Journal des Goncourt (Troisième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 8
Des dessins très exacts, très rigoureux, donnant le cailloutage de ce pays de montagne, le piétinement des terrains par les troupeaux de moutons, la verdure émeraudée de l'herbe au printemps, le desséchement violacé des fonds de torrents, les silhouettes de candélabres des grands oliviers. Il y a de jolies colorations d'intérieurs aux grandes baies de verre, aux petits châssis de plomb, entre autres un intérieur d'Hérode avec sa femme. Un dessin d'un grand caractère est l'interprétation de la parole: «_Vous suivrez un homme qui porte une Cruche_,»--un homme à la robe jaune, gravissant au jour tombant, la montée qui contourne le rempart, et qu'en bas du dessin, un apôtre désigne à un autre.
Il est des dessins d'apparitions dans de curieuses _gloires_ fantastiques, dans des gloires qui ne pouvaient être entrevues, que par un spirite faisant de la peinture.
Mais les beaux, les touchants, les remuants dessins, ce sont les dessins du crucifiement, dessins très nombreux donnant presque, heure par heure, l'agonie du crucifié en haut du Golgotha, et les affaissements des saintes femmes, et l'étreinte amoureuse des bras de la Madeleine autour du bois de la croix.
Et à mesure que le drame se déroule, Tissot s'animant, s'exaltant, et toujours parlant avec une voix plus basse, plus profonde, plus religieusement murmurante, prête aux choses représentées, des sentiments, des idées, des exclamations qui feraient une glose curieuse à joindre aux Évangiles apocryphes.
Incontestablement cette vie de Jésus en plus de cent tableaux, cette représentation où se mêle à une habile retrouvaille de la réalité des milieux, des localités, des races, des costumes, le mysticisme du peintre, produit à la longue, par le nombre et la lente succession de ces études, un grand apitoiement, et même fait monter en vous une tristesse, au souvenir de ce juste, une tristesse attendrie qu'aucun livre ne vous apporte.
Nous montons, un moment, dans le haut de l'atelier, joliment arrangé dans le goût anglais. Et dans le crépuscule, avec une voix qui se fait tout à fait mystérieuse, et des yeux vagues, il nous montre une boule en cristal de roche, et un plateau d'émail qui servent à des évocations, et où l'on entend, assure-t-il, des voix qui se disputent. Puis il tire d'une commode, des cahiers, où il nous montre de nombreuses pages contenant l'historique de ces évocations, et nous montre enfin un tableau, représentant une femme aux mains lumineuses, qu'il dit être venue l'embrasser, et dont il a senti sur sa joue, ses lèvres, des lèvres pareilles à des lèvres de feu.
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_Lundi 3 février_.--Ce soir, une jeune fille confessait sa répulsion et son dégoût pour les danseurs et les valseurs sentant la flanelle échauffée: flanelle que tous les jeunes gens ont pris l'habitude de porter en faisant leur service militaire.
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_Jeudi 6 février_.--Ce matin, dans ma toilette du matin, tombe Réjane toute tourbillonnante dans une pelisse rose. Quelle vitalité! quelle alacrité, il y a chez cette femme! Je lui ai écrit à propos de la pièce de MONSIEUR BETSY, de Paul Alexis, qu'elle se refuse à jouer, et au sujet d'une très jolie étude de sa personne, commencée par Tissot, et qu'il va remonter au grenier, si elle ne revient pas poser. C'est une parole blagueuse, coupée de rires gamins, et de remuements qui ne peuvent tenir en place sur sa chaise. Et elle me dit qu'elle trouve bonne la pièce d'Alexis, mais son rôle détestable, puis qu'il est question de jouer une seconde pièce de Meilhac après LE DÉCORÉ, qu'elle est une nature franche, une femme de parole, qu'elle ne veut pas répéter une pièce, qu'après cinq ou six représentations, on arrêtera, laissant les auteurs le _bec dans l'eau_. Elle me parle ensuite de reprendre GERMINIE LACERTEUX, et peut-être de la jouer en Angleterre, où elle me dit qu'elle a un public à elle.
