Journal des Goncourt (Troisième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 6

Chapter 63,741 wordsPublic domain

On soupe dans l'absorption d'une pensée, tournée vers le lendemain, dans la contention d'esprit des soupers de premières, qui n'ont pas été précédés d'un succès à tout casser. Et après souper, c'est une vraie réjouissance pour tout le monde, que les imitations de Gibert, ayant à la fin, le pouvoir, selon l'expression de Mme Charpentier, de _dégeler_ Zola, qui a l'air ennuyé, souffrant.

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_Dimanche 20 décembre_.--«Eh bien, le voilà le _nouveau théâtre_, votre nouveau théâtre.» C'est Daudet qui entre dans mon grenier, marchant avec effort sur des jambes mal d'aplomb. «Oui, le _Matin_ fait un article sur le nouveau théâtre, et Duret doit à ce sujet vous interviewer, vous, Zola et moi.

Et de suite la conversation est sur SAPHO, et l'on cause du tact qu'il faut pour faire passer de la vérité sur les planches, et de son délicat dosage près d'un public de théâtre.

«À ce propos, fait Daudet, il y a une histoire de femme en omnibus, que je raconte, et qui semble tout à fait se rapporter au théâtre. C'est une femme en noir qui monte dans un omnibus, et dont le deuil, la tenue, la mine, forcent son voisin à lui demander l'histoire de ses malheurs. Et elle raconte, au milieu de l'attendrissement de tout l'omnibus, et du conducteur qui ne fait que se moucher, pour dissimuler ses larmes, elle raconte la mort d'un premier, d'un second enfant. Mais à la mort du troisième, l'intérêt baisse dans l'omnibus, et quand elle en arrive à la mort de son quatrième enfant, mangé, au bord du Nil, par un crocodile--et c'est cependant celui qui a dû le plus souffrir,--tout le monde éclate de rire. L'histoire de ma femme en omnibus, il faut qu'un auteur l'ait toujours présente à l'esprit, quand il fait une pièce.»

L'on rit, et l'on se met à analyser les impressions de la salle à la première. Lorrain qui se trouvait dans une avant-scène, et avait autour de lui les femmes les plus connues de la grande société, parle de l'impression des _dindes du monde_, surtout choquées des ululements de la passion, dans la scène de rupture:--toutes ces femmes, dont l'explosion des sentiments est toujours comprimée par le _chic_, et quelques-unes avouant même tout haut, que leurs ruptures avaient été beaucoup plus calmes, beaucoup plus _comme il faut_, que ça.

Là-dessus, Daudet dit avec justice: «Ma pièce, comme mon livre, aura pour elle les hommes, qui tous y retrouveront un morceau de leur existence, et n'aura jamais pour elle, les femmes. Et voici la grande raison: c'est que dans la fille, il y a un coin d'ordure qui nous exalte, nous autres, et la femme honnête ne comprend pas cette exaltation... en est même jalouse, en sentant qu'elle ne peut pas nous la donner avec toute son honnêteté, toute sa vertu. Oui, c'est très curieux... Tenez, hier au soir, dans la voiture qui les ramenait du théâtre, Mme C*** a fait une scène à son mari, de son larmoiement, au récit de la mort de la petite Doré par Déchelette, lui disant: «Je ne comprends pas votre attendrissement pour cette traînée!»

Et dans le bruit de la causerie de tous, Daudet se tait un moment, au bout duquel on l'entend murmurer plutôt que dire: «Ce matin, ce matin à l'hôpital de... X. en faisant ses bandes,--X. une victime d'un antique collage,--répétait: «M'amie, un baiser, le dernier dans le cou.» Et il interrompait son refrain et ses bandes, pour jeter à ses internes: «À ce qu'il paraît, cette _Mannigue_ a un grand talent,»--et comme les internes riaient de l'estropiement du nom de l'actrice: «Pardon, Messieurs, faisait-il, moi, vous savez, moi je ne vais pas au théâtre!»

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_Mercredi 23 décembre_.--Le malheur de n'avoir pas les nerfs assez bien portants, pour traiter la vie avec le mépris qu'on a pour une charge, pour une blague, pour une mauvaise plaisanterie, et de considérer les embêtements qui ne sont pas des pertes de gens aimés, ou même des révolutions absolues de votre position sociale,--de les considérer comme de bénins coups de pied au cul, qu'on recevrait dans une pantomime sur un théâtre des Funambules de société.

