Journal des Goncourt (Troisième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 13

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Le second chapeau vert était donné à du Boys, garçon doux et tranquille, qui, un jour, venait conter à Mme Daudet des choses d'une violence terrible, coiffé de ce chapeau.

Enfin le troisième chapeau était donné à Gill le caricaturiste.

Et tout le monde sait que les trois porteurs des chapeaux verts, sont morts fous.

Après dîner, je cause avec Rodin qui me raconte sa vie de labeur, son lever de sept heures, son entrée à l'atelier à huit, et son travail, seulement coupé par le déjeuner, allant jusqu'à la nuit: travail debout ou perché sur une échelle qui l'écrase le soir, et lui donne le besoin de son lit, au bout d'une heure de lecture.

Il me parle de l'illustration des poésies de Baudelaire, qu'il est en train d'exécuter pour un amateur, et dans le fond desquelles, il aurait voulu _descendre_, mais la rémunération ne lui permet pas d'y mettre assez de temps. Puis, pour ce livre qui n'aura pas de publicité, et qui doit rester enfermé dans le cabinet de l'amateur, il ne se sent pas l'entrain, le feu d'une illustration, commandée par un éditeur. Et comme je lui dis un mot du désir, que j'aurai un jour de lui voir illustrer: _Venise la Nuit_, il me fait observer, qu'il est un homme du nu et non de draperies.

Il s'étend ensuite longuement sur le buste de Hugo qui n'a pas posé, mais qui l'a laissé venir à lui, autant qu'il a voulu, et il a fait du grand poète un tas de croquetons--je crois soixante, à droite, à gauche, à vol d'oiseau,--mais presque tous en raccourcis, dans des attitudes de méditation ou de lecture, croquetons avec lesquels, il a été contraint de construire un buste.

Et Rodin est plaisant à entendre conter les batailles, qu'il a eu à livrer, pour le faire tel qu'il le voyait, les difficultés qu'il a rencontrées, à se faire permettre par la famille, de ne pas adopter l'idéal conventionnel, qu'elle se faisait de l'écrivain sublime, de son front à trois étages, etc., etc., enfin à rendre et à modeler le masque qui était le sien, et non celui qui avait été inventé par la littérature.

Gustave Geffroy, qui vient de réveillonner chez Rollinat, racontait que le curé de l'endroit, qui leur a donné à déjeuner le lendemain de Noël, quand il se mettait à dire, ce curé singulier, quelque chose d'un peu vif, d'un peu audacieusement philosophique, jetait au commencement de sa phrase: «Si j'étais un homme!»

C'est vraiment un intelligent et original commencement de phrase pour un curé!

ANNÉE 1888

_Dimanche 1er janvier 1888_.--Un triste jour de l'An. À neuf heures du matin un feu de cheminée qui se communique à la chambre de fumisterie, et qui nous fait craindre un incendie de la maison. C'est vraiment de la malechance, que moi, dont toute la fortune est en bibelots, je sois tombé sur une maison, où un architecte, pour avoir la ligne décorative d'un toit couronné par une seule cheminée, ait adopté un système de chauffage qui vous tient toujours sous la menace du feu.

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_Mardi 3 janvier_.--Pensées crayonnées, dans un «Journal intime» de jeune fille inconnue, qui m'est arrivé par la poste:

«Les femmes vraiment tendres ne sont pas sensuelles. La sensualité les dégoûte. Elles sont seulement voluptueuses de coeur, dans toute l'étendue de la tendresse de ce coeur.»

«Oh le pauvre coeur de femme qu'un rien de l'être aimé, émeut, exalte, froisse!»

«Instruites, comme elles sont en train de l'être, les femmes ne s'appuieront plus seulement sur leur coeur.»

«Le premier livre, que je me rappelle avoir reçu en cadeau, était un PAUL ET VIRGINIE. Ce livre a laissé dans mon coeur une empreinte, qui a grandi en moi, comme l'entaille faite à l'écorce d'un arbre. C'est pourquoi je ne puis me décider, comme tant d'autres, à me marier sans mon coeur.»

