Journal des Goncourt (Troisième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 16

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Le mirobolant de la fin du chapitre, c'est de montrer la députation conservatrice et religieuse de la Bretagne, composée en partie de petits-fils de guillotineurs et de spoliateurs de 93, ce qui les fait ressembler, dit-il assez plaisamment, à des gens qui ont volé un paletot avec une décoration, et qui usent du paletot et de la décoration.

Il y a dans ce que Drumont nous a lu, une hauteur philosophique qui ne se trouvait pas dans la FRANCE JUIVE, puis la documentation concernant les personnes, mises en scène, me semble plus sévèrement contrôlée, et vraiment l'on éprouve une satisfaction à voir imprimées avec cette bravoure, en ce temps de lâcheté littéraire, des choses que tout le monde pense, et que lui seul a le courage d'écrire.

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_Mardi 18 septembre_.--Il était question d'une bonne, sortie d'une maison, en disant à la maîtresse: «C'est trop honnête chez vous... il n'y a pas de secrets, pas de profits!»

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_Samedi 22 septembre_.--Ce matin, Daudet entre dans ma chambre, disant: «Voilà deux ou trois jours que je suis tourmenté par une idée de livre!

MOI.--Quel livre?

DAUDET.--Ce seraient mes «Essais de Montaigne» mais dans une forme, amenant le renouvellement de ces Essais. Vous savez, ce que vous me disiez du désir que vous avez eu de voyager autrefois en _maringote_, et vous vous rappelez les projets amusants des parcours des environs de Champrosay, faits ensemble, dans une de ces voitures. Eh bien, ce serait une société dans deux maringotes, s'arrêtant, chaque soir, dans un coin de nature... et là, une causerie sur les plus grands sujets... cela me permettrait d'_éjaculer_ un tas de choses, que j'ai en moi, et que je ne serais pas fâché de voir sortir... Tenez, jeudi, je me suis laissé aller à émettre devant des _jeunes_, deux ou trois idées, qu'il serait vraiment dommage de laisser perdre.

MOI.--Certes une jolie imagination... quelque chose comme un Decameron philosophique... mais, vous avez d'autres livres à faire avant... ça, c'est un bouquin d'arrière-saison!

DAUDET.--Oui, oui, certainement, si j'avais dix ans devant moi... Eh, mon Dieu, je ne parle pas de la mort... mais de la diminution de l'intelligence, à laquelle, mon cher ami, je suis peut-être condamné par ma maladie.

MOI.--Allons, êtes-vous bête... Permettez-moi d'être cruel... Mettons les choses au pis... Est-ce que Henri Heine n'a pas conservé sa faculté de travail jusqu'au dernier moment?... Et vous, jamais votre cerveau n'a été plus _enfanteur_.

DAUDET (_absorbé et tout à son idée_).--Vous comprenez bien toute la variété qu'il y aurait là dedans... depuis les plus grands problèmes sociaux jusqu'au petit caillou de la route... Tenez, le premier soir, le crépuscule amènerait une grande causerie sur la peur... Et aussi les épisodes de la journée... Au fait, ce ne seraient pas des chapitres, mais des _haltes_, qui feraient les divisions de mon livre... Puis vous concevez, mes voyageurs seraient de vrais êtres... Je mettrai en contact deux jeunes ménages, deux hommes et deux femmes de tempéraments différents... Oh, pas d'enfant, de peur de donner un caractère de sensiblerie à la chose.

MOI.--Si, j'y mettrais un enfant, moi, mais pas le moutard spirituel, pas l'enfant sentimentalement ventriloque du théâtre, j'y mettrais un bébé comme _Mémé_, un enfant de deux à trois ans, qui y jetterait le _gazouillis_ d'un petit être de grâce, dans le sérieux des paroles.

DAUDET.--Ma seconde maringote serait amusante. Elle contiendrait une collection de domestiques, impossibles, terribles, dont les brouilles amèneraient une interruption dans le voyage.

MOI.--Mais pas de Midi, pas de Midi là dedans... vous l'avez épuisé.

DAUDET.--Non, on partirait de Paris... On irait lentement... je vois trois journées jusqu'au VIEUX GARÇON... Tout d'abord, le voyage dans cette banlieue de canailles, que sont les paysans des environs de Paris... Et je ne manquerai pas de rappeler ce fait... une potée de fumier jetée à ma femme bien mise, par un enfant... reconnaissant que ce ne sont pas des saltimbanques dans la voiture.

