Journal des Goncourt (Troisième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 10

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Berthelot, notre ministre de l'Instruction publique d'hier, en train de causer de la nouvelle poudre ne produisant pas de fumée, et qui laisse maintenant ignorer l'endroit d'où l'on reçoit en campagne un coup de canon... devient soudain sérieux et abandonne les effets de la nouvelle poudre, sur ce que Spuller lui jette, d'un bout de la table à l'autre, qu'il n'en a plus que pour une quinzaine: l'extrême gauche, regardant comme une nécessité de renverser le ministère.

--Oui, fait Berthelot, après une minute de rêverie: _une nécessité physiologique_, la haine des hommes.

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_Mercredi 19 janvier_.--Avoir en portefeuille la PATRIE EN DANGER, cette pièce, la première pièce vraiment documentée historiquement sur la Révolution, cette pièce dont le premier acte est une mise en scène si révélatrice du dix-huitième siècle, cette pièce dont le cinquième acte, par le tragique de la vie des prisons d'alors, est plus dramatique que les tableaux les plus dramatiques de Shakespeare,--et l'avoir en portefeuille cette pièce, au su de tous les directeurs, en quête d'une pièce pour l'anniversaire de 1789, sans qu'aucun songe à vous la demander, c'est vraiment pas de chance!

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_Dimanche 23 janvier_.--Daudet, à propos de FRANCILLON, racontait ceci: À dix-neuf ans, la première pièce qu'il faisait, et qui avait pour titre: L'OISEAU BLEU, il la présentait à l'Odéon. C'était dans un paysage idéal du Midi, un déjeuner, le lendemain d'un mariage, entre la femme, le mari, et un ami. Et il arrivait, un moment, où les deux hommes parlaient de leurs anciennes amours. L'ami s'en allait, et dans le tête-à-tête, recommençant entre les deux époux, la femme disait à son mari: «Et moi aussi, j'ai aimé!...» et elle lui contait un passé coupable de femme.

Le curieux, c'est que La Rounat, en lui refusant la pièce, lui disait: «Ça, c'est une pièce à faire par Dumas fils.» Et Dumas l'a faite, cette pièce, une trentaine d'années après.

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_Lundi 24 janvier_.--Aujourd'hui, à la répétition de NUMA ROUMESTAN, j'étais frappé d'une chose, c'est que la pensée de la plupart des acteurs et des actrices n'a pas l'air de cohabiter avec la pièce qu'ils jouent, et qu'ils travaillent absolument comme des employés de ministère à leur bureau; rien de plus,--et que sortis du théâtre, dont ils se sauvent, ainsi que des écoliers d'une classe, ils déposent en passant leurs rôles, et la mémoire de leurs rôles chez le concierge. Est-ce que ç'a été toujours comme ça?

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_Samedi 29 janvier_.--Généralement en littérature, je fais des _fours_, mais même, quand j'ai des succès, mes succès me nuisent. C'est ainsi qu'à propos de l'édition illustrée de la FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, qui a été épuisée deux ou trois jours, avant le Jour de l'an, Hébert, le principal commis de Didot, me dit: «Savez-vous que votre grand succès a nui à la vente de nos autres volumes d'étrennes?»

Et il ne fait pas l'illustration de la MAISON D'UN ARTISTE, qui le tentait, et il ne retire pas même: LA FEMME, dont des exemplaires lui sont demandés, tous les jours.

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_Dimanche 30 janvier_.--Zola était en train de parler aujourd'hui de la puissance du _Figaro_, avec une espèce de respect religieux, quand quelqu'un jette dans son amplification: «Vous savez, Scholl dit ne craindre au monde, que la Justice et le _Figaro_!»

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_Mardi 1er février_.--Au dîner de Brébant de ce soir, commentaires autour de l'article du _Post_, sur le général Boulanger, qui est cause de la baisse de la Bourse...

On dit que Courcel a quitté l'ambassade de Berlin, parce que sa position n'était plus tenable, que le roi Guillaume et Bismarck, qui avaient continué, après la guerre de 1870, à regarder la France, toute vaincue qu'elle était, comme une grande puissance, la tiennent maintenant en parfait dédain, depuis cette succession de ministères sans autorité. Freycinet lui-même avoue que les ministres étrangers lui disent: «Oui, très bien, parfaitement, nous serions tout prêts à prendre des engagements avec vous, mais qui nous assure que vous y serez demain?»