Je m'en vais dîner, ce soir, chez la princesse, à pied, par un beau froid noir.

Du haut du Trocadéro, quand il n'y a dans le ciel, ni lune, ni étoile, et que les réverbères de l'infini Paris sont allumés, il semble que toutes les étoiles de la voûte céleste sont tombées à terre.

ANNÉE 1886

_Mardi 5 janvier_.--Dîner des Spartiates. Aujourd'hui Drumont annonce officiellement la prochaine publication de son livre d'attaque contre les Juifs, ce livre écrit pour la satisfaction intime des haines d'un catholique et d'un réactionnaire, en plein et insolent triomphe de la juiverie républicaine. Malgré l'antagonisme de nos deux pensées sur beaucoup de points, je suis obligé de reconnaître que Drumont est un homme, qui a la vaillance d'esprit d'une autre époque, et presque l'appétit du martyre.

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_Mercredi 13 janvier_.--Pas le sou dans le présent et dans l'avenir. Voici un trimestre, où il faudra vivre avec 600 francs par mois, ne plus acheter un bibelot. C'est la privation d'un homme habitué à boire des petits verres, qui ne trouve plus dans son gousset les trois sous, pour continuer à aimer la vie.

Le soir, on me présente le docteur Albert Robin. Il me dit que le premier roman qu'il a lu, est SOEUR PHILOMÈNE, et que cette lecture avait peut-être eu une influence sur sa carrière. Il ajoute qu'il avait rencontré une soeur Philomène à l'hôpital, qu'elle avait épousé un de ses amis, qui est mort de phtisie, il y a quelques années. Mais il affirme que c'est un fait très rare.

Nous causons sur la laïcisation. À ce sujet, il me conte l'anecdote suivante. Il surprend une surveillante, en flagrant délit avec un interne dans son cabinet, il demande son renvoi, rencontre une certaine opposition, menace de faire du bruit, obtient à la fin ce changement, mais il apprend que sa surveillante a été placée dans un autre hôpital, avec 100 francs d'appointements d'augmentation.

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_Mercredi 20 janvier_.--Paul Baudry a été tour à tour Corrégien, Véronésien, mais n'a jamais eu de signature à lui, en dépit d'un tempérament de vrai peintre. Un pastiche du plus grand talent, presque de génie, son plafond de la Païva, qui semble le plafond de la «Venise Triomphante» copié par un Lemoine. Quant à ses peintures de l'Opéra, c'est pour moi l'application discordante du contour michelangesque sur le type de la cocotte de la rue Saint-Georges.

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_Jeudi 24 janvier_.--Un échantillon de la langue, du parler simple de Gounod.

Mme Strauss était encore une fillette de quinze ans, s'apprêtant à prendre sa première leçon de piano, avec lui, quand il lui dit:

«Faites votre archet, et donnez une note lilas, dans laquelle je puisse me laver les mains.»

C'est encore Gounod, qui, à la représentation de MANON, terminait l'éloge d'un morceau par cette phrase abracadabrante: «... Enfin je le trouve _octogone_!

--J'allais justement le dire,» ripostait spirituellement Mme Strauss.

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_Mercredi 27 janvier_.--Paul Bourget me parlait, ce soir, de son ambition de faire une série de romans, à la façon d'un roman simple d'autrefois, d'un ADOLPHE, mais avec la complication nerveuse d'aujourd'hui.

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_Mercredi 3 février_.--Armand Baschet, ainsi qu'il en avait l'habitude, était allé vivre quelques jours à Blois, pour la fête de sa mère, sa mère, une femme de 80 ans passant son existence dans son lit.

Un des derniers jours de son séjour, sa mère, par extraordinaire, se levait et venait s'asseoir à la table du déjeuner. Elle voyait son fils, en cassant un oeuf à la coque, avoir un mouvement nerveux dans un coin de la bouche, puis l'entendait dire: «J'étais si bien tout à l'heure!» au bout de quoi, sa tête tombait de côté sur la table.

