Journal Des Goncourt Troisieme Serie Premier Volume Memoires De

Chapter 12

Chapter 123,679 wordsPublic domain

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_Dimanche 4 septembre_.--Ce soir, est venu dîner à Saint-Gratien, le jeune ménage Walewski. La femme, de beaux yeux et un air aimable, l'homme, une tête à la détermination froide, et s'exprimant avec une netteté de la pensée et une correction de paroles, remarquables.

Il nous entretient, et très bien, de beaucoup de choses, entre autres de l'exécution de Barré et de Lebiez. Il était alors attaché au maréchal, et a pu assister à leur réveil, qui est une chose émotionnante même pour le directeur de la prison,--et où le silence, le terrible silence entre les paroles dites,--est d'un effet qu'on ne peut exprimer. Il nous décrivait, au moment où avait été annoncé à Barré le rejet de son pourvoi, l'affaissement, pour ainsi dire, la mort physique de l'homme, qu'on était obligé d'habiller, de porter, de soulever, comme un être qui n'était plus vivant.

Lebiez, lui, au contraire, montra un courage extraordinaire. Walewski le vit s'efforcer d'écarter le prêtre, qui s'était mis devant lui, pour apercevoir de côté la guillotinade de son camarade, et lorsqu'on lui cria: «_Bravo, Lebiez!_» il le vit encore parfaitement regarder en l'air, et chercher d'où venait l'applaudissement, avec le sang-froid d'un individu, qui serait tout autre part que sur l'échafaud.

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_Mercredi 7 septembre_.--La marquise de Beaulaincourt, la ci-devant marquise de Contades, contait aujourd'hui, que les deux fois qu'elle avait dîné, dans sa vie, à côté de Talleyrand, les deux fois, Talleyrand avait parlé de la mauvaise conformation physique de Mme de Staël, pour laquelle M. et Mme Necker avaient été obligés de faire fabriquer un _tourne-cuisses_, à l'effet de lui ramener les pieds et les jambes en dehors.

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_Vendredi 9 septembre_.--Aujourd'hui, la princesse parlait de son adoration de Versailles, disant qu'elle voudrait s'y faire construire une maison dans le style de Louis XIV, et où tout serait à l'imitation du temps, jusqu'aux crémones des fenêtres, et soudain s'interrompant, elle reprend: «Enfin là, à Versailles, je parle bas comme dans une église!» Et elle ajoute après un silence: «Car, on a beau dire, à Versailles est toute l'histoire de France...»

Tholozan, médecin du shah de Perse, depuis vingt-neuf ans, nous faisait une curieuse révélation: «Les Persans disent aux Européens: Vous avez, vous autres, des horlogers, des mécaniciens, des ouvriers dans les arts mécaniques, supérieurs aux nôtres, mais nous vous sommes bien supérieurs en tout,--et ils demandent, si nous avons des littérateurs, des poètes!»

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_Mercredi 21 septembre_.--Visite à la comtesse de Beaulaincourt, pour lui demander de reproduire dans la publication illustrée, que font les Didot de ma MADAME DE POMPADOUR, l'intaille représentant Alexandrine, l'unique portrait que l'on ait de la fille de la favorite,--un legs fait au duc de Chabot et qui lui vient de famille.

Je trouve la comtesse dans son petit salon, tendu de soie jaune, tout plein des portraits des Castellane et des Contades, et dont elle a fait au milieu un frais atelier de fleuriste, enfermé dans la barrière d'un ruban.

Tout en disant: «Quand on n'est plus jeune, il faut se faire des occupations qui vous tiennent compagnie», elle se lève d'un petit bureau, qui est comme une jardinière de glaïeuls naturels, en dedans desquels se pressent et se tassent des sébiles et des soucoupes, pleines de couleurs, pleines de pétales artificiels non encore colorés; elle se lève pour me montrer un imperceptible «Jugement de Pâris»; un pastel de la Lecouvreur, qui a bien certainement la touche des pastels de Coypel, et pourrait bien être l'original ou une répétition de la peinture à l'huile; un collier de perles, aux perles usées, qui viendrait de la femme du duc de La Rochefoucauld, l'auteur des MAXIMES.

