Journal Des Goncourt Troisieme Serie Premier Volume Memoires De

Chapter 4

Chapter 43,683 wordsPublic domain

Après dîner l'on recause de la pièce, et comme Mme Daudet est un peu effrayée de quatre actes, ayant pour décors des campagnes, Koning dit, en riant: «Le plein air purifiera la corruption du livre!» Et il ajoute que Hading, sa femme, s'inquiète, si on peut vraiment tirer une pièce possible du roman, et qu'elle vient encore de lui écrire à ce sujet.»

Enfin nous les reconduisons. En chemin, Belot annonce ainsi son divorce: «Quand ç'a été fait, elle (sa femme) m'a dit: Je suis votre meilleure amie!».

Lorsqu'on descend à la gare, Daudet retient un moment Belot à la portière et se plaint de sa lettre, Belot balbutie, rejette le mauvais procédé sur ses embêtements, ses nerfs, déclare qu'il n'aurait jamais envoyé cette lettre, si c'était lui qui l'avait écrite. Daudet lui fait remarquer le drolatique de l'excuse d'un homme, qui se trouve moins coupable, en prenant un secrétaire de ses injures, et ajoute quelques mots sévères qui font prendre congé de Daudet par Belot, en ces termes: «Adieu, monsieur Daudet!»

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_Dimanche 2 août_.--Daudet me disait être embêté de travailler à SAPHO. Ce qui lui sourirait dans le moment, c'est de mettre au théâtre ROUMESTAN, qu'il trouve son meilleur livre. La pièce qu'il voit, qu'il conçoit, serait le développement de l'écart sur l'amour qu'il y a entre la créature du Nord et la créature du Midi. Le Midi est polygame, le Nord est monogame. Le piquant aurait été d'y faire collaborer sa femme, en lui faisant écrire son rôle de femme du Nord, tandis que lui se serait disséqué dans son rôle d'homme du Midi.

Et puis des changements: l'amour de la jeune belle-soeur allant à Roumestan par une affinité de race, et comme fin, l'épouse après avoir pardonné, mourant de sa blessure.

Des journées, remplies par de longues promenades, ventilées par les bourrasques des plateaux de Cour-Couronne, et par la lecture de morceaux de mon JOURNAL, qui semblent faire une impression pénétrante sur le ménage.

Daudet me parlait aujourd'hui de sa mère, dont il tient plus que de son père; de celui-ci il n'aurait que les violences. Cette mère dont il cause volontiers, il me la peint, avec des paroles tendres.

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_Jeudi 6 août_.--Nous en sommes arrivés avec Daudet à ce degré d'intimité, où l'on reste à côté l'un de l'autre, sans se parler, silencieusement, heureux d'être ensemble, et n'éprouvant pas le besoin de le témoigner, et de remplir les vides de la conversation.

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_Vendredi 7 août_.--Aujourd'hui Céard et Geffroy, invités par Daudet, sont venus déjeuner AU VIEUX GARÇON, un cabaret sur la Seine, au-dessus de Corbeil, un cabaret, qui avec ses gros arbres en boule, ses tonnelles, évoque un de ces endroits, où le dix-huitième siècle allait manger une matelote. Sous la treille de houblon où nous étions assis, il y a eu une belle causerie sur le théâtre, où l'on a dit que les deux grands théâtres humains, étaient ceux de Shakespeare et de Molière, et que, peut-être, ils devaient leurs qualités, à ce que les auteurs étaient des acteurs, habitués à faire du théâtre debout, et dont les pièces étaient faites d'après la mise en scène.

Là-dessus Geffroy est reparti pour faire la cuisine du numéro de la _Justice_ de demain, et Céard resté avec nous, est revenu dîner à Champrosay.

Dîner après lequel, je ne sais comment, on s'est mis à parler des _pourquoi de la vie_. C'est étonnant comme sur ces _culs-de-sac transcendantaux_, on se sent inférieur, parlant comme tout le monde, pas mieux que des enfants. Et après le départ de Céard, je ne pouvais m'empêcher d'avouer l'espèce d'humiliation, de tristesse que j'avais ressentie de notre infériorité en ces questions, nous qui, à propos de toutes autres choses, trouvons des idées personnelles, des dires originaux.