«Une femme qui n'a ni mari ni amant, ne peut écrire des romans. Elle ne sait rien de la vie vécue. La seule littérature qu'on puisse supporter d'elle, est de la littérature à l'usage des enfants.»

«À deux jeunes mariés, qui arrivent déjeuner et s'embrassent encore: «Vous ne pourriez pas descendre de votre chambre _tout embrassés_?»

Et sur l'un des derniers feuillets du carnet se trouve: _Histoire de plusieurs coeurs de jeunes filles, que j'ai connues_. Malheureusement il n'y a que le titre, un titre alléchant s'il en fut jamais.

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_Mercredi 4 janvier_.--J'ai tout lieu de croire, que le JOURNAL DES GONCOURT va faire des petits. Jollivet me disait, ce soir, qu'un de ses amis en faisait un à mon instar, et après avoir murmuré: «Oui, un paysage, une anecdote, une pensée... ça fait un ensemble amusant!» il ajoutait: «Et moi-même, je suis tenté d'en commencer un.»

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_Dimanche 8 janvier_.--La causerie du _Grenier_ est aujourd'hui sur le _Supplément littéraire_ du Figaro, tripoté par Bonnetain et Gustave Geffroy. On parle de cet _Almanach de Bottin_, où passent les deux critiques fraîchement décorés, Brunetière et Lemaître. Il est question de l'amusant «Dialogue des Vivants» entre Sarah Bernhardt et Renan, du distingué morceau sur le monde, par Hervieu, du philosophique morceau de Geffroy, intitulé: les _Deux Calendriers_, etc., etc.

Et l'on se demande l'effet produit dans les hautes et sages régions littéraires, par ce démasquement inattendu dans le _Figaro_ d'une petite levée de plumes, railleuses, blagueuses, batailleuses.

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_Lundi 9 janvier_.--Toute la journée, je la passe à voir planter une quarantaine de pivoines, qu'Hayashi m'a envoyées du Japon, et qu'il m'a fait dire être les espèces les plus remarquables et les plus rares.

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_Mardi 10 janvier_.--Dans la préface de son nouveau roman, Maupassant attaquant l'_écriture artiste_, m'a visé,--sans me nommer. Déjà à propos de la souscription Flaubert, je l'avais trouvé d'une franchise qui laissait à désirer. Aujourd'hui, l'attaque m'arrive, en même temps, qu'une lettre, où il m'envoie par la poste son admiration et son attachement. Il me met ainsi dans la nécessité de le croire un Normand, très normand.

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_Dimanche 15 janvier_.--Ce matin, fini la pièce de GERMINIE LACERTEUX.

Ce soir, dîner en tête à tête chez les Daudet, et arrangement pour la lecture de la pièce à Porel. Daudet se défendant d'y assister, pour me laisser mettre la main tout à l'aise sur le directeur: «On ne met pas la main sur Porel, lui dis-je, savez-vous qu'il me fait l'effet de cette chose coulante et fugace entre vos doigts, qu'on appelle le mercure.»

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_Mercredi 18 janvier_.--Sans qu'il y eût de traité signé et d'engagement verbal absolu, il était presque entendu avec Hébert de chez les Didot, que, la du Barry serait le livre illustré de l'année prochaine, comme la Pompadour avait été le livre illustré de cette année. Aujourd'hui, je vois Hébert, et lui demande, s'il faut ramasser les éléments de l'illustration du livre, il me répond que les Didot renoncent à la publication, devant l'article qui vient de paraître dans la _Revue des Deux Mondes_, et il me tend un article de M. Brunetière, intitulé: LES LIVRES d'ÉTRENNES. (Décembre 1887).

Le critique s'exprime ainsi: «Parmi ces beaux livres, il y en a d'abord deux ou trois, dont nous sommes un peu étonnés d'avoir à parler dans le temps des étrennes, tel est le volume de MM. Edmond et Jules de Goncourt sur Mme de Pompadour... Mais enfin, si les livres d'étrennes, selon l'antique usage qui avait bien sa raison d'être, et sans prêcher la vertu et le renoncement, devraient pouvoir être lus et feuilletés indifféremment par tout le monde, on eût sans doute mieux fait d'attendre un autre temps et une autre occasion pour publier, cette nouvelle édition de Mme de Pompadour...

