Journal Des Goncourt Troisieme Serie Premier Volume Memoires De

Chapter 17

Chapter 173,796 wordsPublic domain

[Note 1: Ici je me suis complètement trompé dans mes prévisions, car c'est la scène qui a manqué de faire tomber la pièce, mais en dépit des sifflets qui l'ont accueillie, je maintiens que c'est une jolie et originale scène.]

Il y a une petite Jésus de cinq ans, toute _dormichonnante_ dans sa fourrure, et qu'on tient éveillée, et qu'on fait jouer, en lui promettant un biscuit, une bambine qui est toute drôlette. Puis c'est une fillette de dix ans, une petite-fille de Bouffé, qui rend gravement son rôle à Porel, parce qu'elle ne le trouve pas assez important.

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_Mardi 27 novembre_.--En maniant ces _jolités_,--c'est le nom que leur donne le: _Catalogue de feu Son Altesse Royale le duc Charles de Lorraine et de Bar_, ces jolités faisant partie de cette vitrine, que je commence, d'objets à l'usage de la femme du dix-huitième siècle, en touchant et retouchant ces étuis, ces flacons, ces ciseaux, ces navettes, qui ont été, pendant des années, les outils des travaux d'élégance et de grâce des femmes du temps, il vous arrive de vouloir retrouver les femmes, auxquelles ils ont appartenu, et de les rêver ces femmes,--le petit objet d'or ou de saxe, caressé des doigts de votre main.

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_Mercredi 28 novembre_.--Un landau vient me prendre à onze heures, je vais chercher les Daudet, et nous nous rendons chez les Charpentier.

Un long temps pour organiser le cortège. Mme Daudet fait la remarque de la parfaite ressemblance des noces des gens riches avec les noces des ouvriers, et comme les gens distingués, dans l'attifement de ce jour, deviennent communs, et comme on croirait que ça doit finir, le soir, par une goguette.

La mariée est toute charmante, sous le blanc argenté de la soie Récamier, sa jupe sans taille tombant avec les plis d'une tunique, et de coquets entrelacements de fleurs d'oranger, lui courant à la hauteur des hanches sur sa robe de dessus. Et ç'a été vraiment un féerique spectacle; quand la messe finie et la porte de l'église ouverte, un coup de soleil y est entré, et enveloppant la mariée dans la blancheur transparente de son voile, l'a donnée à voir, une seconde, dans la lumière électrique d'un coup de théâtre.

Un joli moment, avant le _lunch_, que la distribution par la mariée à ses amies, des pétales d'oranger de sa robe: pétales dont le nombre figure les années, qu'elles ont encore à attendre, pour se marier. Jeanne Hugo me montrant sa main ouverte, où il y en avait deux, me dit: «Dans deux ans!» et je crois, en me disant cela, qu'elle regarde Léon Daudet.

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_Jeudi 29 novembre_.--Aujourd'hui, à la mairie des Batignolles, dans un conseil de famille, convoqué par Mme de Nittis, je suis près de Claretie, qui veut bien me dire que je devrais faire une pièce tirée de CHÉRIE, que c'est tout à fait un tableau du monde, et comme je lui répondais que je ne voyais pas de pièce dans le roman, et que j'ajoutais, que j'avais été au moment de lui présenter la PATRIE EN DANGER, il me faisait cette objection: «Il y a, voyez-vous, dans votre pièce, l'acte de Verdun... c'est grave pour un théâtre de l'État... au Théâtre-Libre, c'est autre chose, et ça se comprend très bien, qu'Antoine vous joue.» Aurait-il, quand je l'ai fait tâter par Febvre, pris conseil du ministère, d'après le ton qu'il a mis à ses paroles?

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_Vendredi 30 novembre_.--Répétition à l'Odéon.

Des décors impossibles. Dans la chambre de Mlle de Varandeuil, une fenêtre à guillotine, comme on en trouverait seulement à Londres. Une crémerie, si fantastique, qu'elle semble une crémerie des PILULES DU DIABLE.

On dirait vraiment que les décorateurs ferment les yeux, à tout ce qui leur tombe dessous. Il y a à vingt pas d'ici, une crémerie qui, d'après des photographies, qu'on ferait peindre par un peintre de charcutier, donnerait un décor cent fois plus réel. Mais la réalité du décor dans les pièces modernes, semble aux directeurs de théâtre, sans grande importance.