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_Lundi 10 août_.--Ce matin, Daudet entre dans ma chambre, pendant que je fais ma toilette. Il me dit qu'il a éprouvé, cette nuit, des souffrances intolérables, que vraiment avec lui, la douleur est trop cruelle, trop _méchante_, que dans ces moments de souffrance, au delà de ce qu'on peut supporter, il lui vient l'idée d'en finir, que malgré lui, il calcule le nombre de gouttes d'opium qu'il faut pour cela... et que ça lui fait un peu peur d'être hanté par cette tentation. Puis il m'a fait causer sur la maladie de mon frère.

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_Vendredi 14 août_.--En enlevant à l'humanité toute religion d'un idéal quelconque, je crains bien, que ce prétendu gouvernement de la fraternité prépare aux malheureux des temps futurs, des concitoyens à l'égoïsme impitoyable, aux entrailles de fer.

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_Mercredi 19 août_.--Ce soir, je vais chercher Geffroy à la _Justice_.

Des tables en bois blanc peintes en noir, quelques chaises de paille, et sur la lèpre des murs, les croquis de la rédaction: voilà le mobilier. Et pour paysage et horizon, tout près de soi, à cinq mètres, un mur couleur de boue, dans lequel ouvre une fenêtre aux carreaux moitié cassés, moitié bouchés par des toiles d'araignées, et au milieu de la petite cour séparant le bureau de rédaction du mur en face, un espèce de soupirail de verre, d'où montent des odeurs de cuisine de restaurant à vingt-cinq sous, mêlées à des odeurs de laboratoire de pharmacie. C'est là, où mon pauvre ami confectionne le journal, jusqu'à une heure, deux heures du matin, sous le flamboiement meurtrier du gaz.

Nous allons dîner ensemble, et en dînant, Geffroy me parle d'un livre, qu'il se prépare à faire et qu'il veut me dédier, un livre où il veut suivre et étudier une fillette du peuple, jusqu'à l'âge où j'ai mené ma Chérie.

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_Jeudi 20 août_.--Dans l'isolement de ce mois, dont je souffre cette année, et dans le gris de jours ressemblant à des jours d'automne, j'ai inventé une distraction, je passe mes journées au Louvre.

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_Dimanche 23 août_.--J'ai déjà indiqué à quel point, les Japonais, dans le dessin des plantes, se servent, s'aident de l'ombre portée de ces plantes. Aujourd'hui, en donnant à manger aux poissons rouges de mon bassin, dans le moment où il est éclairé par le plein soleil, j'étais frappé combien les ombres portées des poissons sur le fond, étaient les poissons des albums japonais. Du reste le dessin par l'ombre portée des choses ou des êtres, semble avoir beaucoup préoccupé le Japonais. J'ai acheté ces jours-ci un album de figures en noir, semblables à certaines silhouettes de Carmontelle, et qui ne sont que des ombres profilées, de Japonais et de Japonaises, se détachant sur un panneau blanc. Cet album qui est de Baïgai a pour titre: OMBRES SUR OMBRES.

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_Vendredi 28 août_.--Dans les restaurants, les femmes, auxquelles des hommes payent à dîner, le plus souvent, apparaissent distantes des paroles que leur disent ces hommes, de la distance qui sépare les continents.

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_Mardi 1er septembre_.--Des maux d'estomac continuels. Décidément je n'ai plus un estomac d'été; tous les ans, les chaleurs le détraquent absolument.

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_Jeudi 10 septembre_.--Sur ce que j'apprenais aujourd'hui à Ganderax, que Daudet ne pouvait plus dormir qu'à l'aide du chloral, il me disait que le chloral faisait des passionnés, qui, pour satisfaire leur passion, devenaient des menteurs, des voleurs même.

Et à l'appui de cette assertion, il me citait des scènes qu'il avait eues avec son ami Delpit, qui est malade un peu à la façon de Daudet. Une fois, il se trouvait à Nice avec lui, couchant dans sa chambre pour le surveiller.

--Si nous allions ce soir au spectacle? lui disait, dans la journée, Delpit.