Cette _Revue des Deux Mondes_, à l'heure présente, est vraiment,--vraiment, bien pudibonde.

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_Jeudi 19 janvier_.--Je ne sais comment, aujourd'hui, mes mains se sont portées sur une petite glace de toilette de ma mère, en ont fait glisser le couvercle, et la glace entr'ouverte, devant sa lumière comme usée, et d'un autre monde, j'ai pensé à la nouvelle délicatement fantastique, qu'on pourrait faire d'un être nerveux, qui dans de certaines dispositions d'âme, aurait l'illusion de retrouver dans une glace, au sortir de sa nuit, la vision, pendant une seconde, de l'image reflétée du visage aimé, restée fixée dans l'obscurité.

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_Samedi 21 janvier_.--Porel est venu, ce matin, déjeuner avec Daudet chez moi, et je lui ai lu la moitié de la pièce avant déjeuner, et l'autre moitié après. Avant le déjeuner la pièce paraissait reçue, mais au fond j'avais comme une crainte, que cette apparente réception fût dans l'intérêt de la gaîté du déjeuner, et je redoutais qu'un tableau quelconque de la seconde partie de la pièce, servît à Porel, de prétexte à un refus, aussi quand au septième tableau, il fit une mine de tous les diables: «Bon, dis-je, je suis refusé!»

Enfin la lecture s'acheva, et Porel me demanda un petit changement au tableau de la BOULE-NOIRE, voyant un bal de ce genre, non pris de face, mais de côté et par un coin de la salle, me demanda encore,--c'était plus grave,--la suppression du septième tableau, disant: «Je vous jouerai, et je vous jouerai avec ce tableau, si vous l'exigez», mais, pour moi, il compromet la pièce... car, il faut vous attendre, que pour cette pièce, dans les conditions où vous l'avez faite, vous allez avoir tous vos ennemis prêts à vous agripper... eh bien, il faut leur donner le moins possible de prise sur vous.»

L'observation de Porel sur le bal de la BOULE-NOIRE est parfaitement juste, et rend le tableau plus distingué. Quant au septième tableau, c'est incontestablement d'un comique, canaille, dangereux, mais c'est enlever un morceau important de la biographie de Germinie, puis c'était pour moi un tableau comique, placé avec intention entre deux tableaux dramatiques. Enfin soit, il est permis, n'est-ce pas, à tout auteur amoureux de son art, d'espérer que ses pièces seront jouées après sa mort, telles qu'elles ont été écrites, telles qu'elles ont été imprimées. Et j'ai consenti à la suppression.

Porel me quitte, en allant à la sortie de chez moi, aux Variétés pour engager Réjane.

Forte émotion, et brisement de l'être. Et cependant il faut aller, ce soir, à un dîner privé chez Frantz-Jourdain. À ce dîner, se trouve Périvier, du _Figaro_, que je n'avais jamais vu, et qui conte cette curieuse anecdote, sur l'entrée d'_Ignotus_ au _Figaro_.

Alors secrétaire, et _dépouilleur_ du courrier de Villemessant, Périvier reçoit, un matin, un article, auquel était jointe une lettre très mal rédigée, et le voilà jetant l'article et la lettre au feu.

Par un hasard, le feu s'était éteint, et l'article et la lettre n'étaient point brûlés le soir, quand Périvier se déshabille pour se coucher. Un remords de conscience le prend. Il retire l'article de la cheminée, le lit, le trouve très bien, va réveiller Villemessant, chez lequel il demeurait.--Il faut dire, pour le bonheur de l'auteur de l'article, que dans le moment Saint-Genest absent manquait à la rédaction, et que l'article était un article politique sur un de Broglie quelconque.--Villemessant de lui commander de porter l'article à l'imprimerie et de le faire composer de suite. L'article était signé _Unus_, mot que n'aime pas et ne comprend pas Villemessant, qui, on le sait, n'avait pas fait ses humanités. Il veut qu'on signe l'article d'un mot, comme inconnu. Sur ce désir, Périvier prononce le mot: _Ignotus_, qui est agréé par Villemessant.

