Journal des Goncourt (Troisième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 3
Il mange excessivement peu, boit pas mal de vin, et au café, en tendant sa tasse à moitié vidée, à Daudet, qui tient le carafon de cognac, jette: «Vous savez, remplissez-moi ma tasse, tout comme la tasse d'un curé bas-breton!»
Il nous entretient alors de son peu de besoin de sommeil, de son plaisir à veiller, qui lui permet de travailler, et le délivre de rêves affreux, de rêves atroces... «De rêves d'alcoolisé,» lance Daudet en riant. «Oh! riposte Barbey, je ne bois qu'avec des amis.» Et Daudet et Barbey se remémorent des _beuveries_ de Champagne, en plein jour, en pleine rue, dans l'étonnement des passants.
Je lui demande ce qu'il fait dans le moment, il me répond qu'il écrit un roman, et un TRAITÉ DE LA PRINCESSE, un livre donnant à la femme le moyen de _garder ses captifs_, un livre qui serait un traité de machiavélisme amoureux, à l'usage de la femme.
Il n'est pas, ou il n'est plus, le causeur éblouissant, que m'avait annoncé Saint-Victor; mais, outre qu'on sent chez lui, un profond mépris pour tout homme qui n'est pas un pur et délicat lettré, il émet à tous moments des mots, fins, intelligents, colorés, et il a aussi des sous-entendus, qui amènent de suite, entre nos deux esprits, une espèce d'entente franc-maçonnique.
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_Dimanche 17 mai_.--Berendsen aurait révélé à Huysmans, l'espèce d'adoration littéraire, qu'on aurait pour moi, en Danemark, en Botnie et autres pays entourant la Baltique, des pays où tout homme frotté de littérature qui se respecte, ne se coucherait pas--toujours au dire de Berendsen--sans lire une page de la FAUSTIN ou de CHÉRIE.
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_Vendredi 22 mai_.--Drôle de peuple que le peuple français! il ne veut plus de Dieu, plus de religion, et vient-il de _débondieuser_ le Christ, il _bondieuse_ Hugo et proclame l'hugolâtrie.
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_Jeudi 28 mai_.--Une maison avoisinant le parc Monceau, une maison en reconstruction, aux pièces toutes vides, et où il n'y a d'habitable, qu'une salle à manger, garnie de pièces d'argenterie anglaise, de haut en bas. Dans le jardinet, la carcasse en fer d'un jardin d'hiver, dans lequel travaillent cinq ou six ouvriers.
Au milieu des décombres, voletant effarée, une cigogne, salie, noircie par la terre de bruyère, formant une petite montagne au pied de la serre. Et dans le fond du jardinet, une femme, une troublette à la main, pêchant dans le fond d'un tonneau, coupé par le milieu, des ablettes, et les jetant à _Luce_--c'est le nom de la cigogne, qui les attrape au vol.
Ça, c'est le domicile présent de Léonide Leblanc, qui m'a demandé à faire faire mon portrait par un peintre de ses amis, sur un album, qu'elle veut consacrer à la littérature, et qu'elle commence par l'auteur d'HENRIETTE MARÉCHAL.
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_Lundi 1er juin_.--Cette kermesse me dégoûte, et je remercie mon état de souffrance, qui me permet de ne pas m'y mêler. Il me semble que la population parisienne, sevrée des fêtes qu'elle aime par la République, a remplacé la promenade du Boeuf gras, par les funérailles de Hugo.
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_Mardi 2 juin_.--Dîner Brébant. Quelqu'un fait entendre, que l'Élysée a poussé à l'énormité de la célébration, pour diminuer, effacer dans la mémoire populaire, le souvenir des funérailles de Gambetta.
Alors Spuller de s'écrier d'un air triomphant, que maintenant la République dispose pour ses fêtes, d'un public d'un million des spectateurs, à peu près le chiffre des pèlerins, que les fêtes catholiques de Rome, y attiraient au XVe siècle. Et tout en déclarant que l'Église ne dispose plus de rien ni de personne,--ce qui est tout près d'être vrai,--il demande cependant qu'on interrompe la construction de l'Église du Sacré-Coeur, qui d'après lui, est un monument de guerre civile.
