Journal Des Goncourt Troisieme Serie Premier Volume Memoires De
Chapter 15
Et tout en feuilletant, d'une main rapide, mes albums, Hayashi a, de temps en temps, des petites gaîtés, des éclats de rire d'enfant, pendant lesquels il s'écrie: «De grands toqués, les artistes japonais, des toqués comme celui-ci, qui dans l'admiration d'un clair de lune, empêché de le voir par un coin du toit de son voisin, s'essaya à _l'écorner_ avec sa lanterne, et brûla une partie de Yeddo.»
«Ah! c'est curieux, fait-il, quelques minutes après, en tombant sur un album de théâtre. Vous voyez cet acteur qui s'ouvre le ventre. Eh bien! c'est la représentation réelle d'une chose arrivée.
C'était un très grand acteur, engagé à jouer pour une société, une société seule. Sa belle-mère qui avait l'influence sur lui, contracte en son nom, un engagement avec un théâtre de Yeddo, engagement dont elle touche d'avance l'argent. Au moment de débuter, on lui reproche sa mauvaise foi, et dans la première représentation qu'il donne, et où il avait à représenter un _hara kiri_, il s'ouvre tout de bon le ventre.
À déjeuner, Hayashi cause nourriture japonaise, et me cite, comme un mets délicieux: une salade de poireaux et d'huîtres.
Questionné par moi sur les livres et les auteurs européens, en faveur au Japon, il me cite le CID de Corneille et les drames de Shakespeare,--ayant au fond une grande parenté avec les drames héroïques du théâtre Japonais.
Je pensais aux petits hasards curieux qui produisent de grands événements. Au fond ce sont bien certainement le voyage de Philippe Sichel, et plus tard le voyage de Bing, qui ont fait faire connaissance intime à l'Europe avec le Japon, et qui ont vulgarisé l'art de l'Empire du Soleil, en Occident.
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_Mardi 15 mai_.--Enfin, ce soir, dans l'effacement du crépuscule, le doux bruit humide de la pluie sur les feuilles neuves, avec cette fraîche et revivifiante senteur de la pousse des choses de la nature.
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_Mercredi 16 mai_.--Je me disais ce matin: Si je gagnais l'année prochaine cent mille francs avec GERMINIE LACERTEUX, j'achèterais la maison en face, et j'y ferais mettre cet écriteau: _À louer à des gens, sans enfants, ne jouant d'aucun instrument de musique, et auxquels il ne sera permis, en fait d'animaux, que des poissons rouges_.
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_Samedi 19 mai_.--Songe-t-on, combien ça vous rapporte d'être républicain, et se figure-t-on la place qu'aurait l'historien Aimé Martin, s'il était légitimiste?
Un mot caractéristique de ce temps. Grévy demandant au directeur des Beaux-Arts, comment il trouvait le Salon de cette année?
--Pas d'oeuvre supérieure, mais une bonne moyenne.
--Très bien, répondit Grévy, c'est ce qu'il faut dans une république.
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_Mercredi 23 mai_.--Une jolie anecdote, que le général Abbatucci racontait sur lui-même, pendant la campagne de Crimée.
Lors du siège de Sébastopol, dans les trêves entre les deux armées, des bals furent donnés, où les officiers français tentèrent de plaire à des femmes russes. Et pour plaire, en ce moment, où l'on avait une chemise, lavée à la diable par un brosseur, c'était difficile. Le jeune officier n'imagina-t-il pas de repasser le col et les manches de cette chemise, avec ses étriers, dont il fit adroitement des fers à repasser,--repassage qui lui valut les plus grands succès.
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_Jeudi 24 mai_.--Le beau en littérature est peut-être d'être un écrivain, sans qu'on sente l'écriture.
Ah! si j'avais encore quelques années à vivre, je voudrais écrire sur l'Art Japonais un livre dans le genre de celui que j'ai écrit sur l'Art du dix-huitième siècle, un livre moins documentaire, mais un livre encore plus poussé vers la description pénétrante et révélatrice des choses.
Et ce livre je le composerai de quatre études: une sur Okousai le rénovateur moderne du vieil art japonais; une sur Outamaro, le Watteau de là bas, une sur Korin, et une autre sur Ritzono, deux célèbres peintres et laqueurs.