Et la montre qu'elle fait de ces choses, est semée d'anecdotes du dix-huitième siècle, d'anecdotes de Louis-Philippe, d'anecdotes du second Empire, donnant à penser aux curieux mémoires, qu'on ferait sous la dictée de cette spirituelle vieille femme, à la parole intarissable.

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_Jeudi 22 septembre_.--Première de JACQUES DAMOUR. Un sentiment s'affirmant chez moi d'une manière bien positive. Un succès au théâtre, ne vaut pas les embêtements, et l'émotion qu'avait, ce soir, Hennique!

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_Dimanche 25 septembre_.--Nous causons avec Daudet, de retour des eaux très souffrant, nous causons de la survie par le livre, qui a été notre préoccupation à mon frère et à moi, toute notre vie. Daudet me dit, que la survie pour lui est tout entière dans ses enfants, et quant à la littérature, ç'a été tout simplement une expansion, une dépense d'activité se produisant dans un bouquin, comme elle aurait pu se produire dans toute autre manifestation.

On va ce soir, en troupe, visiter le cottage que Drumont vient de louer à Soisy, au milieu du jardin ruineux, créé par Hardy, l'ancien jardinier de Versailles, un potager aux allées mangées par les mauvaises herbes, aux arceaux croulants, aux vieilles quenouilles lépreuses, et comme tordues fantastiquement par la paralysie: une sorte de Chartreuse, faite pour la description d'un Edgar Poë.

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_Jeudi 29 septembre_.--À propos de PASCAL GEFOSSE, le roman de Paul Margueritte, Daudet disait, non comme critique du livre, mais théoriquement, qu'il y avait à la suite de Bourget, une suite de romans psychologiques, dont les auteurs, à l'instar de Stendhal, voulaient écrire, non ce que faisaient les héros des romans, mais ce qu'ils pensaient. Malheureusement la pensée, quand elle n'est pas supérieure ou très originale, c'est embêtant, tandis qu'une action même médiocre se fait accepter, et amuse par son mouvement.

Il ajoutait encore que ces psychologues, bon gré, mal gré, étaient plus faits pour les descriptions de l'extériorité que pour des phénomènes intérieurs, que par leur éducation de l'heure présente, ils étaient capables de décrire très bien un geste, et assez mal un mouvement de l'âme.

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_Samedi 1er octobre_.--Entre moi, prenant assis mon thé, et Daudet se promenant d'un bout de ma chambre à l'autre, avec une locomotion un peu fiévreuse, c'est une causerie vagabonde, avec des idées d'éveil, sur les sujets les plus disparates.

À propos du qualificatif _doux_, Daudet dit que le mot vient des troubadours, qui ont dénommé la femme «une douce chose» et que c'est curieux que la douceur soit ce qu'il y a de plus recherché, comme qualité et mérite de la femme, pendant la période révolutionnaire; et comme bientôt nous nous préoccupons de l'expansion du mot _chose_ en littérature, de son emploi à tout bout de champ, il fait la remarque que le mot d'origine espagnole ou italienne, a été adopté par le romantisme, et surtout affectionné par Hugo, qui en a senti tout le charme diffus et vague.

Hier, c'était le divorce, dont nous parlions, le divorce, ce tueur du mariage catholique, ce radical _métamorphoseur_ de la vieille société, dont il comparait l'action, en un temps prochain, à la trouée, au-dessous de la flottaison, dans les flancs d'un navire en train de couler.

Dans cette toquade de combativité qui a pris Drumont, il devient un personnage tout à fait original. La nature n'est plus pour lui, qu'un décor de champ clos. Quand il a loué sa maison de Soisy, il s'est écrié: «Ah! voilà un vrai jardin pour se battre au pistolet!» Telle allée du parc de Daudet lui fait dire: «Oh! la belle allée pour un duel à l'épée.» Et comme on causait ces jours-ci d'un mariage pour lui, n'a-t-il pas dit, à un moment, en souriant: «Oui, très bien, très bien, c'est parfait ce que vous me dites de la jeune fille... mais croyez-vous qu'elle s'émotionnera à l'entrée chez moi, le matin, de deux messieurs?»