Descendant l'escalier: «Vous ne savez pas... figurez-vous qu'en venant chez vous j'ai rencontré un auteur... Connaissez-vous Grenet-Dancourt?... C'est lui... il m'a parlé d'une pièce pour moi... il l'avait sur lui... je l'ai fait monter dans ma voiture... Bref, il m'a lu son premier acte en chemin... il y a bien eu à travers la lecture, quelques cahots... Tenez, le voilà qui m'attend pour me lire le second acte, en me reconduisant aux Variétés.» Et elle disparaît en pouffant de rire.
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_Dimanche 9 février_.--Aujourd'hui, j'ai donné à Ajalbert l'idée de faire une pièce de la FILLE ÉLISA, dans ces conditions. Pas la plus petite scène de la maison de prostitution. Un premier acte, qui est tout bonnement dans le cimetière abandonné du Bois de Boulogne, l'assassinat du lignard par la fille. Et le lignard doit être un Dumanet ingénu et mystique, pour la composition duquel, je lui recommande de se remettre sous les yeux le jeu et la physionomie de l'acteur Burguet, dans la LUTTE POUR LA VIE.
Le second acte, le clou de la pièce, et dont la connaissance qu'il a du Palais, m'a fait adresser à lui, Ajalbert, à la fois un littérateur et un avocat, commence au moment, où le Président dit: «Maître un tel, vous avez la parole...» C'est donc dans une plaidoirie et une défense d'accusée, qu'est toute l'exposition de la vie de la femme--et ceci est pour moi une trouvaille originale--puis la condamnation à mort, comme elle l'est à peu près dans mon livre.
Le troisième acte est à chercher dans la prison pénitentiaire, mais sans la mort. Je le verrais volontiers avec cette fin. La femme montée sur un tabouret, et atteignant le paquet des vêtements de sa vie libre, et lisant les deux dates de son entrée et de sa sortie, de sa sortie qu'elle sent être dans un lointain, où elle n'existera plus.
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_Jeudi 20 février_.--Mme Gréville me contait, ce soir, que c'était elle, qui habitant avec son père, le rez-de-chaussée de la maison de Gavarni, au Point-du-Jour, avait relevé le petit Jean Gavarni, qui était tombé, en se heurtant à une grosse pierre d'un ancien seuil de la maison, demeurée dans une allée. Elle avait été assez heureuse pour arrêter son saignement de nez, mais Mlle Aimée qui était très jalouse d'elle, lui avait repris l'enfant d'entre les mains, n'avait pas su arrêter le saignement de nez, quand il était revenu, et le pauvre enfant était mort d'anémie, à la suite de la perte de tout son sang.
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_Samedi 22 février_.--Ah! c'est un miracle que des pièces (LES FRÈRES ZEMGANNO) si peu jouées dans le décor, si peu réglées, si peu sues, puissent être représentées, même à la diable, à deux jours de là.
En sortant de la répétition, j'emmène Paul Alexis et Oscar Métenier dîner chez Maire. Là, entre la poire et le fromage, Métenier me résume au dessert, les quatre _toilettes de condamnés à mort_, auxquelles il a assisté comme chien du commissaire de police.
Il décrit très bien le sentiment angoisseux, qu'on éprouve au moment de l'entrée dans la cellule, et le mouvement qui vous fait instinctivement porter la main à votre chapeau et vous découvrir, absolument comme devant un corbillard qui passe, et il ajoute que lui qui était toujours en jaquette, ce jour-là, sans qu'il s'en rendît compte, revêtait une redingote.
Il faut dire que cette entrée, est précédée d'un petit quart d'heure, qui met une grande émotion chez les assistants à l'exécution. L'exécution en principe devrait être faite à midi: on triche, mais on veut que si ce n'est pas en plein jour, ce soit au moins au petit jour. Et voici ce qui se passe. L'heure de l'exécution fixée à ce moment, le directeur de la Roquette dit aux six personnes, aux six assistants de fondation à l'exécution, dit en montrant du doigt, la grande horloge de la cour: «Messieurs, l'exécution est pour 4 heures et demie, il est 4 heures 10 minutes, la toilette est l'affaire de 12 minutes, nous entrerons à 4 heures 18 minutes. Et aussitôt les conversations cessent, l'échange des idées s'arrête, et chacun redevenu silencieux, les yeux sur l'horloge, n'a plus d'attention que pour la marche invisible de l'aiguille sur le cadran, et son troublant rapprochement de la dix-huitième minute.
