Journal Des Goncourt Troisieme Serie Premier Volume Memoires De
Chapter 5
Voyez-les, ces filles d'Arles, au teint de rose-thé, coiffées de cet enroulement d'un ruban noir, au fond de tulle grand comme une fleur, et cette coiffure de rien, posée au haut de la tête, sur des cheveux aux bandeaux, comme soufflés et légèrement ondulants, et qu'on dirait prêts à se dénouer sur les tempes. Voyez-les, ces filles d'Arles, aux longs regards, avec leur corsage bombé de gaze blanche, qu'enserre dans quatre plis de chaque côté, un petit châle noir d'enfant, et avec leur jupe tombant droit devant, comme la soutane d'un prêtre, et derrière, en faisant le gros tuyautage d'un jupon de paysanne: un costume tout noir et blanc, et où le blanc tient du nuage,--enfin un costume qui a quelque chose de monastique et d'aphrodisiaque, et qui fait ressembler ces femmes à des nonnains d'amour.
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_Mardi 6 octobre._--Il a vraiment une énergie de tous les diables, ce Daudet! Il a travaillé toute la matinée à SAPHO, en dépit des douleurs les plus cruelles, et ce soir, il passe toute la soirée, à se promener, sans pouvoir s'asseoir, d'un bout à l'autre de la galerie, appuyé sur le bras du fils de la maison, avec, de temps en temps, des fléchissements dans une jambe, comme si tout à coup une balle la lui cassait.
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_Jeudi 8 octobre_.--Au fond, ce Midi, avec ses maisons aux volets fermés, avec ses chambres et ses salles où on fait la nuit, pour se défendre des mouches, avec ses intérieurs qui ont je ne sais quoi de claustral, et avec ses interminables cyprès des chemins et des routes, est triste et apporte souvent des idées de mort. Et quand le soleil ne luit pas, et qu'en l'absence du soleil, le mistral souffle sur vos nerfs, oh alors!...
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_Samedi 10 octobre_.--D'aimables gens, les hôtes de Saint-Estève. Le vieux Parrocel, ce descendant d'une lignée de quatorze peintres, cet ex-cuisinier, héritier d'un marquisat, ce peintre, ce poète, ce musicien, cet historien d'art, ce maître d'hôtel enfin, qui n'a pu tout à fait quitter son métier, et qui l'exerce, encore gratis, en son petit château de pierre blanche, au profit des célébrités littéraires et politiques.
Coiffé d'un casque de toile blanche, comme en portent les officiers de l'Inde, avec ses longs cheveux, sa longue barbe, la fièvre de ses regards, il a quelque chose d'un ascète et d'un prophète de l'Extrême Orient. Et, par moments, il vient à sa parole passionnée, une étrange exaltation, qui tout à coup s'étrangle dans de l'émotion, quand il parle de son rêve, et du relèvement, et de la glorification du nom des Parrocel: rêve qui le tient souvent éveillé la nuit, le fait parler tout haut, «invoquant, ainsi qu'il le dit, son créateur».
Mme Parrocel montre les jolis restes d'une gracieuse, d'une éblouissante blonde, dont l'affectueuse parole est comme le murmure d'une prière.
Et toutes les semaines, tombe dans la maison un gendre marseillais, avec du poil jusque dans les yeux, un Marseillais qui a la tête rasée d'un bourreau arabe, dans un tableau d'un élève de l'École de Rome, un Marseillais qui entre comme un ouragan, en criant dans son patois: _Fan de brut!_ qui, en dépit de son poil noir et de sa bruyance, est le meilleur bon enfant de la terre!
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_Dimanche 11 octobre_.--Retour à Paris. Nous avons pris deux salons-lits. Et Daudet, dans le confort de ce voyage, en attendant l'heure de son chloral, me conte ses marmiteux voyages en diligence du Midi à Paris, dans les temps passés. Et dans la demi-obscurité que nous avons faite, et par le bercement rapide qui nous emporte et qui semble un roulis de la mer, c'est une expansive causerie de Daudet sur les excès de sa jeunesse, causerie coupée de douleurs lancinantes qui, de temps en temps, interrompent sa parole, et lui font terminer ses confidences par ces mots: «qu'il a bien mérité ce qui lui arrive, mais que vraiment il y avait chez lui un instinct irrésistible qui le poussait à abuser de son corps».