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_Lundi 3 octobre_.--Ce matin, Daudet, en écartant le rideau de ma croisée, soupire presque: «Ce que j'aime la campagne!... voir ça, c'est une allégresse en moi!... il me semble, que j'ai une _cervelle de diamant_... que, dans la journée, je vais faire des choses!...»

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_Lundi 10 octobre_.--Je tombe sur un article de la _Liberté_ contenant un compte rendu du livre de Paulowski et de ses conversations avec Tourguéneff. Notre défunt ami se montre très féroce à notre égard, attaque notre préciosité, nie notre observation en des critiques assez réfutables.

Par exemple, à propos du repas nocturne des bohémiens, au bord de la Seine, l'ouverture des FRÈRES ZEMGANNO, et où se trouve la description d'un saule, que je fais gris, sur une note prise d'après nature, il dit: «On sait que le vert devient noir la nuit.» N'en déplaise aux mânes de l'écrivain russe, mon frère et moi étions plus peintres que lui, témoin les très médiocres peintures et les horribles objets d'art qui l'entouraient, et j'affirme que le saule décrit par moi, était gris et pas du tout noir. Et encore dans cette description, l'épithète _glauque_, appliquée à l'eau, cette vieille épithète si employée, devenue si commune, le fait s'écrier: «Est-ce assez précieux!»

Parlant de la FAUSTIN, Tourguéneff s'abrite derrière Mme Viardot, pour dire que nos observations sur les émotions des femmes de théâtre, étaient archi-fausses. Et ce qu'il dit n'être pas vrai, c'est rédigé d'après des observations, en partie fournies par les soeurs de Rachel, en partie par une confession dramatique de Fargueil, dans une grande lettre que je possède.

Tourguéneff--c'est incontestable--un causeur hors ligne, mais un écrivain au-dessous de sa réputation. Je ne lui ferai pas l'injure de demander, qu'on le juge d'après son roman des EAUX PRINTANIÈRES! Oui, c'est un paysagiste, un peintre de dessous de bois très remarquable, mais un peintre d'humanité, petit, manquant de la bravoure de l'observation. En effet, il n'y a pas dans son oeuvre la rudesse primitive de son pays, la rudesse moscovite, la rudesse cosaque, et ses compatriotes dans ses livres, m'ont l'air de Russes, peints par un Russe qui aurait passé la fin de sa vie, à la cour de Louis XIV. Car en dehors de l'éloignement de son tempérament, pour l'aigu, le mot violemment vrai, la coloration barbare, il y avait chez lui une déplorable soumission aux exigences de l'éditeur: témoin l'HAMLET RUSSE, que je lui ai entendu avouer, sur les observations de Buloz, avoir amputé de quatre ou cinq phrases, faisant son caractère. C'est dans son oeuvre, cet adoucissement du caractère de l'humanité de son pays, qui amena un jour entre Flaubert et moi, la plus vive discussion que nous ayons jamais eue, me soutenant que cette rudesse était une exigence de mon imagination, et que les Russes devaient être tels qu'il les avait représentés.

Depuis, les romans de Tolstoï, de Dostoïewski, et des autres, je crois, m'ont donné raison.

Ce soir, chez la princesse, le capitaine Riffaut, qui a vu fusiller beaucoup de gens de toutes les nations, soutenait que les hommes montrant le plus stupéfiant dédain de la vie, devant le peloton d'exécution, étaient les Mexicains. Les Arabes condamnés à mort, en sa présence, ne laissaient rien voir de leur peur de la mort, dans l'expression des yeux, dans le port de la tête, dans l'ensemble des attitudes, mais en les regardant bien, on remarquait un battement de l'artère du cou, une agitation nerveuse de la pomme d'Adam. Chez les Mexicains, impossible de découvrir aucun signe de faiblesse humaine.

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_Mardi 11 octobre_.--Ce soir au Théâtre-Libre, on joue SOEUR PHILOMÈNE, la pièce originale, tirée de notre roman, par Jules Vidal et Arthur Byl.

