Journal Des Goncourt Troisieme Serie Premier Volume Memoires De

Chapter 8

Chapter 83,686 wordsPublic domain

_Mercredi 9 juin_.--Visite aujourd'hui de Mme ***, cette jeune fille que j'ai eu la velléité d'épouser, en sortant du collège, et que j'ai rencontrée, une seule fois, dans ma vie, une vingtaine d'années après, dans un petit chemin de Bellevue, un jour que mon frère et moi, nous allions voir Banville, à la maison de santé du docteur Fleury. Elle est veuve, a une fille de trente ans, qui vient me demander de faire passer dans un journal, une petite nouvelle. Et nous parlons de la maison de la rue Franklin, et de la maison au grand jardin, de l'allée des Veuves, et nous causons des morts et des mortes autour de nous.

Quant à mon ancienne adorée, c'est une bien portante bourgeoise, aux yeux noirs d'Espagnole encore pleins de jeunesse, aux dents éclatantes, et portant joyeusement et gaillardement ses années.

* * * * *

_Mardi 22 juin_.--Renan, qui pendant tout le dîner, a gardé un silence comme maladif, se met au dessert, à manger du Bossuet, sa bête noire, Bossuet chez lequel il ne trouve que de la faconde, et auquel il reproche de n'avoir pas conçu son HISTOIRE UNIVERSELLE, à l'allemande.

À ce moment, arrivent les sénateurs qui viennent de voter l'expulsion des princes, l'air assez penaud, et comme honteux de cette expulsion. Ribot assure qu'au fond Grévy doit être très content, qu'il détestait les d'Orléans, et que la dernière fois qu'il l'avait vu, il lui avait dit: «Les d'Orléans ressemblent à des gens qu'on a invités à dîner et qui font des choses pas convenables, qui se conduisent à table, comme des gens mal élevés.»

* * * * *

_Mardi 29 juin_.--Dépêche de Daudet qui m'annonce la naissance d'une petite Edmée.

Ce soir, je me traîne, comme je peux, chez les Daudet. Daudet me dit que les couches ont été affreuses, que la pauvre femme a été entourée des affres de la mort. Il parle du cerveau de sa femme, comme vu à jour pendant le délire du chloroforme, et des hautes choses qui en sont sorties, et qui étonnaient l'accoucheur, n'ayant jamais rencontré chez ses accouchées, un cerveau pareil.

* * * * *

_Jeudi 1er juillet_.--Magnard m'apprend que, ces années-ci, lorsqu'il y a eu en Amérique, une inauguration de statue, en l'honneur de Lafayette, c'est le général Boulanger, oui, le ministre de la guerre de l'heure présente, qui est venu solliciter d'être le correspondant de l'inauguration, auprès du _Figaro_.

Ce soir, ma filleule Edmée m'est présentée en grande toilette par la garde, qui me rabroue un peu, comme je me permets de m'étonner de sa petitesse, quand la mère me jette gaiement de son lit: «Mais elle est très grande, elle pèse sept livres et demie... le poids d'un gigot pour douze personnes!»

Daudet qui s'est remis au travail, ces jours-ci, me parle de son livre, et m'en parle avec l'éloquence qu'il apporte au récit des choses, en train de fermenter en lui.

À la suite d'une scène, où la femme de l'académicien, lui dit froidement qu'il est sans talent, cocu, ridicule, et que toute sa valeur, il la doit à elle seule, il sort en disant: «C'en est trop! c'en est trop!» Alors il va s'asseoir sur un banc du Pont des Arts, et contemple longuement ce bête de monument, tel qu'il apparaît sur les couvertures des éditions Didot, et se remémorant tout ce qu'il a souffert de par cette bâtisse il s'écrie: «Ça, une m...!»--C'est écrit sur son petit cahier, mais il n'ose pas le laisser, et est à la recherche d'un synonyme moins naturaliste.--Le lendemain, on trouve sur le banc, où l'académicien était assis, un chapeau à bords solennels, un chronomètre et une carte de visite.

C'est suivi d'une scène, cherchée dans la réalité, d'une scène du noyé, du _machabée à palmes vertes_, rapporté dans la cour de l'Institut.

