Journal Des Goncourt Troisieme Serie Premier Volume Memoires De

Chapter 9

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Et je vais l'attendre dans sa loge, où il m'a promis de venir, et où il ne vient pas.

Une salle intéressante pour l'observateur. Une salle qui n'ose ni rire, ni applaudir. Des entr'actes où l'on n'entend ni parler, ni remuer, ni souffler même: une salle en pénitence, un monde consterné, appréhendant de se livrer à la moindre manifestation de vie quelconque, comme si on allait le gronder. C'est vraiment beau, le manque de jugement personnel du Parisien éclairé, asservi absolument au jugement du journal qu'il lit.

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_Samedi 20 novembre_.--Jour de ma fête. Ce soir, à l'Odéon, avec les Daudet. Salle presque vide. Daudet va trouver Porel et me le ramène. Il se montre charmant, caressant, parle de l'intention qu'il a de reprendre, dans le courant de l'année, HENRIETTE MARÉCHAL. On ne peut, n'est-ce pas, continuer à lui demander de jouer une pièce, qui a fait 700 francs hier, 1 000 francs aujourd'hui, et où il n'y a aucune location d'avance.

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_Mardi 23 novembre_.--Sarcey, à ce qu'il paraît, a reçu des lettres qui lui reprochent d'avoir trop violemment éreinté RENÉE MAUPERIN, et loué extravagamment le PÈRE CHASSELAS. Il s'excuse en disant, que dans la pièce et dans mon roman, il y a des _prétentions littéraires_. Or un auteur qui a un idéal d'art élevé, qui s'efforce d'écrire, et de créer des types nouveaux, quand même il ne réussirait pas... c'est une raison pour tuer son oeuvre. Mais, vive, vive le _gagneur d'argent_, vive l'homme qui fait du métier, sans aucune aspiration. Est-ce l'aveu chez ce critique du _Temps_, d'une critique assez basse.

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_Jeudi 25 novembre_.--Aujourd'hui Daudet laissait éclater son étonnement de la phrase de mon JOURNAL, que les spectacles de la nature sont toujours pour moi, un rappel d'une chose d'art, s'écriant que lui, il n'est pas du tout, du tout artiste... mais homme d'humanité!

Là-dessus, sa femme fait l'aveu que les cirques, les clowns, les tours de force, n'avaient autrefois aucun intérêt pour elle, et que c'était seulement depuis qu'elle avait lu les FRÈRES ZEMGANNO, que l'idéalité mise par le livre, dans ces réalités vulgaires, lui avait fait prendre un vrai plaisir à ces représentations;--et elle ajoutait que la vision de certaines choses ne se faisait chez elle, que par la voix de l'art.

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_Dimanche 28 novembre_.--Aujourd'hui, je lis dans les journaux, que RENÉE MAUPERIN va être remplacée par des pièces classiques, où jouera Dupuis.

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_Lundi 29 novembre_.--Propos de petit monde: «Madame me permettra-t-elle ma petite réflexion? Que Madame me laisse mon libre arbitre pour faire le feu!»

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_Mardi 7 décembre_.--Mon goût, depuis quelque temps, subit une transformation. Il n'aime plus autant le joli, le fini des objets japonais, il est séduit par la barbarie de quelques-uns de ses produits d'art industriel, notamment par le fruste, la brutalité, la coloration crûment puissante.

Au dîner de Brébant de ce soir, quelqu'un dit au sujet de la future nomination de Floquet au ministère: «Avec Floquet, la France est complètement isolée, donc pas de guerre, et la haute banque est absolument pour lui.»

Charles Edmond parlant de tous les documents, que Louis Blanc a eus entre les mains, pour son HISTOIRE DE DIX ANS raconte, comment lui sont venus ceux concernant la duchesse de Berry, pendant sa captivité à Blaye.

Louis Blanc avait entendu dire, qu'un nommé X***, qui fut un moment le médecin de la duchesse de Berry, avait tenu un journal... Ce médecin demeurait en province. Il lui écrit, et lui demande la permission de lui faire une visite. Il est invité, et très bien reçu, et passe quelques jours chez lui, sans que son hôte fasse la moindre allusion au sujet de sa visite. Le médecin était marié, et avec le ménage, vivait un monsieur, qui avait l'air de mener toute la maison.