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_Mardi 13 octobre_.--«Ça va mal! ça va très mal!» c'est dans ce moment-ci le refrain des éditeurs, Charpentier, Quantin, et autres vendeurs de livres.
Et Quantin ajoute: «Des livres de luxe, on n'en vend plus, mais plus du tout. Vous ne le croyez pas?... Eh bien, je vais vous dire, où en est la vente. De douze cents exemplaires, je suis tombé à vingt-cinq... oui, vingt-cinq.» Et me parlant des causes qui, indépendamment de la politique, ont amené cet incroyable abaissement de la vente, Quantin me parle de la diminution du capital à Paris, depuis le krack, et surtout de la difficulté du rembaillement des terres en province, ce qui fait que les propriétaires fonciers, les acheteurs principaux des livres de luxe, ne savent pas, si l'année qui vient, ils auront dix ou trente mille livres de rente--et ils n'achètent plus rien.
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_Dimanche 18 octobre_.--Dépêche de Daudet m'annonçant que Porel l'a chargé de me dire, que la RENÉE MAUPERIN, faite par Céard, d'après mon roman, était reçue.
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_Vendredi 23 octobre_.--Busnach racontait, cet après-midi, chez Charpentier, à propos de GERMINAL, que Turquet lui avait dit:
--Sous une République, on ne peut pas permettre que les gendarmes tirent sur le peuple.
--Mais je vous ferai remarquer que c'est sous l'Empire, avait répliqué le collaborateur de Zola.
--Tiens, c'est vrai!... Je n'avais pas fait attention... Mais...
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_Mardi 27 octobre_.--Ce soir, chez Charpentier, Zola nous annonce que GERMINAL est interdit. Justement indigné, il déclare qu'il ne ménagera rien, qu'il ira jusqu'au bout, qu'il proclamera que Goblet est un sot...
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_Jeudi 29 octobre_.--Ce soir à dîner chez Daudet, qui a réuni Porel et Céard, pour assurer la représentation de RENÉE MAUPERIN à l'Odéon, Porel dit des choses très justes, et qui paraissent vraiment originales dans la bouche d'un directeur de théâtre.
À propos de la scène de Mme Bourjot avec le jeune Mauperin, que Céard a cherché à escamoter avec de la non-accentuation et de la célérité, Porel énonce qu'au théâtre, les scènes empoignables, lorsqu'elles sont écourtées, sont toujours dangereuses, que l'auteur n'a pas le temps ni la place d'y défendre ses idées, et que ces scènes, au lieu d'être abrégées, brûlées, doivent au contraire être développées bravement, carrément.
Il fait aussi délicatement remarquer à Céard, que dans une scène comme celle-là, si la mère maltraite sa fille, en la nommant, on est sûr de son four, et cependant que cet éreintement peut très bien avoir lieu, en ne la désignant pas, et en faisant de son individualité, une généralité.
Daudet est au fond très content de sa lecture de SAPHO, au Gymnase, et il lui a semblé que Hading n'était pas trop effrayée du rôle.
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_Dimanche 1er novembre_.--Ce dimanche, l'escalier de ma maison est tout fleuri de chrysanthèmes du Japon, que j'ai été conquérir jeudi, à Versailles, par une pluie battante: une vraie joie pour les yeux d'un artiste.
Ce chrysanthème japonais est une fleur, qui n'a rien du chrysanthème bourgeois, aux pétales raides et géométriques de la reine-marguerite. Il y en a, un blanc d'un chiffonnage soyeux extraordinaire, un rose d'un violacé maladif tout à fait charmant, un d'un rouge capucine au coeur de vieil or.
Elles ont ces plantes à hautes tiges, avec leurs houppes à la façon de certains échassiers, et en leurs penchements et en leur langueur, quelque chose de séducteur, d'attractif des produits originaux excentriques, paradoxaux de la nature. Puis leurs couleurs ne sont pas tout à fait des couleurs de fleurs ordinaires, de fleurs du bon Dieu; ce sont des tons brisés, des tons rompus, des tons passés, des tons artistiques de tentures et de meubles, des coloriages d'intérieurs de civilisations décadentes.