Il est aussi un effet terrible pour les assistants, c'est que le petit jour levé dehors, n'éclaire point encore l'intérieur de la prison, et quand on marche dans ces demi-ténèbres derrière le condamné, et qu'au moment, où s'il avait les mains libres, il pourrait toucher la porte, les battants s'ouvrent dans un coup de théâtre, et vous laissent voir soudainement, dans la clarté froide du matin, les deux montants de la guillotine, et les yeux grands ouverts de toutes ces têtes de regardeurs, le spectacle a quelque chose d'inexprimable.
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_Mardi 25 février_.--Arrivé de bonne heure aux Menus-Plaisirs, j'assiste à la pose du premier décor, où machinistes et pompiers mêlés, s'amusent à faire du trapèze, et à soulever les haltères des FRÈRES ZEMGANNO.
Un premier acte, où l'on n'entend pas un mot, dans l'ouverture des portes, le remuement des petits bancs, le passage des abonnés,--tous des cabotins,--venant à la façon des dîneurs qui veulent être remarqués, venant en retard.
Un second acte très, très applaudi.
Un troisième plus froid, mais encore très applaudi avec de chaleureux rappels des acteurs.
Moi qui suis resté dans ma baignoire, sans me mêler à la salle, je crois à un succès. Arrivé dans les coulisses, je vois Métenier plus blême qu'à l'ordinaire, et Paul Alexis, affalé sur une rampe d'escalier, l'oreille tendue à la parole de sa femme, qui lui conte qu'un de ses confrères a passé la soirée à crier, que c'est un _four_. Enfin mes compliments à Antoine, et mes plaintes sur ce que je ne l'ai pas trouvé assez applaudi au troisième acte, sont reçus par un: «Ça ne nous regarde pas, nous faisons notre petite affaire, voilà tout!»
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_Mercredi 26 février_.--Un éreintement général de toute la presse. Vitu déclare que c'est une fumisterie... Revenons à la pièce que je trouve aussi bien faite, que j'aurais pu la faire moi-même. Et dire que ce sentiment fraternel qui la remplit, présenté d'une manière si délicate, si émotionnante, dire que ce moyen d'action sur les coeurs, cette chose absolument neuve au théâtre, et remplaçant le bête d'amour de toutes les pièces, aucun critique n'en a signalé l'originalité.
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_Jeudi 27 février_,--Comme je parlais hier à Detaille, du récit des toilettes de condamnés à mort, que m'avait fait l'autre jour Métenier, il me disait avoir assisté à deux exécutions, et voici quelles avaient été ses observations. Le condamné, apparaissant au seuil de la porte de la Roquette, comme une figure de cire, avec son apparence de vie figée, et dans le silence qu'il appelait formidable, toujours un oiseau qui chante, et dont le chant est dans ce silence, comme le bourdon de Notre-Dame, et au loin, au loin, l'entre-claquement imperceptible de branches d'arbres.
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_Vendredi 28 février_.--Dans la non-concordance de la critique théâtrale avec le sentiment sincère du vrai public, il me venait l'idée, si je tentais encore une fois une grande bataille au théâtre, de faire afficher au-dessous du titre de la pièce, avec l'indication qu'elle est jouée tous les soirs, des affiches couvrant les murs de Paris, et ainsi conçues:
«Je m'adresse à l'indépendance du public et lui demande, s'il trouve que c'est justice, de venir casser comme il l'a fait pour GERMINIE LACERTEUX, le jugement porté dans les journaux par la critique théâtrale.
«EDMOND DE GONCOURT.»