Enfin un soir, Louis Blanc devant partir le lendemain de très grand matin, fait ses adieux au médecin, et le remercie chaudement de son amicale hospitalité. Le médecin le regarde dans les yeux, et lui dit à brûle-pourpoint: «Qu'est-ce que vous avez remarqué ici?» Phrases banales de Louis Blanc sur le charme de la maison. L'autre l'interrompt, s'écriant: «Allons, vous avez bien vu ce que cet homme est ici!» Et il sort de sa bouche un flot de paroles colères, qu'il termine ainsi: «Oui, cet homme me tue... me rend tout impossible... je ne vous parlais pas de ce journal, parce que je voulais en faire un livre... mais je sens que, lui là, je ne pourrai jamais le faire... Vous me paraissez un galant homme. Mon manuscrit, je vous le donne... Faites-en ce que vous voudrez.»

C'est ainsi que l'exaspération du cocuage, chez un mari bonasse, mit, aux mains de Louis Blanc, ce précieux document.

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_Jeudi 9 décembre_.--Au Musée du Louvre. Tous les chefs-d'oeuvre anciens, où les critiques voient du soleil, de la chair illuminée de lumière, m'ont paru bien tristes, bien blafards, bien noirs, et d'un artifice d'art bien surfait. Cette humanité peinte me semblait une figuration d'hommes et de femmes, ayant la jaunisse dans la demi-nuit d'une cave.

Et je vais à la nouvelle salle. Oh! les ENFANTS D'ÉDOUARD, quelle peinture de paravent! Et la pauvre chlorotique peinture métaphysique d'Ary Scheffer! Et le portrait de M. Cordier par Ingres, et ce bon dessin rond et bêta, sans jamais aucun ressentiment, de ce dessinateur impeccable, qui, dans cette salle, donne un goitre à Angélique, et estropie, dans un dessin inénarrable, la cuisse gauche de sa baigneuse.

En fait de portraits, un beau portrait de Napoléon au pont d'Arcole, par Gros, délavé dans cette huile couleur d'ambre, qu'affectionnait la peinture de Rubens, et le portrait de Denon par Prud'hon, d'un merveilleux modelage, et dont la pâleur rosée a quelque chose de la fleur d'un pastel.

De Delacroix, une fière esquisse de lui-même, et son DANTE ET VIRGILE, avec l'admirable torse du damné verdâtre, flottant sur les ondes noires.

Un étonnant paysage de Rousseau: le MARAIS DANS LES LANDES, paysage qui fait paraître simplement _gentillets_ les paysages de Daubigny, de Troyon et autres. Corot perdant beaucoup, et montrant le procédé et la blague idyllique de la nature. C'est du paysage parfois bon à encadrer les paysans de George Sand. Et c'est, je crois, tout.

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_Vendredi 10 décembre_.--Aujourd'hui RENÉE MAUPERIN disparaît de l'affiche, aujourd'hui commencent à paraître les réclames de la FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

J'apprends que Berthelot est nommé ministre de l'Instruction publique. En dépit de mes relations amicales, et de ma haute estime pour la valeur personnelle de l'homme, je crois que le choix d'un savant, comme ministre de l'Instruction publique, est le choix qui peut être le plus hostile aux hommes de lettres: car un savant est à la fois tout plein de mépris pour leurs travaux, et tout à la fois un peu jaloux de leur renommée retentissante.

Après tout qu'est-ce que ça me fait, si j'avais une faveur à lui demander, ce serait de me rayer de la Légion d'honneur.

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_Samedi 11 décembre_.--_À mon idée_--je lis cela aujourd'hui au-dessus de la boutique d'un marchand de vin de Boulogne. Je trouve que c'est bien une parole d'ivrogne, transformée en enseigne.

Si je redevenais jeune, il y aurait des femmes inconnues avec lesquelles je coucherais, séduit par le mystère de la maison qu'elles habitent. C'est une pensée qui me vient aujourd'hui dans une longue promenade à travers la banlieue.