Renan à ce sujet, fait la proposition de convertir l'église en un «Temple de l'Oubli» où on élèverait une chapelle à Marat, une autre à Marie-Antoinette, etc., etc. Puis il se met à immoler Lamartine au profit d'Hugo, parlant de son enfermement dans ses idées, du rigorisme de ses principes, de sa maladroite conduite, qui lui a fait une vieillesse maussade, solitaire, tandis que la conduite d'Hugo lui a valu les funérailles, que nous avons vues.
À propos de ces funérailles--un détail curieux donné par la police--dans ces nuits de priapées, sur les pelouses des Champs-Élysées, toutes les Fantines des gros numéros, fonctionnaient, les parties naturelles, entourées d'une écharpe de crêpe noir.
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_Samedi 6 juin_.--Dîner chez l'aimable et artiste, Mme Nathaniel de Rothschild. Au fond du grand jardin, un vrai petit bois, qui vous sépare du bruit de Paris, de la vie des Champs-Élysées, filtrant par moments, à travers sa dense feuillée.
Des invités que je connais, Mme de Nadaillac, le comte de Nieuwerkerke, qui se trouve en ce moment à Paris, et qu'il y a quinze ans que je n'ai rencontré, Delaunay de l'Institut, Lambert, l'aquarelliste des chiens et des chats, Charles Ephrussi, Strauss, l'avocat.
Un succulent dîner, dans le commencement de la benoîte digestion duquel, à l'instar des trois mots du festin de Balthazar, éclate la gueulée de la _Marseillaise_ d'un café des Champs-Élysées: chant de révolution, qui fait lever de son assiette la tête de la baronne, et lui fait dire avec l'expression de l'Argent prenant peur: «Ah! la _Marseillaise!_»
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_Jeudi 11 juin_.--À l'heure qu'il est, la fuite du temps, la brièveté des heures me semblent ne plus me permettre d'exécuter les choses de la vie courante, imposées à tout homme, tant qu'il existe.
Ennui noir, tristesse profonde. Quand je sors: ces deux dîners par semaine, l'un avec mon cher Daudet, qui ne se remet pas, l'autre avec Auguste Sichel, qui s'en va!--et tout le temps que je suis chez moi, le spectacle de la maladie de la fille de Pélagie, l'immobilisant sur une chaise, dans un affaissement d'idiote!
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_Dimanche 14 juin_.--Aujourd'hui Daudet entre chez moi, avec une figure tirée, des yeux éteints, et des contractions nerveuses du corps, qui lui font dire: «Je souffre vraiment trop, il y a des moments, où j'appelle la mort comme une délivrance!»
Et le monde du dimanche arrive, et l'on cause et l'on blague, et l'on s'emporte et l'on s'indigne; et peu à peu Daudet se mêle à la causerie, au rire ou à la colère des paroles. Il lui revient du sang aux joues, de l'esprit dans les yeux; son corps se pacifie, et il ne semble plus le souffreteux de l'arrivée.
«Ah! ma pièce de l'OEILLET BLANC, fait-il à un moment... J'avais touché dans ce temps, où je ne savais pas ce que c'était que l'argent... j'avais touché 1 500 francs chez Peragallo... 1 500 francs que j'avais demandé qu'on me payât en or--et qui faisaient là, dit-il, en tapant sur la poche de son pantalon--une grosse bosse. Oh! quelle nuit!... J'ai été souper à la MAISON D'OR, avec une fille... là, tout à fait une belle fille... une désintéressée comme moi... nous ne songions qu'à faire rire les gens, que nous avions autour de nous, avec l'argent de ma poche... Le lendemain... un matin tout rose... n'a-t-elle pas eu la fantaisie de conduire elle-même... Elle était la fille d'un cocher... et installée sur le siège,--elle nous a menés jusqu'à la Bastille, d'un train, d'un train!
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_Lundi 15 juin_.--Ma volonté est maintenant un vieux cheval de fiacre, pour qu'elle marche, pour qu'elle exécute ce qu'elle a résolu: il lui faut des excitations, des «hue cocotte!» des coups de fouet.