* * * * *

_Mardi 6 juillet_.--Spuller, ce gros homme matériel, quand il parle de Gambetta, c'est avec une tendresse touchante, et cette tendresse apporte à ce qu'il dit, une éloquence de coeur, pleine d'intérêt.

Ce soir, il nous entretenait du discours de Gambetta à l'École polytechnique de Bordeaux, de son discours au Mans applaudi par deux larmes coulant sur la figure de l'amiral Jauréguiberry, de ses _speach_, à la portière des chemins de fer, où soudainement réveillé, il trouvait des paroles superbes pour les vingt ou trente personnes, réunies sur la voie.

Je n'ai pu m'empêcher de lui dire, qu'il devrait écrire ce qu'il _parlait_, qu'il ferait quelque chose de très beau littérairement, et même de très utile, à la mémoire de son ami. Il m'a répondu qu'il l'avait tenté plusieurs fois, qu'il n'avait pas réussi, enfin qu'il n'avait jamais été satisfait de ce qu'il avait fait.

* * * * *

_Jeudi 15 juillet_.--Ces neuf voyous qui, après avoir violé cette malheureuse marchande, lui ont mis le feu au ventre: ça fait peur. Voici les Gugusse venant des marquis de Sade. Ce n'est plus un cas particulier, c'est tout le bas d'une nation atteint de férocité dans l'amour.

* * * * *

_Samedi 24 juillet_.--Les embêtements de la vie prennent, l'été, une intensité particulière. En ce moment, où le Parisien restant à Paris, est rendu à la solitude, et n'est plus enlevé à lui-même par les dîners, les soirées, les visites, le contact, à tout moment, avec de l'humanité remuante et distrayante.

* * * * *

_Samedi 7 août_.--On parlait d'un huissier, un enragé bonapartiste, qui se trouve par la fatalité des circonstances, chargé des exécutions contre tout le monde de son parti, et des moyens dilatoires qu'il fournit à ses coreligionnaires.

* * * * *

_Lundi 9 août_.--Un médecin suisse--qui s'appelait, je crois de Moutet--célèbre par ses cures, dans les maladies de femmes, affirmait qu'il ne pouvait être sûr de guérir une femme, que si elle le prenait comme amant, en même temps que comme médecin. Et à ce qu'il paraît, le libertinage n'était pour rien dans la possession de ses malades: c'était seulement pour le docteur, un moyen d'arriver à la connaissance complète de l'être qu'il traitait.

* * * * *

_Samedi 14 août_.--À Saint-Gratien, ce soir, au billard, le commandant Riffaut parlait de la campagne de 1870, d'une sortie désespérée qu'ils avaient tentée, au nombre de 2 500, de Balan, et de leur refoulement dans la petite ville,--lui faisant le coup de feu comme un simple soldat, et de si près, qu'il entendait les injures des officiers bavarois, frappant leurs soldats de coups de plat de sabre, et cela aux côtés de son chef de bataillon, ramené les reins cassés dans une brouette, au milieu de la plus épouvantable grêle d'obus, dont l'un ouvrait le ventre du général Guyot de Lesparre. Et il nous fait un terrible tableau de cette petite ville, engorgée de troupes, où le bombardement tuait du monde à droite, à gauche, de tous côtés, et où les maisons s'emplissaient de mourants et de pillards.

Enfin brisé de fatigue et mourant de faim, un habitant le suppliait de coucher dans sa maison, pour la préserver contre le pillage, et là, dans une petite chambre d'en haut, en tête à tête avec un gigot et une bouteille de vin cachetée, il faisait à travers les cris des blessés qu'on amputait au-dessous, il faisait le meilleur et le plus égoïste dîner. Et il dit: «Il y a des moments féroces, où il n'y a plus d'humanité dans l'homme; il n'est plus qu'une bête qui a faim et soif!»

Il nous donne ensuite des détails sur sa captivité, sur ces sept jours entiers passés, sans qu'on délivrât de vivres à l'armée captive, qui n'eut pour vivre que quelques pommes de terre oubliées. Et ils se trouvèrent avoir si faim, qu'un jour, lui et un autre officier avaient tué, à coups de couteau un cheval, et lui avaient arraché le foie pour le manger. Il raconte enfin qu'une nuit, ils avaient été attaqués par des soldats, mourant de faim comme eux, et qui les soupçonnaient d'avoir du pain, et le lendemain, Riffaut voyait son sabre tout rouge de sang.

