Journal des Goncourt (Troisième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 14
À un départ d'un endroit quelconque, au moment où les chevaux de son break allaient prendre le galop, il nous peint une énorme femme, appuyée sur la croupe des chevaux, et lui jetant: «Ah! monsieur, je suis _battue des vents_! pendant que le député radical, enlevant ses chevaux d'un coup de fouet, lui crie: Eh bien, ma bonne femme, il faut p...
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_Samedi 18 février_.--Raffaëlli, un esprit inquiet, bouleverseur du travail de la veille, tourmenté par la trouvaille d'intentions littéraires et psychiques en peinture.
Il me parlait aujourd'hui d'une biographie, où on l'avait fait naître dans un campement de bohémiens, et fait élever dans une école chrétienne par charité. Au moment de ladite biographie, sa mère était venue le voir, et tombant sur ledit imprimé, s'était mise à pleurer à chaudes larmes. Il m'affirme qu'il appartient au contraire à une grande famille italienne, qui se rattache au cardinal Gonsalvi, et à des papes.
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_Dimanche 19 février_.--Aujourd'hui, Rosny m'effraye un peu par ses imaginations de livres, où il veut faire voir des aveugles au moyen du sens frontal, entendre des sourds par l'électricité, etc., etc. annonçant une série de livres fantastico-scientifico-phono-littéraires. Au fond c'est une cervelle très curieuse, et de toutes les cervelles de _jeunes_ que je connais, la plus disposée et la plus prête à donner de l'original et du puissant.
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_Mardi 21 février_.--Je dîne avec Loti, chez Daudet.
Tout en entrant, il déclare qu'il a fini d'écrire, qu'il publiera encore quelques nouvelles, mais qu'il ne publiera plus un volume, qu'il se sent complètement épuisé, vidé. Cela est dit d'un ton froidement désespéré, avec une mélancolie, un découragement de la vie tout à fait extraordinaire.
Un moment, il cause de 250 à 300 dessins, exécutés par lui, pour un MARIAGE DE LOTI, que Guillaume a donnés à graver, par un graveur, qui a fait des Parisiennes, de ses Tahitiennes, et il travaille à les faire regraver.
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_Dimanche 26 février_.--Rodin m'avoue que les choses qu'il exécute, pour qu'elles le satisfassent complètement, quand elles sont terminées, il a besoin qu'elles soient exécutées tout d'abord, dans leur grandeur dernière, parce que les détails qu'il y met à la fin, enlèvent du mouvement, et que ce n'est qu'en considérant ces ébauches dans leur grandeur nature, et pendant de longs mois, qu'il se rend compte de ce qu'elles ont perdu de mouvement, et que ce mouvement, il le leur rend, en leur détachant les bras, etc., etc., en y remettant enfin toute l'action, toute l'envolée, tout le détachement de terre, atténués, dissimulés par les derniers détails du travail.
Il me dit cela, à propos de la commande que vient de lui faire le gouvernement du «Baiser», et qui doit être exécuté en marbre, dans une figure plus grande que nature, et qu'il n'aura pas le temps de préparer à sa manière.
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_Mercredi 29 février_.--Dans cette intimité qui se fait entre un peintre et son modèle, Raffaëlli me conte sa vie à déjeuner.
Il n'avait que quatorze ans, quand son père est ruiné dans le commerce, et le jeune homme de quatorze ans se trouve avoir une famille à soutenir. Il cherchait une carrière qui lui permît de gagner quelque argent, en faisant deux heures de peinture par jour; et il la trouvait cette carrière, à la suite d'une audition au théâtre, où on lui trouvait une belle voix et un sentiment musical, qui le faisaient engager.
Et le voilà gagnant 125 francs par mois, qu'il double de 125 autres francs, conquis comme soliste, au moyen de cachets de 15 francs, pour un grand enterrement ou un grand mariage; en sorte que le matin, il dessine à l'École des Beaux-Arts, qu'à onze heures, il chante dans une église, que dans l'après-midi il est à une répétition, que le soir, il joue. Et par là-dessus il passe une partie des nuits à lire et à écrire. Car il a une énorme ambition, et le désir irrité de devenir le premier de tous, en peinture, en littérature, en musique, en tout.
