant l'impression d'une localité, choisie par Poë pour un assassinat, et au fond de cet hôtel, une chambre, où parmi les meubles traînaient des vers écrits sur des feuilles à en-tête de décès, et dans cette chambre une maîtresse bizarre, et un chien rendu fou, parce qu'on le battait, quand il se conduisait en chien raisonnable, et qu'on lui donnait du sucre, quand il commettait quelque méfait,--enfin le locataire fumant une pipe Gamba, à tête de mort.
Bourget avait passé une soirée musicale inénarrable, en compagnie de la maîtresse bizarre, du chien détraqué et de l'artiste macabre.
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_Jeudi 25 mars_.--Je disais aujourd'hui à Daudet, que son intimité m'avait donné une seconde jeunesse de l'esprit, qu'il était, après mon frère, le seul être contre l'esprit duquel, le mien aimait à _battre le briquet_.
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_Samedi 27 mars_.--Dîner chez Zola. En prenant le café, Zola et Daudet causent des misères de leurs jeunesses. Zola évoque le temps, où très souvent, il avait son pantalon et son paletot au Mont-de-Piété, et où il vivait dans son intérieur en chemise: la maîtresse avec laquelle il vivait alors, appelait ces jour-là, les jours où _il se mettait en Arabe_.
Et il s'apercevait à peine de la _panne_, dans laquelle il vivait, la cervelle, prise par un immense poème, en trois parties: «La Genèse, l'Humanité, l'Avenir», et qui était l'histoire cyclique et épique de notre planète, avant l'apparition d'une humanité, pendant ses longs siècles d'existence, et après sa disparition. Jamais il n'avait été plus heureux que dans ce temps, tout misérable qu'il était... D'abord, reprend-il, il n'avait pas un moment douté de son succès futur, non qu'il eût une idée bien définie de ce qui lui arriverait, mais il était convaincu qu'il réussirait, ajoutant que c'était assez difficile à exprimer ce sentiment de confiance, que par pudeur vis-à-vis de nous, il définit ainsi «que s'il n'avait pas foi dans son oeuvre, il avait confiance dans son effort».
Puis il parle d'un logement glacial, d'une espèce de lanterne qu'il avait, un certain nombre d'années, occupée au septième, et de ses montées sur un rebord de toit au huitième, en compagnie de son ami Pajot. De ce huitième, on voyait tout Paris, et pendant que le futur commissaire de police s'amusait à pisser dans les cheminées des locataires, lui, Zola restait en contemplation, et devant la capitale étalée sous ses yeux, il se glissait, dans sa cervelle de débutant littéraire, la pensée de la conquête de Paris.
Daudet, lui, cause de son épouvantable misère, et de jours, où il ne mangeait pas littéralement... trouvant toutefois cette misère douce, parce qu'il se sentait aux épaules, la délivrance, la liberté d'aller où il lui plaisait, de faire ce qu'il voulait, parce qu'il n'était plus pion.
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_Mardi 30 mars_.--Paschal Grousset est venu hier me demander de la part de Mme Robert Caze, de tenir l'un des cordons du poêle de son mari.
La rue, qui mène chez un mort, ne semble plus la rue, que vous preniez pour aller chez lui, quand il était vivant, elle n'a plus le même aspect.
Dans le cabinet de travail, sous une lumière qui fait jaunes les visages, et poussiéreux les objets, je découvre encadrée, dans le fouillis des dessins et des images couvrant les murs, la réduction de mon portrait par Bracquemond. Quand on descend l'escalier, d'une pièce silencieuse, dont la porte est ouverte, tout à coup s'élève une plainte sanglotante de femme, qui nous accompagne jusqu'en bas.
À l'église j'ai un certain étonnement, quand mon regard rencontre la figure de Hennequin, le témoin de son adversaire. Sa place n'est pas là, il me semble... Et dans le triste recueillement, je revoyais le cher garçon, avec sa bonne figure, ses yeux limpides d'enfant s'allumant de passion, quand on parlait d'individus ou de choses qu'il n'aimait pas: une nature un peu grosse d'apparence, mais avec des délicatesses, et des tendresses curieuses en dessous,--et un lettré apportant à ses amis des lettres tout son dévouement, et sans réserve et sans restriction aucune.