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_Mercredi 2 février_.--Visite de Maupassant, qui me décide à reprendre ma démission de membre de la société du monument de Flaubert, par veulerie, par lâcheté de ma personne, et l'ennui d'occuper le public de cette affaire. C'est raide tout de même, le fait de cet article qu'il a appuyé, «sans, me dit-il, l'avoir lu»!

Au fond on n'a pas assez remarqué, qu'avant l'impressionnisme, la peinture du dix-huitième siècle a été une réaction contre le bitume, réaction amenée par les milieux clairs, dans lesquels vivait cette société.

Geffroy m'amène Raffaëlli, qui a demandé à voir mes dessins, et l'on cause critique d'art, quand soudain Raffaëlli s'écrie: «Par exemple, en fait de jugement d'une peinture, ce que vous avez dit à Geffroy à propos de mon exposition de la rue de Sèze, de l'année dernière, ça m'a renversé, bouleversé, fait croire que vous étiez un vrai _voyant_ en tableaux.» Voici l'histoire: L'année dernière à un dîner chez les Daudet, qui fut un peu une chamaillade avec Zola, depuis le commencement jusqu'à la fin, la bataille avait commencé à propos d'une discussion sur Raffaëlli, que je louais, et j'ajoutais devant Geffroy qui se trouvait là: «Il y a chez Raffaëlli, dans ces dernières années, une blondeur, un attendrissement tout particulier, il a dû se passer quelque chose dans sa vie. Geffroy rapportait quelques jours après ma phrase à Raffaëlli, qui les bras cassés, lui disait: «C'est bien extraordinaire... c'est bien extraordinaire!» Et il lui racontait un brisement de sa vie.

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_Dimanche 6 février_.--Daudet frappé de la dureté, du coupant, que Mounet apportait au rôle de Roumestan, et ne trouvant chez lui rien du _mutable_ et de l'_ondoyant_, que Montaigne attribue à l'homme du Midi, et ne rencontrant quoi que ce soit de l'homme sensuel, _flou_, _attendrissable_, qu'il a montré dans son héros, copié, des pieds à la cervelle, sur le catholique du Midi, lors des dernières répétitions, jeta soudain à son acteur: «Mounet, est-ce que vous êtes calviniste?» Ce qui est et ce qui fait qu'il n'est pas l'homme du rôle, ce compatriote de Guizot!

Mais, il n'y a qu'un très délicat observateur, capable de faire une pareille devinaille.

Rosny me parlant de son livre sur les socialistes, à moitié composé, me disait que chez ces hommes, l'amour ne joue pas de rôle, et que rien, pour ainsi dire, ne les prend et les passionne, que la bataille des paroles et l'escrime des arguments.

Daudet m'emmène chez lui, pour assister à la répétition de PIERROT ASSASSIN DE SA FEMME, joué par l'auteur, par Paul Margueritte. Vraiment curieuse, la mobilité du masque de l'acteur, et la succession des figures d'expression douloureuses, qu'il fait passer sur sa pétrissable chair, et les admirables et pantelants dessins qu'il donne d'une bouche terrorisée.

Et sur cette _pierrotade_ macabre, le jeune musicien Vidal, a fait une musiquette tout à fait appropriée au nervosisme de la chose.

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_Vendredi 11 février_.--On faisait la remarque, ces jours-ci, que les femmes complètement antireligieuses placent leur besoin de croire--et un besoin de croire qui ne souffre pas la contradiction--sur de l'autre surnaturel, comme les tables tournantes, les médiums, etc.

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_Dimanche 13 février_.--Dîner chez les Charpentier. Macé, l'ancien chef du service de sûreté, au regard à la fois fuyard et interrogateur sous ses lunettes. Un amusant causeur sur les voleurs, sur les voleurs de la société, dont il dit qu'il y en a tant dans les rues de Paris, qu'il habite la campagne, pour ne pas les y rencontrer.