Réjane est admirable par son dramatique, tout simple, tout _nature_. Un moment, elle parle de la force nerveuse, que donnent les planches, et de sa crainte de jeter dans l'orchestre, la grande Adèle, quand elle la bouscule, à la fin du tableau des fortifications. À ce sujet, elle raconte, que jouant avec je ne sais plus qui, elle s'étonnait d'avoir les bras tout bleus, et qu'elle avait reconnu, que ça venait d'un petit coup de doigts, qu'il lui donnait à un certain instant.

Le théâtre, un endroit particulier pour la fabrication des imaginations anxieuses, peureuses. Je ne sais pourquoi, aujourd'hui, ma pensée va à la censure, à son _veto_, et j'interroge les attitudes des gens, les réponses qu'ils font à des questions quelconques, et malgré moi, j'y cherche des dessous ténébreux, confirmant ma pensée.

Je descends jusqu'au boulevard, avec Dumény, qui me montre des lithographies de Gavarni, _ad usum_ Jupillon, qu'il tire de sa poche, et me parle de la manière de se faire une bouche méchante, en la dessinant, dans le maquillage, de la minceur d'une bouche de Voltaire, et la relevant d'un rictus, dans un seul coin.

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_Samedi 1er décembre_.--Ce matin, de Béhaine tombe chez moi, au moment où je m'habillais pour la répétition, et reste déjeuner avec moi. Il me confirme que l'Italie est toute à l'agressivité, et il croit que nous aurons la guerre au printemps.

Ce soir, Frantz Jourdain, que j'emmène faire un croqueton d'un marchand de vin pour ma pièce, me ramène dîner chez lui.

Là, le bibliophile Gallimard, m'apprend aimablement, qu'il va faire pour sa bibliothèque une édition de GERMINIE LACERTEUX, avec dessins et eaux-fortes de Raffaëlli, et préface de Gustave Geffroy, dont il n'y aura que _trois exemplaires_: le premier pour lui, le second pour moi, le troisième pour Geffroy.

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_Lundi 3 décembre_.--Dumény vient, ce matin, à l'effet de se faire une tête de «roux cruel» sur l'_Oiseau de passage_ de Gavarni, dont j'ai le dessin. Pendant qu'il en prend le croqueton, il me dit: «Ah! votre JOURNAL, c'est bien curieux... et je regrette bien de n'avoir pas écrit des notes plus tôt... mais j'ai commencé à en écrire l'année dernière.» Décidément, immense sera le nombre de journaux autobiographiques, que va faire naître dans l'avenir, le JOURNAL des deux frères.

Colombey n'a qu'un bout de rôle, qu'il joue d'une manière merveilleuse. C'est la fin d'une ivresse, dans laquelle remontent des renvois de vin mal cuvé. De le voir jouer ainsi, cette scène, ça me rend aujourd'hui tout à fait insupportable, la suppression du tableau du dîner, dans le bois de Vincennes, où il aurait été si amusant, si drolatique.

Oui, à propos de cette scène, quand je lui ai lu la pièce, Porel m'a dit, que c'était d'un comique lugubre, mais c'est le comique de l'heure présente, le comique fouetté, nerveux, épileptique, hélas! Le gros, rond et gai comique, genre Restauration, c'est mort, ça ne se fabrique plus en France, en l'an 1888. Puis au fond, au théâtre, les choses dangereuses ne le sont pas, quand elles sont jouées par des acteurs de grand talent.

Une remarque. Ce Colombey est le seul acteur, qui ne subisse pas l'inspiration de Porel, et a dû montrer qu'il ne voulait pas la subir, car Porel ne lui fait aucune observation, et le laisse jouer, comme il veut.

Oh! ce Porel, il faut bien l'avouer, ce Porel est d'une fécondité d'imaginations, d'une richesse d'observations, d'une abondance de ressouvenirs d'après nature. Il a fait vivant, ce rôle de la grande Adèle, par un tas d'attitudes de fille à soldat, par un monde de détails caractéristiques, que donne la fréquentation des pioupious. Il a varié son éternel et gauche frappement de cuisse, par des saluts militaires faits, la main à la tempe, avec des dandinements de corps triomphants de tambour-major, etc., etc.