J'y vais avec Geffroy et Descaves. Au bout de rues, qui ont l'air de rues de faubourg de province, où l'on cherche un lupanar, une maison honnêtement bourgeoise, où se trouve toute pleine une pauvre petite salle de théâtre; une salle à la composition curieuse, et qui n'est pas l'éternelle composition des grands théâtres: des femmes, maîtresses ou épouses de littérateurs et de peintres, des modèles,--enfin un public, que Porel baptise: un public d'atelier.

Étonnement. C'est bien joué, et avec le charme d'acteurs de société excellents. Antoine, dans le rôle de Barnier, est merveilleux de naturel. Il a un: _Nom de Dieu_, qui au lieu d'être jeté, d'être sacré debout, est lâché par lui, allongé, à demi couché sur la table, et ce «Nom de Dieu», accentuant la défense de ces saintes femmes, fait un grand effet.

La scène de la prière, avec les réponses des malades, coupée par la chansonnette de Romaine agonisante, est saluée par un tonnerre d'applaudissements, par l'émotion d'une salle vraiment remuée... C'est un succès à tout casser.

Et sait-on d'où vient le succès de cette pièce, effet que je n'avais pas prévu à la lecture? Il vient de la mêlée de la délicatesse des sentiments, du style et de l'action, avec son réalisme théâtral.

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_Mercredi 12 octobre_.--En réfléchissant à l'hostilité, à l'injustice littéraire, puis-je dire, de Tourguéneff, vis-à-vis de Daudet et de moi, je trouve la raison de cette injustice, dans une qualité de Daudet et de mon frère: l'ironie. C'est particulier comme les étrangers, ainsi que les provinciaux, sont intimidés par ce don tout parisien, et comme ils sont volontiers pris d'antipathie pour les gens, dont la parole recèle pour eux, de secrètes et mystérieuses moqueries, dont ils n'ont pas la clef.

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_Samedi 15 octobre_.--Chez Daudet, où je suis venu passer deux jours, pour conseiller des coupes et des percées dans le parc, on cause de ces yeux immenses, tournants et roulants des Orientaux, et qui seraient obtenus par un allongement, par un coup d'ongle donné dans l'angle extérieur, par de vieilles femmes qui ont la spécialité de ce coup d'ongle.

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_Jeudi 20 octobre_.--Ce soir, me promenant sur le boulevard, indécis sur le restaurant où je dînerai, je tombe sur Scholl, qui m'emmène à la MAISON D'OR. Lui aussi, à l'apparence si forte, et si vivant, et si dépensier d'esprit, le voici touché par la maladie et condamné à manger un pain, qui semble à la cosse de bois d'un fruit d'Amérique.

Il m'entretient de sa fatigue, de sa lassitude de corps, que chasse, un moment, son heure d'armes de tous les matins. Et il me dit son bonheur de se coucher maintenant, à deux heures du matin, revenant à ces années de vie commune avec sa danseuse de corde où il se couchait à cinq heures, forcé de s'installer avec elle, après la représentation, chez Riche jusqu'à une heure du matin, puis de déménager avec elle chez Hill, où ils demeuraient jusqu'à trois heures, puis de passer encore une heure dans un bar, en face, où se réunissaient tous les saltimbanques de Paris, l'homme qui marchait sur un doigt de la main, etc., etc., etc. Et enfin, sortant de là, désireux de se coucher, Scholl n'entendait-il pas l'enragée noctambule, une main tendue vers le lointain, s'écrier: «Est-ce que tout là-bas, je ne vois pas encore une petite lumière?»

Et il termine, en me disant aimablement, que la fréquentation de ce monde, lui a fait apprécier la vérité des FRÈRES ZEMGANNO.

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_Lundi 24 octobre_.--J'envoie à la princesse, un exemplaire de mon second volume du JOURNAL DES GONCOURT, paru ces jours-ci, avec cette lettre:

Princesse,

Je vous envoie un volume où il est parlé, plusieurs fois, de Votre Altesse. Je n'ai pas voulu sculpter en sucre, la figure historique que vous êtes, que vous serez. J'ai cherché à vous peindre, avec le mélange de grandeur et de féminilité qui est en vous, et même avec un peu de votre langue à la Napoléon; enfin j'ai cherché à vous peindre en historien, qui aime votre personne et votre mémoire, dans les siècles à venir. En tout cas, je crois pouvoir vous assurer que dans vos biographies passées, présentes, futures, on ne trouvera pas un hommage plus éclatant, rendu à votre coeur et à votre intelligence.