Enfin, avec le premier argent de sa peinture, avec les premiers 500 francs gagnés, il part avec sa jeune femme pour l'Italie. Mais à Rome, plus d'argent, et les voyageurs sans le sou, quand un peintre dont ils avaient fait connaissance, aide Raffaëlli à vendre un tableau, avec l'argent duquel il peut gagner Naples, où un hasard heureux le met en rapport avec une famille anglaise, qui lui demande des leçons pour deux grandes filles. Et dans ce pays des cailles à trois sous pièce, du vin à un sou la bouteille, des corbeilles de figues pour rien, les soixante francs que lui rapportent les deux miss, permettent à Raffaëlli et à sa femme de passer tout l'hiver, et de vivre dans une aisance que le ménage n'avait jamais connue.
Les voyages terminés, la multiplicité des occupations, la fièvre du travail, donnaient au peintre une maladie nerveuse, qui le privait absolument de sommeil, et lui apportait les _maniaqueries_ de ces terribles maladies: le faisant emménager soudainement dans une maison de banlieue, entrevue par hasard, et lui faisant passer deux ou trois mois d'hiver, en cette location d'été.
Enfin il se guérit de sa maladie nerveuse, en se livrant à des promenades à pied de six heures, passant toujours par les mêmes routes, en évitant ainsi l'_inquiétude des nouveaux et inconnus chemins_. Il me dit que l'habitation à Asnières lui a fait beaucoup de bien, que le voisinage de l'eau l'a calmé, et que, tous les matins, il va faire un tour de dix minutes, au bord de la Seine, et qu'il revient de cette promenade avec un singulier bien-être.
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_Jeudi 1er mars_.--Le côté Pompes Funèbres dans les journaux! On parlait, ce soir, des cartons du _Figaro_ portant: _Affaires en souffrance_. Ce sont les articles faits d'avance sur les gens qui sont en train de mourir, et qu'on garde, même quand ils réchappent, pour éviter de payer un autre article dans l'avenir. Et il était question des expressions employées _ad hoc_. On dit c'est: un _mort d'un écho_, pour le distinguer du mort des simples informations, dont l'enregistrement dans les colonnes du _Figaro_, est payé de quelques sous moins cher la ligne, que le premier.
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_Dimanche 4 mars_.--Un mot qui peint l'érotisme cérébral, dans lequel est plongé ce pauvre Burty. Il rencontre, il y a un mois, Céard, et lui dit: «Je suis en train de lire le JOURNAL DES GONCOURT, dont il m'a envoyé un exemplaire sur papier du Japon... sur ce beau papier lisse... c'est une jouissance pour moi, comme si je le lisais sur des cuisses de femmes.»
Dîner avec Zola chez les Charpentier.
Au régime de ne plus boire en mangeant, et de ne plus manger de pain, Zola, en trois mois, est maigri de vingt-huit livres.
C'est positif, son estomac s'est fondu, et son individu est comme allongé, étiré, et ce qui est parfaitement curieux surtout, c'est que le fin modelage de sa figure passée, perdu dans la pleine et grosse face de ces dernières années, s'est retrouvé, et que, vraiment, il recommence à ressembler à son portrait de Manet.
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_Lundi 5 mars_.--Une juive répondait à une dame de sa connaissance l'avertissant d'une liaison de son mari avec son amie intime: «Non, je ne crois pas que mon mari coure, mais s'il court, j'aime mieux que ce soit avec mon amie.» La juive se révélait dans cette phrase. Elle voyait dans la trahison de son mari avec une femme de la société, moins de scandale, moins de casse, et moins de dépense, qu'avec une cocotte.
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_Mercredi 7 mars_.--La princesse disait, ce soir, du prince de Galles, avec lequel elle a dîné, ces jours-ci: «Il est ouvert, il parle, il dit ce qu'il a sur le coeur; il n'est pas comme les autres princes, qui ont toujours l'air d'avoir quelque chose à cacher!»
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_Mardi 13 mars_.--Aujourd'hui mon portrait est fini. Raffaëlli n'a mis que vingt jours après cette grande machine, et il faut convenir qu'après mille changements, mille métamorphoses, mille traverses, le portrait a de très grandes qualités.