On le portait sur son lit, et il était appelé un médecin, en présence duquel Baschet cherchait à parler, en regardant fixement un petit secrétaire.

Mais la parole de l'apoplectique s'embrouillait et il ne pouvait se faire entendre. Le médecin, s'apercevant de l'obstination de son regard sur le secrétaire, apportait une feuille de papier, et une plume trempée d'encre, qu'il lui mettait dans la main, et que Baschet saisissait avidement, mais au moment où il allait écrire, la plume lui tombait des mains, la paralysie avait gagné le bras.

Et ce _mort-vivant_, ainsi privé de tous les moyens et de toutes les manifestations, par lesquelles on se fait entendre, restait l'oeil toujours dirigé sur le secrétaire, et il demeurait ainsi, du mardi au jeudi,--ayant, au dire du médecin, sa connaissance jusqu'au dernier moment.

Le pauvre diable, l'aurait-on cru, avait 650 000 francs de dettes, et pendant qu'il mourait, la rue s'emplissait de paysans des environs, auxquels il avait emprunté de petites sommes, ainsi qu'il en avait emprunté au commis de librairie Lecuyr, au relieur Petit, aux boutiquiers de la place Saint-Marc, quand il habitait Venise.

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_Dimanche 7 février_.--Dans un dîner d'hommes politiques, chez Charpentier, Floquet racontait, qu'en 1852, la première année de son stage, ayant loué un appartement rue de la Ferme-des-Mathurins, le bâtonnier des avocats, lui avait dit qu'il perdait son avenir, en se logeant dans un quartier aussi perdu:--l'homme du barreau ne pouvant pas dépasser la rue Neuve-des-Petits-Champs.

À ce dîner, le colonel Yung disait que l'intelligence de Mac-Mahon,--reconnue par tous assez médiocre--fouettée par la mitraille, s'éclairait, grandissait, devenait surprenante, tandis que celle de Bourbaki, cependant d'une valeur héroïque, se perdait, tombait en enfance.

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_Mercredi 10 février_.--Ce soir, l'espèce de fébrilité inquiète, avec laquelle Bourget m'entretient de son roman, des chances de sa réussite, des probabilités de sa vente, me le fait prendre en pitié, et une pitié pas hostile. Ah! le pauvre garçon n'a pas la hautaine indépendance d'un contempteur carré, d'un _je m'en foutiste_. On sent chez lui un respect trop révérencieux pour les sentiments, les préjugés, les religions des mâles et des petites femelles du monde, au milieu desquels il vit.

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_Jeudi 11 février_.--Pensez-vous à la grande machine de guerre, que ce serait en ce moment contre le régime actuel, une étude consciencieuse et observée de la jeune fille de la Libre pensée, de la jeune fille, grandie dans la capote d'un soldat, de la jeune fille ayant pour catéchisme un manuel de la génération, de la jeune fille dépouillée de toutes les délicatesses et de toutes les pudeurs de son sexe, de la jeune fille enfin, dans laquelle il y aurait une complète absence de féminilité. Eh bien, il a fallu qu'il se rencontrât un homme de talent, pour rendre le thème ridicule à force d'être caricatural et outré, en faisant tout bêtement de cette jeune fille, une empoisonneuse et une assassine à la d'Ennery.

Ah! c'est vraiment de la bien grosse psychologie, que la psychologie de romans, comme celui de la MORTE.

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_Samedi 13 février_.--Dans les choses petites ou grandes, qu'elles demandent aux hommes, les femmes ne se préoccupent jamais, si ces choses sont possibles.

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_Mardi 16 février_.--Je vais voir Robert Caze, qui a reçu un coup d'épée, hier. C'est rue Condorcet, tout au bout, en un endroit où la rue prend presque un aspect de banlieue parisienne. Un appartement au quatrième, au fond d'une cour: le logement d'un petit employé. Une jeune femme pâle et maigriote, entrevue dans la demi-nuit d'un corridor.

Il est dans son lit, avec sa bonne figure, où on devine toutefois les soucis d'un homme blessé, sans fortune, et qui vit de sa plume.