MOI.--Mais un livre comme ça, mon petit, ça ne se fait pas en un an. C'est un livre de longues méditations, de profondes songeries.

DAUDET.--Oui, oui... d'autant plus que ce livre, il faudrait le préparer par un voyage, fait par soi-même, choisir ses décors... Enfin, je ne sais, il me semble que ce livre irait à la _trépidation de mon cerveau_... à mon état maladif, quoi!

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_Jeudi 27 septembre_.--Journée passée avec le colonel Alessandri, le colonel du régiment, dans lequel est incorporé Léon Daudet: une journée redoutée à tort. Les spécialistes, parlant de leur chose, sont toujours intéressants, et puis là, l'amour du métier est toujours mêlé à l'amour de la patrie. Ces Corses ont une vitalité fiévreuse du corps, un incendie de l'oeil qui dit des énergiques, des déterminés.

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_Dimanche 7 octobre_.--Voici Dumény, qui entre chez moi, l'air gauche, et qui, après beaucoup de circonlocutions, me demande si je voudrais bien lui confier le manuscrit de GERMINIE LACERTEUX, dont Porel ne veut lui donner connaissance que par la lecture aux acteurs. Je sens qu'il a la _frousse_, et qu'en disant qu'il aime la bataille, il a une petite terreur d'une salle soulevée de dégoût. Et il laisse échapper qu'il craint que j'aie noirci Jupillon et adouci Germinie. Ça promet des embêtements futurs.

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_Mardi 9 octobre_.--Plus tard, par tout le papier, conservé précieusement, en ce temps, sur les hommes de lettres, on connaîtra à fond les écrivains contemporains et l'on verra que les écrivains qui ont fait des chaussons de lisière à Clairvaux ou qui méritaient d'en faire, n'ont jamais écrit que des oeuvres vertueuses, des oeuvres _ohnetes_, ainsi que Rops l'orthographie drolatiquement, dans une de ses lettres, tandis que les vrais honnêtes hommes n'ont écrit que des oeuvres soulevant l'indignation du public, et méritant les foudres des tribunaux correctionnels.

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_Jeudi 11 octobre_.--J'ai reçu hier une lettre de Jules Vidal, qui me demande à tirer une pièce de mon roman des FRÈRES ZEMGANNO, en collaboration avec Byl. Il y a une vingtaine de jours, la même demande m'était faite par Paul Alexis et Oscar Méténier, et je leur avais donné l'autorisation sollicitée.

Aujourd'hui, dans un pèlerinage à travers les boutiques de japonaiseries, j'ai l'idée de dédommager Vidal de sa déconvenue, en lui faisant faire une pièce de la FILLE ÉLISA, sur un mode très chaste, et où un acte serait la mise en scène complète d'une condamnation à la cour d'assises, et où l'avocat, dans sa défense, raconterait toute la vie de l'accusée: une exposition tout à fait originale, et qui n'a point encore été tentée au théâtre.

Puis, tout en battant le pavé, et m'échauffant la cervelle de mon accès de fièvre dramatique, je me disais qu'il fallait faire la pièce moi-même, et je ne sais comment ma pensée allait encore à la FAUSTIN, avec l'idée d'en tirer une autre pièce, songeant à faire de GERMINIE LACERTEUX, de la FILLE ÉLISA, de la FAUSTIN, une trilogie naturiste.

Peut-être, dans deux ou trois jours, cette foucade théâtrale sera-t-elle passée, mais aujourd'hui je suis mordu par le désir d'écrire ces pièces.

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_Dimanche 14 octobre_.--Octave Mirbeau vient aujourd'hui, un moment, au _grenier_. Le malheureux a une fièvre, dont il ne peut se débarrasser, et qui le prend à six heures du soir et le quitte à une heure du matin, le laissant, tout le jour du lendemain, brisé, incapable de travail.

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_Lundi 15 octobre_.--Avoir besoin de rationner ses lectures dans un moment d'oisiveté de l'esprit, où l'on voudrait lire tout ce qu'on n'a pas lu. Ah ces yeux!... oui, je consentirais à devenir plutôt cul-de-jatte qu'aveugle!