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_Lundi 3 mars_.--Je suis, ce soir, à la première de MONSIEUR BETZY. La pièce marche très bien. Elle a tout ce qu'il faut pour cela. Elle est très amusante, et admirablement jouée. Mais il y a contre les auteurs les mauvaises dispositions de la presse théâtrale, et j'entends au milieu d'applaudissements frénétiques, un jugeur _chic_ s'écrier: «Ça ne peut pas avoir de succès!--Pourquoi?» Une cravate blanche entre deux âges, faisant bassement sa cour à Vitu, lui dit, pendant qu'on sort pour l'entr'acte, parlant de la pièce: «C'est un monsieur qui marche contre un mur, et qui met le pied dans tout ce qu'il trouve!» Oh! les propos de corridors, la belle collection de haineuses imbécillités qu'il y aurait à ramasser.
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_Mercredi 5 mars_.--Descaves, accompagné de sa femme, vient me voir aujourd'hui. Il craint que les choses soient en train de mal tourner pour lui. Il lui est revenu, que le parquet n'étant pas sûr d'obtenir une condamnation sur les attaques à l'armée, va faire porter tout son effort sur l'outrage aux bonnes moeurs. Et un de ses avocats lui demandant combien il comptait avoir de prison, et comme il lui répondait: «Trois mois,» l'avocat lui disait: «Triplez au moins, vous aurez un an!» Et il est à la fois triste et irrité, déclarant que l'injustice l'exaspère, et qu'il n'y a aucune raison pour le condamner, quand on ne poursuit ni un tel, ni un tel.
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_Mercredi 12 mars_.--«Qu'est-ce que vous faites dans ce moment-ci?» dis-je à l'auteur de la BÊTE HUMAINE, qui vient s'asseoir dans la soirée, à côté de moi:
--«Mais rien... je ne puis pas décidément m'y mettre... Puis l'Argent, c'est tellement vaste, que je ne sais par quel bout le prendre... et les documents de ce livre, pour les trouver, pour savoir où il faut frapper, je suis embarrassé plus que jamais je ne l'ai été... Ah! je voudrais en avoir fini de ces trois derniers livres... Après l'Argent, oui, viendra la Guerre, mais ce ne sera pas un roman, ce sera la promenade d'un monsieur à travers le Siège et la Commune... Au fond le livre qui me parle, qui a un charme pour moi, c'est le dernier, où je mettrai en scène un savant... Ce savant, je serais assez tenté de le faire d'après Claude Bernard, avec la communication de ses papiers, de ses lettres... Ce sera amusant... je ferai un savant marié avec une femme rétrograde, bigote, qui détruira ses travaux, à mesure qu'il travaille.
--Et après, que ferez-vous?
--Après, il serait plus sage de ne plus faire de livres... de s'en aller de la littérature... de passer à une autre vie, en regardant l'autre comme finie...
--Mais l'on n'a jamais ce courage.
--C'est bien possible!»
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_Vendredi 14 mars_.--Un gouvernement, auquel il y aurait à demander un peu plus d'honnêtes gens dans le ministère et un peu plus de police dans la rue: c'est le gouvernement d'aujourd'hui. Boisgobey, me parlant du gâtisme d'un de nos confrères, le comparait à un ver de latrine particulier à l'Afrique, et dont sa maîtresse, dans ce pays, ne pouvait prononcer le nom arabe, sans cracher à terre.
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_Samedi 15 mars_.--Ce soir, une dépêche de Descaves, où il y a ce seul mot: _Acquitté_.
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_Dimanche 16 mars_.--On est aujourd'hui, chez moi, tout à la joie et à la surprise de l'acquittement de Descaves, car le jury était presque uniquement composé de vieilles barbes grises, de gens qui avaient été militaires, du temps qu'on se rachetait; heureusement que le ministère public a été au-dessous de tout, et Tézenas très habile... Le pauvre Geffroy était des applaudisseurs qui auraient pu avoir deux ans de prison.
Ah! les professions libérales! Descaves nous disait avoir été acquitté par onze voix, des voix de quincailliers, de charcutiers, etc., mais il y avait dans le jury un sculpteur, et le sculpteur a été pour la condamnation.