Et il parle des gens de finance, _à éclipse_ dans les prisons, nous en citant un, sans le nommer, qu'il faisait mettre à Mazas, et qu'il retrouvait, quelque temps après, à un dîner du ministère, à la droite du ministre, et de là lui envoyant un petit signe bienveillant de protection; nous citant un autre, qui, dans ses passages à travers deux ou trois prisons, avait fait décorer de décorations étrangères, tous les directeurs et gros employés.

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_Lundi 14 février_.--Aujourd'hui, répétition de NUMA ROUMESTAN, répétition qui ne laisse pas un moment douter d'un grand succès.

Et nous voilà, avec Daudet, dans la loge de Sisos essayant ses robes, en compagnie de Doucet, ce couturier, délicat et intelligent collectionneur; dans la loge de Cerny, dévêtant son svelte, et fantaisiste costume de petit mitron; dans la loge de Mounet, tapissée de lambeaux d'affiches en pourriture, avec un étal sur une planche de pots pour le maquillage de l'artiste, semblable à l'appareillage de couleurs d'un peintre à la colle. Nous voilà nous promenant à travers la cuisine intime de la représentation, assistant à la suppression d'une tirade, au raccourcissement d'une jupe, à la fabrication de glaces, si joliment imitées avec de la ouate mi-partie blanche, mi-partie rose.

Enfin la répétition finit dans les bravos, et nous allons boire un verre de malaga chez Foyot, où nous trouvons Porel dînant avec le régisseur du théâtre, Porel brisé de fatigue, et qui répète, en s'étirant les bras et les jambes: «Ah! que j'ai donc mal aux nerfs!»

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_Mardi 15 février_.--La vie chez moi est ensommeillée toute la journée, avec une vague et émoussée perception de ce qui se passe autour de moi, et cela dure jusqu'au soir, où se fait de sept heures à minuit, un éveil de mon esprit et de mes yeux.

Dîner chez Daudet, et départ avec le ménage pour la première de NUMA ROUMESTAN. «J'emporte, dit Daudet, en train de farfouiller dans ses poches de droite et de gauche, j'emporte de très forts cigares et de la morphine... Si je souffre trop... Léon me fera une piqûre... Oui je resterai, toute la soirée, dans le cabinet de Porel, où il y aura de la bière, et je ferai ma salle pour demain.»

En voiture, comme Daudet me dit qu'il a fait mettre à Mounet un col droit, qui lui enlève son aspect de commis voyageur de la répétition, je ne puis m'empêcher de lui dire, que je m'étonne du manque absolu d'observation de ces gens, qui en ont autant besoin que nous, et que je ne peux comprendre, comment un acteur, appelé à jouer Numa Roumestan, n'a pas eu l'idée d'assister à une ou deux séances de la Chambre, ou du moins d'aller flâner à la porte, et de regarder un peu l'humanité représentative.

Au premier acte, tout le rôle de Mme Portal ne porte pas, et je sens le _trac_ de Mme Daudet, qui est devant moi, dans le travail nerveux de son dos. Mais le public est empoigné au second acte, et le succès va grandissant, et tourne au triomphe à la fin de la pièce.

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_Mercredi 16 février_.--Je trouve la princesse, qui est un peu souffrante, exaspérée contre Taine, à propos de son article sur Napoléon Ier, qui vient de paraître dans la _Revue des Deux Mondes_. Elle s'indigne de l'accusation portée par l'écrivain, contre Mme Laetitia, d'avoir été une femme malpropre, et s'écrie: «Eh bien je ferai cela... j'ai une visite à rendre à Mme Taine... je lui mettrai ma carte avec _P. P. C._... oui, ce sera prendre à jamais congé de lui.»

Ah! le théâtre! Je croyais à un incontesté succès de NUMA ROUMESTAN, et voici qu'en dépit des applaudissements d'hier, de la critique élogieuse de ce matin, Ganderax qui, certes, n'est pas hostile à Daudet, me fait part de l'attitude un peu réservée de la salle, des causeries des corridors, du mauvais effet produit par le jeu dramatique de Mounet, et estime que le succès se bornera à une trentaine de représentations. Et toute la soirée chez Y..., chez X... et les autres, ce sont des paroles réfrigérantes: «Mounet est exécrable, Sisos manque de puissance, la petite Cerny est tout artificielle.» Puis, c'est la pièce, qui toute charmante, toute spirituelle qu'elle a été trouvée par le public, est critiquée avec une sévérité taquine et singulièrement malveillante.