Et ma pensée allait au _grenier_, à ce lieu de réunion, ouvert seulement depuis l'année dernière, et dont déjà deux membres tout jeunes, Desprez et Robert Caze, sont morts tragiquement.
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_Mercredi 31 mars_.--Aujourd'hui, dans une visite que me fait le commandant Riffaut, prenant sur la cheminée, la carte que m'avait fait passer avant-hier, Paschal Grousset, il s'écrie en la lisant: «C'est cet affreux communard, n'est-ce pas celui qui était aux Affaires étrangères... Figurez-vous que je suis entré le premier au Ministère du quai d'Orsay... il y avait dans le jardin, en avant de moi, loin comme d'ici au bout de l'appartement, trois ou quatre personnes. Une voix me crie: «Ce sont des communards... c'est Paschal Grousset qui se sauve!» Et en effet, je vois un bout d'écharpe rouge dépassant la redingote de l'un d'eux. Je me retourne vers mes hommes qui étaient un peu en arrière, et leur dis: «Foutez-moi des coups de fusil dans ce _paquet de gens_...» Ma foi, ils les ont manqués!»
Un temps singulier que ce temps, où l'on est exposé à présenter le fusilleur au fusillé, le fusillé au fusilleur.
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_Jeudi 1er avril_.--Traversée des Tuileries, par un coucher de soleil tout rose, dans lequel, la Barrière de l'Étoile semble une architecture, sculptée dans une nuée violette.
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_Mercredi 7 avril_.--Je ne sais plus qui me contait, ces jours-ci, la fin de Servin, de ce peintre que j'ai connu du temps de Pouthier, et qui a peint quatre ou cinq tableaux, entre autres «Une Étable», qu'on pourrait prendre pour les tableaux d'un grand maître flamand.
Il en était venu à vivre dans un état continuel d'ivresse, quand une femme se prit d'amour ou de pitié pour cet être de talent, noyé, sombré dans la boisson. Elle le repêcha pendant quelques années, se faisant près de lui une bonne sévère, et l'empêchant de boire, comme on empêche un petit enfant de se donner une indigestion. Malheureusement cette amoureuse ou cette dévouée avait, tous les ans, des attaques de catalepsie, qui lui duraient deux ou trois jours, attaques que Servin attendait, comme les musulmans attendent la fin du rhamadan, et pendant ces jours, il disparaissait de la maison, et se flanquait une _cuite_ de quarante-huit, de soixante heures, au bout desquelles, la pauvre femme allait le ramasser, plus mort que vif, chez quelque marchand de vin.
Or l'année dernière, elle eut une attaque, dans laquelle elle tomba, le poignet lui fermant la bouche et l'étouffant... Alors cette fois, ç'a été chez Servin, une saoulerie illimitée, terminée par la mort.
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_Samedi 17 avril_.--À moi qui, depuis vingt ans, crie tout haut que, si la famille Rothschild n'est pas habillée en jaune, nous serons, nous chrétiens, très prochainement domestiques, ilotisés, réduits en servitude, le livre de Drumont m'a causé une certaine épouvante, par la statistique et le dénombrement des forces occultes de la juiverie.
Drumont dit quelque part, que lorsque nous avons publié MANETTE SALOMON, le mot d'ordre avait été donné dans la presse juive, de garder à tout jamais le silence sur nos livres. Cette assertion, qu'elle soit fausse ou imparfaitement vraie, me fait toutefois réfléchir, et aujourd'hui, cet éreintement impitoyable de MANETTE SALOMON, par Wolff, que je croyais seulement littéraire, et auquel je n'avais point un moment associé le judaïsme de l'auteur,--je suis bien forcé d'y voir un peu de _youtrerie_.
Dans l'après-midi, Bracquemond m'emmène visiter le sculpteur Rodin. C'est un homme aux traits de peuple, aux yeux clairs, clignotants sous des paupières maladivement rouges, à la longue barbe flave, aux cheveux coupés ras, à la tête ronde, la tête du doux et obstiné entêtement--un homme tel que je me figure les disciples de Jésus-Christ.