* * * * *

_Vendredi 20 août_.--Le petit Houssaye, en dînant, ce soir, avec moi aux _Ambassadeurs_, constatait, avec une certaine amertume, l'amoindrissement de la gloire de Théophile Gautier, en train de disparaître sous la gloire de Flaubert.

* * * * *

_Jeudi 26 août_.--Nous causons avec du Boisgobey, de la femme orientale, et du point d'honneur qu'elle mettait dans l'amour, à ne point paraître prendre de plaisir, à n'apporter qu'un corps inerte à son seigneur et maître. En effet, la phrase arabe dont elle se sert pour désigner la femme qui jouit: «Elle a un ver dans le derrière!» est une phrase renfermant un mépris, dont on ne peut donner l'idée.

Cette conversation avec du Boisgobey me rappelle la conversation d'un créole de mes amis, sur le même sujet.

Lui, n'aurait pas été heureux en Orient! car il trouvait une singulière et originale beauté au visage de toute femme qui jouit, même au visage de la dernière gadoue: beauté faite de je ne sais quoi qui vient à ses yeux, de raffinement que prennent les lignes de sa figure, de l'angélique qui y monte, du caractère presque sacré que revêt le visage des mourants, s'y voyant soudain, sous l'apparence de la _petite mort_.

Et cet ami me confiait que dans ces accès de pure bestialité d'autrefois, il était tout à coup irrité, oui, irrité contre cette spiritualité, cette divinité transfigurant le visage d'une sale bougresse, et qui lui donnait la tentation de l'aimer autrement que physiquement.

* * * * *

_Samedi 11 septembre_.--Dans l'ÉDUCATION SENTIMENTALE, une merveilleuse scène que la visite de Mme Arnoux à Frédéric,--et la sublime scène que ce serait, si au lieu des phrases très joliment faites, mais des phrases de livres, comme celle-ci: «Mon coeur, comme de la poussière, se soulevait derrière vos pas!» c'était tout le temps de la langue parlée, de la véritable langue de l'amour.

Toutefois, il faut l'avouer, il y a une délicatesse dans cette scène tout à fait surprenante, pour ceux qui ont connu l'auteur.

* * * * *

_Dimanche 12 septembre_.--Aujourd'hui, un interne de Sainte-Périne parlait devant moi du corps de la vieille femme, mais de la vieille femme qui n'a pas eu d'enfant. Il disait que la vieillesse de ce corps était surtout indiquée par les cordes d'un cou, n'ayant plus la rondeur d'une colonne. Quant aux seins, ils demeurent des seins de jeune fille avec le rose de leurs boutons, avec leurs délicats orbes, un rien ridés, comme un fruit à la fin de l'hiver. Il disait le ventre ayant conservé ses juvéniles et douillets contours, mais quelquefois avec un pli au-dessus du mont de Vénus, quelquefois aussi dans le bas-ventre avec un imperceptible travail de la peau, ressemblant au tassement d'une grève, après le retirage de la mer. Il disait encore une certaine déformation du plein de la cuisse, et très souvent des zébrures de varices dans les jambes, et le pied conservant sa blancheur, mais sous une peau sèche, et comme pulvérulente.

En résumé, un corps ayant conservé l'apparence de la jeunesse, ainsi que dans un resserrement, une constriction des tissus.

* * * * *

_Dimanche 19 septembre_.--Visite de Porel et de Céard, à Champrosay.

Promenade autour de la forêt, le long d'un treillage de la chasse israélite, qui nous empêche d'y entrer; promenade où Porel, joliment blaguant, à tout moment, tire sa montre et s'écrie: «À ce moment Machin dit»--et il cite un vers de BRITANNICUS, ou bien: «Chose dit»--et il cite une phrase de la PARTIE DE CHASSE DE HENRI IV. Au fond, sous ces ironies, le directeur est préoccupé de la recette, peste contre le beau temps qui lui fait perdre 20 000 francs, ce mois, et appelle la pluie et les frimas.