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_Lundi 21 février_.--Une de mes amies occupe dans ce moment une ouvrière, qui est une voleuse de morphine. Un curieux type de morphinomane. Elle entre chez un pharmacien, et s'écrie, avec la tête d'expression de la Douleur, dessinée par Lebrun: «Ah! Monsieur, que je souffre donc... faites moi la charité d'une piqûre de morphine!»

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_Dimanche 27 février_.--Aujourd'hui, au _Grenier_, on parlait, du beau port de corps, du style des égoutiers, des vidangeurs, et en général de tous les gens qui portent de grandes et de lourdes bottes: le soulèvement des grandes bottes, amenant un noble soulèvement des épaules dans la poitrine rejetée en arrière. Et Raffaëlli de dire, «que jamais un mouvement n'est isolé, et qu'en peinture il cherche à indiquer le milieu, l'enchaînement central d'un mouvement...

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_Mardi 1er mars_.--Sur le proverbe «menteur comme un dentiste» prononcé par quelqu'un du dîner, le chirurgien Lannelongue dit: «Savez-vous l'origine de ce proverbe, eh bien, la voici: Deux hommes se battent dans la rue. L'un coupe le nez à l'autre avec ses dents. L'amputé ramasse son nez dans le ruisseau, et a l'idée de monter chez un médecin-dentiste demeurant en face, nommé Carnajou, qui lui recoud à tout hasard, le nez avec du fil. Le nez reprend. Le dentiste répand la nouvelle, et l'on ajoute si peu de croyance à ses paroles, qu'on crée pour lui le proverbe en question. Et Carnajou passe si bien pour un menteur, qu'un vrai chirurgien qui fait quelque temps après des réapplications de chair, n'ose pas les ébruiter.»

«Il arrive même que Després, un interne de Dupuytren, recolle un morceau de doigt à un individu, qui revient lui montrer son doigt, au bout de huit jours, et que Dupuytren, à qui on montre ce morceau recollé, l'arrache en disant: «Ça ne tient pas, ça!»

C'était la doctrine du moment. Ce n'est qu'en 1838, que le recollement de la rhinoplastie fut hautement affirmé.

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_Dimanche 6 mars_.--Rosny parle du curieux pesage qui se fait du calorique, produit dans une cervelle, par l'effort d'un travail, et cite ce fait curieux d'un savant italien, qui se croyait aussi fort en grec qu'en latin, et auquel on a appris, qu'il possédait beaucoup mieux la langue latine, en opposant le poids du calorique qu'avait développé chez lui une traduction grecque, au poids du calorique développé chez le même par une traduction latine.

Pendant le débat des ces questions scientifiques dans le _Grenier_, Bonnetain et un ami d'Hermant, l'auteur du CAVALIER MISEREY, rédigent dans mon cabinet un procès-verbal, à l'effet de mettre fin aux duels du jeune romancier avec les officiers du régiment, où il a servi.

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_Jeudi 10 mars_.--Les quelques femmes, que j'ai hautement aimées, aimées avec un peu de ma cervelle mêlée à mon coeur, je ne les ai pas eues--et cependant j'ai la croyance que, si j'avais voulu absolument les avoir, elles auraient été à moi. Mais je me suis complu dans ce sentiment, au charme indescriptible, d'une femme honnête menée au bord de la faute, et qu'on y laisse vivre avec la tentation et la peur de cette faute.

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_Samedi 12 mars_.--Le _pourboire_, cette générosité essentiellement française, prouve l'humanité d'une nation. Elle veut, la France, qu'à la rémunération tarifée du travail ou du service, il s'ajoute pour le mercenaire, un peu de joie, un peu de bon temps, un peu d'ivresse.