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_Mardi 25 octobre_.--Extraordinaire! Une presse comme je n'en ai jamais eu, jusqu'à Delpit qui nous traite, mon frère et moi, de grands écrivains!

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_Vendredi 28 octobre_.--Ah, la vérité! Que dis-je, la vérité!... non, mais tant seulement un millionième de vérité, comme c'est difficile à dire, et qu'on vous le fait payer. Tant pis, je l'aime cette vérité, et j'aime à la dire, ainsi que c'est permis de son vivant, à la dose d'un granule homéopathique... et oui, pour cette vérité telle quelle, s'il le faut, je saurais mourir, comme d'autres meurent pour une patrie... Puis vraiment, est-ce que nos illustres, nos académiciens, nos membres de l'Institut se figurent passer à la postérité, comme de petits bons dieux en chambre, sans alliage d'humanité aucune... Allons donc, ces hypocrisies de la convention, tous ces mensonges seront percés un jour, un peu plus tôt, un peu plus tard.

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_Samedi 29 octobre_.--Aujourd'hui, je me trouve si enrhumé, que je n'ose pas aller au cimetière. C'est la première fois que je manque, pendant cette semaine des Morts, à la visite sur la tombe de mon frère.

Mais je passe toute la journée à relire sa maladie et sa mort, écrites, jour par jour, heure par heure, et cette relecture me décide à donner le morceau tout entier, dans le troisième volume de notre JOURNAL, en dépit de la pudeur de convention commandée à la douleur, du _cant_ littéraire infligé au désespoir: c'est vraiment une trop éloquente et une trop réelle monographie de la souffrance humaine.

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_Lundi 31 octobre_.--Deshayes attaché au Musée Guimet, en me rapportant un exemplaire de mon JOURNAL, envoyé à Burty, me dit qu'il est malade, en proie à des troubles nerveux, qui lui apportent une hésitation dans la trouvaille des mots: un cas, dit-on, de migraine ophtalmique. Il aurait désiré me voir, mais le médecin qui le soigne, a déclaré qu'il valait mieux qu'il ne vît personne, et qu'il avait besoin d'être traité tout autant par le silence que par le bromure de potassium.

Et comme Deshayes me demande à la place de l'exemplaire sur hollande, un exemplaire sur japon, ainsi que Burty en a reçu un du premier volume, et que je lui dis que je ne sais pas, si vraiment maintenant je pourrai lui en procurer un, il m'engage à ne pas lui faire cette réponse, mais à lui faire espérer un exemplaire, comme il le désire, parce qu'il craint que dans l'état nerveux où il se trouve, ma réponse n'amène une crise.

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_Mercredi 2 novembre_.--Le vieux Larousse, cet ouvrier ébéniste, qui a l'air de sortir d'un roman de Mme Sand, me parlait de la difficulté d'avoir des bois qui ne jouent plus, disant que le bois _reste toujours vivant_, et qu'il lui faut, par un long et fort chauffage, chasser du corps cette sève, qui persiste sous son apparente mort.

Il m'entretenait d'un de ses amis, d'un simple forgeron, devenu le marteleur artiste du fer, et qui fabrique à présent des feux en fer forgé, représentant un rosier, avec la légèreté, la souplesse, l'embuissonnement de l'arbuste. Savez-vous comment il devint artiste, l'homme qui forgeait des fers à cheval? Il aimait beaucoup sa mère, et quand sa mère vint à mourir, il eut l'idée de forger, pour mettre sur sa tombe, un petit saule pleureur. Et la réussite l'amena ensuite à forger une branche de rosier, où commença à se révéler son incomparable talent.

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_Jeudi 3 novembre_.--Quel singulier phénomène, que celui qui rend un auteur complètement dupe de ce qu'il imagine, avec tous les tâtonnements de l'imagination! C'est ainsi qu'aujourd'hui je pleure et étouffe un peu--étant toujours pris par la tousserie--en composant une scène de GERMINIE LACERTEUX.