L'article a un grand succès. On appelle l'auteur au journal, mais pendant trois mois, avant de donner son nom de Platel, le nouveau rédacteur envoie de province des articles, signés: _Unus_.

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_Mercredi 25 janvier_.--Un grand, un grandissime dîner chez la princesse. On reçoit les Alphonse Rothschild: Mme Alphonse, hélas! bien changée depuis les années, où je l'ai vue à Ferrières, et chez mon cousin de Courmont. Avec elle, dîne sa fille mariée à un Ephrussi, une jeune mariée qui a toutes les grâces, toutes les gentillesses, toutes les fraîcheurs d'une fillette, dans une robe de lampas rose, aux immenses fleurs, rappelant la richesse des étoffes peintes dans les anciens tableaux.

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_Lundi 30 janvier_.--Le général russe Annenkoff, cet ingénieur extraordinaire, qui a fait huit cents kilomètres de chemin de fer en trois mois, qui a fait le chemin de fer allant à Samarcande, disait à une personne de ma connaissance, que dans cette ancienne cité, maintenant sous la domination absolue des Juifs, qui ont monopolisé tout le commerce à leur profit, on ignore qu'il y a en Europe un homme politique du nom de Bismarck, on ignore qu'il y a un pays qui s'appelle la France, on sait seulement qu'il y a, dans la vague Europe, un particulier immensément riche, nommé Rothschild.

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_Mercredi 1er février_.--Ma pièce remise à Porel, je ne puis m'empêcher de penser à tous les embêtements que m'amènera bien certainement la représentation de la pièce... Porel a vu un succès, un clou dans ce dîner des sept petites filles, servi par Germinie Lacerteux, et voilà une note dans les journaux qui annonce qu'on va défendre l'apparition sur les planches d'acteurs et d'actrices de moins de seize ans... puis, tout ce que je sens de luttes et de batailles autour de l'originalité de la pièce... puis tout ce que je crains des prudences et des timidités, qui, dans l'élaboration d'une pièce, succèdent chez Porel, à la bravoure de l'acceptation, au risque de la toute première heure.

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_Vendredi 3 février_.--Je m'étais promis d'avance, comme une occupation charmeresse de travailler, toute cette quinzaine, à notre JOURNAL, et de mener à sa fin la copie du troisième volume. Mais, soudain au milieu du déchiffrement de la microscopique écriture de mon frère, pendant les dernières années de sa vie, je me sens un trouble dans les yeux, qui se remplissent de sang. Je ne puis continuer. La lumière me fait mal, et me force à passer des journées, couché dans une chambre à demi obscurée... Alors la pensée noire de ne pas pouvoir finir mon travail, pour l'impression, et devoir interrompre la publication de ce JOURNAL, dont je ne puis confier le manuscrit à personne,--et au fond le hantement de l'idée fixe de devenir aveugle, ce que je crains depuis vingt ans, oui, de devenir aveugle, moi, dont tous les bonheurs qui me restent sur la terre, viennent uniquement de la vue.

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_Samedi 4 février_.--Parmi les écrivains, il n'y a jamais eu un brave, qui ait déclaré qu'il se _foutait_ de la moralité ou de l'immoralité, qu'il n'était préoccupé que de faire une belle, une grande, une humaine chose, et que si l'immoralité apportait le moindre appoint d'art à son oeuvre, il servirait de l'immoralité au public carrément, et sans mentir, et sans professer hypocritement qu'il faisait _immoral dans un but moral_, quelques criailleries que cela pût amener chez les vertueux journalistes, conservateurs ou républicains...

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_Lundi 6 février_.--F... vient déjeuner, et c'est pour moi un plaisir de revoir ce grand diable, que j'ai vu tout petit garçon. Il revient d'une mission, sollicitée par lui, pour surprendre quelque chose de ce que machine contre nous, l'inquiétant Bismarck, et il revient terrifié, non seulement de la puissance militaire, mais encore de la puissance commerciale, et de la puissance industrielle de cette Prusse.

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_Mardi 7 février_.--Ce matin, Raffaëlli me demande à faire mon portrait en pied, pour l'exposition, avec l'insistance la plus gracieuse. Il le fera chez moi, et s'engage à ne pas dépasser quinze séances.