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_Jeudi 18 octobre_.--Ce soir, Rosny s'ouvre sur sa famille, parle de ses frères et de ses soeurs, nous entretient de sa petite fille, incomplètement allaitée par sa jeune femme de seize ans, et qu'il a été au moment de perdre.

Et il dit avec la voix et les expressions de caresse lui venant à la bouche, quand il parle de ses enfants, que le médecin lui ayant annoncé qu'il n'y avait plus d'espoir à garder, et qu'il fallait seulement songer à la soulager, il avait jeté les drogues dans la cheminée, et l'avait, ainsi qu'il le raconte dans un de ses romans, promenée, bercée dans ses bras vingt-quatre heures, et que le petit être intelligent s'était laissé faire, et avait eu soudain un sourire, dans l'aube du jour... Elle était guérie!

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_Dimanche 21 octobre_.--Huysmans nous raconte avoir passé, en curieux, dix-huit jours à Hambourg, dans le spectacle d'une prostitution, comme il n'y en a nulle part: une prostitution pour matelots, supérieure aux maisons Tellier du quartier Latin; une prostitution pour banquiers, recrutée parmi des Hongroises de 15 ou 16 ans, et où l'on couche dans des chambres fleuries d'orchidées.

Et c'est amusant de l'entendre décrire cette ville, à la mer lilas, au ciel de papier brouillard, cette ville affairée toute la journée, se transformant le soir, en une kermesse, qui dure toute l'année, et où l'or gagné, tout le long du jour, se répand et se déverse, la nuit, dans les _readdek_ opulents.

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_Lundi 22 octobre_.--Antoine vient déjeuner, ce matin, à Auteuil, pour s'entendre sur la distribution de la PATRIE EN DANGER.

Il a l'aspect d'un abbé, précepteur dans une riche famille bien pensante, d'un abbé toutefois, qui doit jeter sa redingote ecclésiastique aux orties, mais rien dans la physionomie et la tournure d'un homme de théâtre. Malgré qu'il se défende d'être acteur comique, d'être homme à belle prestance, je l'ai décidé à prendre le rôle du comte, le rôle de _soutènement_ de la pièce. Mlle Leroux doit jouer la chanoinesse, et Mevisto, Boussanel.

Quoiqu'un peu battu de l'oiseau, par sa mauvaise soirée de vendredi, il croit à des pièces futures qui feront _flamber_ d'enthousiasme la salle du Théâtre-Libre, et il espère toujours avoir prochainement cette salle qui lui permettra de jouer une centaine d'actes, par an, et faire jaillir des auteurs dramatiques, s'il y en a vraiment en herbe.

Au fond, ce petit homme est l'ouvrier d'une radicale rénovation théâtrale, et si, comme il le disait, elle ne se fait pas chez lui, elle se fera forcément sur les autres scènes, et quelle que soit la fortune de son entreprise théâtrale, il est bien certainement le _rajeunisseur_ du vieux théâtre.

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_Mardi 23 octobre_.--Les retrouvailles bizarres de la vie. Dans le troisième volume de notre JOURNAL (pages 289-290), au milieu du récit de la maladie et de la mort de mon frère, je parle de la rencontre journalière, dans le bois de Boulogne, d'un garçonnet souffreteux, d'un garçonnet ayant la gentillesse d'une fillette, d'un garçonnet, au cache-nez prenant autour de son cou l'aspect d'une châle, et toujours accroché au bras d'un original vieillard.

Aujourd'hui, une femme en deuil dépose chez moi une lettre, avec une photographie du garçonnet du bois de Boulogne, et qu'elle m'envoie, comme une _carte de souvenir de l'enfant_, dont j'ai tracé un si charmant portrait, me remerciant d'avoir fait revivre l'être bien-aimé.

Dans la lettre, est contenu un article de Renan sur cet Antoine Peccot, mort à vingt ans, et qui suivant les cours de mathématiques transcendantales de Bertrand, avec sa figure enfantine, avait fait penser à l'illustre mathématicien, que son jeune auditeur ne pouvait comprendre des spéculations aussi hautes. Et un jour, Bertrand l'avait interrogé et charmé de sa précocité, en avait fait son élève particulier.