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_Mardi 8 novembre_.--Aujourd'hui, ça ne va pas bien du tout. Je suis forcé de faire venir le docteur Malhené, qui trouve à mon rhume le caractère d'une forte bronchite.

Je fais quelques changements à mon testament, et je le lis à Daudet, mon exécuteur testamentaire, qui n'en avait pas encore connaissance.

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_Jeudi 24 novembre_.--Pillaut parlait curieusement ce soir, du _son de la voix_ des anciens violons et violes d'amours, qui n'est pas une voix de gorge mais plutôt une voix de baryton: une voix un peu nasillarde.

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_Lundi 5 décembre_.--Avec l'élection de Sadi Carnot, c'est la tyrannie de la médiocratie qui commence, une tyrannie qui ne voudra plus à la tête du gouvernement d'un homme ayant une valeur, qu'il soit Ferry ou tout autre.

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_Dimanche 18 décembre_.--On pousse la porte du _grenier_... c'est Burty _redivivus_, tristement _redivivus_.

Il entre, s'assoit dans un fauteuil, son chapeau sur la tête, tenant sa canne avec un geste automatique de figure de cire. La narquoiserie de son visage s'est envolée, et il a le sourire inexpressif d'un gros et épais bourgeois, en visite. Alors il nous raconte avec un air béat et une joyeuseté _gaga_, qu'il est guéri, mais qu'il a passé un moment désagréable, agaçant... finissant ses phrases dont il ne peut sortir, avec des ronds tracés par sa canne sur le tapis.

Et le voici revenant sur sa maladie, disant que quand il désirait du vin, il demandait de l'eau, disant que c'était le plus souvent une interversion de syllabes dont il n'était pas le maître, et qui lui faisait prononcer du _féca_, quand il voulait du café, ajoutant qu'il lui était impossible d'écrire, répétant deux ou trois fois de suite le mot _parce que_, etc., etc.

Un moment il parle, sans que nous puissions le comprendre, d'un alphabet, que lui avait recommandé de lire, sa bonne Augustine, alphabet dont il avait perdu l'_u_ et l'_y_, et ne pouvait les retrouver. Et cela, toujours dit avec d'énormes difficultés, et des mots estropiés, comme Vichy, qui devient _Vichin_, et la physionomie d'un homme qui a l'air de trouver cela _farce_, s'entretenant avec une sorte de complaisance, de l'heureuse somnolence sans irritation, qu'il éprouvait dans cet état, et qui lui donnait, c'est son expression, comme des _hallucinations de blanc_,--l'entourant pour ainsi dire complètement de blancheur.

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_Mercredi 21 décembre_.--En ses lectures, les imaginations de la femme, du côté de la cochonnerie, sont au delà de ce qu'on peut imaginer. Une jeune femme du monde me disait, ce soir, à propos d'un rêve sur Balzac, donné dans notre JOURNAL, et où il y est parlé de lacunes, comme il y en a dans le _Satyricon_:

--Qu'est-ce que vous avez pu vouloir dire par là... ça doit être salé... si vous saviez comme je me suis creusé la tête pour le deviner.

--Mais je n'ai pas voulu dire autre chose, que dans mon rêve, il y avait des trous, des lacunes comme dans le livre de Pétrone, où il manque des morceaux du texte.

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_Jeudi 29 décembre_.--Daudet, avant l'arrivée du monde du jeudi, me contait des incidents bizarres, comme tout arrangés pour de curieux mémoires.

C'est ainsi qu'il avait acheté à Munich, trois petits chapeaux en drap vert, et dont il avait fait cadeau d'un à Bataille, à Bataille, dit-il, qui me ressemblait en charge. Or, un jour qu'ils faisaient une grande course aux environs de Meudon, Bataille se laissait aller à lui dire, que son père était un alcoolique, qui s'était noyé dans une mare de purin, et lui demandait qu'il l'empêchât de boire, parce qu'il sentait qu'il mourrait dans de la m... Et pendant qu'il lui faisait ses confidences sur ses commencements de déraison, avec sur la tête un des trois chapeaux verts, l'oiseau du chapeau était si comiquement placé, et le faisait si macabrement drolatique, que Daudet partait d'un éclat de rire nerveux, qu'il ne pouvait arrêter.