--Au spectacle, pour voir MADAME ANGOT avec la troupe qu'il y a ici, répliquait Ganderax, qui avait un vague soupçon.

Delpit insistait, et sortait chercher une loge. Et après dîner, tous deux partaient pour le spectacle, mais au moment où ils passaient au contrôle, Delpit disparaissait. Ganderax courait à l'hôtel et le trouvait avec un flacon de chloral; Ganderax jetait le flacon dans un pot de chambre, et dans le premier moment d'exaspération, Delpit le menaçait de lui flanquer des coups.

Une autre fois, il va avec lui à Divonne. En arrivant, Delpit de dire au directeur:

--Monsieur, je vous demande de me mettre dans l'impossibilité de prendre du chloral.

--Ce sera bien facile, reprend le directeur, c'est moi qui suis le pharmacien.

On n'avait pas pu leur donner une chambre dans l'établissement, et ils habitaient chez un boulanger, où ils étaient, tous les jours, réveillés à deux heures du matin par l'enfournement du pain. Sur la menace de Delpit de s'en aller, le directeur leur fait dresser deux lits, dans une chambrette attenant au cabinet de consultation. Un soir que Delpit s'était retiré de bonne heure, sous le prétexte qu'il était fatigué, Ganderax venant se coucher, trouvait son camarade de chambre, au milieu de la petite pièce, en chemise, sa table de nuit renversée, et titubant et bégayant, complètement ivre de chloral. Le lendemain il disait à Ganderax qu'il s'était grisé avec du chloral qu'il avait fait acheter à Genève.

Mais quelques jours après, Delpit faisant la reconduite à Ganderax qui rentrait en France, lui avouait que le chloral en question était du chloral volé à la pharmacie du docteur touchant à la chambrette, et du chloral préparé par lui; car il était, croit Ganderax, en cristaux. Et Ganderax, à la première ville envoyait une dépêche au docteur, pour le prévenir qu'on le volait, et lui indiquer le voleur.

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_Dimanche 13 septembre_.--C'est vraiment très curieux. Le peuple est imbécile, n'est-ce pas, et la jeunesse aussi! Et c'est le peuple et la jeunesse qui, à l'encontre des gens éclairés, intelligents, devinent les gouvernements et les grands hommes de l'avenir.

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_Lundi 14 septembre_.--Aujourd'hui, je me sens si souffreteux que j'envoie une dépêche à Daudet, pour lui annoncer qu'il ne m'attende pas à Avignon après-demain, que je n'irai pas chez les Parrocel.

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_Jeudi 17 septembre_.--Pourquoi quelquefois, et sans qu'il ait un motif pour cela, vous réapparaît-il des événements de votre enfance, que vous voyez, un instant, comme si vous les aviez devant les yeux?

Je me revoyais aujourd'hui, rue Pinon, dans le grand lit de ma mère. D'un côté il y avait mon oncle Armand, à la jolie tête d'un ancien officier de hussards, de l'autre côté ma mère pleurant. Soudain elle rejetait le drap qui me recouvrait, montrant à son frère mon petit corps maigre! C'était à la suite d'une coqueluche, que le docteur Tartra s'était obstiné à ne pas soigner comme une coqueluche, et qui avait dégénéré en maladie de poitrine, et j'étais d'une telle maigreur, que l'on me croyait perdu.

J'ai un souvenir que ce rejettement de drap, avait mis en moi une certaine inquiétude, mais vague et sans conception de la mort.

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_Samedi 19 décembre_.--À cette heure, il y a une mode exaspérante, la mode adoptée par la population parisienne, et la population parisienne distinguée, de manger dans de mauvais décors d'Ambigu-Comique, dans ces tavernes à la restauration de carton moyenâgeuse, aux lustres flamands où brûle du gaz, aux glaces avec leurs encadrements de papier gaufre, aux affreux bahuts qui se vendent dans les envois de Hollande ouvrant la saison de l'hôtel des commissaires-priseurs, aux petits carreaux avec leurs enchâssements de plomb, aux fourchettes en maillechort, ayant la forme de trèfle.

