Journal Des Goncourt Troisieme Serie Premier Volume Memoires De

Chapter 11

Chapter 113,626 wordsPublic domain

... «Voulez-vous devenir auteur?... Voulez-vous voir, dans quelques années, votre nom sur une couverture beurre frais, avec l'indication du tirage? Commencez dès aujourd'hui, et mettez-vous hardiment à votre journal: «27 mars.--Déjeuner ce matin à huit heures. Parcouru les journaux... pluie, soleil, giboulées... dîner chez X... nous étions douze à table, les six messieurs avaient la barbe en pointe, les six dames avaient les cheveux roux.»

«Intitulez: «Journal de ma vie» ou «Documents sur Paris» ou comme vous voudrez. Ajoutez l'indication troisième mille». Et je vous garantis une vente de quarante exemplaires[1].»

[Note 1: Certes le tirage pour moi, n'est pas une marque de la valeur d'un volume, toutefois le livre, que le critique du _Français_ estimait devoir se vendre à quarante exemplaires, est à son vrai huitième mille.]

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_Dimanche 3 avril_.--Pour les objets que j'ai possédés, je ne veux pas, après moi, de l'enterrement dans un musée, dans cet endroit où passent des gens ennuyés de regarder ce qu'ils ont sous les yeux, je veux que chacun de mes objets, apporte à un acquéreur, à un être bien personnel, la petite joie que j'ai eue, en l'achetant.

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_Mercredi 6 avril_.--Ce soir, en prenant un coupé à Passy, pour aller dîner chez la princesse, je rencontre le jeune Montesquiou Fezensac, dans la correction d'une de ses toilettes suprêmement _chic_, et tenant à la main une sorte de paroissien. Il me tend le petit livre très bien relié, et me dit: «Regardez quel est mon bréviaire... et certes je ne croyais pas vous rencontrer!»

Le petit livre est une MADAME GERVAISAIS de la petite édition Charpentier: un léger dédommagement de tous les échecs de ces temps.

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_Dimanche de Pâques, 10 avril_.--Au fond c'est dur de n'avoir pas une oreille, un coeur de femme intelligente, pour y déposer ses souffrances d'orgueil et de vanité littéraire...

... Tout manque, tout casse, tout croule. Ç'a été un peu comme ça, tout le long de ma carrière littéraire, mais dans ce moment-ci vraiment la malechance a pris des proportions grandioses, une intensité suicidante.

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_Mercredi 13 avril_.--On causait ce soir, rue de Berri, du _parler_ spécial aux gens des clubs: parler ayant quelque chose du parler de l'acteur en scène; parler, que M. de la Girennerie, je crois, inspectant l'École de Saumur, trouva dans la bouche de tous les jeunes gens, et dont il tâcha de leur faire sentir le ridicule et le mauvais genre.

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_Jeudi 14 avril_.--Chez Noël où je déjeune, j'ai à côté de moi deux enfants, au type juif, presque des bébés, qui causent avec leur précepteur, tout le temps du déjeuner, de l'état comparatif de la dette française avec la dette allemande.

Porel qui a dîné, ce soir, chez Daudet, me prend dans un coin, et me sollicite de faire le scénario de GERMINIE LACERTEUX, mais ce n'est plus le directeur révolutionnaire de l'automne dernier, voulant utiliser pour GERMINIE, la rapide machination anglaise, en faire une pièce de huit ou dix tableaux, sans entractes, coupée seulement au milieu par une demi-heure de repos, ainsi que dans les concerts ou dans les représentations du Cirque.

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_Dimanche 17 avril_.--Aujourd'hui je ne sais pourquoi, je suis hanté par le souvenir de ma nourrice, cette Lorraine aux cheveux et aux sourcils noirs, chez laquelle il y avait bien certainement du sang espagnol, et qui m'adorait avec une sorte de frénésie. Je la vois, le jour d'un grand dîner à Breuvannes, et où je venais de manger sur l'abricotier de la cour, le seul abricot mûr, et que mon père se faisait une fête d'offrir au dessert, je la vois soutenir, avec une belle impudence, que c'était elle qui l'avait mangé, et recevoir les quelques coups de cravache, que mon père lançait sur moi, ne la croyant pas, la chère femme!