Je le trouve dans son atelier du boulevard de Vaugirard, l'atelier ordinaire du sculpteur, avec ses murs éclaboussés de plâtre, son malheureux poêle de fonte, la froide humidité venant de toutes ces grandes machines de terre mouillée, enveloppées de loques, et avec tous ces moulages de têtes, de bras, de jambes, au milieu desquels, deux chats desséchés dessinent des effigies de griffons fantastiques. Et là dedans un modèle, au torse déshabillé, qui a l'air d'un ouvrier débardeur.
Rodin fait tourner sur les selles, les terres, grandeur nature, de ses six otages de Calais, modelés avec une puissante accusation réaliste, et les beaux trous dans la chair humaine, que Barye mettait dans les flancs de ses animaux. Il nous fait voir aussi une robuste esquisse d'une femme nue, d'une Italienne, d'une créature courte et élastique, d'une _panthère_ selon son expression, qu'il dit, avec un regret dans la voix, ne pouvoir terminer: un de ses élèves, un Russe étant devenu amoureux d'elle, et l'ayant épousée. Un vrai maître de la chair que ce Rodin. Une merveille du sculpteur c'est son buste de Dalou, exécuté en cire, dans une cire verte transparente qui joue le jade. On ne peut se faire une idée de la caresse de l'ébauchoir dans le modelage des paupières, et de la délicate nervure du nez.
Le grand artiste, avec les otages de Calais, il n'a vraiment pas de chance. Le banquier qui était le dépositaire des fonds a pris la fuite, et Rodin ne sait pas s'il pourra être payé, et cependant l'ouvrage est si avancé qu'il faut l'achever, et pour le finir, ça va lui coûter 4 500 francs de modèles, d'atelier.
De son atelier du boulevard de Vaugirard, Rodin nous mène à son atelier près de l'École-Militaire, voir sa fameuse porte, destinée au palais futur des Arts décoratifs. C'est sur les deux immenses panneaux, un fouillis, un emmêlement, un enchevêtrement, quelque chose comme la concrétion d'un banc de madrépores. Puis, au bout de quelques secondes, le regard perçoit dans ces apparences de madrépores du premier moment, les ressauts et les rentrants, les saillies et les cavités de tout un monde de délicieuses petites académies, pour ainsi dire, remuantes, que la sculpture de Rodin a l'air d'emprunter à l'épique dégringolade du «Jugement dernier» de Michel-Ange, et même à de certaines ruées de multitudes, dans les tableaux de Delacroix, et cela avec un relief sans exemple, et que lui seul et Dalou ont osé.
L'atelier de la rue de Vaugirard renferme une humanité toute réelle, l'atelier de l'Île des Cygnes est comme le domicile d'une humanité poétique, tirée du Dante, d'Hugo.
Et prenant, au hasard, dans un tas de moulages répandus à terre, Rodin nous fait voir de tout près un détail de sa porte. Ce sont d'admirables torses de petites femmes, dont il excelle à modeler la fuite du dos, et pour ainsi dire les battements d'ailes des épaules. Il a aussi au plus haut degré l'imagination des attaches et des enlacements de deux corps amoureux, noués l'un à l'autre, ainsi que ces sangsues, que l'on voit roulées, l'une sur l'autre, dans un bocal.
Un groupe de la plus grande originalité, représente dans sa pensée, l'amour physique, sans que la traduction de sa pensée soit obscène. C'est un mâle, un satyre, qui tient contre le haut de sa poitrine, une faunesse contractée, et les jambes ramassées dans un étonnant resserrement de grenouille, qui s'apprête à sauter.
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_Mardi 20 avril_.--Du moment qu'il y a un concert universel d'éloges dans la presse, sur un livre, on peut sûrement affirmer, que le livre n'est pas bon, et par contre, affirmer également, quand l'éreintement de la presse est général, que le livre n'est pas mauvais.