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_Dimanche 23 mars_.--Ce jeune souverain allemand, ce névrosé mystique, ce passionné des drames _religioso-guerriers_ de Wagner, cet endosseur en rêve de la blanche armure de Parsifal, avec ses nuits sans sommeil, son activité maladive, la fièvre de son cerveau, m'apparaît comme un souverain bien inquiétant dans l'avenir.
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_Lundi 24 mars_.--Au fond, les financiers ne sont que des voleurs, mais des voleurs qui ont acheté près du gouvernement le droit de voler.
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_Vendredi 28 mars_.--Dîner des _Spartiates_. On parle des usuriers, qui sont pour la plupart des valets de chambre de grandes maisons, et un joueur de la société affirme qu'il n'y en a plus, que lui et ses amis les ont ruinés, et qu'à l'heure qu'il est, un homme qui fait dans la nuit une perte au jeu de dix mille francs, ne peut pas trouver à se les faire prêter. Et c'est pour lui, l'occasion de parler de la partie du Cercle impérial, du temps où on pouvait dire qu'une chaise, pendant une heure, coûtait trente mille francs. Puis on cause de l'insurrection probable que soulèvera en Algérie le droit de suffrage, donné par Crémieux aux israélites de là-bas, et l'Afrique amène le comte Borelli à nous entretenir de la Légion étrangère.
Il est intéressant sur l'anonymat des enrôlés de cette légion dont la patrie, le nom, les antécédents sont indécis, vagues, et laissés volontairement vagues. Il peint l'enrôlement, où on demande à l'enrôlé d'où il est, et où on écrit son lieu de naissance, sans y croire, où on lui demande son nom, et où il donne dix fois sur cent, le nom de Weber ou de Meyer, et où on lui dit: «Non, il y en a trop, tu t'appelleras Martin ou Lafeuille»: enrôlement où l'on n'écoute pas ce que l'enrôlé raconte de sa vie antérieure.
Pauvres diables au passé louche, qui font marché avec la dure existence, la _ficelle_, la mort, mercenaires aux grands yeux bleus, qui n'ayant plus d'intérêt dans l'existence, se prennent de tendresse comme pour une maîtresse, se prennent de tendresse pour leur élégant capitaine, caracolant sur son petit cheval, une rose à la bouche.
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_Samedi 5 avril_.--Dîner chez Hennique. Un petit intérieur gentiment arrangé, avec de la japonaiserie amusante, et où sont accrochées aux murs quelques esquisses de Chéret, de Forain. Une jolie petite fille, et une charmante belle-soeur, qui a la voix et le rire de sa soeur à s'y méprendre.
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_Jeudi 10 avril_.--Autrefois il y avait un effort chez les pastellistes pour représenter le charme, l'esprit, le sourire d'une figure de femme; à présent on dirait que nos pastellistes en faveur, avec leurs roses d'engelures et leurs violets plombés, ne veulent exprimer que l'éreintement, l'ahurissement, le barbouillage de coeur, enfin tous les malaises physiques et moraux d'une physionomie de femme.
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_Mercredi 16 avril_.--Hier, j'ai été prié de présider le banquet, donné à Chéret par ses sympathiques, à l'occasion de sa décoration. Ils sont vraiment des enfants gâtés ces peintres, ces sculpteurs. Pour boire à la gloire du décoré, il y avait cent vingt littérateurs presque illustres. Et j'ai fait mon premier discours qui n'a pas été long:
«Je bois au premier peintre du mur parisien, à l'inventeur de l'art dans l'affiche.»
L'homme, il faut le dire, est tout à fait charmant. Il a dans l'amabilité, une espèce de bonne amitié calme, tout à fait séduisante.
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_Jeudi 17 avril_.--Sans un constant feuilletage des impressions japonaises, on ne peut vraiment se faire à l'idée, que dans ce pays d'art naturiste, le portrait n'existe pas, et que jamais la ressemblance de la figure n'est reproduite dans sa vérité, et qu'à moins d'être comique ou théâtralement dramatique, la représentation d'un visage d'homme ou de femme est toujours hiératisée, et faite de ces deux petites fentes pour les yeux, de ce trait aquilin pour le nez, de ces deux espèces de pétales de fleurs pour la bouche.