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_Vendredi 10 février_.--À propos de jolis détails amoureux, sur les vieux et les vieilles de Sainte-Périne, je répétais au jeune Maurice de Fleury, qu'il avait là un admirable roman à écrire,--le roman manqué par Champfleury,--et qu'il fallait continuer à prendre des notes, tous les jours, et à ne pas se hâter, et à attendre que son talent fût mûr, pour faire avec tout le temps nécessaire, une belle étude bien fouillée sur ces vieillesses des deux sexes.

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_Dimanche 12 février_.--Ce soir, dîner chez Bonnetain, qui pend la crémaillère de son nouvel appartement. C'est un petit corps de logis, dont la pièce principale est un grand atelier. Bonnetain l'a meublé, l'a égayé avec de la japonaiserie à bon marché, d'immenses éventails, quelques objets grossiers rapportés de là-bas; mais toute cette bibeloterie colorée est amusante par sa fantaisie, et son exotisme. Et là dedans encore, il a eu l'idée d'installer deux paravents qu'il a fait couvrir d'affiches de Chéret, dont les colorations se marient au mieux avec la japonaiserie des murs.

Un dîner, où se succèdent des bouteilles, des bouteilles, des bouteilles.

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_Mardi 14 février_.--Aujourd'hui, qui se trouve être un mardi gras, ignoré par moi, et où est fermée la bibliothèque du Musée Carnavalet, me voilà dans le faubourg Saint-Antoine, au milieu duquel le carnaval se révèle seulement par la vue d'enfants ayant, sur leurs jeunes et frais visages, de gros nez pustuleux d'ivrognes, et sous ces nez pustuleux d'horribles moustaches grises.

Si près de la Bastille, moi, habitant d'Auteuil, qu'un hasard mène si rarement dans ces quartiers lointains, je me sens le désir de revoir ces vieux boulevards: ce boulevard Beaumarchais, ce boulevard des Filles-du-Calvaire, ce boulevard du Temple; ces trois boulevards, qui d'un bout à l'autre exposaient à leurs vitres, et un peu en plein air, le musée du rococo;--ces boulevards aux candides et sales boutiques de ferrouillats, ignorant encore la mise en scène et le _montage de coup_, par la brochure et la photographie, de l'objet d'art, montré sous un coup de jour, dans le clair-obscur d'un petit salon _ad hoc_.

Bien rares, hélas! sont les noms connus du temps de ma jeunesse.

Qui peut reconnaître dans le remaniement de la bâtisse, l'endroit où était la boutique de Vidalenc, cet antre aux carreaux poussiéreux, à la ferraille infecte garnissant la margelle de la porte, et tout bondé à l'intérieur de trésors? Ah! les merveilles, que j'ai vues là, et dans tous les genres, mais surtout quelles boiseries! quels lits à la duchesse, à la polonaise, _à tombeau_! quelles ottomanes! quels fauteuils _à poches, à cartouches, en cabriolet, en confessionnal!_ Quelles chaises en _prie-Dieu_! Il semblait que ce magasin fût le garde-meuble de tout le mobilier contourné et si adorablement sculpté du dix-huitième siècle. Et vous marchiez de surprise en surprise, de tentation en tentation, précédé de Mme Vidalenc, au pas, ne faisant pas de bruit, à la robe d'Auvergnate, mais au bonnet garni de vieilles dentelles jaunes, si belles, si belles, que chaque fois que la princesse Mathilde les voyait, elle voulait les acheter.

Voici encore le pavillon de Mme Gibert, où derrière les vitres apparaissent encore quelques lions, en affreuse faïence ocre, mais sur toutes les fenêtres, est collée une large bande portant: _Grand appartement pour le commerce à louer._

Et tout près de là, mon Dieu, je me rappelle, il y a bien longtemps, s'ouvrait la porte d'une allée, d'une allée, qui était tout le magasin du marchand anonyme de dessins et de gravures, où j'ai manqué, faute d'argent, toute une série de grandes sanguines de Fragonard, à huit francs pièce, représentant des danseuses du plus beau _faire_, et bien certainement, dessinées d'après des sujets de l'Académie royale de musique--sanguines, que je n'ai jamais vues repasser dans une vente.