Et pour Mlle de Varandeuil, dans la grande scène de la fin, au milieu du tragique de la situation, il a coupé les tirades, par une occupation sénile de son feu, par des attouchements persistants de pincettes, par des gestes maniaques de vieilles gens. Ah! c'est un metteur en scène tout à fait remarquable que Porel, et qui apporte à un rôle, je le répète, une partie psychique, que je ne rencontre sur aucune autre scène.

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_Mardi 4 décembre_.--Voici la guerre qui commence contre la pièce. Les journaux font d'avance un tableau des souffrances de la pudeur des actrices, chargées d'interpréter GERMINIE LACERTEUX. Et les cafetiers du quartier Latin se joignent aux journalistes, furieux de ce seul entr'acte, que je veux introduire au théâtre, et qui réduit à un bock, les cinq, qu'on buvait avec les cinq actes et les cinq entr'actes.

Porel annonce, aujourd'hui, que GERMINIE LACERTEUX passera, samedi 15 décembre.

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_Mercredi 5 décembre_.--Hier, j'ai donné un exemplaire de l'édition illustrée de LA FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE à Réjane, qui m'a dit: «Aujourd'hui je ne suis pas belle, je n'ai pas mon _ondulation_ de dix francs, je vous embrasserai seulement demain.» En arrivant au théâtre, on me remet d'elle un billet de remercîment tout charmant, où elle veut bien me dire, que Germinie est sa _passion_, et qu'elle y apportera toute la vie et la vérité qui sont en elle.

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_Vendredi 7 décembre_.--Porel est convoqué aujourd'hui par la censure. Il est obligé de quitter la répétition, en me disant de l'attendre pour savoir le résultat. La répétition finie, il tarde, il tarde. Je laisse dans son cabinet Réjane, qui persiste à l'attendre, et je m'en vais, voulant m'éviter une nuit colère.

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_Samedi 8 décembre_.--Un fichu état nerveux, qui me met des larmes dans les yeux, quand dans la correction des épreuves, je relis ma pièce.

Du théâtre, j'emporte chez moi le manuscrit de la censure, pour en prendre copie. Songe-t-on, qu'à la veille de l'anniversaire de 89, un directeur de théâtre est obligé de batailler avec la commission de la censure, un gros quart d'heure, pour garder cette phrase de son auteur: «_Je suis prête d'accoucher._» Ce soir, reporter à dix heures des épreuves chez Charpentier.

C'est bon tout de même, cette vie active, affairée, précipitée, où l'on n'a pas une minute à soi: ça fait vivre _jeunement_, un vieux comme moi.

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_Dimanche 9 décembre_.--Télégramme tout à fait inattendu de Saint-Pétersbourg, m'annonçant qu'HENRIETTE MARÉCHAL a été jouée avec un grand succès, au Théâtre Michel.

La vie de théâtre a cela, qu'elle donne la fièvre à votre cervelle, qu'elle la tient, tout le temps, dans une excitation capiteuse, et qui vous fait craindre, quand vous en serez sorti, que la vie tout tranquillement littéraire du faiseur de livres, paraisse bien vide, bien fade, bien peu remuante.

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_Lundi 10 décembre_.--L'envie de rédiger une pétition à la Chambre des députés, dans laquelle je demanderai la suppression de la commission de censure.

Au milieu de la tirade dramatique du neuvième tableau, dite d'une manière trop _mélo_, par Mme Crosnier, Porel lui crie: «Mouchez-vous là, et ne craignez pas de vous moucher bruyamment.» Or, cette chose humaine fait la tirade nature, et lui enlève le caractère théâtre qu'elle avait, avant.

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_Mardi 11 décembre_.--Aujourd'hui, le _Guignol_ est démonté, et les Daudet qui assistent à la répétition, pleurent, comme de candides bourgeois. Daudet me dit, que la seule crainte qu'il éprouve pour moi, c'est que la fin de mes tableaux, sans effet théâtral, ne déroute le public.

À ce qu'il paraît, Jacques Blanche aurait entendu dans les sociétés qu'il fréquente, que la première serait _houleuse_.