À ces quatre études, je joindrai peut-être une étude sur Gakutei, le grand artiste des _sourimonos_, celui qui dans une délicate impression en couleur, sait réunir le charme de la miniature persane et de la miniature du moyen-âge européen.
Quelqu'un conte qu'hier, il est entré chez une fleuriste du boulevard, et qu'un bouquet qu'il trouvait joli, on lui a fait tout bonnement cinq cents francs.
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_Dimanche 10 juin_.--On causait dans la journée, de Jules Breton, le peintre et le poète, qui a une propriété dans les environs d'ici. Une curieuse remarque à son sujet. Il peut faire de la peinture dix heures de suite, sans fatigue, tandis que lorsqu'il cherche des idées, des expressions, des mots, il est aussitôt pris de vertiges, de troubles de l'être, qui l'ont fait, depuis des années, renoncer à la poésie. Voici, il me semble, une preuve de la supériorité de notre métier.
Daudet commençant à souffrir, ce soir, de ses douleurs, et craignant l'envahissement général de son corps disait: «Quand ça commence, je me rappelle involontairement le vers de Virgile, sur l'incendie de Troie:
... ... ... Proximus ardet. Ucalegon... ... ...
Et il se met à parler, avec enthousiasme, de Théocrite, du rêve du poisson d'or, des pêcheurs dans leur cabane, si _naturalistement_ décorée de filets.
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_Mercredi 13 juin_.--On parlait de la petite couche de civilisation, qui recouvre l'être le plus raffiné, et comme quoi, cet être redevenait primitif au bout de quelques jours. À l'appui de cette thèse, quelqu'un contait, qu'il avait connu une distinguée et charmante fille, qui embarquée dans une troupe de tableaux vivants, devant donner des représentations à la Nouvelle-Orléans, avait fait naufrage, et était restée dix-huit jours sur un radeau. Elle confessait, qu'au bout de trois ou quatre jours, toute pudeur était évanouie, et qu'on faisait ses besoins, l'un devant l'autre, et elle ajoutait qu'à la fin, les aliments manquant, on allait chercher dans les excréments, les haricots non digérés, pour les remanger.
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_Jeudi 14 juin_.--Rodin le sculpteur disparaît quelquefois de chez lui, pendant quelques jours, sans qu'on sache où il va, et quand il revient, et qu'on lui demande où il a été, il dit: «Je viens de voir des cathédrales!»
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_Lundi 18 juin_.--Il était question de la domestique qui nous a empoisonnés, il y a deux ou trois ans. Or Mme Daudet a appris depuis, que la misérable s'était vantée d'avoir fait passer, en deux jours, le lait d'une nourrice, avec laquelle elle était mal, et elle racontait, que le poisson acheté par ses maîtresses, elle le tenait, quatre ou cinq heures, sur le trou de l'évier, et que les oeufs envoyés de la campagne, elle les faisait cuire au four, dans de la bouse de vache.
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_Dimanche 24 juin_.--Ce matin, il est long, très long, Daudet, à ouvrir la porte du parc! Tout à coup il s'arrête, la clef encore dans la serrure, et me dit: «Quand j'ai pris possession de cette propriété, on m'a remis cette clef, et quand je l'ai mise dans la serrure de cette grille, où il y avait au-dessus un coup de soleil, dans le moment, à la fois un peu distrait, un peu pensant à autre chose, j'ai été surpris par le souvenir d'un bruit... oui, d'un bruit, du temps que j'avais six ans. Alors nous avions une vigne, aux environs de Nîmes, où nous allions manger des salades de romaine, des fruits... Ah, quand on allait là, c'étaient des joies de vacances... Eh bien, je m'attarde quelquefois à vouloir retrouver ce bruit, dont j'ai eu la sensation, la première fois, que j'ai ouvert cette porte.»