Ce soir, M. Marvejols m'entretenait de Blaquière, l'auteur de Thérésa, le librettiste de la _Femme à barbe_, le noctambule par excellence, et qu'il voyait, un matin, surgir dans sa chambre, s'asseoir sur le pied de son lit, et lui dire d'une voix, où il y avait encore l'enrouement de l'ivresse: «Il vient de m'arriver une chose bien étrange, cette nuit... on m'a mené à un poste, que je ne connaissais pas!»
Et ce pochard qui n'était soutenu, ni par la religion, ni par la lecture des moralistes, a eu la mort la plus stoïque du monde. Il s'est vu avec la parfaite connaissance de son état, mourir d'une phtisie due à l'alcoolisme, dans une agonie qui a duré six semaines, où il a montré pour la mort, arrivant à petits pas, l'indifférence d'un homme, regardant sur un mur ensoleillé, l'ombre manger lentement la lumière.
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_Mercredi 21 avril_.--Un tableau donne-t-il jamais à un être organisé pour apprécier la peinture, une sensation intellectuelle, spirituelle, jamais! il lui donne la joie matérielle de l'oeil, voilà tout. Il n'y a que le livre--la musique peut-être aussi--qui par l'indéfini et le flottant des descriptions, par l'irréalisation matérielle de l'imprimé, peut mettre du rêve dans une cervelle. Et un tableau, le plus spiritualiste des tableaux, par exemple la «Transfiguration» de Raphaël, par l'arrêté des lignes, la matérialité des couleurs, la réalité ouvrière de la fabrication, sera toujours une déception pour l'imagination du regardeur, si toutefois il en possède une.
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_Jeudi 22 avril_.--Je dîne ce soir avec Drumont, qui se bat, samedi, avec Arthur Meyer du _Gaulois_, assisté de Daudet et de M. Albert Duruy.
Drumont arrive nerveux, surexcité, drolatiquement guilleret: «Aujourd'hui, s'écrie-t-il, cinquante-cinq personnes... la sonnette ne cesse pas... on commence à s'arrêter dans la rue, devant la maison, en voyant tous ces gens qui entrent... des gens qui viennent me dire: «Ah! que nous vous remercions, d'avoir imprimé ce que nous sentons...» Il y a des carmélites qui m'ont fait dire qu'elles prieraient pour moi, samedi... et ma béguine qui vient d'entrer chez moi, et à qui on a dit que j'étais une sorte de curé laïque... elle ne sait plus où elle en est... Oui, oui, il n'y a plus un seul exemplaire... les 2 000 sont partis... on va mettre huit machines... C'est éreintant tout de même... J'ai parlé huit heures, aujourd'hui... je n'ai plus de voix!»
Un moment il dit: «Je tape trop sur le fer, je ferraille... il y a chez moi de l'indécision sur ce que je veux faire... je ne tire pas de suite, comme Laurent.» Et il ajoute qu'il veut se battre trois fois, après quoi, il trouve que ce sera satisfaisant, et qu'il cherchera un joint pour rentrer dans la vie ordinaire.
Entre Albert Duruy, qui vient s'entendre avec Daudet sur le lieu du combat, et qui a la tenue d'un témoin de duel, à la fois sérieux et _chic_.
Il ne veut pas admettre que Drumont soit touché par Meyer, et blague cette idée de se battre sur le terrain de la tribune des courses, avec autorisation du prince de Sagan, et encore plus dans le parc de Saint-Cloud, où on sera dérangé par les promeneurs, ou interrompu par les gardiens. Là-dessus il demande, de concert avec Daudet, un rendez-vous aux témoins de Meyer, pour fixer décidément le terrain du combat, et dresser un procès-verbal, où le corps à corps sera permis, et où les témoins n'interviendront pas.
Et la lettre est écrite, au milieu de plaisanteries de Drumont, montrant un très vrai dédain du danger. En cachetant la lettre, Duruy dit qu'au Bois, aujourd'hui, on lui a demandé, si Drumont était «une épée»? «Il est mieux que cela, a-t-il répondu, il est un apôtre!» et voici des gamineries sur le _coup de l'apôtre_.
