Journal des Goncourt (Troisième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 7
Cet aveu est jeté dans une suite de paroles qui ont un rien d'illuminisme, paroles accompagnées de petits gestes rétrécis: «Les relations sont _fugaces,_ dit-il, et trop pleines de _heurts_ des tempéraments divers... On n'est rien dans la durée du temps...» et comme il n'a ni l'ambition, ni l'amour de l'argent, il ne veut plus dans la vie que les jouissances rapides et _effleurantes_, données par la contemplation des objets d'art.
Et comme je lui demande, s'il ne travaille pas à une volumineuse chose sur le Japon, il me coupe avec un: «Non, non!... une longue application m'est défendue depuis ma maladie.» Et revenant aux jouissances qu'il éprouve encore; il cite la conversation avec un être qui a l'intelligence des choses qu'il aime, et il finit en me demandant d'une voix caressante, et presque humble, de l'inviter à déjeuner.
Et malgré moi, je suis touché, et je sens qu'à travers l'abominable jalousie qu'il a eue de moi, toute sa vie, une vieille habitude, un restant tendre de notre acoquinement artistique dans le passé, enfin le plaisir de causer avec moi du Japon, triomphe de cette jalousie, et le fait, par les moments tristes de sa vie, presque aimant de ma personne.
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_Mardi 24 décembre_.--Savez-vous, me dit un Français de retour de Russie, comment est mort Skobeleff?--Non.--Eh bien, voilà!
Une bouteille de Champagne! une femme! Une bouteille de Champagne! une femme! Une bouteille de Champagne! une femme!
À la troisième bouteille de Champagne suivie de la troisième femme... rasé!... une congestion cérébrale!
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_Mercredi 25 décembre_.--Yriarte parlait ce soir, à dîner, des dessins de Tissot rapportés de Jérusalem, et qui ont produit un bouleversement chez Meissonier. C'est un espèce de Chemin de la Croix, en plus de cent cinquante pastels, exécutés de la manière la plus exacte, d'après les indications des religieux du pays, et vous donnant ainsi que des photographies, les petits sentiers d'oliviers où a dû passer le Christ, avec là dedans, des bonshommes indiqués dans les Évangiles, de telle profession, de telle localité, retrouvés dans le type général des gens de ce temps-ci de la même profession, et de la même localité, où le peintre s'est transporté. Enfin de la réalité rigoureuse, exécutée dans un état d'hallucination mystique, et à laquelle une maladresse naïve ne fait qu'ajouter un charme: de l'art qui a une certaine ressemblance avec l'art de Mantegna.
ANNÉE 1890
_Mercredi 1er janvier 1890_.--En ce premier jour de l'année, un vieux maladif comme moi, tourne et retourne entre ses mains l'almanach nouveau, songeant que 365 jours, c'est de la vie pour un bien long temps, et interrogeant, tour à tour, chaque mois, pour qu'il lui dise par un signe, par un rien mystérieusement révélateur, si c'est le mois, où il doit mourir.
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_Jeudi 2 janvier_.--Un dîner, où le nom de Blowitz est prononcé, et sur ce nom, quelqu'un au fait des dessous secrets du temps, raconte comment Blowitz est devenu correspondant du _Times_. Blowitz, dit-il, qui s'appelle Oppert, et qui a pris le nom de sa ville, était un pauvre diable de professeur à Marseille, tout à fait inconnu, ayant le grade de sergent-major dans la garde nationale, et qui, dans l'insurrection de Marseille, sauvait le préfet qui allait être massacré,--et tombait avec cette recommandation sur le pavé de Versailles, au moment de la rédaction du traité avec Bismarck.
Alors le correspondant du _Times_, mais le correspondant du _Times_, avec un traitement de 75 000 francs et la considération d'un ambassadeur, était lord Oliphant, ce personnage extraordinaire qui avait été une espèce de Brummel, un familier de princes, un diplomate en Chine et au Japon, un martyr portant encore aux deux poignets les stigmates de la martyrisation, le fondateur d'une religion à laquelle il avait donné toute sa fortune, un homme, pendant quelque temps, descendu à être un _brouetteur de feuilles mortes_, et redevenu dans le _Times_, l'intermédiaire entre l'Angleterre et la France, au moment où la France traversait ces années tragiques.