Si quelqu'un fait un jour ma biographie, qu'il se persuade qu'il serait d'un grand intérêt pour l'histoire littéraire et la réconfortation des victimes de la critique des siècles futurs, de donner sur chacun de nos livres, les extraits les plus violents, les plus forcenés, les plus négateurs de notre talent. C'est bien dommage qu'un tel livre n'ait pas été fait pour tous les hommes de talent de ce siècle, à commencer par les éreintements sur Chateaubriand, à continuer par ceux sur Balzac, Hugo, Flaubert.

La chose que voit avant tout dans la littérature, un universitaire: c'est une fonction, un traitement, et c'est pour cela qu'en général un universitaire n'a pas de talent. La littérature doit être considérée comme une carrière qui ne vous nourrit, ni ne vous loge, ni ne vous chauffe, et où la rémunération est invraisemblable, et c'est seulement quand on considère la littérature ainsi, et qu'on y entre, poussé par le diable au corps du sacrifice, du martyre, de l'amour du beau, qu'on peut avoir du talent.

Et aujourd'hui, que ce n'est plus un métier de meurt-de-faim, que les parents ne vous donnent plus votre malédiction comme homme de lettres, il n'y a plus, pour ainsi dire, de vraie vocation, et il se pourrait qu'avant peu de temps, il n'y ait plus de talent.

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_Dimanche 12 décembre_.--On parlait de titres de livres, et de la fascination des titres de livres bêtement sentimentaux sur les femmes d'en bas. À ce propos, quelqu'un raconte, avoir ramené chez lui, une fille du quartier Latin, saoule, qui, à la vue sur sa commode d'un livre, ayant pour titre: THÉRÈSE, s'écriait, la gueule tournée par la pocharderie: «Si ça s'appelait PAUVRE THÉRÈSE, je lirais ça, toute la nuit!»

Gibert, avec une langue technique, qui donne les plus grandes jouissances aux amateurs de l'expression, une langue juste, précise, peinte, parle de cette voix artificielle, de cette voix de tête ou de nez, que certains chanteurs se font: voix métallique à résistance indéfinie, tandis que les voix naturelles des gens qui chantent avec l'émotion de leur poitrine, est plus vite cassée.

Un moment, on cause de l'échauffourée de valetaille, qui a eu lieu, l'année dernière, à un bal chez la princesse de Sagan, cette émeute de larbins au bas du grand escalier, crachant des injures à leurs maîtres et à leurs maîtresses, sur ce téléphone, déshonorant les gens demandant leurs voitures, au milieu des m... et de salauderies ignobles. Une insurrection salissante de la haute domesticité, qu'il avait fallu réduire par un bataillon de sergents de ville.

C'est là un caractéristique symptôme d'une fin de société, et ça ferait bien, comme terminaison d'un roman sur le grand monde.

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_Jeudi 16 décembre_.--M. de Rothan vient me lire ce matin, un morceau sur la diplomatie pendant la guerre de Crimée, que l'a décidé à écrire mon paragraphe sur la prise de Sébastopol par le ministère des Affaires étrangères[1].

[Note 1: C'est moi qui ai raconté (JOURNAL DES GONCOURT, vol. 1, _8 novembre 1860_) que la correspondance du comte de Munster, attaché militaire de Prusse à Saint-Pétersbourg, donnant au roi de Prusse tous les détails du siège, et indiquant le seul point, où Sébastopol pouvait être pris, correspondance cachée à M. de Mauteuffel son chef de cabinet, et communiquée par le roi seulement à son ami à M. de Gerlach, le _féodal_, avait été interceptée et achetée par notre ministère des Affaires étrangères, moyennant la modique somme de 60 000 francs. Et mon récit a eu depuis, pour la garantie de son authenticité, la publication à Berlin de M. Seiffert, le directeur de la Cour des Comptes à Potsdam.]

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_Vendredi 17 décembre_.--Un mot du petit Richepin, à la campagne, chez les Banville.

«Je m'en vais avec la _bourrique_, je m'ennuierai moins qu'avec vous!»

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_Samedi 18 décembre_.--Journée fantastique. J'ai reçu hier de Céard un mot, pour me rendre chez un avocat américain, avenue de l'Opéra--M. Kelly.

--Au premier... Monsieur veut-il l'ascenseur? me jette le concierge.