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_Dimanche 25 avril_.--Le petit Lavedan qui assiste à tout, a assisté au débarquement de Meyer, au retour de son duel. Tout le boulevard devant les bureaux du _Gaulois_, était plein de juifs, et, à toute minute des coupés, comme on en voit à la porte de l'église Saint-Augustin, jetaient un israélite sur la chaussée. Enfin, voici Meyer, et tout ce monde se jetant au-devant de lui pour le féliciter: «Ne me complimentez pas, Messieurs, aurait-il dit, cet homme est un lion!»
Là-dessus Daudet arrive, et dit que ç'a été féroce, et qu'il a été au moment de se battre avec Meyer. Et le voilà à nous peindre le lieu du combat, une ancienne propriété du baron Hirsch, un paysage à grandes lignes, dans lequel des chevaux en liberté s'approchaient bêtement des combattants. Et il nous peint Drumont blessé, sa culotte tombée à terre, sur le pas de la grange où on l'avait entraîné, tapant sur le pan de sa chemise, toute mouillée de sang, et criant exaspéré à Meyer et à ses témoins: Au Ghetto, sales juifs, vous êtes des assassins... c'est vous qui avez choisi cette maison ayant appartenu à Hirsch, et qui devait me porter malheur!» Et Daudet ajoute: «Cet homme sans tenue, se livrant à ce débordement canaille, était superbe.»
Puis un moment, absorbé dans le souvenir de la beauté du jour, de la grandeur du paysage, de la sérénité des choses, Daudet dit, qu'au milieu de cela, ces deux êtres, avec leurs mouvements désordonnés pour se tuer, lui semblaient tragiquement comiques.
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_Mercredi 28 avril_.--Oui, j'ai le dédain de l'humanité, que je côtoie chez les grands, et le laisse un peu trop voir, mais j'en ai le droit, ayant méprisé dans ma vie bien des choses, aux pieds desquelles, je l'ai vu agenouillée, cette humanité-là.
À moins d'être foncièrement un lâche, le duel n'est redoutable que pour l'homme, dont la pensée en est tout à fait éloignée, et qu'une affaire amène, sans préparation, à cette extrémité. Ainsi, dans ce mois, où j'ai vécu dans l'atmosphère du duel Robert Caze, du duel Drumont, je me serais beaucoup mieux battu, que dans d'autres temps.
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_Dimanche 2 mai_.--L'ennui des yeux, avec une bouche qui dit les phrases les plus stupidement admiratives, et avec des mains,--des mains de jolie femme, s'il vous plaît--qui ont des maladresses et des lourdeurs de patte de rustre: c'est à quoi l'on reconnaît chez les femmes de la société, la prétention de paraître aimer l'objet d'art, sans en avoir la moindre connaissance, même la moindre curiosité.
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_Dimanche 9 mai_.--J'ai acheté ces temps-ci une série de dessins japonais, représentant des poissons et des oiseaux, dont je n'ai vu aucun échantillon pareil dans nulle école, comme habileté, comme croquade spirituelle, rendant du premier coup la nature. Il y a là, des études d'oiseaux ressemblant à des grives, qui ont une parenté avec le gribouillis des aquarelles de Gabriel de Saint-Aubin; il y a là, des études de poissons dans le genre des maquereaux, où l'admirable mélange des tons jaunâtres et azurés, est comme fait d'une dizaine d'essuiements de pinceaux. Il s'y trouve un faisan aquarellé, grandeur nature, qui est une pure merveille, et où de vraies plumes sont collées tout autour du faisan, pour servir de point de comparaison, avec les tons de l'aquarelle.
D'après Hayashi, ces dessins seraient d'un nommé Baï-itsou, un artiste de Kioto, vivant vers 1820.
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_Samedi 15 mai_.--Dans ce moment rien n'est plus vrai de ce qu'on a cru, en religion, aussi bien qu'en médecine, et qu'en quoi que ce soit. La peau n'est plus perméable, et un cataplasme est une absurdité n'ayant aucun effet, même lorsqu'il lui arrive d'empoisonner avec du laudanum. Le vin, le vieux et vrai vin, connu jusqu'ici comme un réconfortant, est tout à fait contraire à la santé, et pourrait être à la rigueur un débilitant, etc., etc.