Bourget vient aujourd'hui au _grenier_, et se met à conter, pittoresquement, l'intérieur de Nicolardot, vivant dans la mansarde d'une maison de passe, d'une des rues du quartier Latin.
Là dedans, entre un lit, une chaise et une table, trois uniques objets: 1° une malle, où sont collectionnés tous les articles, où on le traite de _drôle_, et qu'il relit pour s'exalter;--2° une forme pour ses souliers que déforment ses monstrueux oignons, et qu'un cordonnier charitable lui a donnée;--3° une petite boîte en fer-blanc, dans laquelle il va chercher son manger chez un rôtisseur du quartier, selon le jour--et il possède parfaitement cette notion--selon le jour, où le rôtisseur d'à côté sert une plus grosse portion, que le rôtisseur de la rue voisine.
Une seule fois dans sa vie--c'est lorsqu'il a publié son VOLTAIRE--il a eu un peu d'argent dans sa poche, et sait-on la première fantaisie qu'il s'est donnée? Une bague d'évêque qu'il portait avec ostentation orgueilleuse. Il faut se rappeler qu'il a été renvoyé du séminaire pour orgueil.
De l'être hétéroclite, encore une bizarrerie: son catholicisme est entremêlé d'une curiosité des choses obscènes, de recherches laborieuses sur les hermaphrodites, sur les pédérastes, etc., etc.
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_Mardi 3 novembre_.--Premier dîner de rentrée de l'ancien dîner Magny. Pouchet assure, que les papiers de Robin ont été brûlés par une famille catholique, cependant quelques écritures auraient échappé, parmi lesquelles se trouve une origine physiologique de la _naissance de la religiosité_.
Hébrard blague toujours spirituellement. Il conte les choses les plus stupéfiantes sur les élections de son pays, parlant d'un maire de la montagne, qui fait d'avance son travail de recensement des votes, et qui est venu s'excuser auprès de lui, d'avoir donné neuf voix à M***, qui est de la localité, par cette phrase: «Ça ne vous contrarie pas?»
Paul Bert, le ministre de l'instruction publique, dans l'anxieuse inquiétude qu'il a de l'avenir de la République, avoue que dans le moment, il n'a plus sa tête pour son travail.
Ribot crie qu'il est le plus heureux des hommes, qu'il est dans la lune de miel du repos, qu'il n'a jamais eu l'esprit si tranquille; cependant il avoue qu'il ne sait pas si plus tard...
Renan, revenu des bains de mer, boursouflé d'une graisse anémique, cause de son prêtre de Nemi, vantant l'avantage du dialogue, qui permet un tas d'interprétations autour des choses qui préoccupent sa pensée.
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_Jeudi 5 novembre_.--Ce soir, j'étais allé voir, avec le ménage Daudet, l'ARLÉSIENNE, jouée par Rousseil. Nous occupions une loge de face. Cette loge m'a rappelé une anecdote de ma jeunesse. Nous étions, il y a bien des années, mon frère et moi, dans cette loge avec une maîtresse. Cette maîtresse avait, ce jour-là, des bottines trop étroites, et elle en avait une dans sa main, qu'elle tenait appuyée sur le rebord de la loge. Un peu au-dessous de ce rebord, il y avait le beau crâne d'un vieillard, assis au balcon. Et voici ce qui arriva: dans un moment, où la charmante fille était toute à la pièce, presque en dehors de la loge, elle posait distraitement sa bottine sur le crâne du vieux monsieur... Nous fûmes obligés de quitter l'Odéon, sans la bottine.
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_Vendredi 13 novembre_.--Dîner des Spartiates.
Ziem, qui est mon voisin de table, me raconte qu'il a commencé ses Mémoires, mais qu'il les a laissés, ne se sentant pas _outillé_ pour écrire. Il a toutefois le dessein de faire un catalogue de son oeuvre, un catalogue étudié, raisonné!... Là-dessus je lui dis qu'il aurait à faire le plus beau et le plus intéressant livre du monde, un livre qui n'a été fait par aucun peintre des temps anciens et modernes: un catalogue, où il raconterait la genèse et l'histoire de ses tableaux, et ce qu'il y a de sa vie intime et psychique mêlé à chacune de ses compositions. Mais que je suis bête, il n'y a qu'un homme de lettres, et un lettré sachant faire au mieux un livre, qui pourrait fabriquer ce bouquin-là.