Je la vois encore quelques heures avant sa mort, à l'hospice Dubois, sachant qu'elle allait mourir, et préoccupée seulement de l'idée, que la visite que ma mère lui faisait, allait la faire dîner une demi-heure plus tard. La mort la plus simplement détachée de la vie que j'aie vue, oui, une _en allée_ de l'existence, comme s'il s'agissait d'un déménagement.

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_Dimanche 24 avril_.--Un ciel, à la fois tout noir et tout constellé d'étoiles, un ciel, semblable à la gaze noire piquée de paillons d'or, habillant les danseuses de l'Inde. Sur ce ciel, les grands arbres noirs, non feuillés encore, mais à la ramure infinie en éventail, et pareils à ces fougères gigantesques du monde antédiluvien, qu'on découvre calcinées au fond des mines; et sous cette obscurité toute cloutée de feu, des souffles énormes balançant, et faisant gémir ces arbres couleur de charbon, comme les arbres d'une planète autre que la terre, d'une planète en deuil.

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_Dimanche 1er mai_.--Mes rêves sont maintenant toujours des cauchemars, et ces cauchemars se réduisent à un cauchemar unique. C'est dans un voyage en un pays vague, l'oubli de l'hôtel où je suis descendu, l'oubli et la non-retrouvaille de la chambre qu'on m'a donnée, avec la perte de tous mes effets; un cauchemar produisant les troubles et les anxiétés les plus terribles, dans mon pauvre sommeil d'être frileux.

Je me demande, si la persistance de ce rêve, n'est pas un symptôme, une indication dissimulée d'une mémoire qui se perd.

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_Mercredi 4 mai_.--Bertrand, ce soir, racontait une anecdote assez drôle sur Meilhac.

Meilhac se présentant à l'École polytechnique, était venu le trouver, lui demandant de convenir d'une question sur laquelle il l'interrogerait, lui déclarant que s'il se présentait, c'était uniquement pour la satisfaction de son père.

Sur l'objection, que lui faisait Bertrand qu'il serait peut-être reçu. «Oh! il n'y a pas de danger!» s'écriait, avec une telle conviction, le futur auteur dramatique, que Bertrand faiblissait, lui accordait sa demande. Mais le jour de l'examen, au moment où Bertrand lui adressait la question convenue, Meilhac, regardant dans la salle, disait tout haut: «Papa n'est pas là,» et ne répondant pas même à la question, s'en allait.

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_Samedi 7 mai_.--Me voici au bout de mon existence intellectuelle. Encore la compréhension et même l'imagination de la construction, mais plus la force de l'exécution.

Avec cela une détente de l'activité, une paresse du corps à bouger de chez moi, quand il n'y a pas là, où je dois aller, l'attrait de retrouver des personnes tout à fait aimées. C'est ainsi que ce soir, au lieu d'être à la première de la reprise de CLAUDIE, dans la loge de Porel, prévenu que les Daudet n'y sont pas, je reste chez moi à rêvasser et à me réjouir, les yeux, sous la lumière de la pleine lune, de la légèreté de la grille de fer qu'on vient de poser au fond de mon jardin... Et regardant cela, je pensais avec tristesse au bourgeois imbécile, ou à la cocotte infecte, qui aura bientôt cette petite demeure de poète et d'artiste.

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_Dimanche 8 mai_.--Curieux, ce Rosny, avec son profil de Persan et sa maladie de la contradiction. Et ça le prend comme une crise physique, la contradiction! On le voit tout à coup abaisser la tête, regarder le plancher, tenir ses bras étendus entre ses cuisses ouvertes, et lâcher, lâcher de la parole, mêlée à des choses agressives. Puis l'expectoration faite, se lever et se tenir debout, en quelque coin, en quelque angle de meuble, et y demeurer tout gêné, et comme peiné de ce qu'il a fait.

Daudet m'arrache de chez moi et m'emmène dîner chez lui.