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_Mardi 26 juin_.--On cause collège, et de la férocité des pensums d'autrefois. À ce sujet, Daudet conte, qu'il était en sixième à neuf ans, et si petit, si petit, qu'il portait encore un pantalon fendu, et se tenait toujours le derrière contre les murs, afin que les grands ne lui tirassent pas dehors son pan de chemise, mais tout petit qu'il était, il se trouvait toujours dans les trois ou quatre premiers. Toutefois, son professeur était humilié de la petitesse de sa taille, de son air enfant, et pour s'en débarrasser, un jour, il lui donnait comme pensum, à copier six fois, mot à mot, le DE VIRIS ILLUSTRIBUS.
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_Vendredi 29 juin_.--Vous allez mieux, il me semble, disais-je, dans la matinée à Daudet.
«Mon cher, me répondait-il, vous savez, les gens qu'on crucifiait autrefois, on les déclouait un moment, pour les faire souffrir plus longtemps, eh bien, je suis dans un moment de déclouement.»
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_Mardi 3 juillet_.--Ce soir Daudet cause de son roman futur: «La petite Paroisse» dont l'embryon est en germe dans son cerveau.
L'IMMORTEL ne l'a pas amusé à faire, ne le satisfaisait pas complètement; il n'y trouve qu'une seule grande qualité: l'expérience de la vie. Il veut faire maintenant une oeuvre, où il mettra de lui, ce qu'il a de bon, de compatissant: sa pitié pour les misérables, les déshérités, les _routiers_. Son livre sera l'histoire d'un mari qui pardonne, et il s'étend sur la bêtise de tuer, pour l'homme qui aime, et qui détruit à jamais l'objet de cet amour. «Oui, reprend-il, ce sera une oeuvre de mansuétude.»
Et il mettra dans un coin de ce livre de pardon, toutes les notes qu'il a prises derrière les persiennes fermées de son beau-père, devant cette fontaine, à un carrefour de routes: notes écrites au crayon, où il fixait, comme un peintre, les mouvements, les poses, les attitudes des pauvres errants, et pour ainsi dire la mimique de leurs tergiversations, devant l'énigme et la chance des chemins, s'étendant devant eux.
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_Vendredi 6 juillet_.--Ce soir, au jour tombant, je passais devant l'Opéra déjà éclairé. L'illumination blanche dans le gris sépulcral de la pierre par le crépuscule, en faisait comme le palais fantomatique d'un fond de tableau de Gustave Moreau.
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_Mardi 10 juillet_.--C'est très singulier la myopie et le presbytisme de mes yeux. Ils ne voient pas sur une tête de faux cheveux, dans une bouche, de fausses dents, n'aperçoivent pas même une légère déviation de l'épine dorsale, chez une femme bien habillée, mais perçoivent les moindres mouvements moraux de la physionomie, percent sur une figure,--ce qui se passe dans sa cervelle ou son coeur.
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_Jeudi 12 juillet_.--Daudet m'a écrit, avant-hier, que Porel venait dîner aujourd'hui à Champrosay, et m'invite à me trouver avec lui, pour causer de GERMINIE LACERTEUX.
Je trouve en chemin de fer, Porel qui m'annonce que l'engagement de Réjane, pour GERMINIE LACERTEUX est signé, que les maquettes des décors sont tout près d'être terminées, que la pièce passera en novembre; et il me parle de la distribution ainsi faite dans sa pensée: Réjane, _Germinie_; Mme Crosnier, _Mlle de Varandeuil_; Mme Raucourt, _Mme Jupillon_; Dumény, _Jupillon_; Colombey, _Gautruche_, etc., etc.
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_Vendredi 13 juillet_.--Philippe Gille du _Figaro_, tombe à l'improviste ce matin, à déjeuner. Il est tout plein d'anecdotes, contées avec un amusant frétillement du _facies_, et entremêlées de jolies images, comme celle-ci, où à propos de l'émotion de Villemessant, dans une circonstance quelconque, il compare cette émotion, à l'envie de pleurer d'un monsieur, qui s'arrache un poil dans le nez.