Il est amusant, spirituel, bon enfant, ce Porel! Dans la sympathie qu'il rencontre autour de lui, il s'expansionne, s'ouvre, se confesse. Il nous avoue sa passion théâtrale dès l'enfance. Son père était un menuisier, et il avait commencé à travailler avec lui, quand on lui fit une blouse neuve... Il alla la promener, cette blouse, au boulevard Montparnasse, où le concierge faisait signe d'entrer à ceux qui se présentaient sur la porte, et dont la figure lui plaisait. Le voilà comme les autres, et agréé par le concierge. On le déshabille, et il joue un rôle d'Indien. Son rôle joué, il veut reprendre son paquet de vêtements, mais au lieu de sa jolie blouse, il ne trouve qu'un paquet de loques infectes. Il se met à pleurer. On recherche. Impossible de retrouver ses vêtements. Il faut cependant rentrer à la maison, où sa mère le reçoit à coups de balai.

Porel est en ce moment de retour de Londres, où il est allé étudier la _machination_ qui est en enfance chez nous, exécutée par des _loupeurs_ et des _blagueurs_, mais non par des machinistes travailleurs, comme ceux de là-bas.

* * * * *

_Samedi 25 septembre_.--Une drôle d'après-midi, une après-midi employée à chercher, avec Mme Daudet, la maison de Mme de Beaumont, à Savigny. Et elle marchant en tête, le volume des MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE entr'ouvert, et Daudet et les enfants et moi, suivant à la queu-leu-leu, le landau vide derrière nous, nous allons par les rues, comme une troupe d'Anglais, demandant aux gens sur leurs portes, le fameux «chemin de Henri IV» qui était tout proche de l'habitation, et qui doit nous la faire reconnaître. Mais personne ne connaît le nom de Chateaubriand, et même le chemin de Henri IV est oublié dans le pays.

En dépit du manque de renseignements, nous nous arrêtons devant une maison, prête à s'effondrer, que nous devinons la maison habitée par les deux amants, près d'un vieux chemin qui s'interrompt dans le ciel, un chemin coupé à pic par la voie du chemin de fer, et qui doit être le chemin de Henri IV.

* * * * *

_Dimanche 26 septembre_.--Un architecte nous parlait aujourd'hui des tripotages de Cornélius Hertz, et il nous affirmait qu'un grand entrepreneur de terrassements de chemin de fer, à propos d'une concession qu'on n'aurait pas fait passer par l'adjudication publique, demandait le prix de cette faveur. Son interlocuteur aurait fait, avec son haleine, de la buée sur le carreau d'une fenêtre, près de laquelle il était, et écrivait avec son doigt un chiffre,--effacé, aussitôt qu'il l'avait écrit.

_Se non e vero_: c'est une jolie imagination qui ferait rudement bien dans un roman d'affaires modernes.

* * * * *

_Lundi 27 septembre_.--Aujourd'hui, dans la causerie d'avant-déjeuner de tous les matins, sous la charmille, Daudet se lamente d'avoir été trop jeune, quand il a fait le PETIT CHOSE. Il dit tout ce qu'il y aurait mis maintenant, et décrit l'effet que lui avait fait à lui, accoutumé aux arbres d'un vert noir, aux rivières de la Provence roulant de la poussière, l'effet que lui avait fait le paysage lyonnais, avec la claire verdure de ses peupliers montant dans le ciel, et le murmure courant de ses ruisseaux, qui le poussait à courir affolé par la campagne,--et il cite un joli vers, un vers à la façon de la poésie de ces années, peignant cela, et qu'il a fait à onze ans:

J'aime ouïr le frais murmure du ruisseau Dans le sentier........

Et encore, ajoute-t-il, j'ai eu le malheur de rencontrer quelqu'un, à qui j'ai lu le commencement de mon livre, et qui m'a dit que c'était enfantin. Ça m'a poussé à y fourrer des inventions, des aventures, et m'a empêché de mettre toute ma vraie enfance, dans le paysage lyonnais.

* * * * *

_Lundi 4 octobre_.--À un café du boulevard, le hasard me fait asseoir à côté de Paulin Ménier. Il est là la figure tirée, trahissant une noire tristesse, sous la tenue correcte d'un vieux gentleman splénétique. Il laisse entendre plutôt qu'il ne me le dit, qu'on le laisse mourir sans l'utiliser. Lui, vraiment, le seul grand acteur depuis Frédérick-Lemaître, et qui y songe?