Crispin, lui, existe toujours, Crispin chez lequel j'ai acheté un splendide lit, provenant du château de Rambouillet, et qui passait pour le lit, dans lequel couchait la princesse de Lamballe, quand elle habitait chez son beau-père, le duc de Penthièvre; Crispin, dont le rez-de-chaussée, autrefois tout plein d'une flamboyante rocaille dorée, de marbres, de bustes en terre cuite, d'objets de la plus haute curiosité, laisse apercevoir maintenant des meubles en _imitation de l'ancien_, des pendules en lyre, des feux aux sphinx du premier Empire.

Oui, à l'heure présente, Mme Gibert et Crispin--qu'est devenu Cheylus?--sont les seuls noms anciens demeurés sur les devantures de boutiques de bric-à-brac. Quant aux marchands qui sont morts ou qui ont déserté ces boulevards, ils sont remplacés par des vendeurs de meubles modernes, aux expositions se composant de mobiliers de salon en bois de chêne pour dentistes, de pendules de cabinet en marbre noir, de baromètres en noyer, de coffres-forts Huret et Fichet, entremêlés de vieux anges coloriés d'églises et de fausses poteries étrusques.

Les boulevards ont fait plus que de perdre leur caractère d'exposition permanente de la curiosité, ils ont pris un aspect provincial, avec leurs pauvres petites boutiques de modes, leurs salons de coiffeurs, tels qu'on en voit dans les plus misérables sous-préfectures, leurs marchandes de lainage, de corsets à 2 fr. 25, dont l'étalage se répand sur le pavé. Je remarque un certain nombre de papeteries et de miroiteries, où, aux photographies de toutes les actrices de Paris, sont jointes des peintures à l'huile anacréontiques, représentant de petites femmes nues, et qui coûtent de 5 à 6 francs. C'est aujourd'hui le grand commerce de ce boulevard.

Puis des industries à la fois hétéroclites et locales, des boutiques, sur lesquelles se voit: _Ressemelage américain en 30 minutes_; des boutiques de lunettes d'approche et d'instruments de mathématiques d'occasion, affichant sur leur auvent: _Achat de reconnaissances du Mont-de-Piété_; des boutiques de cordes et de poulies pour balançoires et trapèzes, des boutiques de boissellerie, qui se chargent de la réparation des tamis, etc., etc.

Et j'allais quitter le boulevard du Temple, quand en face du CAFÉ TURC, je m'arrêtai, un moment, devant le n° 42, la maison à la petite porte cochère basse, où demeurait autrefois Flaubert, la maison aux bruyants déjeuners du dimanche, et où dans les batailles de parole et les violences du verbe, la spirituelle et crâne Lagier apportait une verve si drolatique, si cocasse, si amusante. La maison n'a plus le sourire d'autrefois, son plâtre a vieilli, des persiennes fermées disent des appartements sans locataires, et dans une boutique du rez-de-chaussée, semblant avoir fait faillite, on lit sur une immense bande de toile, qui a l'air d'une ironie au-dessus du local vide: CABARET DE LA FOLIE: _Tout Paris voudra voir les bandits corses_.

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_Jeudi 16 février_.--Raffaëlli a commencé mon portrait aujourd'hui. Il me dit qu'il a d'abord été l'élève de Gérome, pendant trois mois, mais voyant qu'il ne trouvait pas là son affaire, il s'était mis à voyager en Italie, en Espagne, en Afrique, à l'effet d'attraper l'originalité, la personnalité qu'il voulait conquérir. Et cette originalité, il l'avait trouvée, tout bêtement, à son retour dans la banlieue, sans que tous ses voyages lui eussent servi à rien.

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_Vendredi 17 février_.--Dîner offert par les amis de la personne et du talent du sculpteur Rodin: dîner dont je suis le président, avec un courant d'air dans le dos.

Je me trouve à côté de Clemenceau qui raconte des choses assez curieuses sur les paysans malades de sa province, et sur les consultations en plein air qu'on lui demande au milieu de ses pérégrinations à travers le département.