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_Samedi 14 novembre_.--Ces jours-ci, il a paru dans la _Gazette de France_, un éreintement des LETTRES de mon frère, par l'éternel de Pontmartin. C'est vraiment extraordinaire chez le légitimiste catholique, le côté mauvaise foi, le côté Basile. Déjà à propos d'une note dans: IDÉES ET SENSATIONS, d'une note prise l'hiver, d'après nature, dans le parc du comte d'Osmoy, où nous parlions de la lisière de ce parc, «toute _gazouillante_ et _rossignolante_ du sautillant bonsoir des oiseaux au soleil» il nous accusait d'avoir peuplé les bois de France de rossignols, au mois de janvier. C'est le même procédé à propos des lettres.
Vraiment le critique devrait être moins féroce à notre égard, il nous devrait vraiment un peu de reconnaissance, pour lui avoir donné l'idée de publier, un an après l'apparition des HOMMES DE LETTRES qu'il avait beaucoup louée, les JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU, le seul succès qu'il ait jamais eu en littérature.
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_Dimanche 15 novembre_.--Du monde, beaucoup de monde dans mon _grenier_, Daudet, Maupassant, de Bonnières, Céard, Bonnetain, Robert Caze, Jules Vidal, Paul Alexis, Toudouze, Charpentier, etc., etc. Et à la fin de ces réunions toutes masculines, un rien d'élément féminin: les femmes venant chercher leurs maris, et aujourd'hui les _rameneuses_ d'époux, sont Mmes Daudet, de Bonnières, Charpentier. Les femmes font vraiment très bien sur les fonds, et entrent tout à fait dans l'harmonie du mobilier... Mais la généralité de mon public demande toutefois que les femmes viennent tard, tard, tard.
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_Mardi 17 novembre_.--Le dernier mot de Robin, qui s'attendait à mourir d'une maladie de coeur, et qui a été surpris de s'en aller de la vie par une autre maladie, a été: «Apoplexie... curieux!»--C'est un beau mot de savant.
Jules Roche nous conte, que nommé, une première fois, rapporteur du budget, il avait vu tous les _gros bonnets_ des divers ministères, sans pouvoir arriver à ce que leurs dires correspondent. Nommé, une seconde fois, il les avait tous mis en fiacre, et traînés au ministère des finances, où après une séance de sept heures, on était arrivé enfin à s'entendre et à s'expliquer sur une différence--une différence de 400 millions.
Paul Bert parle des vignerons de la Bourgogne, et dit qu'ils sont encore prisonniers dans la _canaillerie_, qu'ils exerçaient autrefois à l'égard des moines. Chaque vigneron pourrait cultiver quatre hectares de vigne, et il n'en cultive que deux, par suite des tailles qu'ils font, et qui ne sont pas nécessaires, et qu'ils ont pris l'habitude de continuer après leurs pères et leurs grands-pères, qui se faisaient payer à la journée,--et les avaient inventées, ces tailles, pour augmenter le nombre de leurs journées.
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_Mercredi 18 novembre_.--Le commandant Riffaut me disait qu'il avait beaucoup causé de CHÉRIE, avec des femmes d'officiers, des amies qui lui parlaient, à coeur ouvert, de leurs impressions de lectures. L'une d'elles lui avait dit: «Oui, les sentiments de Goncourt sont bien des aspirations de femmes, mais pas assez maintenues dans le vague des choses féminines... ce sont des aspirations de femmes _masculinisées_ par l'auteur.»
Voilà peut-être le blâme le plus délicatement juste du livre, et ce n'est point, comme on le voit, un critique qui l'a trouvé.