«Ah! j'étais beaucoup plus fort que lui, me dit-il, mais l'épée me grise... ça m'arrive même à la salle d'armes... Je me suis jeté sur son épée... le foie est touché... S'il n'y a pas de péritonite... Il n'achève pas sa phrase, mais tout affaibli qu'il est par la perte de son sang, on sent dans le noir de son oeil, la volonté de se rebattre un jour.

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Une délicate impression de femme. L'autre jour, dans un salon, cette femme a tout à coup aperçu son doucheur, qui est celui du maître de la maison, invité par hasard à la soirée, alors elle s'est mise à rougir, et est devenue tout à coup embarrassée, comme une femme, qui se verrait soudainement déshabillée.

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_Mardi 23 février_.--À la fin du dîner de Brébant d'aujourd'hui, au bout d'une longue conversation, entre tous les hommes politiques, sur Lourdes et ses eaux miraculeuses, Berthelot dit qu'il ne serait pas étonné, que la fin du siècle fût en proie à un violent mysticisme.

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_Mercredi 24 février_.--À l'heure présente, qui lit un livre? qui écoute une pièce de théâtre?

Bourget finit son CRIME D'AMOUR, par cette phrase: «_La religion de la souffrance humaine_,» c'est avec une petite différence dans la construction de la phrase, la fin de la préface de GERMINIE LACERTEUX. Croyez-vous qu'un critique relèvera cette réminiscence?

Les critiques, qui ont parlé du roman de Feuillet, ont tous cité, avec transport, des «propos _à faire rougir un singe_, sans se souvenir que cette phrase avait été jetée cinquante fois au public, cette année même. Oui, dans HENRIETTE MARÉCHAL, le Monsieur en habit noir dit à Mme Maréchal, pour la détourner d'aller dans les corridors: «Il y a des gens qui disent des choses qui _corrompraient un singe_, et feraient défleurir un lis sur sa tige.»

La grande valeur, la grande originalité de Diderot--et personne ne l'a remarqué--c'est d'avoir introduit dans la grave et ordonnée prose du livre, la vivacité, le brio, le sautillement, le désordre un peu fou, le tintamarre, la vie fiévreuse de la conversation: de la conversation des artistes,--avec lesquels, il est le premier écrivain français, qui ait vécu en relations tout à fait intimes.

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_Dimanche 28 février_.--C'est curieux, ces pures mondaines, ces femmes ayant de l'esprit, ayant surtout du montant, quand on vit quelque temps avec elles, on les sent tout à fait creuses et vides, et ne pouvant vous tenir une compagnie intellectuelle. Chez elles, c'est un moment, le bruit carillonnant d'un grelot, et puis, c'est tout.

Et leur pensée incapable d'être sérieusement quelque temps avec vous, est toujours à un rien du dehors, à la toilette qu'elles avaient hier, à la soirée où elles iront demain, ou même derrière la porte du salon, qu'elles espèrent voir pousser par un monsieur quelconque, apportant à leur satiété de l'être, avec lequel elles se trouvent depuis dix minutes, la distraction d'un personnage nouveau.

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_Dimanche 7 mars_.--Le peintre Ziem, dont la parole parfois s'emballe, mais qui est toujours toute pleine d'inattendu, de trouvailles originales, arrive le premier au _grenier_, et se met à parler du charme de la voix des phtisiques, de cette voix de baryton qu'il a connue à Chasseriau, mort de la poitrine, de cette voix de caresse, qui est comme un suprême enlacement autour des êtres et des choses de la terre, de cette voix, dont déjà les microbes tuberculeux et tumulaires font, comme un _râle du sentiment_. Et il me montre le possesseur de cette voix s'amusant à jouer, à _musiquer_ de cette parole, à la façon des mourantes, en leurs dernières jouissances d'amour.

Quelque temps après, sur le nom de Xavier Aubryet prononcé par quelqu'un, il reprend: «La dernière fois que j'ai donné le bras à Aubryet, lorsqu'il n'était plus qu'une agitation nerveuse, semblable au mouvement du doigt d'un homme qui joue autour de la gâchette du pistolet, avec lequel il va se brûler la cervelle, la dernière fois que je lui ai donné le bras, j'ai eu l'impression de donner le bras à un homme, dont une chemise calcaire tomberait du dos, et dont tous les membres se remueraient dans l'appareil de plâtre, dont on entoure un membre cassé.»