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_Samedi 14 juillet_.--Ne sachant que faire ce soir, je vais voir la foule des fêtes. C'est en face de la tour Eiffel, du haut en bas du Trocadéro, une multitude noire, s'étageant debout ou assise, et au milieu de laquelle, s'élèvent les enveloppes de toile des magnolias, semblables à des tentes arabes, avec un horizon de lanternes rouges sur un ciel d'un bleu noir, où fulgure, par moments, un jet de lumière électrique, partant de l'établissement des phares. Une foule grouillante, susurrante dans son obscurité, et piquée, çà et là, du blanc d'une jaquette d'homme, du blanc d'un tablier de femme. Les femmes, un peu fiévreuses, un peu grisées, parlant haut ou chantonnant. De loin en loin, au milieu des gens assis à terre, un couple debout, où repose sur l'homme un geste de caresse de la femme.
Enfin le feu d'artifice, et l'on part, et sur les grands espaces bitumés, que font tout lumineux les illuminations, se voient de petites flaques d'eau, laissées par les femmes, en leurs émotions de la fête du 14 Juillet.
En revenant, je m'arrête devant un bal, improvisé sur la place des omnibus à Passy, et où valse avec une créature échevelée, un pétrin vêtu d'un tricot à bandes blanches et bleues, à cru sur la peau, en tablier de grosse toile, les jambes nues, et qui, à la clarté d'un feu de Bengale rouge, allumé sur le pavé, avec sa figure blême, ses cheveux et ses savates poudrés de farine, a l'air d'un pétrin fantastique valsant dans la réverbération de son four.
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_Dimanche 15 juillet_.--Ce matin, en ouvrant le _Figaro_, je lis que Paul Margueritte s'est noyé près de Fontainebleau. Je le revois avec sa figure de gentil Pierrot fatidique, même en nos soupers, je le vois avec la triste figure de Pierrot noyé, que devait avoir le pauvre cher garçon. Déjà deux fins tragiques parmi les jeunes de mon _grenier_: Robert Caze et Margueritte.
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_Lundi 16 juillet_.--Une singulière impression, en reconnaissant, ce matin, sur une lettre qu'on me remet au lit, l'écriture de Margueritte. Ce n'est pas lui qui s'est noyé, mais le critique Hennequin, se baignant avec Redon.
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_Mardi 17 juillet_.--Je suis enfin débarrassé des _enfants hurleurs_ du fond de mon jardin. Les parents ont loué un appartement à Paris, où on va les caserner. Ah! les pauvres co-locataires qu'ils vont avoir, que je les plains!... Et dire que je dois cette délivrance à un vol fait chez eux, l'année dernière. Les braves voleurs, si je savais dans quelle prison ils sont, je leur enverrais un paquet de tabac tous les mois.
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_Mercredi 18 juillet_.--Pélagie a un peignoir au fond noir, sur lequel sont jetées des fleurs voyantes de toutes sortes. Dans le jardin, les papillons voltigent autour de cette robe, et un petit pierrot qu'on a eu, un moment, dans la cuisine, voletait toujours autour de cette robe, dans les plis de laquelle il aimait à se fourrer, comme dans une touffe de fleurs.
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_Lundi 23 juillet_.--La jouissance de mon oeil devant certains _sourimonos_, qui ne sont, pour ainsi dire, que des compartiments de couleur, juxtaposés harmonieusement, et qui contiennent un morceau bleu, sur lequel sont jetés de petits carrés d'or; un morceau jaune, sur lequel sont gravées en creux des tiges de pin, au milieu de nuages; un morceau de blanc, traversé par des grues qui ont le relief d'un gaufrage; un morceau de noir, avec des caractères qui ont l'air d'insectes d'argent. Cette jouissance, il me semble, ne peut être partagée que par un oeil japonais.
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_Mardi 24 juillet_.--L'idée, que la planète la Terre peut mourir, peut ne pas durer toujours, est une idée qui me met parfois du noir dans la cervelle. Je serais volé, moi qui n'ai fait de la littérature, que dans l'espérance d'une gloire _à perpétuité_. Une gloire de dix mille, de vingt mille, de cent mille années seulement, ça vaut-il le mal que je me suis donné, les privations que je me suis imposées? Dans ces conditions n'aurait-il pas mieux valu coucher avec toutes les femmes désirables, que j'aurais rencontrées, boire toutes les bouteilles de vin, que j'aurais pu boire, et paresser imbécilement et délicieusement, en fumant les plus capiteux cigares.