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_Mardi 16 juin_.--Causerie chez Brébant sur les poisons, et la nécessité d'avoir à sa disposition, en des temps troubles, comme celui-ci, _la mort en poche_. On s'entretient d'une société à la fin du dix-huitième siècle dont tous les membres, desquels était Condorcet, portaient dans le chaton d'une bague ou le gousset de leur gilet, la dose de néant, qu'il fallait pour les cas imprévus et les fins de vie déshonorantes.
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_Jeudi 18 juin_.--Pélagie revenant de chez Malhéné, me jette de la porte: «Il faut demain que Blanche entre à l'hôpital... il faut qu'elle soit demain à huit heures, au parvis Notre-Dame.»
Ce soir, avant dîner, en descendant au jardin, j'aperçois, par la porte entre-bâillée, la pauvre enfant frottant quelque chose, de toutes ses débiles forces:
--Qu'est-ce que tu fais donc là?
--Je fais mes bottines pour demain... pour l'hôpital.
Je me sauve au jardin, pour que la pauvre petite bougresse, ne voie pas les deux larmes qui me sont montées aux yeux.
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_Dimanche 21 juin_.--Il me vient l'idée de publier un volume tiré de mes MÉMOIRES, sous le titre: _Poésies d'un prosateur_.
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_Lundi 22 juin_.--Les cocasses, les désolées, les criminelles méditations des gens, que l'on voit assis, réfléchissant sur les bancs des squares.
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_Mardi 23 juin_.--Je souffre peut-être pour la première fois, depuis la mort de mon frère, de me trouver _seul_. Quand je faisais des romans, que je créais des personnages, ma création me tenait compagnie, faisait ma société, peuplait ma solitude; je vivais avec les bonshommes et les bonnes femmes de mon bouquin. L'Histoire avec ses personnages défunts, ne vous donne pas cette illusion, cette hallucination, si vous voulez.
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_Jeudi 25 juin_.--Sur le coup de sept heures, je mets ce soir les Sichel, en voiture, pour les Eaux-Bonnes, et de chez eux, je vais à la Maison d'Or, où Zola nous donne un dîner, pour la reprise de l'ASSOMMOIR. Les dames de la société me blaguent sur les succès, qu'elles prétendent que j'ai auprès des femmes. Puis entre nous trois, Zola, Daudet et moi, il y a une causerie intime sur le _jeune_ de la littérature actuelle, qui, ayant l'idée d'un livre, et en détaillant avec feu tout l'intérêt, finit par dire froidement: «Ah! si un éditeur me le commandait!»
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_Samedi 27 juin_.--Je pensais aujourd'hui, à mes moqueries de la petite, quand elle disait qu'elle voulait acheter une baraque, et y vivre de ce qui pousserait dans le jardinet, et alors qu'elle jetait en point d'interrogation à sa mère: «Lorsqu'on reste couché, on n'a pas besoin de manger beaucoup, n'est-ce pas?» Hélas! ce plan d'avenir, qui me semblait une toquade de folle et de paresseuse, était inspiré à la pauvre enfant par cette anémie, qui a tout à coup éclaté, par le sentiment de sa faiblesse, qui lui faisait craindre, qu'après ma mort, elle ne puisse plus servir dans une autre maison.
Conçoit-on chez les pauvres filles du peuple, qui ne se sentent pas la force physique nécessaire pour gagner leur vie, les angoisses secrètes, le crucifiement journalier qu'elles éprouvent? Et aujourd'hui mes moqueries, à propos des imaginations inquiètes de la triste et maladive fillette, je me les reproche comme des manques de coeur, et le souvenir m'en est douloureux.
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_Mercredi 1er juillet_.--Je pensais, un de ces premiers jours-ci, en me promenant dans ma maison, que je voudrais bien en être l'acheteur, l'acheteur âgé de trente ans.
Je n'éprouve plus de plaisir à manger: la vraie nourriture, la viande me répugne, et il faut que je me raisonne pour en mettre dans mon assiette. Il n'y a plus de tentant pour moi, qu'un verre d'eau-de-vie, humé à toutes petites gorgées. Est-ce que je vais devenir, sur mes tout vieux jours, un amoureux de la _maîtresse rousse_ de Barbey d'Aurevilly?