À la minute précise, où le dernier coup de pinceau est donné, Raffaëlli paraît envahi par une joie exhilarante, qui débonde en un tas de confessions pour moi seul, pour moi seul, et sans faire attention à ce qu'il fait, il mange, il mange, et il boit, il boit du vin de toute couleur, et un tas de petits verres,--me confessant qu'après la confection de ses grandes machines, il est ainsi pris d'une sorte de folie.
Je vais ce soir chez Daudet, pour la répétition de la pantomime de Margueritte, et de la pièce de Bonnetain, qui doit être jouée par Antoine. Tout est à vau-l'eau. Une opération faite au cousin Montegut à Saint-Jean-de-Dieu, à la suite de laquelle on a cru le perdre, a fait tout remettre.
Bonnetain est venu avec sa pièce, et Daudet lui fait lire. Elle est très originale. C'est le contrecoup d'un divorce, qui empêche le fils des divorcés de faire un mariage, selon son coeur, et cela entremêlé de scènes entre le père et la mère très bien faites, et qui me semblent, hélas! n'avoir pas été imaginées. Et comme on le pousse là-dessus, Bonnetain avoue qu'il a une maladie de coeur, venue à la suite de scènes dont il a été le triste témoin, et qu'aujourd'hui encore, les cris, les chamaillades le mettent dans un tel état nerveux, que dans sa maison, où il y a un ménage qui se dispute fréquemment, quand cela arrive, il se lève de sa table et quitte son travail.
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_Vendredi 6 avril_.--Antoine dîne, ce soir, chez Daudet. C'est un garçon mince, frêle, nerveux, avec un nez un rien vadrouillard, et des yeux doux, veloutés, tout à fait séducteurs.
Il confesse ses projets d'avenir. Il veut encore deux années entières, consacrées à des représentations, comme celles qu'il est en train de donner, deux années, pendant lesquelles il apprendra à fond son métier et les éléments de la direction d'un théâtre. Après quoi, il a la foi d'obtenir du gouvernement une salle et une subvention, et cela au moment où il espère avoir 600 abonnés, soit 60 000, et avec ce roulement d'une centaine de mille francs, cette salle à la location gratis, le concours d'acteurs découverts par lui, et payés raisonnablement, il se voit directeur d'un théâtre, où l'on jouera cent vingt actes par an,--un théâtre où l'on _débondera_ sur les planches, tout ce qu'il peut y avoir d'un peu dramatique dans les cartons des _jeunes_. Car quel que soit le succès d'une pièce, son idée serait qu'elle ne fût jouée que quinze jours, quinze jours au bout desquels, l'auteur serait libre de la porter sur une autre scène.
Quant à lui qui continuerait à jouer, il ne demanderait qu'un traitement de douze mille francs, gardant jalousement la direction littéraire, mais abandonnant la direction financière à un comité.
Et il plaisantait sur le fauteuil d'un abonné, payé cent francs, et qui, avec un peu de chance venant à l'entreprise pourrait donner deux ou trois cents francs de dividende.
Il y a vraiment là, une idée neuve, originale, très favorable à la production dramatique, une idée digne d'être encouragée par un gouvernement.
Et il fait vraiment plaisir à entendre, cet Antoine, avouant avec une certaine modestie, qu'il y a beaucoup d'engouement à son égard. On sent à ses yeux brillants, hallucinés, qu'il croit à son oeuvre, et il y a du convertisseur dans ce cabotin, qui à l'heure qu'il est, a complètement conquis à ses idées, son père, un vieil employé de la Compagnie du gaz, où était également le fils,--son père, dans le principe, tout à fait rebelle à ses essais dramatiques.
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_Dimanche 8 avril_.--Ce matin, Voillemot, ce peintre que je n'ai pas vu, je crois bien, depuis vingt-cinq ans, tombe chez moi, avec sa tignasse rutilante d'autrefois devenue toute blanche, une grosse face mamelonnée et tuberculeuse, un estomac dilaté par les innombrables bocks, absorbés pendant toute sa vie.