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_Samedi 28 juillet_.--«Le Président de la République, me demandez-vous, quel homme c'est? s'écrie un graveur en train de faire son portrait, c'est un homme qui ne peut pas supporter un pli sur lui, voilà! Ah!... les portraits officiels, je sais ce que c'est maintenant.»
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_Mercredi 1er août_.--Le fer à gaufres, à oublies, à _toutelots_, ces trois fers, servant à faire les vieilles pâtisseries de la Lorraine, et que je regardais dans la cuisine, de Jean d'Heurs, on me dit qu'on n'en fabrique plus, et que dans les successions et les ventes des antiques familles, on se les arrache.
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_Mardi 21 août_.--On parlait dans une maison, où j'étais, d'une branche de la famille, tombée presque dans la pauvreté, alors que la maîtresse de la maison s'écriait: «Vous concevez, des gens, qui depuis cinq générations, font des mariages d'inclination!»
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_Mercredi 29 août_.--Visite à Saint-Gratien. Je trouve Popelin d'une pâleur un peu effrayante. Je monte avec lui dans sa chambre, et cette montée lui donne une respiration toute haletante. Il me dit au bout de quelques minutes, où il peut parler: «Oui, ça va mieux, mais je ne puis dîner à table, ça me fatigue... puis quand plusieurs personnes parlent autour de moi, je continue à éprouver un singulier phénomène: des battements dans une oreille, avec une inquiétude à l'épigastre... Et le beau de cela, mon cher, c'est la comédie avec les médecins: l'un me dit que j'ai un coeur, comme il n'en a jamais rencontré; les autres ce sont les poumons, et le reste qu'ils trouvent admirables... Enfin, j'espère me remettre avec du repos, de petites promenades, un séjour à Arcachon.»
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_Dimanche 2 septembre_.--Mes nuits sont si pleines de cauchemars, si anxieuses, qu'elles me font presque redouter le sommeil. Barbey d'Aurevilly m'avouait, il y a quelques années, les mêmes appréhensions. Et ce qu'il y a de particulier dans ces cauchemars, c'est toute cette humanité de rêve que j'y rencontre: ces visages de vieillards, d'hommes faits, d'enfants, si sournois, si impitoyablement gouailleurs, si méchamment fermés, ces visages diplomatiques, d'un machiavélisme que montrent seulement les plus mauvaises figures de la vraie humanité, et qui vous laissent la sensation d'une intimidation, douloureusement indéfinissable,--des figures que je voudrais décrire, le matin, si le rêve ne vous laissait pas des êtres qu'il fabrique, des impressions, si effacées, si délavées.
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_Vendredi 7 septembre_.--Le succès présent du roman russe est dû, en grande partie, à l'agacement qu'éprouvaient nos lettrés spiritualistes, de la popularité du roman _naturiste_ français, et qui ont cherché le moyen d'enrayer ce succès. Car incontestablement, c'est la même littérature; la réalité des choses humaines vue par le côté triste, non lyrique, le côté humain,--et non par le côté poétique, fantastique, polaire, de Gogol, le représentant le plus typique de la littérature russe.
Or, ni Tolstoï, ni Dostoïewski, ni les autres à leur suite, ne l'ont inventée cette littérature russe de l'heure présente, ils nous l'ont prise, en la mâtinant très fort de Poë. Et l'homme qui a le mieux servi cette hostilité du classicisme et du romantisme, a été M. de Vogüé, qui a attribué à une littérature étrangère, une originalité qu'elle n'avait pas, et lui a apporté une gloire, qui nous était légitimement due.
Aussi a-t-il bien mérité de l'Académie, qui l'appellera, selon l'antique formule, prochainement dans son sein[1].
[Note 1: C'était vraiment pas mal prophétisé. Trois mois après, le 22 novembre 1888, M. de Vogüé avait le fauteuil.]
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_Jeudi 13 septembre_.--Retrouvé ce soir, chez Daudet, Sivry le musicien, que j'avais rencontré autrefois chez Burty. Le blanc de l'oeil brillant, fiévreux, avec quelque chose de fou dans toute l'allure du corps, mais dans cette tête de toqué, une immense mémoire musicale des musiques de tous les pays et de tous les temps, avec une prédilection pour les chants populaires, pour les chants des provinces françaises, qu'il a récoltés en grande partie, dit-il, chez les bonnes, qu'il a eues à son service.