* * * * *

_Jeudi 14 octobre_.--Aujourd'hui, envoi par Didot de la seconde épreuve de la dernière feuille de la FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, et réception d'une lettre de Céard, m'annonçant pour demain la lecture de RENÉE MAUPERIN, à l'Odéon.

* * * * *

_Vendredi 15 octobre_.--Lecture froide de la pièce, de la pièce réduite par Porel à un duo d'amour.

* * * * *

_Jeudi 21 octobre_.--Mme Daudet parle des étranges appartements qu'elle a visités, lorsqu'elle s'est décidée à quitter l'avenue de l'Observatoire. Elle nous a fait la description d'un salon d'une certaine vieille dame toquée, où il y avait des mannequins de messieurs en habit noir, et en cravate blanche, qu'on devait épousseter et brosser tous les matins: mannequins un peu effrayants, et qui faisaient sauver à toutes jambes, une bonne, le premier jour de son entrée.

* * * * *

_Mercredi 27 octobre_.--Fichel le collectionneur et l'enthousiaste du dix-huitième siècle, est venu aujourd'hui à Auteuil, tout simplement pour me jeter par la porte, cette phrase: «Vous savez l'EMBARQUEMENT POUR CYTHÈRE est placé dans le Salon carré... Ce que vous avez prédit, il y a vingt ans, est arrivé... j'ai fait la course pour vous l'annoncer!»

* * * * *

_Jeudi 28 octobre_.--Porel raconte, ce soir, chez Daudet, que le beau-père de sa femme qui avait gagné près de quatre millions, en trente ans, à fabriquer des uniformes pour les armées du Grand Empereur, disait à ceux qui s'étonnaient, qu'il ne sût pas écrire: «On trouve toujours un imbécile qui sait lire et écrire.»

Il affirme avoir gagné 75 000 francs, avec la reprise du FILS DE FAMILLE, et perdu 80 000, avec le SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ.

* * * * *

_Samedi 30 octobre_.--Paris, à six heures, me semble une Babylone américaine, où dans la hâte féroce des piétons à leurs plaisirs, ou dans l'impitoyabilité des cochers, assurés contre l'écrasement des vieillards, il n'y a plus de cette aimable, et douce, et polie humanité de l'ancien Paris.

* * * * *

_Dimanche 31 octobre_.--Un détail à ajouter au douloureux premier voyage de Daudet à Paris. Il avait eu à payer un supplément de bagages, de dictionnaires, montant à 17 francs, et il ne lui était pas resté un sol, et il demeura cinquante heures sans manger, seulement le matin de l'arrivée à Paris, des marins avec lesquels il voyageait, le voyant blêmir, lui firent boire un peu de l'eau-de-vie de leurs gourdes.

* * * * *

_Mardi 2 novembre_.--J'ai l'intime conviction que tout homme, chez lequel ne se trouve pas un fond d'amour déréglé pour la femme, ou le cheval, ou le jeu, ou la bouteille, ou les bibelots, enfin pour n'importe quoi, que l'homme en un mot, qui n'est par un côté, déraisonnable, dément, ne fera jamais rien en littérature. Il n'y a pas en lui, le calorique pour transmuter de sa cervelle en de la copie de génie, ou même de grand talent.

* * * * *

_Vendredi 5 novembre_.--La petite Cerny fait incontestablement une charmante Renée Mauperin, et je ne sache pas d'actrice, en ce moment, qui ait pu la réaliser d'une façon plus charmante. Elle a des scènes de coquetterie délicieuses, avec le gai rire de sa bouche aux dents blanches, avec le tendre rire de ses doux yeux de chevreuil.

* * * * *

_Samedi 6 novembre_.--Aujourd'hui avant la répétition, baptême de ma filleule, pour laquelle je repasse mes prières, en me rinçant les dents.

Baptême à Sainte-Clotilde. Prêtre distingué, flatté de ce baptême littéraire, en ce temps d'anti-catholicisme, mais mettant la réserve d'un homme du monde, dans les compliments adressés au père, au parrain.

* * * * *

_Mardi 9 novembre_.--On reprend aujourd'hui la scène entre le frère et la soeur du second acte, et de une heure et demie à cinq heures Porel fait mettre Cerny, plus de trente fois à genoux, pour la forcer à attraper le mouvement de s'agenouiller aux pieds de son frère, et de le faire virevolter sur lui-même, en le saisissant par les revers de sa redingote.