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_Dimanche 13 mars_.--Rosny nous apprend cette chose amusante: c'est que les collectivistes répudient le vol, le repoussent comme une manifestation bourgeoise du sentiment de la propriété. Au fond le vol produit une propriété personnelle qui est contraire à la doctrine.

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_Jeudi 17 mars_.--Mme Commanville vient me lire la préface définitive, que sur mon conseil, elle a écrite, pour mettre en tête de la CORRESPONDANCE DE FLAUBERT. Elle me paraît curieuse, intéressante, cette petite biographie, par les dessous intimes qu'elle seule pouvait apporter sur la vie de l'homme qui l'a élevée.

Drumont, à dîner, nous apprend qu'il fait des conférences anti-sémitiques, place Maubert et ailleurs. Ce sont des ecclésiastiques qui l'ont déterminé à parler en public, en lui disant que le don de la langue lui viendrait avec le Saint-Esprit, et il constate que ce don qu'il croyait ne pas avoir, il le possède, et qu'il harangue avec une facilité qui l'étonne.

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_Samedi 19 mars_.--Voilà Séverine et les autres, prenant comme cri de guerre de la révolution future: À la Banque de France! à la Banque de France! ma phrase de Denoisel, dans RENÉE MAUPERIN, et qu'a citée Guesde, lors de la représentation de la pièce, tirée du roman.

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_Mardi 22 mars_.--Dîner chez Zola, nous racontant, que pendant un entr'acte de la lecture de RENÉE, hier, Deslandes collé à un carreau, et regardant tomber la neige, s'est retourné pour lui dire: «La neige, c'est le linceul des théâtres!»

Mise en lumière par Daudet et par moi, du livre de Rosny: LE BILATÉRAL, au milieu d'une ardente et sympathique discussion. De très hautes et de très rares qualités. Une profonde observation de l'humanité-peuple. C'est un constructeur d'individus, un metteur en scène des foules, des multitudes: tout cela avec un peu de confusion, un peu de brouillard à travers les pages du bouquin; mais ça ne fait rien, le BILATÉRAL est un maître livre.

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_Jeudi 24 mars_.--Daudet parlait, ce soir, d'un garçon de la littérature auquel il a fait quelquefois la charité, et dont la spécialité était de fabriquer des mots d'enfants, des mots de bébé, et qui lui disait: «J'ai fait aujourd'hui un _bébé_ de trois francs!»

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_Samedi 26 mars_.--Dans les silences d'une grande dame de ma connaissance, silences un peu méprisants, je perçois souvent l'étonnement, qu'elle éprouve des basses relations qu'en général, nous avons, les uns et les autres, de la littérature. Elle ne comprend pas, que c'est une carrière de faire des femmes à peu près distinguées, et que les gens qui travaillent, et qui ne sont pas mariés, ne trouvent pas le temps de se procurer cet _à peu près_.

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_Dimanche 27 mars_.--C'est extraordinaire, qu'en dépit de ma vie de renfermement, de ma renommée de piochage, enfin de la publication de quarante volumes, le _de_ qui est en tête de mon nom, et peut-être une certaine distinction de mon être, continuent à me faire prendre par mes confrères, qui ne me connaissent pas, et qui travaillent cent fois moins que moi,--continuent à me faire prendre pour un amateur.

À propos de mon JOURNAL, quelques-uns s'étonnent que cette oeuvre ait pu sortir d'un homme, considéré comme un simple _gentleman_. Et pourquoi, aux yeux de certaines gens, Edmond de Goncourt, est un gentleman, un amateur, un aristocrate qui fait joujou avec la littérature, et pourquoi Guy de Maupassant, lui, est-il un véritable homme de lettres? Pourquoi, je voudrais bien le savoir?

Comme je reprochais à Rosny l'alchimie de ses ciels, lui disant que l'effet produit par un ciel sur un humain, est une impression vague, diffuse, poétiquement immatérielle, si l'on peut dire, et ne pouvant être traduite qu'avec des vocables, sans détermination, bien arrêtée, bien précise, et qu'avec ses qualifications rigoureuses, ses mots techniques, ses épithètes minéralogiques, il solidifiait, matérialisait ses ciels, les dépoétisait de leur poésie éthérée... Rosny m'a répondu, avec l'assurance vaticinatrice d'un prophète, que dans cinquante ans, il n'y aurait plus d'humanités latines, et que toute l'éducation serait scientifique, et que la langue descriptive qu'il employait, serait la langue en usage.