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_Jeudi 2 juillet_.--Je pense à la rédaction d'un catéchisme révolutionnaire du grand art et de l'art industriel, une sorte de 93 des admirations bêtes, qui aurait pour titre: _Aphorismes d'un monsieur qui voit avec ses yeux et pense avec sa cervelle_.
Les anatomies de David, dans ses compositions peintes, ne sont pas des dessins de peintre: ce sont des épures d'architecte.
Loin de la parole sonore de Hérédia, loin du bruit des appels de pied de Céard et de Drumont, qui font des armes dans le billard, Barbey d'Aurevilly, toujours dans un costume étrange, et avec la dure teinture de la barbe et des cheveux, lui donnant l'aspect d'une figure de cire de chez Curtius, Barbey nous conte sa jeunesse.
Il nous dit l'aspect sévère, janséniste, de la maison paternelle, dans laquelle il commence à s'ennuyer fort à dix-sept ans. Son père, un légitimiste forcené, se refuse à ce qu'il serve Louis-Philippe. Il lui demande alors de faire son droit: demande à laquelle le père acquiesce, à la condition toutefois que ce ne sera pas à Paris, parce qu'il y ferait les cent coups. Il fait donc son droit à Caen, où étant devenu l'amant d'une femme, son père exige qu'il fasse un choix entre lui et la femme. Il n'hésite pas un moment dans son choix.
Alors commence à dix-sept ans, une vie pendant laquelle son père ne lui envoie pas une pièce de cent sous. Et ce n'était pas commode à gagner sa vie dans ce temps-là, où l'on payait si peu, et où «il ne consentit jamais--s'écrie-t-il avec fierté--à supprimer une phrase dans un article: ce que sachant les rédacteurs en chef des journaux, ils en profitaient pour ne lui faire passer que deux articles, sur les quatre qui étaient stipulés dans le traité.»
Et il avait dû faire des dettes... avec des créanciers dont il dit le plus grand bien. De dures années, pendant lesquelles il ne reçut pas un bout de lettre de sa mère, de sa mère qui avait une telle adoration pour son mari, que dans la crainte de le contrarier, elle ne donna à son fils, pendant tout ce long temps, signe de vie, de tendresse maternelle. Le raccommodement se fit seulement, après la publication de l'ENSORCELÉE, ce roman chouan, ayant caressé les convictions du vieux chouan, son père, qui s'était décidé à lui écrire: _Revenez, monsieur_.
Je n'ai pas besoin de dire que, sauf sa belle et grande fierté littéraire, il y a peut-être autant de convention dans ce récit, que dans le costume du narrateur.
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_Vendredi 3 juillet_.--Il y a des moments, où la vie est contre vous, ainsi que le déchaînement d'une grosse mer. Dans ces moments il n'y a pas à vouloir lutter, il faut imiter les petits bâtiments qui ploient leurs voiles, ferment leurs écoutilles, et se laissent battre comme une épave, comme une planche sombrée.
Au fond, les hôpitaux, depuis que les soeurs n'y sont plus ou n'y ont plus d'autorité, commencent à ressembler à des b... Pélagie revenant hier de la visite à sa fille, me parlait avec dégoût, des caresses, que se faisaient en public, un garçon et une fille de salle.
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_Samedi 4 juillet_.--Un blagueur de toute croyance, de toute conviction, de tout dévouement, et apportant dans son irrespect une ironie du ruisseau, l'ironie toute personnelle à la race parisienne, à l'homme né à Paris, ce blagueur, pendant que je le voyais dire ses _voyouteries_, me faisait revenir sous les yeux, la belle composition de Prudhon, qui représente Cérès dans la recherche de sa fille, changeant en lézard, le jeune Stellion se moquant de l'avidité de la faim de la déesse, en train de courir la Terre et les Enfers:--car c'était curieux, il y avait dans la bouche du blagueur, la même déformation que montre celle de Stellion, dans l'estampe de Copia.
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_Dimanche 5 juillet_.--Aujourd'hui, Hennique parle de sa captivité en Allemagne, d'un séjour de quinze jours dans un cachot, où il couchait avec une couverture sur le sol battu.
Puis Jeanniot nous raconte un long temps, passé à l'hôpital de Metz, où il avait écrit sur un calepin de petites notes, pas en faveur de la guerre.