Et il nous exécute un chant de prisonnier de la prison de Nantes, la prison de Carrier sous le règne de la guillotine, dont l'orchestration inspirée par le son des cloches, a un grand caractère.
Puis, il nous joue des pavanes, des passecailles, des menuets, où, avec des notes de musique, il se montre comme un historien de la gravité du grand siècle _louisquatorzien_.
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_Samedi 15 septembre_.--Ce soir, Daudet dit qu'il n'y a pas de livre, sur le compte duquel son jugement ne change pas, quand il le relit au bout de dix ans, et plaisante un peu l'immuabilité des religions littéraires de sa femme, restant constamment et fidèlement attachée à Leconte de Lisle, aux Goncourt, etc., et se servant du mot _manie_, pour caractériser ce manque d'évolution de l'esprit de sa femme. Mme Daudet se fâche un peu, et c'est une grosse discussion.
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_Lundi 17 septembre_.--Conversation à déjeuner, où Daudet raconte, qu'avant-hier au VIEUX GARÇON, il a causé avec les cabaretiers, qui lui ont dit: leur famille tenir ce cabaret, depuis quatre générations; mais qu'autrefois, c'était uniquement la marine qui fréquentait l'endroit, et que depuis trente ans seulement, les bourgeois avaient l'habitude d'y venir. Causerie coupée par des ressouvenirs sur la _batellerie_ de l'époque, sortant de la bouche édentée d'un vieux du pays, buvant un demi-setier de vin à une table voisine: ressouvenirs donnant toute la coloration de l'époque, en quelques mots.
Et causant de l'intérêt qu'aurait, le _Livre de vérité_, de ce cabaret au siècle dernier, nous arrivons à parler de l'étude d'après nature des êtres et des choses de notre vieux territoire, étude commencée au dix-huitième siècle, par Restif de la Bretonne, Jean-Jacques Rousseau, Diderot, et complètement enrayée par ce mouvement littéraire, rapporté des pays exotiques par Bernardin de Saint-Pierre, par Chateaubriand, et ne correspondant pas au tempérament français.
Comme là-dessus, Daudet disait les belles choses qu'il y aurait à écrire, en faisant causer des vieilles gens de la province, je lui avouais, qu'au commencement de ma carrière, j'avais été mordu de l'envie de faire un volume des bonshommes de la Lorraine, dans les premières années du siècle, d'après les _racontars_ récoltés dans le pays de ma naissance, et qu'à l'heure présente, c'est un de mes grands regrets de ne l'avoir pas fait, ce volume!
Au retour d'une promenade en landau, où nous avons traversé Essonne, ces ouvriers à paniers noirs au bras, avec la fatigue molle de leurs démarches, avec la tristesse qu'emporte au dehors, l'ouvrier de l'usine, du travail renfermé, avec la pâleur de leur visage dans le crépuscule, nous ont laissés tout mélancoliques. Nous nous mettons à table, où a été invité Drumont, et poursuivis par les images du chemin, nous nous entretenons de l'amélioration du sort de ces hommes, de l'injustice des trop grosses fortunes. Et nos paroles remuent beaucoup de choses, et Drumont le chrétien et le socialiste, se déclare contre le revenu de l'argent, contre l'héritage: déclaration qui fait entrer Mme Daudet, dans une belle colère, pendant qu'elle couve, de la tendresse de ses yeux, ses trois enfants, et que Drumont répète assez drolatiquement: «Que voulez-vous, je suis _sociologue_... mon état est d'être sociologue!»
Après dîner, Drumont qui a apporté, en placards, un chapitre de son livre sous presse, nous lit ce chapitre ayant pour titre: _L'Héritier_, et où il vaticine le peuple,--le peuple de la _Panthère des Batignolles_,--comme l'héritier, futurement proche, de la richesse bourgeoise, tout comme la petite bourgeoisie a été héritière, en 1792, par la guillotine et la spoliation des biens nationaux.