Nous parlons du passé de Peyrelongue, ce marchand de tableaux phénoménal, qui n'a jamais vendu un tableau de sa vie, de Galetti, de Servin, de Pouthier, des uns et des autres, morts ou disparus, enfin de Dinochau, le cabaretier de la littérature sous l'Empire.
Et à ce propos, il me conte qu'il est le fondateur de Dinochau, qu'un entrepreneur-décorateur l'ayant employé dans un moment, où il était sans travail et sans commandes, lui avait dit à la fin d'une journée: «Si nous allions prendre une absinthe en face?»
Là, chez le marchand de vin, une odeur de soupe aux choux! une odeur!... qui fit dire à Voillemot: «Est-ce qu'on ne pourrait pas dîner ici?»
Et tout d'abord les portraits de ce monde, croqués par Voillemot: le père Dinochau, un vieil abruti, la mère Dinochau qui avait de gros yeux saillants comme des _tampons de locomotive_, et le fils Dinochau célèbre plus tard, un voyoucrate fin et intelligent.
On les accepte à dîner, et les jours suivants, Voillemot amène des camarades, et au bout de quelque temps, les convives deviennent si nombreux, qu'on est les uns sur les autres. «Si vous preniez l'entresol,» dit un jour Voillemot au ménage Dinochau.
Le ménage se décide, et le gras Chabouillet, dont j'ai gardé le souvenir, comme un Louis XVI, en pantalon de nankin, fait un trou dans le plafond, y conduit le serpentement d'un petit escalier tournant, et voilà installée la salle à manger ordinaire de Murger, de Bartet, de Scholl, de Monselet, etc., etc.
C'étaient, dans le principe, des dîners à 35 sous, mais avec des suppléments, et encore en bas vous attendant au comptoir, des _diamants_,--qui étaient des verres d'eau-de-vie,--dont le fils Dinochau vous faisait l'offre, en l'accompagnant d'un petit air de violon tout à fait engageant.
Puis bientôt des femmes s'adjoignaient aux hommes, et Bartet pariait un jour, qu'il ferait voir son nombril à la société, et ma foi relevant sa blouse, sous laquelle il était nu, il le faisait voir son nombril, et peut-être mieux que son nombril:--malheureusement, au moment où Mme Dinochau avait ses yeux «de tampons de locomotive» à la porte.
Indignation de l'austère marchande de vin, qui lui déclarait qu'il déshonorait sa maison, et qu'il n'y rentrerait jamais, et à la suite de cette déclaration, une série de scènes drolatiques, et de lâchetés spirituelles de Bartet, pour rentrer en grâce, et remanger du pot-au-feu de Dinochau.
Ce soir, le hasard me fait lire un article de je ne sais plus qui, constatant avec une joie, presque sauvage, la baisse, l'écroulement des objets japonais: tout cela pour arriver à dire au public, que l'Académie des Goncourt est fichue, et que les gens qui croyaient en être, sont volés.
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_Mercredi 11 avril_.--On racontait, ces dernières années, qu'un de nos jeunes clubmen des plus connus, avait frété un yacht, pour faire une sorte de tour du monde, en compagnie d'amis et de cocottes, et qu'au moment du départ, les mères des jeunes gens ayant témoigné des inquiétudes de ce voyage, et ayant laissé percer le regret, si quelqu'un ou quelques-uns venaient à périr, de n'avoir pas à pleurer sur un tombeau au Père-Lachaise ou à Montmartre; on avait fait une place dans la cale, au milieu de la cargaison de pâtés de foie gras et de bouteilles de champagne, à des bières de plomb, et comme le soudage est une opération très difficile, on avait embarqué le _soudeur_ avec l'équipage.
C'était drôle, ce _memento mori_ qu'on heurtait, à tout moment, dans cette _petite fête_, autour du monde.
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_Mardi 11 avril_.--Devant la persistance de mon mal d'yeux, et la crainte de devenir aveugle, je me dépêche d'emmagasiner en moi, le vert des arbres, le bleu des yeux d'enfants, le rose des robes de femmes, le jaune des affiches sur un vieux mur, etc.
Ce soir chez Daudet, répétition de la pantomime de Margueritte, où Invernizzi fait la Colombine rose, montée sur de hautes bottines noires. Dans son jeu mêlé de danse: une valse à l'effet de triompher de la résistance de Pierrot, une valse, les bras derrière le dos, d'une volupté charmante.