À la suite de la mort de cet enfant, de ce tout jeune homme, deux proches parentes qui l'avaient élevé, amoureusement soigneuses de la mémoire du cher petit, voulant que la fortune qui devait un jour appartenir au jeune savant, appartînt tout entière à la science qu'il avait cultivée, par une donation anticipée, fondaient au Collège de France, une rente annuelle en faveur d'un étudiant pauvre, ayant déjà fait ses preuves dans les hautes études mathématiques.

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_Jeudi 25 octobre_.--À mon arrivée, chez Daudet, il me dit: «Avez-vous lu la note du _Gil Blas_ d'hier?--Non.--Eh bien, la note dit que Réjane est engagée pour la pièce de Sardou au Vaudeville, et que vous ne serez probablement pas joué à l'Odéon.»

Hervieu et Rosny surviennent, et l'on cause. Daudet raconte que le premier gros argent, qu'il ait touché, c'est lors de la publication de FROMONT ET RISLER, et que revenant de chez Charpentier, un peu éplafourdi de sa vente, et une poche de son paletot pleine de billets de banque, de louis d'or et de pièces de cent sous, il s'était mis à répandre tout ça à terre, devant sa femme, et à danser autour une danse folle, qu'il baptisait le _pas de Fromont_.

Puis la conversation devient sérieuse, et l'on s'entretient de la force vitale du mal, des atomes crochus qui font que le poitrinaire recherche la poitrinaire, le fou, la folle, comme pour le réengendrer, en le doublant ce mal,--ce mal qui pourrait peut-être mourir, s'il restait isolé.

Et Daudet parle de l'admiration, de l'espèce de culte pour le mal, chez les médecins, les infirmiers, citant l'enthousiasme lyrique d'un frère Saint-Jean-de-Dieu pour la plaie du petit Montegut, chantant sa beauté, la comparant à une pivoine.

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_Vendredi 26 octobre_.--Il y a dans le demi-réveil du matin, au lendemain d'une mauvaise nouvelle, un moment anxieusement trouble, le moment où l'on se demande encore, un peu endormi, si la chose arrivée est véritablement vraie, ou si elle n'a pas été seulement rêvée... Ah! c'est fait pour moi, cette pièce qu'on ne jouera pas, après sa réception, son annonce toute l'année, le mot de Réjane: «À bientôt!...» C'était ma dernière cartouche à tirer, et je tenais à la tirer... Mais cette malechance qui m'a poursuivi toute ma vie!

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_Samedi 27 octobre_.--Rassérènement complet. Porel m'écrit que la note du _Gil Blas_ ne veut rien dire, et qu'on lira GERMINIE LACERTEUX, le lendemain de la reprise de CALIGULA, c'est-à-dire le 8 novembre.

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_Lundi 29 octobre_.--Peut-être y a-t-il dans mon goût pour la japonaiserie, l'influence d'un oncle, l'_oncle Armand_, le frère préféré de ma mère.

Il avait été officier de hussard sous l'Empire, et il était le type de ce joli et charmant officier de cavalerie légère, à la chevelure et aux moustaches blondes, comme _papillotées_. Et quand il fut marié, et qu'il eut acheté une maison à Bellevue, il se prit, je ne sais comment, d'une passion pour la chinoiserie, et comme il n'était pas seulement un aquarelliste distingué, mais qu'il était encore très adroit de ses délicates mains, il fabriqua pour cette maison de campagne de Bellevue, tout un mobilier d'un _chinois_ tout à fait extraordinaire pour le temps, et l'on conserve encore chez mes petits cousins de Courmont, une lanterne peinte et sculptée, qui, avec sa fine découpure, ses émaux, ses verres coloriés, ses cordelettes de soie, semble une lanterne confectionnée à Pékin.

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_Dimanche 4 novembre_.--Chez Charpentier, ce soir, un monsieur vient à moi, que je ne reconnais pas tout d'abord. C'est Zola, n'ayant plus sa tête du portrait de Manet, un moment retrouvée, mais si changé, avec de tels trous aux pommettes, un si immense front sous ses cheveux rebroussés, que vraiment dans la rue, je serais passé à côté de lui, sans lui donner la main.