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_Mardi 24 novembre_.--Que de _jeunes_ auraient besoin, qu'on leur répète le mot jeté dans l'oreille de Daudet, au commencement de sa carrière, et dont il s'est toujours rappelé. Il venait de réciter dans un salon une petite machine en vers, qui l'avait fait couvrir d'applaudissements. Un vieux bonhomme, à l'accent tudesque, s'approcha de lui, et lui dit: «Jeune homme, vous aurez du talent, mais défiez-vous des _salons!_»
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_Mercredi 25 novembre_.--Les femmes juives de la société, il faut le reconnaître, sont à l'heure qu'il est, de grandes liseuses, et seules elles lisent--elles osent l'avouer--les livres honnis par l'Académie et le monde classique _chic_: Huysmans et les jeunes lettrés artistes.
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_Samedi 28 novembre_.--Avec la plus petite fortune du monde, j'aurais connu toutes les jouissances des gens les plus riches de la terre, sauf celles des _chevaux et des femmes de luxe_.
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_Dimanche 6 décembre_.--Est-ce que chez nous autres, les humains, le chagrin de la perte de ceux que nous aimons, en dépit de tous nos simulacres de désespoir, et de toutes nos belles phrases, n'aurait rien du sérieux du chagrin des animaux, attachés à leur maître. Un jeune homme d'ici est mort; il a laissé un chien, que la mère de ce jeune homme se faisait un bonheur de garder, comme un peu du souvenir de son fils. Mais le chien a refusé de manger, est mort.
Quand on m'a dit cela, au souvenir de mon frère, j'ai eu vis-à-vis de moi-même, comme une espèce de honte d'être encore si vivant.
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_Lundi 7 décembre_.--Un portrait de femme.
Elle est nonchalamment assise sur un canapé, avec ses grands yeux cernés, tout pleins de la langueur des brunes, avec son teint pâlement rosé de vieux saxe, son noir grain de beauté sur une pommette, sa bouche aux retroussis moqueurs, son décolletage à la blancheur d'une gorge lymphatique, ses gestes paresseux, brisés, et dans lesquels monte, par moments, comme une fièvre.
Elle a cette femme, un charme à la fois mourant et ironique tout à fait singulier, et auquel se mêle la séduction des Slaves: la perversité intellectuelle des yeux et le gazouillement ingénu de la voix! Et de temps en temps, la frêle personne à la grâce languide, est secouée par une petite toux sèche.
Vraiment elle est très parlante à la curiosité amoureuse, cette femme! et cependant si j'étais encore jeune, encore en quête d'amours, je ne voudrais d'elle que sa coquetterie, il me semblerait que si elle se donnait à moi, je boirais sur ses lèvres un peu de mort.
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_Mercredi 9 décembre_.--Desprez, cet enfant, cet écrivain de vingt-trois ans, vient de mourir de son enfermement avec des voleurs, des escarpes, de par le bon plaisir de ce gouvernement républicain,--lui, un condamné littéraire! On ne rencontre pas le fait d'un assassinat comme celui-ci, ni sous l'ancien régime, ni sous les deux Napoléon.
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_Vendredi 11 décembre_.--Le général Schmitz soutenait qu'il était impossible de raisonner de la guerre, et que même ceux qui y avaient été, ne pouvaient pas raconter avec certitude ce qui s'y était passé.
À ce propos, il citait, le soir de Magenta, sa rencontre avec le général Regnault de Saint-Jean-d'Angely qui avait soutenu l'effort de la bataille, tout le jour, et croyant le succès de la journée compromis, et ne pouvant admettre que Mac-Mahon fût entré à Magenta.
La bataille d'Inkermann lui fournissait encore cette anecdote.
Le soir, il se trouvait avec Canrobert, lord Raglan, et un général anglais dont je n'ai pas retenu le nom, un général _élégantissime_, parlant le français assez mal, mais avec un accent d'incroyable du Directoire, et qui attirait l'attention de Canrobert sur les mouvements de l'armée russe dans l'éloignement et l'effacement de la nuit tombante, et s'écriait à un moment: «Est-ce que vous ne croyez pas, général, que ce serait le moment de se mettre à la poursuite des Russes... Je crois bien qu'on pourrait les détruire?» Sur ces paroles, Canrobert se retournait vers lord Raglan, lui disant: «Ne serait-ce point votre avis, mylord?» À quoi lord Raglan répondait: «Peut-être, peut-être, mais il est plus prudent d'attendre à demain matin.»