De là, il saute au siège de Paris, et nous conte cet épisode. On attaque une barricade, sur laquelle une cantinière de la Commune fait le coup de fusil, sans qu'on puisse la toucher. Enfin au bout de quelque temps, un sergent s'applique à la viser, et la jette en bas d'une balle dans la hanche. La barricade prise, il la relève, et la porte lui-même à l'ambulance, et s'intéressant à la blessée, va la voir tous les deux ou trois jours. La cantinière le recevait avec plaisir, tout en répétant: «Ah! si je pouvais savoir le cochon!...» Lui gardait parfaitement son secret. Enfin la femme n'avait plus que quelques jours à vivre. N'alla-t-il pas lui faire une dernière visite, mais ce jour-là, saoul, saoul comme une bourrique. Et quand la femme murmura: «Ah! si je pouvais savoir le cochon!...», il ne put se retenir de lui dire: «Eh bien, c'est moi!» Et la femme passa dans un accès de fureur.
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_Jeudi 9 juillet_.--Il y a chez moi un oubli extraordinaire des pays étrangers que j'ai traversés, et j'entendais, ce matin, avec stupéfaction, un jeune homme qui racontait à un de ses amis un voyage, remontant à plusieurs années, et cela avec le nom des localités et la description des paysages, comme s'il les avait sous les yeux. Chez moi, cette mémoire n'a rien du ressouvenir des choses réellement vues, c'est plutôt comme la réminiscence de choses rêvées.
Daudet nous dit, ce soir, qu'il s'est aperçu tout à coup l'année dernière, à Champrosay, qu'il ne pouvait plus courir, sur l'invite de Zézé, lui ayant crié: «Papa, cours après moi.» Ça avait été un effort énorme et rien!... Ses pieds s'étaient refusés à battre l'espace comme les palettes d'une roue, et maintenant quand il traversait un boulevard, et qu'il voulait éviter une voiture, il lui était impossible, tout à fait impossible de courir. Il a terminé en disant qu'il avait pris des notes sur la douleur, qu'il en ferait quelque chose plus tard.
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_Dimanche 12 juillet_.--Ce soir Mme Daudet me lisait des notes de son livre d'«Impressions» écrites au jour le jour. Il s'y rencontre des portraits de femme délicieusement étudiés, et comme seul un observateur en jupons peut en faire, détaillant la féminilité retorse de ses modèles. Elle excelle à peindre en toutes ses variétés,--ce type assez commun à Paris--des femmes, aux caresses de la parole, où l'on perçoit je ne sais quoi de malveillant dont on ne peut se fâcher, en un mot ces femmes vraiment artistes pour introduire un filet de vinaigre dans leurs amabilités, et qui fait ressembler leurs compliments, à la sauce italienne, appelée _acre dolce_.
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_Dimanche 19 juillet_.--Aujourd'hui, les Sichel aux Eaux-Bonnes, les Daudet à Champrosay, aujourd'hui, quand le restant de mon petit monde des dimanches, a pris congé de moi, en me disant: «Au mois d'octobre», je me suis senti seul, seul, seul!--et pour la première fois, j'ai ressenti comme une espèce de peur de mon isolement.
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_Lundi 20 juillet_.--C'est curieux l'habitude, que la petite Blanche semble avoir prise de l'hôpital. Trôler dans l'immense bâtiment, s'asseoir sur la chaise au pied du lit des fillettes de son âge et causer avec elles, aller jeter de l'eau bénite sur le corps d'une morte: c'est devenu une vie presque distrayante pour elle. Défendue par son égoïsme de malade contre l'horrible de ce qui se passe autour d'elle, la petite écrivait ces jours-ci à sa mère: «La poitrinaire n° 5 est morte hier soir à onze heures, et maintenant elle est à l'amphithéâtre. Figure-toi, que Jules m'a apporté deux pêches: c'est le cas de dire que je ne savais pas, si c'était du lard ou du cochon.»