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_Jeudi 13 décembre_.--Ah! le théâtre, c'est plein d'imprévu hostile! Réjane, qui a une névralgie dans la mâchoire, et qui n'a pas répété hier, et qui depuis deux jours n'a pas mangé, après avoir avalé un bouillon qu'on est allé chercher chez Foyot, ne peut donner que les attitudes de son rôle, que dit tout haut la souffleuse.

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_Samedi 15 décembre_.--J'ai rendez-vous à l'Odéon, avec Loti, qui part demain matin et ne pouvant assister à la première, remise à mardi, m'a demandé à être présent à la répétition de la censure.

Je le trouve dans le cabinet de Porel, causant du MARIAGE DE LOTI, que fabriquent, en ce moment, des inconnus, et je l'engage et le décide très facilement à faire la pièce lui-même. Et voici Porel, avec sa facilité d'emballement, rêvant déjà de décors exotiques et de mélodies haïtiennes, et faisant du MARIAGE DE LOTI, dans son imagination, la pièce à succès de la fin de l'année, et voilà l'auteur du charmant roman, tout charmé, et sous le coup de la fascination de cette chose nouvelle: le théâtre,--et qui invite Porel à venir à Rochefort, et à travailler à la pièce, à eux deux.

On descend dans la salle. Ce n'est point encore la répétition de la censure, comme on l'avait décidé. Cette répétition est remise à lundi, et la pièce reculée à mercredi. La pauvre Réjane, cause de ce retard, n'arrive qu'à deux heures. Elle a dû se faire donner un coup de lancette dans la bouche, et a eu à la suite du coup de lancette, une crise de nerfs, et est obligée de jouer, le cou et la tête tout empaquetés.

Il est amusant ce Loti, sous sa gravité de pose et de commande, avec l'éveil, par moments, de ses yeux éteints devant cette cuisine du théâtre; et sa vue semble jouir délicieusement de la montée des décors, de l'abaissement des plafonds, et ses oreilles se pénétrer curieusement de l'argot de la machination. Et, on le voit avec quelque chose d'un provincial, amené dans les profondeurs intimes du théâtre, se frotter aux hommes et aux femmes de l'endroit, attiré, séduit, hypnotisé. Un moment cependant le marin se révèle, et sur les récriminations et les rebiffements des machinistes, il laisse échapper: «On voit que ce ne sont pas des soldats, la manoeuvre ne se fait pas au sifflet!»

Devant le jeu de Mme Raucourt, un peu grisée par les compliments, soulignant trop la méchanceté noire de son rôle, il s'écrie: «Vous êtes heureux qu'on ne vous joue pas dans un port de mer, les marins monteraient sur le théâtre, battre Mme Jupillon et son fils.»

Réjane me contait, que sa petite fille âgée de deux ans, disait au sujet de sa fluxion: «_Maman joue Geminie de M. Goncou, et maman est enflée._»

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_Lundi 17 décembre_.--Je laisse Porel dans son cabinet, en tête à tête avec les censeurs.

Au milieu de clouements à grands coups de marteau, un conciliabule qui n'en finit pas, entre un machiniste, un pompier au casque qui brille, auquel se mêle la voix de la souffleuse, qui a l'air de sortir d'une cave, pendant qu'un décorateur fait un croquis pour retoucher la chambre de Mlle de Varandeuil. Enfin Porel vient s'asseoir sur les premiers bancs de l'orchestre entre les censeurs.

Admirable de gaucherie cette Réjane! pendant qu'avec ses bras rouges de laveuse de vaisselle, dans sa toilette de bal de vraie bonne, elle tourne sous les yeux de sa maîtresse... Pas la moindre coquetterie bête de femme, à preuve le chapeau ridicule du bal de la Boule-Noire... C'est vraiment une actrice!... Dans l'idylle du second tableau, quel triste et pudique abandon, mais, mais... je ne sais pas, pour une scène d'amour si poétique,--la robe de bonne me fait une petite impression de froid,--en sera-t-il de même avec le public?... Oh, elle est merveilleuse, tout le temps, Réjane! et au moyen d'un dramatique tout simple, du dramatique que je pouvais rêver pour ma pièce... Et comme dans la scène de l'apport de l'argent, pour le rachat de la conscription, elle dit bien et d'une voix tellement remuant les entrailles: «Pas plus que l'autre, pauvre ami... pas plus que l'autre!...» Et la jolie trouvaille, qu'elle a faite dans la scène de l'hôpital, de cette toux, qu'elle a seulement, quand elle parle de choses d'amour.