Devant notre étonnement, où il y a un peu d'effroi de son changement, il nous conte comment il a été amené à cet amaigrissement. À la représentation d'ESTHER BRANDÈS, au Théâtre-Libre, il se rencontrait dans un corridor avec Raffaëlli, et en dépit de tout l'effacement possible de son corps, ayant peine à lui laisser le passage, s'échappait à dire: «C'est embêtant d'avoir un bedon, comme ça!--Vous savez, lui jetait Raffaëlli, en se dégageant, il y a un moyen très simple de maigrir, c'est de ne pas boire en mangeant.»

À déjeuner, le lendemain, la phrase de Raffaëlli lui revenant, il se mettait à dire: «Tiens, si je ne buvais pas!» À quoi Mme Zola répondait que ça n'avait pas le sens commun, et que du reste, elle était bien sûre qu'il ne pourrait pas le faire. Là-dessus contradiction et picotage entre le mari et la femme,--et Zola ne buvait pas au premier déjeuner, et continuait le régime pendant trois mois.

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_Lundi 5 novembre_.--En allant à ROLANDE, dans le tête-à-tête du coupé, Daudet me raconte comment il est arrivé à faire une pièce, à la suite de l'IMMORTEL, en en cherchant une dans le roman, et se voyant empêché de la faire. Il me joue presque une des scènes qui est en germe dans son cerveau, une scène d'empoisonnement. La duchesse ruinée et se refusant au divorce, le jeune Astier a la tentation de l'empoisonner, et l'empoisonnement est joliment imaginé. D'un flacon de cyanure qu'il vient d'enlever à une maîtresse qui voulait se suicider, par suite du désespoir d'être quittée par lui, il verse quelques gouttes dans un verre d'eau que lui a demandé la duchesse, mais au moment où elle va boire, il lui dit, pris d'un remords soudain: «Ne bois pas!» La femme qui a le sens de ce qui se passe, lui jette un _poverino_, où il y a comme une maternité pardonnante, et lui tend les papiers du divorce.

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_Mercredi 14 novembre_.--Aujourd'hui, c'est la lecture de GERMINIE LACERTEUX, à l'Odéon.

Une émotion qui me fait sauter de mon lit de très bonne heure, et un état nerveux qui me rend le transport en voiture insupportable, comme inactif, et me fait descendre longtemps, avant d'arriver au théâtre.

Porel lit, et lit très bien la pièce. La lecture produit un grand effet. On rit et on a la larme à l'oeil. Dumény, qui, avant de connaître la pièce, m'avait laissé voir la peur, qu'il avait de son rôle, l'accepte gaiement. Quant à Réjane, elle me semble tout à fait tentée du rôle, par une curiosité brave.

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_Mardi 20 novembre_.--Un jeune interne, qui vient me voir, ce soir, me disait que les femmes ayant confié le secret de leur maladie à un médecin, ont pour sa discrétion, une reconnaissance attendrie touchant à l'amour. Et quand, il ne devient pas leur amant, ce médecin a sur elles, la puissance d'un confesseur.

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_Jeudi 22 novembre_.--Cette GERMINIE LACERTEUX me met dans un état nerveux, qui me réveille tous les matins, à quatre heures, et me donne une fièvre de la cervelle, où tout éveillé, je vois jouer la pièce, dans des transports d'enthousiasme d'un public de songes.

Daudet est, dans le moment, tout pris, tout absorbé, tout dominé par la lecture des ENTRETIENS d'Eckermann avec Goethe. Il déplore que nous n'ayons pas chacun de nous, un Eckermann, un individu sans vanité personnelle aucune, mettant, selon mon expression, tout ce qui _flue_ de nous, dans les moments d'abandon ou de _fouettage_ par la conversation: enfin toute cette expansion de cervelle ou de coeur, bien supérieure à ce que nous mettons dans nos livres, où l'expression de la pensée est, comme figée par l'imprimé.

Là-dessus, Daudet se met à parler des gens de valeur, que des circonstances, la paresse, n'ont jamais laissé se produire, et qui meurent tout entiers, faute d'un Eckermann, et le nom d'un ami lui vient à la bouche, comme celui d'un de ces hommes, tout plein de choses délicates, et qui aura passé dans la vie, sans laisser de trace.