Sur un emportement du petit Zézé, il me parle des colères des Daudet, légendaires dans le pays: des colères de son père à propos de rien, et qui, un jour que son frère avait demandé du vinaigre, lui faisait remplir son assiette, et le forçait à l'avaler. Il citait un autre Daudet, dont le dîner était en retard, et qui va faire des reproches à sa cuisinière. Entre un poulet effaré qui jette des _pipi_ plaintifs, à travers ses reproches. Agacé, il lui flanque un coup de pied, qui le jette à demi mort au milieu de la cuisine. Le chat saute sur le poulet; ce que voyant ledit Daudet, il décroche furieux le fusil du portemanteau de la cheminée, et tue le chat sur le seuil de la porte.

Et faisant un retour sur lui-même, sur la peine qu'il a eue à dompter ses colères, il dit qu'il y a bien certainement en lui, le restant d'une _race sarrasine_.

Là-dessus, je ne sais comment la conversation saute aux infirmes, et il soutient qu'il y aurait un beau livre à faire avec l'infirme, qui est presque toujours un vicieux, un chauffe-la-couche. Ceci amène des noms, et des anecdotes sur ces noms.

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_Mardi 10 mai_.--Je ne sais qui racontait, au dîner de ce soir, que dernièrement se présentait au conseil de révision, un jeune homme réunissant les deux sexes, et disant que toute sa famille était ainsi, et qu'il avait une soeur, qui se mettait quinze jours avec un homme, quinze jours avec une femme. Déclaration qui amenait de la part du médecin, homme très froid et très correct en paroles, cette question: «Monsieur, pourriez-vous me dire, quelle est la longueur de la verge de Mademoiselle, votre soeur?»

Une définition supercotentieuse de Gounod: il appelle la cathédrale de Milan, une cathédrale en _fa majeur_.

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_Samedi 14 mai_.--Tous ces jours-ci, possession absolue de ma personne par le jardin. Se tenir derrière un homme qui met de la terre de bruyère sous des arbustes verts, qui creuse des cuvettes monumentales à des rhododendrons,--être pris par ce travail bête,--et tout ce qui vous appelle d'intelligent dans votre cabinet de travail: lectures, notes, corrections d'épreuves, laisser tout cela.

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_Vendredi 20 mai_.--On sonne. Il est dix heures. Qui, ça peut-il être? C'est le Japonais Hayashi, de retour d'Amérique, et qui part demain pour le Japon, dont il reviendra, au mois de décembre. Il parle de trois mois de séjour au Japon, où il écrémera tous les marchands des petites villes de province, absolument comme nous parlons d'une partie de bibelotage à Versailles. En descendant l'escalier il me jette d'en bas: «Vous savez, c'est notre navire qui a coupé en deux, le... (je n'entends pas le nom). J'étais dans le moment sur le pont, et j'ai vu l'autre disparaître... C'était très curieux.»

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_Mardi 24 mai_.--Ce soir, au dîner de Brébant, Perrot de l'Instruction publique affirmait, que les jeunes gens qu'il voyait, ne lisaient plus les journaux, n'avaient plus d'opinion politique, tant ils étaient écoeurés par les blagues et le charlatanisme des hommes politiques du moment, et il signalait comme un danger, cette génération nouvelle complètement désintéressée de la politique.

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_Jeudi 26 mai_.--Tout se tient. C'est fini des belles grosses roses bourgeoises, bien portantes, à la façon de la _Baronne Prévost_. Aujourd'hui l'horticulture cherche la rose alanguie, aux feuilles floches et tombantes. Dans ce genre est exposée une merveille, la rose, appelée: _Madame Cornelissen_, une rose à l'enroulement lâche, au tuyautage desserré, au contournement mourant, une rose, où il y a dans le dessin comme l'évanouissement d'une syncope,--une rose névrosée, la rose décadente des vieux siècles.

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_Vendredi 27 mai_.--Cet incendie de l'Opéra-Comique a été vraiment une _première à cadavres_, où l'on a été pour avoir son nom imprimé dans les feuilles. Jamais ne s'est montré aussi bien, en un événement triste, l'affamement de publicité qu'a le Parisien du XIXe siècle.