Une location frénétique. Des députés, me dit Porel, en le quittant, ont loué une grande avant-scène; ils veulent assister à cette émeute littéraire.

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_Mercredi 19 décembre_.--Hier à l'Odéon Gouzien me parlait de la mauvaise humeur, causée chez les journalistes, par la suppression de la répétition générale. Ce matin cette mauvaise humeur transperce dans les journaux.

Toute la matinée et l'après-midi, je travaille à finir la pétition à la Chambre des députés, un morceau que j'ai écrit avec mes nerfs, et que je crois un des bons morceaux que j'ai écrits.

Bon! à la sortie de chez moi, un brouillard qui me fait craindre, que les voitures ne puissent pas circuler, ce soir. Pour tuer l'avant-dîner, je vais chez Bing, où je ne peux m'empêcher de quitter de l'oeil les images, que Lévy me montre, et de me promener d'un bout de la pièce à l'autre, en parlant de ce soir.

Et aussitôt dîner, dans l'avant-scène de Porel avec les Daudet, moi, tout au fond, et invisible de telle manière, que Scholl, qui vient parler avec Daudet sur le rebord de la loge, ne me voit pas.

Un public de première, comme jamais on n'en a vu à l'Odéon, assure Porel.

La pièce commence. Il y a deux mots, dans le premier tableau, sur lesquels je comptais pour m'éclairer sur la disposition du public. Ces deux mots sont: «une _vieille bique_, comme moi» et «des bambins, _qu'on a torchés_». Ça passe, et je conclus en moi-même que la salle est bien disposée.

Au second tableau, quelques sifflets, et commencement du soulèvement de la pudeur de la salle: «Ça sent la poudre, j'aime ça!» laisse échapper Porel, sur un ton pas vraiment très amoureux de la poudre.

Daudet sort, pour calmer son fils, qu'il entrevoit prêt à batailler, et revient bientôt avec une figure colère, et accompagné de Léon, disant, que son père avait une tête si mauvaise dans les corridors, qu'il a craint qu'il se fît une affaire, et je regarde, vraiment touché au fond du coeur, le père et le fils, se prêchant réciproquement la modération,--et tout aussi furieux, l'un que l'autre, en dedans.

La lutte entre les siffleurs et les applaudisseurs parmi lesquels on remarque les ministres et leurs femmes, continue aux tableaux du bal de la «Boule-Noire» au tableau de la «Ganterie de Jupillon».

Enfin arrive le tableau du dîner des petites filles. Là, je l'avoue, je me croyais sauvé. Mais les sifflets redoublent. On ne veut pas entendre le récit de Mme Crosnier. On crie: _Au dodo les enfants!_ et j'ai, un quart d'heure, l'anxiété douloureuse de croire qu'on ne laissera pas finir la pièce... Ah! cette idée était dure, car comme je l'avais dit à mes amis, je ne sais pas quelle sera la fortune de ma pièce, mais ce que je voudrais, ce que je demande, c'est de livrer la bataille, et j'ai eu peur de ne pas la livrer jusqu'au bout.

Je vais un moment sur la scène, et je vois deux de mes petites actrices, si cruellement bousculées par le public impitoyable, pleurant contre un portant de coulisse.

Enfin Réjane obtient le silence: Réjane, à laquelle je dois peut-être d'avoir vu la fin de ma pièce, au milieu du tapage et du parti pris de ne pas écouter, a le don de se faire entendre et de se faire applaudir, dans la scène de l'apport de l'argent de la conscription.

Aux tableaux qui suivent, ça devient une véritable bataille, au milieu de laquelle, sur la phrase de Mlle de Varandeuil: «Ah! si j'avais su, je t'en aurais donné du _torchon de cuisine_, mademoiselle, comme je danse!» une voix indignée de femme s'élève, et amène à sa suite, un brouhaha d'indignation dans la salle. Et cette voix indignée n'est pas celle d'une honnête femme.