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_Lundi 8 mars_.--Je vais voir, cet après-midi, ce pauvre Robert Caze. Je le trouve couleur d'un vieux cierge d'église, les yeux ayant perdu l'allumement de la vie, la voix sans résonance, se plaignant d'affreuses névralgies des reins; et l'esprit encore plus malade que le corps, et me disant: «Je crois bien avoir le foie atteint, aux tristesses affreuses que j'éprouve!»

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_Mardi 9 mars_.--Annonce aujourd'hui dans le _Figaro_, de la publication du JOURNAL DES GONCOURT, pour le mois de juillet.

On va vendre, ces temps-ci, la bibliothèque d'un bibliophile, qui avait fait relier ses livres, en _harmonisant autant que possible la teinte du maroquin avec le sentiment du texte_. Ainsi le bleu avait été choisi pour les romans intimes; le vert pour les romans champêtres et les voyages, le citron pour les satires, les épigrammes: le fauve pour les sujets populaires; le rouge pour les romans à tendances de réforme sociale. Hein, que dites-vous de cette imagination de l'amateur qui avait trouvé le moyen d'enfermer la prose et la poésie de Victor Hugo, dans les trois couleurs, avec des différences dans les teintes, indiquant la nuance politique de l'auteur dans le moment.

La soirée, cette soirée du mardi gras, passée dans la contemplation, à la façon dont on regarde un ciel bleu pailleté d'étoiles, dans la contemplation des bonnes feuilles de notre volume de PAGES RETROUVÉES: contemplation et mélancolique feuillètement de ces pages à l'encre encore fraîche, qui font revivre en moi le ressouvenir émotionné de l'élaboration de tous ces articles de notre début dans les lettres.

Une insupportable insomnie cette nuit, et ne sachant à quoi occuper ma pensée, je me suis levé, et ai jeté le scénario de cette _bouffonnerie sentimentale_[1].

[Note 1: Je ne donne pas le scénario, qui est le scénario de: À BAS LE PROGRÈS, joué, l'hiver dernier, au _Théâtre-Libre_.]

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_Vendredi 12 mars_.--Une maîtresse inférieure n'est jamais complètement associée au monsieur, avec lequel elle couche; elle aura pour lui le dévouement dans les révolutions, les maladies, les événements dramatiques, mais en pleine existence tranquille et bonasse, l'amant d'une autre caste trouvera chez elle, le retrait, l'hostilité même intérieure d'un peuple, contre une aristocratie.

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_Jeudi 18 mars_.--Je trouve aujourd'hui sur la porte de Robert Caze: _Porte fermée par ordre de médecin_. Le frère de Robert me dit que, ce matin, on lui a ouvert le côté, que le chirurgien y a introduit sa main, qu'il a manié le foie de tous côtés... et qu'il n'y a rien trouvé. Le pauvre garçon ne se doute pas de la terrible opération. Il croit, qu'on lui a fait trois piqûres de morphine.

Des cheveux annelés, un peu à la façon des cheveux-serpents d'une tête de Gorgone, l'oeil à l'enchâssement mystérieusement profond, des yeux ombreux d'une sibylle dans une peinture de Michel-Ange, une beauté de lignes grecques dans un visage à la chair nerveuse, tourmentée, comme mâchonnée, et sous cette chair une cervelle qu'on sent hantée, par des pensées biscornues, perverses, macabres, ingénues, enfin un mélange de paysan, de comédien, d'enfant: c'est l'homme; un être compliqué, mais d'où se dégage incontestablement un charme--quand ce ne serait que celui, de cette musique littéraire de son invention.

Au fond, ce Rollinat est un curieux produit de cette maison Callias, de cet atelier de détraquage cérébral, qui a fait tant de toqués, d'excentriques, de vrais fous. Il nous parle de la séduction à la Circé, de la séduction fascinatrice de cette maison, qui lui faisait passer toute la journée à la mairie, en regardant, à tout moment, sa montre, et appelant l'heure, où il lui serait donné de prendre son envolée vers ce Portique Batignollais, où, du dîner jusque bien avant dans la nuit, un cénacle de jeunes et révoltées intelligences, se livraient, fouettées par l'alcool, à toutes les débauches de la pensée, à toutes les clowneries de la parole, remuant les paradoxes les plus crânes, et les esthétiques les plus subversives, dans la surexcitation d'une jolie femme, d'une Muse légèrement démente.