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_Lundi 28 mars_.--Un portrait de femme. En robe de chambre de soie claire, et molle, et bouffante, et garnie de haut en bas de gros noeuds floches, elle est paresseusement enfoncée dans un profond fauteuil, avec la mobilité fiévreuse de ses deux yeux de velours noir, avec la coquetterie des poses maladives, et ayant sur ses genoux une caniche noire, aux pattes montrant la ténuité d'une petite serre d'oiseau.

Et le décor est charmant autour de la femme. Sur un panneau, en face d'elle, se trouve un splendide Nattier, qui représente une grande dame de la Régence, en son volant costume de naïade, s'enlevant au-dessus d'une forêt de roseaux, et sur le milieu de la cheminée, contre le marbre de laquelle la maîtresse de maison appuie parfois son front, se contourne une élégante statuette en marbre blanc, au faire de Coysevox.

La causerie est une causerie esthétique sur l'amour, et elle dit qu'après la possession, il est bien rare, que les deux amants s'aiment d'un amour égal, et que cette inégalité dans le sentiment de l'un et de l'autre, fait des attelages boiteux, et qui ne marchent pas en mesure. Un moment même, elle célèbre le bonheur d'être seule dans la vie, et sur ce que je lui fais remarquer que c'est bien vide une maison, un grand appartement pour un être seul, elle m'interrompt, et s'écrie, que, lorsque dans cette maison, dans ce grand appartement, il y a deux êtres, comme elle en connaît, qui ne _s'emboîtent_ pas, c'est encore plus triste.

Et lâchant sa dissertation sur l'amour, elle revient à ses caniches, à l'histoire de leurs moeurs, parlant d'un prédécesseur de la caniche ayant l'horreur des bains, et qui lorsqu'on lui en préparait un, simulait le plus admirable rhume de cerveau qui se puisse imaginer.

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_Jeudi 31 mars_.--Mme Daudet rentre de la séance de l'Académie intéressée, amusée, égayée. Elle dit que c'est presque une réunion de famille, que les cinq cents personnes, qu'on rencontre partout à Paris, se donnent rendez-vous là, et qu'entre ce monde, il s'établit des courants curieux sur les choses qui se disent, sur les jugements qui se produisent.

On lui demande ce que faisait Coppée, pendant le discours de Leconte de Lisle, elle répond qu'il regardait la coupole. Et _regarder la coupole_, semble un moment devoir devenir l'expression, pour peindre l'abstraction d'un académicien, d'une séance de l'Académie, la dissimulation de ses impressions, de ses sensations, quand un antipathique parle.

Et Mme Daudet revient élogieusement sur le compte de Leconte de Lisle... Quant à Daudet, après s'être agité, sans rien dire, il s'écrie qu'il trouve tout à fait extraordinaire ces chinoiseries, et que si, par hasard, il s'y trouvait, il serait pris de l'envie de siffler, voire même, au milieu d'applaudissements d'idiotes comme Mme X... et Mme Z..., de commettre une inconvenance encore plus grande, et de se faire mettre à la porte, en disant bien haut à tout ce monde: «Eh bien oui, c'est moi!»

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_Samedi 2 avril_.--Comme article critique de mon JOURNAL, je donne cet extrait du _Français_. Ces articles se perdent, s'oublient, et lorsque quelqu'un les cite de mémoire, on ne veut pas y croire. Il est bon qu'il reste quelque chose de leur texte authentique, pour donner plus tard à juger l'intelligence du parti conservateur et catholique--du journalisme de notre bord, à mon frère et à moi:

«Un chef-d'oeuvre d'infatuation en ce genre, c'est le JOURNAL DES GONCOURT. Un premier volume a paru, il n'a pas moins de quatre cents pages, et sera suivi de huit cents autres. Impossible d'y trouver un chapitre intéressant, une ligne qui nous apprenne quoi que ce soit...