Les indignations des hommes, ne sont pas non plus de ceux qui passent à Paris, pour les plus purs: c'est l'indignation de ***, vous savez... c'est l'indignation de ***, dont on dit... c'est l'indignation de ***, sur lequel on raconte...

Enfin, quand Dumény veut me nommer, cette salle se refuse absolument, à ce que mon nom soit prononcé, comme un nom déshonorant la littérature française... et il faut que Dumény attende longtemps, longtemps... et qu'il saisisse une suspension entre les sifflets, pour le jeter ce nom, et le jeter, il faut le dire, comme on jette sa carte à un insulteur.

Je suis resté jusqu'au bout, au fond de la loge, sans donner un signe de faiblesse, mais pensant tristement, que mon frère et moi nous n'étions pas nés sous une heureuse étoile,--étonné, et doucement remué, à la tombée de la toile, par la poignée de main d'un homme, qui m'avait été jusqu'alors hostile, par la brave et réconfortante poignée de main de Bauër.

Les gens perdus dans le brouillard, se retrouvent autour des tables du souper offert par Daudet, sur lesquelles se dressent quatre faisans, au merveilleux plumage, que m'a envoyés la comtesse Greffulhe «à cause de leurs nuances japonaises».

Tout le monde est gai. On n'a pas le sentiment d'une bataille absolument perdue, et moi j'oublie l'échec de la soirée, devant la satisfaction d'avoir vu finir la pièce.

On soupe, et on soupe longuement, en commentant les incidents de la soirée.

Marieton qui a payé 25 francs un parterre, a vu payer 90 francs chaque, les deux derniers fauteuils de l'orchestre.

Wolf, qui était derrière le jeune Hugo, et lui frottait amicalement sa canne dans le dos, en lui disant: «C'est une honte que le petit-fils de Hugo applaudisse ça!» s'est attiré une réponse à peu près semblable à celle-ci: «Pardon, monsieur, nous ne sommes pas assez intimes, pour que vous me parliez ainsi!»

Quelqu'un a entendu un imbécile patriote de la prose noble, s'écrier dans les corridors: «Ah! si les Allemands voyaient cette pièce!»

Puis, au milieu de la causerie devenue bruyante, tout à coup s'élève la voix de Zola, qui jette: «À Edmond Goncourt et à la mémoire de Jules Goncourt!»

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_Jeudi 20 décembre_.--Vitu, après avoir commencé son article du _Figaro_, par cette phrase: «--La chute complète et sans appel de GERMINIE LACERTEUX[1]»--fait la déclaration suivante:

«Il n'est pas un seul mélodrame de l'ancien ou des derniers temps, où les peintures des basses classes de Paris, ne soient mises en scène avec une verve, un coloris, un relief, et une vérité autrement saisissants.»

C'est peut-être vraiment, monsieur Vitu, une critique un peu exagérée.

[Note 1: GERMINIE LACERTEUX, on le sait, est à sa centième représentation, sauf six ou sept représentations.]

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_Vendredi 21 décembre_.--Aimable visite de Réjane, toute riante, toute joyeuse, qui me plaint de n'avoir pas assisté à la représentation d'hier, à cette seconde, où la pièce s'est complètement relevée, et me disant gentiment, que si elle a un succès, elle le doit à la prose qui est sous son jeu, sous sa parole.

Elle me conte que Derenbourg, le directeur des Menus-Plaisirs, lui a confié, que la veille de la première, il dînait dans une maison, qu'il n'a pas voulu nommer, où on avait dit: «Il ne faut pas que la pièce finisse demain.»

Et revenant aux applaudissements, aux rappels d'hier, elle m'avoue que, dans la fièvre de bonheur qu'ils avaient Porel et elle, ils ont été souper, ainsi que deux collégiens, et que dans le fiacre, Porel ne cessait de répéter: «2,500 francs de location aujourd'hui... après la presse de ce matin... je ne me suis donc pas trompé... je ne suis donc pas une foutue bête!»

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_Samedi 22 décembre_.--Passé, après dîner, à l'Odéon, où à mon entrée, Émile m'annonce que la salle est pleine d'un monde _chic_. Réjane qui vient de jouer le tableau des fortifications est rappelée, et applaudie à tout rompre... Je me sauve, de peur que ça se gâte.

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