Grande antichambre, où donnent les portes d'un tas de pièces entre-bâillées, dans lesquelles l'on sent des gens qui attendent, un appartement ressemblant à un appartement de dentiste pour mâchoires impériales. Un groom à l'apparence d'un petit clergyman, nous introduit dans un salon, aux murs complètement nus, et meublé d'un bureau, de quelques chaises, et sur la cheminée de deux flambeaux à bougies vertes. Il s'agit de l'achat de RENÉE MAUPERIN.

Au bout de quelque temps, entrée de Samary de l'Odéon, qui apprend à Céard et à moi, cette nouvelle invraisemblable, que la pièce est achetée 1 800 francs, par la nièce du chargé d'affaires d'Amérique, qui arrive bientôt, --ma foi une fort charmante personne--nous baragouinant qu'après avoir fait gagner beaucoup d'argent aux pauvres, en jouant pour eux, elle veut en gagner beaucoup pour elle, en jouant RENÉE MAUPERIN.

Et par un nouveau procédé, le traité est aussitôt imprimé sur une espèce de piano, et l'avocat nous verse l'argent, et nous aide très aimablement à passer nos paletots.

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_Jeudi 23 décembre_.--Presque tous les sculpteurs ont une matérialité d'ouvriers marbriers, et ils vous surprennent, quand on les trouve comme Chapu, se livrant à une petite machinette, qui semble un objet de sucre pour confiseur. C'est ainsi, que nous trouvons Chapu _fignolant_ une Vérité, écrivant, assise sur la margelle d'un puits, sous le médaillon de Flaubert.

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_Vendredi 24 décembre_.--Je lisais dans Lorédan Larchey, que Goncourt doit venir de _Gundcurtis_, un vieux mot germain qui signifiait, _combattant_, _guerrier_. C'est vraiment un nom, que j'ai quelque droit de porter en littérature.

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_Lundi 27 décembre_.--Chez Pierre Gavarni, où je dîne aujourd'hui, le marquis de Varennes parlant de son ami, M. de Boissieu, l'ancien courriériste de la _Gazette de France_, l'appelait un _besogneux de croire_, et il citait cette jolie réponse du moribond à son confesseur, lui demandant s'il croyait à tel ou à tel dogme: «Je désire passionnément que ce soit!»

ANNÉE 1887

_Samedi 1er janvier_.--Dîner chez les de Béhaine, en tête à tête avec le mari, la femme, et leur fils venu de Soissons, où il est en garnison.

Nous causons avec Francis de l'armée, et il me dit qu'il n'y a plus de démissions à cause de la politique: la légitimité ayant été tuée par la mort du comte de Chambord, l'impérialisme par la mort du prince impérial, l'orléanisme par la veulerie des princes d'Orléans. Mais, si elle n'est pas légitimiste, impérialiste, orléaniste, l'armée se fait tous les jours conservatrice dans le recrutement d'une jeunesse écartée du fonctionnarisme et de la magistrature, par les tristes choix faits par la République, et dont elle dote la province. Et Francis croit, que d'ici à très peu de temps, l'armée doit devenir le corps influent de l'État, et avoir la haute main dans le gouvernement.

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_Dimanche 2 janvier_.--Lecture par Porel chez Daudet du «Nord et Midi» (NUMA ROUMESTAN): lecture qui dure jusqu'à une heure du matin.

Tous les éléments d'un grand succès. Une pièce amusante, des caractères délicatement étudiés, du fin comique, un habile transport des détails et des aspects de la vie intime sur les planches, et une oeuvre ne présentant pas de danger. Une seule chose nous choque un peu, Mme Daudet, Porel et moi, c'est au quatrième acte, quand la mère fait la confession à sa fille: qu'elle,--aussi bien que toutes les autres femmes:--a été trompée par son austère mari, et qu'un moment, avant l'explication complète, la fille a la pensée que sa mère a été coupable... Une complication de scène, qui jette de l'antipathique sur la fille.