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_Samedi 28 mai_.--Je me suis trouvé quelque part, où il y avait la duchesse de ***, la duchesse de ***, la princesse de ***. Saperlotte! je n'ai jamais rencontré réuni tant d'aristocratie dans un salon. Ces femmes, ou brunettes ou blondinettes, et généralement gentillettes, ont une distinction, mais pas une distinction de grande dame, une distinction bourgeoise de demoiselles de magasin, suprêmement _chic_. C'est mignon, c'est _genreux_, et ça papote dans les coins, en grignotant des petits fours, avec d'élégants froufrous, et un caquetage d'oiseau.

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_Lundi 30 mai_.--Je demandais hier à Rosny, pourquoi il avait quitté la France, et était allé habiter l'Angleterre, il me répondait que, vers ses dix-huit ou vingt ans, il avait été tout à fait pris par les romans de Gabriel Ferry, et qu'il avait voulu se faire coureur de bois en Amérique. Puis quand il avait été en Angleterre, dit-il en souriant, l'Amérique lui avait paru beaucoup plus loin que la France.

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_Jeudi 2 juin_.--Lu dans le _Figaro_, un extrait des CHOSES VUES de Hugo, extrait dans lequel, il me semble, avec une certaine fierté, reconnaître une très grande parenté, dans la vision des choses, avec celle de mon JOURNAL.

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_Mardi 7 juin_.--Ce soir, au dîner de Brébant, Spuller, le nouveau ministre de l'Instruction publique, dîne en face de Berthelot, l'ex-ministre, dont l'ironie aujourd'hui me semble un peu plus acide que les autres jours. Spuller, je dois le dire, a une très bonne et très simple tenue. Il affirme n'avoir voulu être ministre que pour renverser Boulanger. Il ne se fait du reste aucune illusion sur la solidité du ministère, disant que pas plus tard que mardi prochain, il se pourrait que le ministère eût les quatre fers en l'air.

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_Samedi 11 juin_.--Déjeuner chez Burty. Déjeuner servi par une bonne, qui n'a pas l'air timide, fichtre! Quant au maître de la maison, au milieu de ses bibelots, largement nourri et abreuvé de tout ce qu'il y a de mieux, gavé jusqu'au goulot de toutes les jouissances de la gueule, il est heureux comme un coq en pâte japonais.

Grelet, qui déjeunait avec nous, a parlé du corps des femmes japonaises, de l'exquise délicatesse de leur buste et de leur gorge, mais signalait chez toutes l'absence des hanches et du reste, et l'inclinaison en dedans de leurs jambes et de leurs pieds, par l'habitude qu'elles ont de se traîner à terre.

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_Mercredi 15 juin_.--La popularité! Ah! le beau mépris que j'ai pour elle. Pense-t-on que si Boulanger arrive à jouer en France le Bonaparte, il le devra, en grande partie à la chanson de Paulus?

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_Samedi 18 juin_.--Mme Daudet me lit des fragments de son livre: MÈRES ET ENFANTS. C'est vraiment une grande artiste.

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_Dimanche 19 juin_.--J'avais rêvé pour la fin de ma vie, des dernières années, paresseuses, inoccupées, remplies par la lecture de voyages, et il n'y a guère eu, dans mon existence, d'années plus laborieuses, plus fatigantes, par la multiplicité de petits travaux, et qui me font soupirer après de l'inactivité de la cervelle et des jambes.

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_Mardi 28 juin_.--Plus de jouissance dans la vie, que la jouissance de voir mon nom imprimé: Est-ce assez bête... Mais, après tout, c'est la petite monnaie de la gloire!

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_Jeudi 14 juillet_.--«Ne mentez pas, dit aujourd'hui, avec une très grande justesse, Daudet au petit de Fleury, et faites d'après nature, absolument comme vous voyez, c'est seulement comme cela, que vous aurez quelque chose de personnel. Si vous mentez, vous vous rencontrerez avec quelqu'un.»