Porel a, dans les répétitions, quelque chose qui serait charmant à introduire dans un roman sur le théâtre: c'est pour l'intelligence des cabotins et des cabotines, la traduction en langue vulgaire, de toutes les situations où ils se trouvent, et la façon d'en sortir. Ainsi il aura, pour le mouvement moral d'une personne, qui se retire d'une combinaison, dont on l'entretient, la formule: «Vous êtes dans de la fumée de tabac, n'est-ce pas... et vous cherchez à respirer au dehors?»

* * * * *

_Jeudi 11 novembre_.--Une folie que la gaieté tourbillonnante de Cerny aux répétitions. Porel disait que sa qualité était d'être de l'essence d'une Parisienne, et d'une Parisienne des vieux boulevards.

Il y a vraiment chez Porel, une ambition d'art bien méritoire, quand on le compare aux purs hommes d'affaires du théâtre. Il nous dit: «Oui, oui, je voudrais gagner de l'argent, pour me payer un four avec une oeuvre que j'aimerai, une oeuvre de talent!» Et il ajoute: «Au fond, je sais aussi bien qu'un autre, comment on gagne de l'argent au théâtre... et si ça ne va pas, ce que je vais jouer, je me rejetterai sur un FILS DE FAMILLE.»

* * * * *

_Samedi 13 novembre_.--C'est bien curieux les variations du jeu au théâtre. Hier les acteurs troublés par la présence de Mme Daudet, ont très mal joué, et la scène de Mme Bourjot avec son amant, et la scène du père Mauperin avec Denoisel, ont paru longues, si longues, que tout le monde semblait désespéré, et Porel plus que les autres. Aujourd'hui changement complet, on est à la confiance, à l'espérance. La pièce paraît destinée à un succès, et Porel, tout guilleret, les yeux émerillonnés, s'écrie: «Ça va! ça va!»

* * * * *

_Mardi 16 novembre_.--Savoir marcher, savoir respirer au théâtre: ce sont des acquisitions qu'il faut des années entières pour posséder.

* * * * *

_Mercredi 17 novembre_.--Répétition générale à deux heures. Mauvaise impression produite dans la salle, sans que je m'en doute trop, par la scène châtrée de Bourjot, que Céard supprime, sur la crainte, exprimée par Zola, que la scène ne soit accrochée.

* * * * *

_Jeudi 18 novembre_.--Et me voici, avec les Daudet, dans la loge de Porel, à la première de la pièce, tirée par Céard de RENÉE MAUPERIN. Une salle dont la froideur, aussitôt l'entrée en scène de Cerny et de Dumény, se dissipe, et qui s'amuse franchement et prend plaisir à l'esprit de la pièce. Applaudissements, rappels: tout ce qui peut faire espérer un grand succès.

Les Daudet sont le parrain et la marraine de ma pièce, et l'on soupe chez eux, où il y a quatre tables, dans la salle à manger, et une table dans l'antichambre pour les jeunes gens. Tendres et affectueuses congratulations entre moi et Porel, auquel je suis tout heureux d'apporter un succès, et qui me dit gentiment: «Vous savez, vous êtes maintenant chez vous à l'Odéon!»

Souper égayé par la réussite de cette première, par l'espérance de cent représentations--et les imitations de Gibert, cette délicate et aiguë blague de Parisien pourri.

* * * * *

_Vendredi 19 novembre_.--Ce matin, presse exécrable. Au fond le débat est au-dessus de la pièce. On ne veut pas de faiseurs de livres au théâtre, et il y a une espèce de colère froide chez les journalistes, affiliés aux gens de théâtre, de voir des romanciers prendre possession de l'Odéon... Et cette pauvre Renée je la crois décidément assassinée!

Ce soir, je trouve Porel dans son cabinet, tout, tout seul, assis dans sa chaise curule, les bras tombés autour de lui, et qui m'accueille par ces mots: «A-t-elle été assez mauvaise la presse, le _Petit Journal_, le _Gil Blas_... C'est indigne... Ils se gardent bien d'avouer le succès d'hier... Ça tue la location.»