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_Lundi 3 janvier_.--Le 1er janvier, il a paru, dans le _Gil Blas_, un article de Santillane au sujet de la représentation demandée par moi à Porel, pour compléter la souscription pour le monument de Flaubert: article me reprochant la mendicité de la chose, et me faisant un crime de ne pas compléter à moi seul, les 3 000 francs qui manquent. Aujourd'hui quelle a été ma surprise, un mois s'étant à peine écoulé, depuis l'aimable lettre que Maupassant m'avait adressée après la première de RENÉE MAUPERIN, de lire dans le _Gil Blas_, une lettre de Maupassant, où il appuie, de l'autorité de son nom, l'article de Santillane. Je lui envoie sur le coup ma démission, dans cette lettre:

3 janvier 1887.

Mon cher Maupassant,

Votre lettre, imprimée dans le _Gil Blas_ de ce matin, apportant l'autorité de votre nom au dernier article de Santillane, ne me laisse qu'une chose à faire, c'est de vous envoyer ma démission de président et de membre de la Société du monument de Flaubert.

Vous n'ignorez pas ma répulsion pour les Sociétés et leurs honneurs, et vous devez vous rappeler, que je n'ai accepté que sur vos instances, cette présidence qui m'a causé mille ennuis, et mis en contradiction avec moi-même, et ma profession de foi sur la _statuomanie_, à propos de la statue de Balzac.

Maintenant voici l'historique de la représentation demandée par moi.

Je recevais le 10 septembre dernier, annoncé par une lettre de vous, un extrait des délibérations du Conseil général de la Seine-Inférieure de la session d'août, où M. Laporte, membre du Conseil, s'exprimait ainsi:

«La souscription pour le monument à élever à la mémoire de Gustave Flaubert, s'élève actuellement à la somme de 9 650 francs, y compris les 1 000 francs votés par le Conseil général, et qui ont été mandatés, le 13 mars 1882. Cette somme qui est déposée dans une banque de Rouen, est insuffisante. Mais on espère trouver facilement, au moyen d'une représentation dans un théâtre de Paris, ou par toute autre voie, le complément nécessaire, à peu près 2 000 francs.»

Et l'on me priait de hâter, autant qu'il était en mon pouvoir, l'édification du monument. N'étant pas assez riche pour fournir à moi seul les fonds manquants, n'ayant reçu d'aucun membre de la Société la demande de compléter entre amis, la somme de 2 000 francs, répugnant à rouvrir une souscription qui depuis plusieurs années n'avait pas réuni 9 000 francs, je me rendais au voeu du Conseil général et je demandais, le mois dernier, une représentation au Théâtre-Français.

Sur cette demande aucune réclamation de la famille ou d'un membre de la Société.

Le directeur du Théâtre-Français me répondait par un refus, motivé sur les statuts de la Comédie-Française.

Alors dans un dîner chez Daudet, je proposais à Daudet de compléter la souscription en donnant Daudet, Zola, vous et moi, chacun 500 francs, proposition rapportée le lendemain dans le _Temps_, par un de ses rédacteurs qui dînait avec nous.

Et la résolution allait être prise définitivement, et j'allais vous demander, ainsi qu'à Zola, la somme de 500 francs, lorsque dans un autre dîner chez Daudet, où se trouvait Porel, on parlait de la représentation du Théâtre-Français, tombée dans l'eau. Sur mes regrets, Porel nous offrait galamment son théâtre, et instantanément nous improvisions à nous trois la représentation annoncée dans les journaux, et que je trouve pour ma part joliment imaginée comme _représentation d'amitié et de coeur_, et dont l'argent n'avait rien à mes yeux de plus blessant pour la mémoire de Flaubert, que l'argent d'une souscription du public.

Maintenant cette représentation n'ayant pas lieu, je tiens à la disposition de la Société la somme de 500 francs pour laquelle j'avais annoncé vouloir contribuer au monument de Flaubert, regrettant, mon cher Maupassant, que vous ne m'ayez pas écrit directement, enchanté que j'aurais été de me décharger, en ces affaires délicates--où je n'ai été que l'instrument de vouloirs et de désirs qui n'étaient pas toujours les miens,--de toute initiative personnelle.

Agréez quand même, mon cher Maupassant, l'assurance de mes sentiments affectueux.