Le lendemain, l'armée russe avait effectué sa retraite, et évité une extermination. Et le lendemain Canrobert disait franchement, tout haut, devant les états-majors des deux armées: «De nous tous, Messieurs, il n'y a qu'un homme qui a vu clair hier!» et il citait le général anglais.
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_Samedi 12 décembre_.--En déjeunant ce matin, Daudet se plaint de ce que nous parlons trop, de ce que nous fournissons trop de confidences, surtout trop d'idées aux autres; et cela l'embête, quand il les trouve vulgarisées ces idées dans un journal, avec dessous la signature d'un maladroit. Cette fourniture aux autres se fait chez lui, journellement, régulièrement, à la méridionale; chez moi, au contraire, c'est par sursauts, par foucades, à la suite d'une indignation d'âme, et quand ça sort chez moi, ça débonde encore plus que chez lui.
De chez lui, en compagnie de sa femme, nous allons à une répétition du Gymnase, où nous sommes seuls avec son frère Ernest et Belot. C'est décidément la première fois que la réalité d'un roman de ce temps a été transportée sur les planches, et sans trop de déformations théâtrales. Hading, cette actrice, que je venais voir avec la prévention d'une actrice d'Ohnet, joue très intelligemment le rôle de Sapho, et même tous les dessous psychiques du rôle, avec le flottement mou et las de son corps, la volupté de ses regards longs, l'impudeur de sa bouche, la fermentation des mauvaises pensées qu'on sent habiter son front, les chatteries sensuelles de ses gestes. Ses demi-asseyements sur une fesse, une jambe repliée pour jouer du piano, ses fumeries de cigarettes à l'instar des lorettes de Gavarni; enfin toute cette mimique de fille, et jusqu'à la merveilleuse composition de cette toilette de campagne, idéale toilette de cocotte avachie.
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_Jeudi 17 décembre_.--Daudet rentre chez lui, très content de la répétition générale. Les journalistes semblent devoir _caner_ devant le succès, qu'ils sentent ne pouvoir enrayer.
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_Vendredi 18 décembre_.--Première de SAPHO.
Trois actes, sauf la scène du père cocher, accueillis par un public, charmé, subjugué, conquis: trois actes où tous les mots, les intentions, les plus petits riens sont saisis, compris, soulignés de petits _oh_, de sourires, d'applaudissements, comme je ne l'ai vu dans aucune pièce.
Puis la grande scène de rupture, sur laquelle nous comptions tant pour l'enlèvement de la pièce, accueillie froidement, et sa froideur déteignant sur le cinquième acte. Au fond une déception pour les amis qui s'attendaient à voir finir la pièce par une acclamation, un triomphe, un emballement frénétique de la salle, et qui la voient se terminer par le succès ordinaire d'une pièce qui réussit.
Tout le temps de la pièce, Daudet ne voulant pas se montrer dans la salle,--j'ai été le téléphone entre le mari et la femme.--Daudet repris à dîner bien mal à propos de ses douleurs, et qui a pris du chloral, se tient enfermé dans le cabinet de Koning, sourd aux applaudissements. Là, après avoir fumé sept ou huit londrès, le tabac et le chloral faisant leur effet, Daudet a un peu _dormichonné_. Et réveillé par l'émotion de Belot et des acteurs désarçonnés par le refroidissement du quatrième acte, il croit presque à un insuccès.
Quelques amis et moi nous remontons Daudet et Belot, qui à la fin s'écrie: «Oui, oui, nous avons devant nous cinquante représentations qui feront de l'argent!»
Là-dessus, on va souper rue de Bellechasse, où sont réunies une quarantaine de personnes, parmi lesquelles se trouve le ménage Koning. Cette Hading est vraiment très séduisante avec sa luxuriance de cheveux, semblables aux cheveux mordorés des courtisanes vénitiennes, avec sa blancheur de peau toute particulière, et qui me rappelle la blancheur de la gorge de la maîtresse du Titien, dans son fameux portrait, avec ses regards coulants dans le coin des yeux, avec l'ombre fauve de la cernure de ses yeux et du tour de sa bouche, avec son petit front et son nez droit. Elle me rappelle beaucoup ces bustes gallo-romains du musée d'Arles, où dans le pur type grec s'est glissée la modernité un peu canaille du physique marseillais.