Et l'épatant, c'est que l'on voit là, les gens y manger avec le respect pour les choses des murs, qu'ils auraient, si on les faisait dîner dans la galerie d'Apollon.

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_Mardi 22 septembre_.--Départ pour Avignon, où l'on doit venir me prendre pour retrouver Daudet chez Parrocel. J'avais craint d'aller de gaîté de coeur au choléra, dans l'état où se trouvent mon estomac et mes entrailles, mais vraiment Mme Daudet et Mme Parrocel m'ont écrit des lettres si affectueuses, que, ma foi, je me risque.

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_Mercredi 23 septembre_.--Réveillé dans la gaîté riante du soleil du Midi, avec le défilé sous les yeux, d'arbres trapus, comme écrasés par le vent, et de maisons aux pierres frustes, qui ont l'apparence de rochers.

Promenade, au coucher du soleil, par de petits chemins, entre deux haies de roseaux détachant leurs lances sur un ciel tout rose, le long de ces hauts paravents contre le mistral, de cyprès à la verdure noire, avec çà et là, dans cette propriété non limitée par des murs, la bâtisse orangée d'un _mas_, au milieu de pâles oliviers, qui semblent à cette heure, feuillés d'une vapeur violette.

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_Jeudi 24 septembre_.--Une galerie de rez-de-chaussée, aux murs blancs, lignes de filets bleus, et sur le grand panneau de laquelle est peinte par le maître de la maison, une vague Assomption dans des couleurs de Lesueur.

Là dedans, un petit homme au front socratique, aux oreilles rouges de sang, au nez sensuel où danse une verrue sur une narine, nous récite de sa poésie, dans la langue de musique du lieu. C'est Aubanel qui nous lit _La Sereno_ et _Li Fabre_.

Un Provençal, qui n'est plus comme Mistral un continuateur du pur troubadourisme, mais un poète dans lequel il y a une infiltration de modernité, et qui est parfois un peu, le Henri Heine du Midi.

Cet après-dîner, pendant qu'à la nuit tombante, nous revenons sur l'espèce de dos d'âne de petits sentiers, s'élevant au travers des champs, que l'arrosement a inondés par place, Aubanel, au milieu des interruptions amenées par la difficulté du cheminement, me parle, me cause de son premier livre: LA MIOUGRANO.

Ce livre est l'histoire d'un amour d'enfant pour une fillette, à laquelle il n'a jamais déclaré sa _passionnette_, et qui soudainement, un jour, lui a annoncé qu'elle allait se faire soeur. Ç'a été, cette annonce, pour l'auteur qui s'est analysé dans le livre, un déchirement tel, que dans les premiers moments, il n'osait, dit-il, pas se mettre à sa fenêtre, de peur de la tentation de se jeter en bas. Jamais il n'a cherché à se rappeler à elle. Elle vit cependant, et l'une de ces dernières années, de Constantinople, où elle est dans un couvent, elle lui a fait dire par un neveu: «La soeur une telle vous envoie le bonjour.»

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_Vendredi 25 septembre_.--Ici, le paysan absent, on ne doit pas apercevoir de fumée à la cheminée de sa chaumière: la femme est censée devoir se nourrir, pendant son absence, d'oignons, de salade, de figues.

Daudet m'entretenait aujourd'hui de sa jeunesse dans ce pays de soleil, au milieu de ces belles filles lumineuses, se laissant rouler sur les bottes de paille et embrasser sur la bouche, et cela en compagnie d'Aubanel chantant sur les chemins: _La Vénus d'Arles_; du grand et jamais enroué Mistral, haranguant les paysans avec une pointe de vin, drolatiquement éloquente; du peintre Grivolas, ce ménechme du philosophe de Couture, dans son tableau de l'_Orgie romaine_, et qui avait pour mission de déshabiller et de coucher les ivrognes.

Une heureuse jeunesse appartenant tout entière au bonheur sensuel de vivre, en cette contrée de lumière, d'amour et de vin du _Château des Papes_, et où, dans la cervelle du romancier futur, ne s'était point encore glissé le souci littéraire.