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_Mardi 19 juillet_.--Après la lecture, dans mon JOURNAL, de la peinture descriptive des femmes, se trouvant à une soirée de Morny, peinture qui a un grand succès près du mari et de la femme, je dis à Daudet: «Voulez-vous mon appréciation bien sincère sur cette page? Eh bien! je trouve que la littérature y tue la vie. Ce ne sont plus des femmes, ce sont des morceaux littéraires. Oui, c'est très bien ici, comme croquis de styliste, mais si j'avais à me servir de ces portraits pour un roman, j'y mettrais des phrases moins travaillées, plus bonnement nature.

Au fond, dans le roman, la grande difficulté pour les écrivains amoureux de leur art, c'est le dosage juste de la littérature et de la vie,--que la recherche excessive du style, il faut bien le reconnaître, fait moins vivante. Maintenant, pour mon compte, j'aimerai toujours mieux le roman trop écrit que celui qui ne l'est pas assez.»

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_Mercredi 20 juillet_.--De grandes causeries esthétiques, tous les matins, par les allées du parc. Le feuilletage hier d'un cours de littérature, où nous avons lu l'article Bossuet, nous amenait à confesser, qu'un cerveau bien équilibré, ayant très peu de lectures, et par là, gardé des infiltrations inconscientes et des embûches du plagiat, devait être bien plus facilement original que nos cerveaux, à l'heure présente, remplis de livres et de noir d'imprimés.

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_Jeudi 21 juillet_.--Ce soir, dix-sept personnes à dîner: Geffroy, Hervieu, Ajalbert, le ménage Gréville, Gille du _Figaro_.

Daudet raconte qu'à l'âge de douze ans, après une absence de chez lui--c'était, je crois, sa première frasque amoureuse--rentrant à la maison, la tête perdue, et s'attendant à une terrible raclée, la porte ouverte par sa mère, il lui venait soudainement l'inspiration de lui jeter: «Le pape est mort!» Et devant l'annonce d'un tel malheur pour cette famille catholique, son cas à lui, Daudet, était oublié. Le lendemain, il annonçait que le pape, qu'on avait cru mort, allait mieux, et grâce à cette mirobolante invention, il échappait à l'emportement et aux sévices du premier moment. C'est bien une imagination farce à la Daudet.

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_Vendredi 22 juillet_.--Un détail sur le goût littéraire de Gambetta. Dans les derniers temps de sa vie, un jour Daudet lui contait ceci: passant sur la place du Carrousel, par une de ces journées d'août, où cette place a la chaleur torride du désert, il voyait, derrière une voiture d'arrosage, un papillon traverser toute la place, dans la fraîcheur de l'eau tombant en pluie, et Daudet s'extasiait sur l'intelligence de l'insecte, et le joli de la chose.

À ce récit, et au plaisir littéraire que Daudet y mettait, Gambetta le contempla, un moment, avec un regard tout plein d'une immense commisération, et qui semblait lui dire, qu'il était condamné à rester toujours le _Petit Chose_.

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_Mardi 26 juillet_.--Le beau mot! Dans une bataille, sous Louis XV, le marquis de Saint-Pern, voyant son régiment ébranlé par une volée de boulets, dit, en fouillant tranquillement dans sa tabatière: «Eh bien quoi, mes enfants, c'est du canon, cela tue, et voilà tout!»

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_Vendredi 29 juillet_.--Promenade dans la forêt de Sénart.

Daudet me cause de la misère qu'il a faite avec Racinet, le dessinateur. Un temps de misère effroyable, pendant laquelle ils avaient, tous deux, la toquade d'aller coucher, l'été, dans les bois de Meudon, emportant un pain, un morceau de fromage, et la couverture du lit de leur hôtel. Il remémore les curieux spectacles de nature qu'ils ont vus, les duels de crapauds, les ruts des chevreuils, et tout le surnaturel, que la nuit met dans l'ombre des grands arbres. Il parle d'un rire ironique qui les a poursuivis, une partie d'une nuit, et qui, après lui avoir inspiré une grande terreur, l'a jeté dans une colère qui l'a fait se précipiter dans un fourré d'épines, sans pouvoir rien découvrir.

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_Dimanche 31 juillet_.--Le bleu céleste des yeux d'Edmée, ma filleule, et les gentils gestes de guignol, venant au bout de ses mignonnes mains, si joliment se contournant. Sur sa petite chaise, où elle est attachée, quand elle est à table entre nous, elle a des renversements, comme en face de visions au plafond de choses ou d'êtres invisibles, auxquels s'adressent ses petits bras tendus et son gazouillement aimant.