Enfin sur toutes choses, deux opinions d'une autorité presque égale, dont l'une dit blanc, l'autre dit noir, et les notions de tout, confuses, incertaines, et dans cette anarchie de croyances, plus une seule vérité debout, et qui ne soit entamée par le doute.
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_Dimanche 16 mai_.--Les grands _desiderata_ de ma vie, ont été:--le Clodion représentant une montgolfière, au filet tendu autour du globe aérostatique, chevauché par une centaine d'Amours, poussé par moi, encore au collège, à 500 francs, et qui était à vendre, il y a une vingtaine d'années, chez Beurdeley: 65 000 francs;--la grande tapisserie de Boucher, appelée «la Fête de village», manquée par un retard de voiture, à 800 francs chez Mme Saulière, et qui se vend maintenant 100 000 francs;--une statuette de Saxe, aux chairs d'un rose adorablement pâle, une allégorie de l'Astronomie, représentée par une femme toute nue, regardant le ciel dans un télescope;--un dessin de Watteau, la première idée de LA CONVERSATION, où était représenté M. de Julienne, vendu une soixantaine de francs, à une vente de Vignères;--un dessin de Boucher représentant Madame de Pompadour, dans un faire miniaturé, au milieu d'un large encadrement composé avec les attributs des Arts, de la facture la plus large;--une carpe dressée sur sa queue, en cristal de roche, du ton d'un verre de champagne rosé, et le plus joli et le plus doux feu d'artifice sous un coup de soleil, enfin un bibelot des _Mille et une Nuits_.
Et hier, à l'enterrement d'Auguste Sichel, Gentien le collectionneur de pierres dures, me racontait que Barbey de Jouy lui avait cédé cette carpe, dans les aimables conditions que voici: «Vraiment vous auriez du plaisir à la posséder... je l'ai payée 2 000 francs, j'en ai joui quinze ans... Je vous la cède au prix, où je l'ai achetée.» Oh! si je l'avais su, car j'étais décidé à faire des folies à son égard, lorsque j'ai cru qu'elle serait mise en vente.
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_Jeudi 20 mai_.--Rollinat a la plus curieuse, la plus amusante, la plus originale causerie, sur les habitants du Berri. Il devrait bien lâcher le _macabre_, et écrire un livre de prose, sur ce dont il cause d'une manière si spéciale.
Daudet est tenté de l'idée de tirer un bouquin de ses maux, est tourmenté d'écrire quelque chose sur la souffrance, étudiée sur lui-même. Ce soir, il me parlait des intéressantes pages qu'il écrirait, il lui semble, en racontant ses visites à ses vieux parents, quand il va se faire piquer par son beau-père, peignant son état de souffrance abominable dans la rue, puis l'espèce d'apaisement qui se fait chez lui, pareil à ce qui se passe chez le dentiste, quand la vieille bonne lui ouvre, et qu'il entre dans ce calme intérieur, puis l'état vague, hachiché, dans lequel il revient.
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_Vendredi 28 mai_.--Aujourd'hui, je reçois l'exemplaire de GERMINIE LACERTEUX (_Édition des chefs-d'oeuvre du roman contemporain_). Je ne puis m'empêcher de penser avec tristesse, au plaisir, que cette publication aurait fait à mon pauvre cher frère.
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_Lundi 31 mai_.--La comparaison que Daudet emploie, en parlant de ses mains à son réveil, et qu'il dit semblables à des _feuilles sèches_, tant la contracture les a recroquevillées, cette comparaison me trotte, toute la journée, dans la cervelle. Il me parle aussi de l'espèce de vacillement, que le bromure apporte à sa mémoire, le forçant, dit-il, de se raccrocher à des _jambages_ de souvenirs; et à ce propos, il émet une observation curieuse, il affirme que la lutte de Flaubert avec les mots, a dû venir de la masse énorme de bromure qu'il avait absorbée.
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