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_Samedi 26 septembre_.--Excursion aux Baux. Une éternelle chaîne de rochers, aux dentelures étranges, et à l'extrémité de cette chaîne, une ville dont les habitations sont en partie creusées dans la pierre, une ville où l'on ne sait pas où finit la roche, où commence la construction,--et une ville abandonnée, où semblent à la fois avoir passé un incendie et une peste.

Ici un oratoire roman, là une fenêtre ornée d'un encadrement de la Renaissance, plus loin un fronton de prêche protestant, plus loin encore, une citerne de château fort du XIVe siècle, et tout en haut d'un escalier, où il ne reste plus une seule marche, une petite porte presque bouchée par deux arbres, poussés d'une semence, portée par le vent sur la pierre du seuil. À se promener là dedans, vous êtes pris, empoigné, emporté de votre temps par le passé moyenâgeux, comme vous êtes pris par le passé romain, en errant dans les _via_ de Pompéi, et en marchant dans l'ornière de ses chars.

Partout l'abandon de la ruine, et comme spécimen de la vie vivante dans toute cette pierre morte, quelques vieillards desséchés, quelques jaunes enfants, des chats maigres: une pauvre et rare création d'êtres et d'animaux bancroches.

Et le sinistre de la cure, qui est une cure de pénitence pour les curés qui ont péché, et dont l'avant-dernier locataire a assassiné le mari de la femme de son bedeau, dont il était l'amant, et la tristesse du jardin de cette cure, planté de quatre amandiers malades entre quatre hauts murs, et qui ne semble pas un jardin, mais un cimetière.

Partout, des parapets de la haute solitude, les successifs développements d'horizons sans fin, dans la contemplation mélancolique desquels, il semble que le temps n'est plus une durée, limitée par des heures. Et je me demandais, si la vie dans ces conditions de solitude et de planement à vol d'oiseau, ne devait pas même chez des brutes, faire des cervelles particulières.

À la fin du déjeuner dans la pauvre auberge de l'endroit, Mistral nous déclame sa pièce de vers, qu'il a intitulée: _La chatouille_; et il m'apparaît comme un beau et solide paysan qui aurait quitté sa blouse, avec dans le menton et le cou, un peu de la déformation qui vient aux chanteurs de café-concert.

Daudet, qui s'est laissé aller à boire pas mal du vin du cru par-dessus beaucoup de saucisson, et dont Mistral a fleuri le chapeau d'un brin de rue, Daudet, les épaules enveloppées d'une couverture de voyage bariolée, a dans notre _break_, la tournure d'un jeune et joli Catalan en goguette...

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_Dimanche 27 septembre_.--Le tréfonds de la femme ressemble à ces abîmes de la mer, perdus et secrets au-dessous du remuement des tempêtes, et d'où seulement, quelquefois un sondage rapporte à la science un petit fragment d'être ou de chose inconnu. Pour la femme, c'est un procès criminel ou correctionnel, qui fait monter d'elle à la connaissance du psychologue, un tout petit morceau d'inconnu.

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_Lundi 28 septembre_.--Saint-Remi (le jour de la fête).

La petite ville de Provence, sous ses grands platanes, ses auvents d'habitations tapissées d'une plante grimpante, ses portes aux portières de toile. Et dans ces rues abritées de verdure, les pittoresques perspectives que font ces platanes, dont l'enchevêtrement au-dessus du va-et-vient de la circulation, a quelque chose de l'entre-croisement de pierre d'une nef ogivale. C'est mieux que «l'Allée de châtaigniers» de Théodore Rousseau, ces allées de platanes avec les tons blanchâtres de leurs troncs, le contournement architectural de leurs branches, les zigzags de soleil jouant dans le vert pâle de la feuille, avec enfin, la population aux couleurs voyantes, éclaboussée de lumière, qui marche sous la voûte doucement ombreuse. Et penser que, pas un paysagiste, ayant un nom, n'a eu l'idée de faire un tableau d'une de ces rues-boulevards.

Soudain sous ces grands arbres--spectacle charmant--a débouché, pour la danse, en plein air de la nuit, une queue interminable de danseurs et de danseuses, marchant deux à deux, avec des allures un peu théâtrales:--les filles coquettement provocantes dans cet idéal costume arlésien, qui donnerait à défaut de beauté, de la _joliesse_ aux plus laides.