La répétition finie, on cause pantomime, et je conseille à Margueritte de jouer sans blanc: le plâtrage, tuant sous sa couverte, tous les jeux délicats et subtils d'une physionomie. Et avec Daudet, nous disons, qu'il faudrait renouveler la pantomime, jeter à l'eau tous les gestes rondouillards, tous les gestes qui _racontent_, et ne garder que les gestes de sentiment, les gestes de passion, auxquels Margueritte mettrait les grandes lignes de sa pantomime,--et nous parlions d'une pantomime sur la peur, dont ses traits savent si éloquemment rendre l'expression.
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_Samedi 21 avril_.--La poésie, il ne faut pas l'oublier, c'était autrefois toute l'invention, toute la création, toute l'imagination du temps passé... Aujourd'hui il y a encore des versificateurs, mais plus de poètes, car toute l'invention, toute la création, toute l'imagination du temps présent est dans la prose.
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_Lundi 23 avril_.--Vraiment ça dépasse l'imaginative, l'imbécillité de la critique d'art en ce moment. Cham ce caricaturiste, aux caricatures qui semblent ramassées sur un cahier de collégien, devient un artiste immense, et l'on n'ose plus mettre le nom de Gavarni parmi les noms des dessinateurs, qui peuvent amener du monde à l'Exposition de la caricature.
Au quai Malaquais, la première personne sur laquelle je tombe, est Pierre Gavarni, aussi navré et _encoléré_ que je le suis, de l'injustice commise envers le talent de son père, par toute la presse. Et il est obligé de convenir, que je lui avais prédit tout ce qui se passe en ce moment, et que je l'avais prêché violemment, pour faire une exposition de l'oeuvre de son père tout seul, et non avec Daumier, parce que je ne doutais pas, qu'avec Daumier, le républicain, on assommât Gavarni le réactionnaire, le corrompu. Mais enfin l'assommement a été au delà de ce que je supposais: l'homme qui a fait les dessins de Vireloque, a été considéré comme un illustrateur pour confiseur. Ah! la critique d'art du moment!
Oui, tout ce monde, devant ces lithographies avant la lettre, devant cette merveilleuse «Comédie humaine» au crayon, réalisée avec un procédé, à l'heure actuelle complètement perdu, tout ce monde semble avoir une taie sur l'oeil. Du reste dans ces expositions, il ne s'agit pas de voir les choses exposées, il s'agit de voir les autres et surtout de se faire voir.
Ce soir, une lune rose, toute diffuse dans un ciel couleur de brouillard de perle: un ciel d'impressions japonaises.
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_Jeudi 26 avril_.--Pendant que je suis en train de faire le départ du troisième volume de mon JOURNAL, apparaît dans l'entre-bâillement de la porte du cabinet de Fasquelle, la tête de Zola, et cette tête amaigrie, et si joliment amenuisée, que j'ai vue il y a un mois, sous les embêtements de GERMINAL, et l'exaspération de la non-réussite, a le décharnement d'une profonde maladie intérieure.
La parole du romancier est colère, strangulée. Il dit de sa pièce: «Oh! ça disparaîtra avant huit jours... ils font 2 800... dans deux ou trois jours, ils feront 2 000... et il y a 3 000 francs de frais... Quand j'ai vu le succès fait par la presse, aux SURPRISES DU DIVORCE, je me suis bien rendu compte de ce qui m'attendait... Oui, ils veulent des choses gaies!... Ma femme? ma femme, elle est au lit, elle a une bronchite... Pardon, je vous laisse, j'ai un tas de courses... j'ai hâte d'être à Médan... Et dire qu'avec cette pièce, ils m'ont empêché de travailler à mon roman... et que j'en ai jusqu'au mois d'août.»
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_Vendredi 27 avril_.--Au Théâtre-Libre, LE PAIN DU PÉCHÉ d'Aubanel, mis en vers par Paul Arène.