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_Mardi 21 juillet_.--Nous avons à notre dîner de Brébant, un dîneur, qui serait un gros monsieur dans l'Instruction publique. Si la marque de fabrique du Parisien intelligent est d'être dépossédé de l'étonnement, celui-ci par contre, en a gardé toute la virginité. Je m'amusais de l'ahurissement de ce monsieur très fort, quand Berthelot affirmait qu'il se vendait cent fois plus d'eaux minérales, que les sources ne pouvaient en débiter, que tout le lait de Paris, était du lait produit par des vaches enfermées et phtisiques, que tout le poisson était conservé avec du salicylate, très bon conservateur des produits alimentaires, mais mortel pour le cerveau et les reins de la population parisienne, que, que... enfin tous les _que_, dont un Parisien se doute un peu, sans pouvoir les préciser comme un chimiste.
À la fin Berthelot, que cet étonnement amusait comme moi, au moment, où la cotisation du dîner avait été réunie sur une assiette, lui a crié: «Sonnez donc, parce qu'on ne sait pas dans dix minutes...» Et le candide dîneur s'est jeté sur la sonnette.
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_Vendredi 24 juillet_.--La perfection de l'art, c'est le dosage dans une proportion juste du réel et de l'_imaginé_. Au commencement de ma carrière littéraire j'avais une prédilection pour l'imaginé. Plus tard je suis devenu amoureux exclusif de la réalité et du d'après nature. Maintenant je demeure fidèle à la réalité, mais en la présentant quelquefois, sous une certaine projection de jour, qui la modifie, la poétise, la teinte de fantastique.
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_Lundi 27 juillet_.--Départ pour passer quinze jours à Champrosay, chez les Daudet.
La maison de Daudet, ou plutôt de M. Allard, son beau-père, une grande maison blanche sans caractère, à laquelle sont accolés un tas de petits communs, de réserves, d'appentis de guingois, mis de niveau par deux ou trois marches d'escaliers montants ou descendants; une maison combinée pour loger trois ou quatre ménages, avec des potées d'enfants. Derrière ces bâtiments, un grand jardin ou plutôt un parc minuscule, dont l'entrée élevée de quatre marches, et s'ouvrant au-dessus d'un parterre, entre une ligne de grands arbres, joue si bien une baie de théâtre, que Daudet, avant de tomber malade, avait eu l'intention d'y jouer une espèce de farce italienne de son invention.
En haut de la maison, le cabinet de Daudet, une toute petite pièce, avec une chaise de paille, devant une petite table, aux pieds comme des échasses, et sur laquelle le myope travaille à son aise. Daudet me parle de ses heureuses soirées, là dedans, avec sa femme, après des journées de travail et de courses désordonnées dans la forêt de Senart. Longtemps, et avec amour, il m'entretient des sereines soirées conjugales, passées dans cette petite pièce qui a une bonne et grande cheminée, de ces heures après le dîner, où sa femme reprisait les bas de Léon, et où il inventait des contes pour l'enfant tenu sur ses genoux,--puis l'enfant couché, et les travaux de couture abandonnés, le mari et la femme faisaient sur un piano, qui tenait tout l'angle de la chambrette, faisaient de la musique jusqu'au milieu de la nuit.
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_Vendredi 31 juillet_.--Nous allons chercher Koning et Belot, qui viennent s'entretenir avec Daudet, de la pièce que Belot tire de son roman de SAPHO, pour le théâtre du Gymnase... Ici une parenthèse, Daudet ayant fait le roman, ayant fait le _scénario_, et comprenant qu'il devait à peu près faire la pièce, lui avait écrit que dans ces conditions, et maintenant qu'il avait une notoriété qui lui permettait de se passer de lui, il trouvait exagéré qu'il touchât la moitié des droits, et qu'il devrait se contenter d'un tiers. Sur cette prétention parfaitement justifiée, Belot dans un mouvement d'irritation, avait dicté à son secrétaire une lettre dans laquelle il l'accusait de vouloir _exploiter_ sa maladie: lettre un peu blessante, mais que Daudet avait incomplètement lue, quand il l'avait invité à dîner.
On cause en landau des décors, et l'on monte les chercher, les établir, pendant une heure qui précède le dîner.
Le dîner est sonné, et nous voilà tous à table: Belot assez gêné, Koning parlant de son amour pour les plats simples, pour les plats bourgeois.