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_Vendredi 18 avril_.--En ce temps tout pratique, un groupe de Français intelligents devrait afficher ce programme aux prochaines élections: «Nous nous foutons de la Légitimité, de l'Orléanisme, de l'Impérialisme, de la République opportuniste, radicale, socialiste;--ce que nous demandons, c'est un gouvernement de n'importe quelle couleur au rabais: le gouvernement qui s'engagerait dans une soumission cachetée, à gouverner la France au plus bas prix.»
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_Dimanche 20 avril_.--Montegut, le peintre passionné de musique, est allé, avec une bande de _dilettantes_, exécuter du Wagner dans la forêt de Fontainebleau, la nuit, sur des partitions éclairées par des bougies, tenues par les jeunes et jolies filles de Risler, et c'est un plaisir de l'entendre parler du _velours_ de la musique, en plein air, sous des sapins.
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_Mercredi 23 avril_.--Ce matin, mon marchand de vin parlant de la qualité inférieure des vins de cette année, m'affirme qu'indépendamment de toutes les maladies spéciales, particulières à la vigne en ce siècle, la vigne non malade, qu'elle soit ancienne ou replantée, est attaquée d'anémie, ainsi que toute la végétation. La terre de notre vieux globe, serait décidément fatiguée, usée, brûlée.
Défiez-vous de vos yeux, quand ils sont artistes. Ils commencent par avoir la religion d'un ton, par exemple _feuille de rose dans du lait_ (Boucher); _peau de lièvre_ (Chardin); _lie de vin_ (Delacroix). Puis, c'est la religion encore plus bêtement fanatique d'une coloration _sang de boeuf_ ou _foie de mulet_, dans une poterie, et l'on arrive à aimer cela, mieux qu'une forte pensée, qu'une belle phrase.
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_Dimanche 27 février_.--Aujourd'hui Rodenbach parle ingénieusement de la page imprimée du livre, qui, avec les combinaisons des interlignes, des à la ligne, des capitales, des italiques, etc., etc., est arrivée à l'arrangement artistique et, comme il le dit, à l'_orchestration_ de l'affiche.
La manifestation du premier mai fait causer du mouvement nihilo-socialiste actuel, où il n'y a aucun plan de reconstitution d'une nouvelle société, mais où il n'y a que la volonté de faire table rase de la vieille, et laisser la nouvelle se faire toute seule. À ce propos quelqu'un cite la phrase que j'ai écrite dans IDÉES ET SENSATIONS, sur le remplacement, comme agents de destruction dans les sociétés modernes, des Barbares par les ouvriers.
À dîner, Léon Daudet qui vient de quitter Drumont, nous dit qu'il se croit empoisonné par les juifs, et que depuis trois jours, où il a bu un verre d'eau dans une réunion électorale, il a été pris de vomissements et que le marquis de Morès est dans le même cas que lui.
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_Mercredi 30 avril_.--On ne croit pas qu'il y aura quelque chose demain, mais il faut toujours tenir compte de l'imprévu... Ce qu'il y a de positif, c'est que le commissaire de police est venu prévenir la princesse de ne pas sortir.
Dans la rue deux blagueurs dont l'un dit à l'autre: «Tu sais, tous ceux qu'on ramassera demain... on leur coupera le prépuce... et on les relâchera!»
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_Jeudi 1er mai_.--Une journée, où dans le silence plus grand que celui des autres jours, on tend l'oreille à des bruits de fusillade... on n'entend rien... alors la pensée va à Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, à toutes les capitales de l'Europe, où se fait la promenade hostile à la pièce de cent sous.
Du bateau que j'ai pris pour aller à Paris, je vois battre outrageusement, par des sergents de ville, de pauvres diables d'inoffensifs, et leurs chapeaux voler du quai sur la berge de la Seine.
Rien, passé la Place de la Concorde, rien à l'Hôtel de Ville, seulement rue de Rivoli, des figures de révolution que chargent, de temps en temps, les sergents de ville, les poursuivant dans les petites rues autour des Halles.
Au fond, une grande déception devant le néant de la manifestation et la placidité des battus.
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