Cet ami, il nous le montre assis en face de lui, en plein jour, devant une bouteille de champagne, chez Ledoyen. Et tout à coup déposant son verre, avec des larmes dans les yeux, en disant: «Ah! c'est plus fort que moi, je ne peux pas ne pas toujours y penser!» Daudet comprenait, que c'était de son jeune enfant, mort il y avait deux ans, qu'il parlait. Alors le père lui racontait, que l'entendant, une nuit, tout doucement pleurer dans son lit, il lui demandait ce qu'il avait, et que l'enfant lui répondait: «Ça m'ennuie de mourir!» Et l'ami retendait son verre, et continuait à boire avec des yeux aigus, regardant dans le vide.

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_Vendredi 23 novembre_.--Oh l'argent! les pièces de cent sous, ça ne me représente rien: ce sont comme des palets de jeu de tonneau, que j'échange contre des jouissances des yeux... Mais, ce qu'ils m'auront coûté ces gredins!

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_Samedi 24 novembre_.--Battu toute la soirée, la rue du Rocher, la rue des Martyrs, pour trouver le décor du tableau de l'engueulement, à la porte d'un marchand de vin. C'est peut-être enfantin de ma part, car j'ai la conviction, que Porel et le décorateur ne tiendront compte ni de mes croquetons, ni de mes notes. Mais il faut tout faire, pour s'approcher de la vérité,--après quoi, arrivera ce qu'il voudra.

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_Dimanche 25 novembre_.--Bracquemond a été invité, un jour, par le procureur impérial, à venir regarder le bourreau toucher chez lui son argent, à l'effet de voir sa main. À ce qu'il paraît, c'est le procureur royal, impérial, ou de la République, qui paye en personne le bourreau, et sans que celui-ci donne un reçu. Donc la pile de pièces de cent sous, était posée sur un coin de la table. Le bourreau entra, salua. Le procureur impérial, d'un geste lui montra l'argent, et alors Bracquemond vit la pile de pièces de cent sous disparaître, sous une main d'un format et d'une épaisseur, comme il n'en avait jamais vu. Quel était ce bourreau? Bracquemond ne se le rappelle plus.

Ce soir, chez Daudet, sur ma déploration du manque d'argent, pendant toute ma jeunesse, Daudet et Drumont parlent en choeur, et content l'affreuse lutte de leurs premières années, avec le logeur, la crémerie, le fripier.

Drumont rappelle un endroit, où il y avait une poule, qui mangeait entre vos jambes, et qui faisait dire: «Est-ce que vous venez à la _Poule_?» Et là, son déjeuner se composait de quatre sous de moules, de deux sous de pain, et d'un demi-verre de vin. «Mais ce qui m'a fait souffrir le plus dans ce temps, s'écrie l'écrivain anti-sémitique, ce sont les pieds, oui, les chaussures. J'avais découvert un _Décroche-moi ça_, près de Saint-Germain-l'Auxerrois, presque en face des _Débats_... Mais quelles chaussures, et qu'elles faisaient mal aux pieds!»

Et Daudet raconte, qu'après une nuit passée, avec Racinet, dans les bois près de Versailles, ils avaient été réduits à manger du pain, à déjeuner... mais qu'ils en avaient mangé pour dix-sept sous. Il parle encore de sa joie, quand il avait la fortune de posséder six sous, pour acheter une bougie, une bougie, qui lui promettait toute une nuit de lecture.

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_Lundi 26 novembre_.--La première répétition de GERMINIE LACERTEUX, un peu débrouillée, et où Porel m'a convoqué.

Enchantement du jeu intelligent, discret, non appuyé de Réjane, qui, dans le tableau des fortifications s'offre et se donne dans un abandonnement, si joliment chaste.

À mon grand regret, je suis forcé de quitter le théâtre, au moment où l'on va représenter le tableau des sept petites filles, que Porel a eu la chance de réunir, et me voilà à la mairie, pour le mariage de Georgette Charpentier, toute charmante dans une de ces toilettes _esthetic_ de la Grande-Bretagne, qui va à sa beauté _ophélique_, à sa grâce névrosée.

Il n'est que trois heures et demie. Je recours à l'Odéon, à l'instant où l'on reprend, une seconde fois, le dîner des sept petites filles, qui avec le bruit, les rires, la jacasserie qu'y a introduits Porel, sera bien certainement un des _clous_ de la pièce[1].