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_Mercredi 30 septembre_.--Lamanon. Encore une ville abandonnée sur une cime rocheuse, une ville que l'on croit avoir été creusée dans la pierre, par des hommes venus après les hommes des cavernes, et dont les logis, ou plutôt les anfractuosités dans la roche, auraient été habitées plus tard, par les populations du pays, en fuite devant l'invasion des Sarrasins. Des antres de bêtes, où l'on remarque des ébauches d'escaliers frustes, et des rigoles barbarement entaillées le long du contournement des rochers, et qui amenaient l'eau de la pluie dans des citernes.

Pour arriver à cette cité mystérieuse, et qui n'a pas d'histoire, une montée à travers des pins centenaires, à travers des quartiers de rochers, dans un paysage si fort aromatisé par les plantes odorantes de toutes sortes, qu'il entête.

Pour les Baux, pour Lamanon, pour ces endroits que j'appellerai de leur vrai nom, du nom de _paysages historiques_, et que dégrade et modifie, chaque jour, l'action meurtrière de la nature, ou la recherche de la pierre de construction par l'homme, comment ne s'est-il pas trouvé un préfet, un administrateur intelligent, qui ait songé à les faire reproduire dans une série de grandes photographies, et en faire un musée dans le chef-lieu du département? Car enfin ces paysages historiques sont tout aussi intéressants que ce qu'on appelle un monument historique: une église, un château, une maison.

En ce temps de choléra, Daudet qui n'a pas l'estomac, en meilleur état que moi, ne peut résister à un oignon, une tranche de pastèque, un morceau de tourte d'anchois, à n'importe quelle mangeaille de son Midi. L'amusant c'est qu'il combat ces petits excès de gueule avec quelques gouttes de laudanum tirées d'une petite fiole, qu'il porte toujours sur lui, et qui vient de jeter l'effroi dans le buffet d'une gare, où l'on nous a pris pour un convoi de cholériques. Et, ma foi, je me suis mis à son régime, et maintenant si nous prenons, par hasard, une absinthe, nous la prenons au laudanum.

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_Vendredi 2 octobre_.--... Visite au château des papes, à la nuit tombante. Exploration au pas accéléré, de l'immensité mystérieuse et limbique du palais, par des ténèbres, où il y a encore un peu de l'évanouissement jaune du soleil.

Des cours profondes comme des puits, des corridors interminables, des escaliers dont on ne peut compter les marches, puis soudain, des peintures ingénues et barbares, imparfaitement entrevues en un angle de plafond, soudain encore, un trou de lumière: une fenêtre avec son banc de pierre s'ouvrant au-dessus d'une ville de clochers roses sur un ciel mauve--et dans la trouble rêverie de votre esprit entre ces murs, revenant le souvenir du massacre, de la sanguinaire tuerie de 93.

Et au passé ecclésiastique, le présent se mêlant avec la clameur des _appels militaires_, montant des cours, comme un bruit de mer, avec ces soldats-fantômes, dans leur entoilement gris, dégringolant les escaliers, ou couchés sur les lits de camp, en des poses, comme en ont les Étrusques sur les pierres de leurs tombes. Et toujours, au milieu de l'obscurité qui se fait plus dense, une marche courante et essoufflée, à travers des salles coupées à demi-hauteur, à travers des morceaux de bâtisse défigurés, à travers des architectures incomplètes qu'on ne comprend plus, à travers de la pierre, dont la construction est devenue énigmatique, à travers un chaos de pièces et d'appartements, à travers d'étroits passages, qui dans l'ombre de leurs extrémités paraissent se resserrer, ainsi que dans un rêve--oui, un rêve, c'est bien le mot pour caractériser cette promenade par le crépuscule, et un rêve, où il y aurait un rien de cauchemar.

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_Dimanche 4 octobre_.--Arles. Les Arènes, un petit Colisée, où le noir des foules modernes, fait si bien, par place, sur l'orangé et le gris de la pierre effritée, et là dedans, çà et là, la luminosité douce d'une Arlésienne dans son costume: une merveille d'arrangement et d'harmonie.