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_Mercredi 3 août_.--J'ai été si malade cette nuit, et me trouve si faible ce matin, que, craignant de n'avoir plus la force de m'en aller demain, je pars convoyé par Léon, comme médecin auxiliaire.

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_Mercredi 10 août_.--Paul Margueritte vient m'apporter la première partie de PAUL GEFOSSE, parue dans la _Lecture_. Il me parle de son incertitude dans la bonté de ses oeuvres, dans son succès, dans son avenir, comparant ce timide et malheureux état d'âme, à la pleine confiance de Rosny, ne doutant pas un seul moment, avec l'aide de quelques circonstances favorables, de sa pleine réussite future.

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_Jeudi 18 août_.--À mon grand étonnement, en ouvrant, ce matin, le _Figaro_, je trouve en tête une exécution littéraire de Zola, signée des cinq noms suivants: Paul Bonnetain, Rosny, Descaves, Margueritte, Guiches. Diable, sur les cinq, quatre font partie de mon _grenier_!

Léon Daudet vient me prendre pour me conduire chez Potain, auquel il a demandé un rendez-vous pour moi.

Longue attente, dans ce roulement de voitures du boulevard Saint-Germain, dans ce bruit et cette trépidation de la vie parisienne, pendant laquelle vous vous demandez, si bientôt quelques mots, quelques paroles de l'homme qui est derrière la porte, ne vont pas, tout à coup, éveiller chez vous l'idée du silence éternel.

Potain, une curieuse physionomie, avec l'humaine tristesse de sa figure, son crâne comme concassé, son oeil rond de gnome, sa réalité un peu fantastique. Il m'examine, m'ausculte longuement, au bout de quoi, en dépit de mes convictions intimes, et de tout ce que je peux lui dire de mes maux, il m'affirme qu'il n'y a ni néphrétisme, ni hépatisme chez moi, que je suis un rhumatisant, un rhumatisant ayant un rhumatisme sur l'estomac, et qu'il me faut les eaux de Plombières.

En sortant de chez Potain, nous prenons le train pour Champrosay, où je dîne. Daudet n'en savait pas plus que moi, du «Manifeste des Cinq» qui ont commis leur méfait dans le plus profond secret. Et le relisant tous deux, nous trouvons le manifeste mal fait, d'une écriture renfermant trop de termes scientifiques, et s'attaquant trop outrageusement à la personne physique de l'auteur.

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_Dimanche 21 août_.--Ce soir, à dix heures, au moment de me coucher, on m'annonce Geffroy, qui touché et peiné des éreintements de ma personne, à propos du «Manifeste des Cinq», me lit un article qu'il vient de faire, et qui nous dégage, moi et Daudet, de toute participation au Manifeste. Mais je lui demande de ne pas le faire paraître, lui disant que je ne veux pas répondre, que je trouve l'accusation au-dessous de moi, que j'ai ignoré absolument le manifeste, et que si je m'étais cru le besoin d'exprimer ma pensée sur la littérature de Zola, je l'aurais fait moi-même, avec ma signature en bas, et qu'il n'était pas dans ma nature de me cacher derrière les autres.

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_Vendredi 2 septembre_.--Saint-Gratien. Ce soir, le violoniste Sivori nous raconte sa vie de voyages, commencée à onze ans, et promenée continuement dans les cinq parties du monde. Et il nous conte, que tout jeunet, à l'isthme de Panama, naviguant sur la rivière, dans une étroite barque, et que le moindre mouvement pouvait faire chavirer, naviguant couché au fond de la barque, sa boîte à violon entre ses bras, soudain, en ce grand paysage, il lui avait pris une idée de préluder; mais au bout de quelques accords, ne voilà-t-il pas que les quatre sauvages qui menaient la barque, pris d'une exaltation furieuse, voulaient jeter à l'eau le sorcier. Et il ne put les faire revenir de leur détermination qu'en remettant son violon dans sa boîte, et en leur abandonnant sa provision de cigares.