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_Mercredi 5 janvier_.--Ce soir, chez Charpentier, Daudet déclarait qu'il y avait un beau livre à faire: «Le Siècle d'Offenbach» proclamant que tout ce temps descendait de lui: de sa blague et de sa musique, qui n'étaient au fond qu'une parodie de choses et de musiques sérieuses, qu'il avait travesties. Et Céard le baptise assez spirituellement du surnom de: _Scarron_ de la Musique.

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_Samedi 8 janvier_.--Dîner, chez Banville. C'est curieux dans ce moment l'influence du café-concert, et la prise de possession des cervelles par la chansonnette.

À toute minute, j'entends Daudet chantonner:

Trois, rue du Paon, Un petit appartement, Sur le devant. ...

et chantonner, en s'interrompant tout à coup, un peu honteux de cet empoignement bête.

Et voici Coppée avouant, que le mélodrame, le mélodrame, sa toquade, n'a plus le pouvoir de l'amuser, qu'il n'y a que le café-concert, qu'il n'y a plus que Paulus qui le mette en joie.

C'est ainsi que cette gaîté névro-épileptique est en train de conquérir tout Paris, et de mettre ses refrains dans la bouche des plus délicates intelligences. C'est un peu comme ces crises qui courent dans une salle d'hôpital, et vont, de lit en lit, atteignant tout le monde.

Banville avec son ironie à lui, ironie toute charmante dans sa forme bonhomme, raconte comme quoi Sarcey à une pièce quelconque de l'Odéon, jouée ces années dernières, l'a emmené boire un bock dans un café, et lui a dit tout à coup: «Vous savez, Hugo est un grand lyrique... Oui, ces temps-ci j'ai été emmené à la campagne par un ami... Il y avait dans une armoire de la chambre, où je couchais, un livre tout taché, tout dégoûtant... LES FEUILLES D'AUTOMNE, connaissez-vous ça?... Et bien, il y a là dedans, un mendiant en train de se chauffer auprès du feu, passant à travers son manteau, qui fait comme les étoiles dans le ciel, la nuit... Oh mais là, vous savez, c'est un grand, lyrique!--Et le voilà faisant une scène à Banville, ne le trouvant pas à l'unisson de son admiration.

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_Dimanche 9 janvier_.--Il n'y a plus qu'une chose qui me sorte de mon écoeurement de la vie, et qui m'y fait reprendre un peu d'intérêt: c'est la première épreuve d'un livre nouveau.

Margueritte allant voir, ces jours-ci, un ami de son père, au Sénat, a été mis en rapport avec Anatole France, qui lui a dit: «Oui, oui, c'est entendu, Flaubert est parfait, et je n'ai pas manqué de le proclamer... Mais au fond, sachez-le bien, il lui a manqué de faire des _articles sur commande_... Ça lui aurait donné une souplesse qui lui manque.»

Et peut-être le critique du _Temps_ a-t-il raison.

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_Mercredi 12 janvier_.--Duval, ce voleur faisant du vol, une opinion politique, ce voleur plaidant carrément devant un tribunal, que le vol est une restitution légitime du superflu de ceux qui ont trop, au profit de ceux qui n'ont pas assez, et soutenu par un public d'amis et de disciples, qui, à un moment donné, a manqué culbuter le tribunal. Ce n'est au fond que l'exagération des doctrines politiques de ceux qui nous gouvernent.

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_Mardi 18 janvier_.--Ce matin, Bourde du _Temps_, vient causer avec moi, pour faire un article sur ma pièce future de GERMINIE LACERTEUX, sur sa construction par tableaux shakespeariens, sur mes idées relatives à l'acte,--l'acte qui claquemure, pour moi, le théâtre dans les vieilles formes, et l'empêche de se rapprocher du livre.

Ce soir, au dîner de quinzaine, Spuller, de retour d'Amérique, parle des écoles mixtes, et dit que dans les basses classes, ce mélange est bon, qu'il corrige la sauvagerie des petits garçons, et que les petites filles se développant plus vite, ça apporte chez les masculins une émulation profitable. Mais rien n'est plus mauvais pour les moeurs. Les petites filles pervertissent les petits garçons, les portent à l'onanisme, qu'ils pratiquent devenus plus grands, et beaucoup se trouvent impuissants à l'époque de leur mariage.