Une sorte d'ivresse intellectuelle, _hachichée_, dit Rollinat, qui empêchait tout travail, le mettant tout entier dans la dépense orgiaque de la conversation, en ce logis, où se disait qu'on causait, comme en nul autre endroit de Paris.

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_Mardi 23 mars_.--Je partais savoir des nouvelles de Robert Caze, que Daudet m'avait dit aller mieux, et j'étais presque arrivé au chemin de fer, lorsqu'un jeune homme s'approche de moi, me salue, me demande si je ne suis pas M. de Goncourt. Sur mon affirmation, il me dit: «Voici GRAND'MÈRE, le volume de Robert Caze qu'il vous a dédié. Il m'a chargé de l'excuser près de vous, pour n'avoir rien écrit sur le livre, mais il n'en a pas la force.» Et il m'annonce qu'on regarde le pauvre garçon, comme perdu.

Empli d'une noire tristesse, je continue ma route, cherchant lâchement à retarder ma visite, musardant dans les rues, entrant chez de la Narde, chez Bing. Et rue Condorcet, je me consulte, un moment, pour savoir si je ne laisserais ma carte cornée au concierge. Je me décide à monter, et tombe sur la malheureuse Mme Caze qui me dit que son mari est bien mal, qu'il a une fièvre terrible depuis cinq grandes heures.

Je m'assois dans le petit cabinet de travail, où sont Huysmans, Vidal, un peintre impressionniste. De là, par la porte ouverte, j'entends les _glouglous_ de toutes sortes de boissons, qu'avale, coup sur coup, dans sa soif inextinguible, le blessé; j'entends la toux incessante de la femme phtisique; j'entends la gronderie de la bonne, qui dit à un enfant: «Vous profitez de ce que votre père est malade pour ne pas travailler.»

On attend le chirurgien qui ne vient pas. Au bout d'une demi-heure Huysmans et moi, nous nous levons et partons ensemble, parlant du mourant, et de son occupation de son livre, et de l'envoi de ses exemplaires sur papier de Hollande. Huysmans l'a entrevu aujourd'hui, une seconde, et sa seule parole a été celle-ci: «Avez-vous lu mon livre?»

Au milieu de l'égoïsme, de la crasserie générale de l'humanité, il y a par-ci, par-là, chez quelques individus de beaux mouvements de générosité. Huysmans me contait, qu'un Hollandais d'une maison de commerce de Hambourg, épris de naturalisme, et combattant pour nous dans les journaux de là-bas--et notez un homme qui ne connaissait pas Robert Caze--lui avait écrit, qu'ayant appris que Robert Caze était très malade, et que sachant d'autre part, qu'il n'était pas dans une position fortunée, il le priait de s'aboucher avec quelqu'un de la famille, de lui demander quelle somme pouvait lui être nécessaire, s'engageant à envoyer aussitôt sur Paris un chèque de la somme demandée.

Nous nous asseyons un moment à un café du boulevard, et sur le nom d'Hetzel, prononcé à côté de nous, Huysmans me parle de ses débuts.

Il me raconte que lorsque son DRAGEOIR D'ÉPICES avait été refusé par tous les éditeurs, sa mère, qui, par son industrie, avait des rapports avec Hetzel, lui avait proposé de porter son manuscrit à Hetzel.

À quelques jours de là, Hetzel lui faisait dire de passer chez lui, et dans une entrevue féroce, lui déclarait qu'il n'avait aucun talent, n'en aurait jamais, que c'était écrit d'une manière exécrable, qu'il _recommençait la Commune de Paris dans la langue française_, qu'il était un détraqué de croire, qu'un mot valait plus qu'un autre, de croire qu'il y avait des épithètes supérieures... Et Huysmans me peignait l'anxiété que cette scène avait mise dans le coeur de sa mère, pleine de confiance dans le jugement de l'éditeur, en même temps, que la douloureuse méfiance qui lui était venue à lui, de son talent.