Dans un entr'acte, Daudet me raconte qu'Aubanel lui avait lu la pièce à lui et à Mistral, à Arles, dans le vieux cimetière des Aliscamps: Mistral et lui couchés dans une tombe antique, et Aubanel faisant sa lecture dans une autre tombe. Ceci se passait en 1861.
Ce qu'il y a d'amusant, c'est que ce «Pain du péché», ce pain mortel à tous ceux qui en mangent, ce pain ennuyeusement symbolique, que moi et tout le monde, prenions pour une légende de la localité, serait, d'après Daudet, une pure imagination d'Aubanel.
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_Samedi 28 avril_.--Autrefois quand je fumais, je ne savais pas ce qu'était un petit verre. Maintenant que je ne fume plus, pour remplir l'heure vide qui suit les repas, je bois de l'eau-de-vie.
Bah! quand je verrai que je vais tout à fait appartenir à la _maîtresse rousse_, je me remettrai à fumer.
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_Lundi 30 avril_.--Les Daudet viennent déjeuner chez moi, et nous allons au vernissage, voir mon portrait de Raffaëlli. Une foule--ce jour _select_, comme jamais je n'en ai rencontré au Salon. On y étouffe.
Deux remarques: l'influence de Bastien-Lepage dans la peinture, et la vulgarisation des nuances anglaises _esthetic_ dans la toilette de la femme française.
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_Jeudi 3 mai_.--Exposition des dessins de Hugo. Bien certainement ces dessins ont inspiré les fonds moyenâgeux des premières illustrations de Doré. Parmi les caricatures du caricaturiste énorme, le _Chinois enthousiasmé_, le _Gamin ému_, ont quelque chose de semblable à des charges par un artiste des cavernes, dans un quartier de roche.
Ce soir, comme je parlais au jeune Hugo, avec une grande admiration, des dessins de son grand-père, et comme je lui disais, comme les tons jaunâtres de ses vieilles pierres vermicellées faisaient bien dans le gris de l'encre des ciels, des terrains, des fonds, il m'apprenait que ces tons jaunâtres étaient obtenus avec du café sucré: ces croquis étant faits pour la plupart du temps, à la fin des repas, sur la table à manger.
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_Vendredi 4 mai_.--Hayashi vient me donner sa traduction des étiquettes de pivoines, qu'il m'a envoyées du Japon. Ces pivoines ont des dénominations, comme celle-ci: _Nuage de bronze_, _Soleil levant du port_, _Bambou neigeux_, _Blanc de la Vie mondaine_, _Toilette légère_, _Parfum de manches des femmes_.
Je vais dîner chez Pierre Gavarni qui arrive un peu en retard d'une chasse au sanglier à Chantilly, et l'on dîne gaiement.
Il y a un dîneur que j'ai déjà rencontré, un Marseillais, à l'oreille appartenant toute au chant des oiseaux, et qui n'en donne pas seulement le son, mais qui en répète, mot à mot, la chanson. Un curieux être, un amoureux, un passionné, un notateur des bruits musicaux de la Nature, et qui nous fait une imitation admirable du bruit du mistral dans les pins du Midi.
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_Jeudi 10 mai_.--On causait, ce soir, de l'aspect église, qu'ont, à l'heure présente, les temples de l'argent, et l'on décrivait le grand escalier du Comptoir d'escompte, l'élévation des salles, leur éclairage tamisé, enfin l'ensemble de dispositions architecturales donnant à un édifice un caractère religieux. Il était question des paroles à voix basse, qui se disaient avec une sorte de recueillement, devant cet autel de la pièce de cent sous, tout comme devant un autel, où figurerait la tête du Christ sur le voile de Véronique,--et même la remarque était faite de la physionomie de bedeaux, qu'avaient en ces endroits, les garçons de caisse.
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_Dimanche 13 mai_.--Comme je m'extasie devant Hayashi, sur la grâce voluptueuse, qu'Outamaro, mon artiste de prédilection, a mise dans ses longues femmes, et qu'à propos d'une planche des DOUZE HEURES, de cette impression, où d'une robe pâle, paraissant tissée de toiles d'araignée bleues, jaillit une petite épaule nue de femme, à la maigreur excitante, et que je lui dis qu'on sent chez l'artiste, un amoureux du corps de la femme, il me révèle qu'il est mort d'épuisement.