Il arrivait à lord Oliphant d'employer Blowitz, ayant dans le reportage une audace sans exemple, et qui dans ce moment, où toute la diplomatie européenne à l'affût de nouvelles, était à Versailles, et ne pouvait parvenir auprès de Thiers,--lui, Blowitz y pénétrait par les cuisines.
Or, dans le moment, il s'était passé ceci: un jour le _marseillanisme_ de Thiers, discutant avec le comte d'Arnim, avait été tel, que le comte n'avait pu s'empêcher de lui jeter: «Mais à vous entendre parler ainsi, on dirait vraiment que vous avez gagné la bataille de Sedan!» Sur quoi Thiers s'était mis à larmoyer, en disant que le comte se plaisait à insulter un vaincu. Et à la suite de cette séance, impossible de réunir Thiers et le comte d'Arnim: Thiers boudant le comte, et le comte, qui était un homme distingué et bien élevé, ne se souciant plus de se rencontrer avec ce cacochyme pleurard. Et c'est Oliphant qui, après des causeries avec Thiers, le remplaçait, et les 17 articles du traité--fait qu'on ignore absolument--étaient arrêtés entre le correspondant du _Times_ et le comte d'Arnim.
En cette cuisine diplomatique, Oliphant se trouvait bien des petits services que lui rendait Blowitz, et le traité signé, quand Thiers pour remercier son remplaçant, lui offrait de le nommer grand-croix de la Légion d'honneur, celui-ci repoussait cet honneur, et lui demandait la nomination au consulat de Venise, du correspondant français du _Times_ avant la guerre, qui, je crois, était Yriarte,--et Blowitz prenait sa place.
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_Vendredi 3 janvier_.--C'est curieux comme le contact intime avec la cuisine d'un art, est pour un littérateur, la révélation de choses nouvelles et originales à apporter dans son métier. C'est ainsi, que ce modelage appliqué et chercheur des plans, des méplats, des saillies, des creux, pour ainsi dire, imperceptibles de mon visage, me faisait penser, que si j'avais encore des portraits physiques d'hommes ou de femmes à faire, je les ferais plus plastiquement anatomiques, plus détaillés en la construction, la structure, le mamelonnement, l'amincissement du muscle sous l'épiderme, je pousserais plus loin l'étude d'une narine, d'une paupière, d'un coin de bouche.
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_Mardi 7 janvier_.--En ces heures de mon abandon de la porcelaine de Chine et de la poterie du Japon, c'est une griserie amoureuse des yeux devant ces fleurettes, si riantes, si spirituelles, si XVIIIe siècle français, du Saxe. Que les Allemands aient eu cette légèreté de main une fois, dans l'art, c'est bien extraordinaire, mais cette légèreté de main, ils ne l'ont eue, pourquoi? que sur la porcelaine.
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_Mercredi 8 janvier_.--Depuis trois jours, j'avais derrière moi Blanche d'une si mauvaise humeur, et avec des tombées de bras si désespérées, qu'impatienté, je n'ai pu m'empêcher de lui jeter: «Qu'est-ce que tu as?--Rien, rien, m'ont répondu à la fois la mère et la fille--Non, elle a quelque chose?--Eh bien, voilà! a fait la mère, il y a deux fois par semaine, à la mairie de Passy, un cours fait par les _Femmes de France_ pour soigner les malades, les blessés, et la bête voudrait y aller!» Oui, c'est vraiment positif, au fond le scientifique est devenu le goût de toutes les intelligences, depuis les plus hautes jusqu'aux plus basses, et ne voilà-t-il pas une pauvre petite créature, qui au lieu de couper des romans au bas des journaux, coupe des articles de science, et a l'envie passionnée d'aller à un cours médical, comme autrefois l'une de ses pareilles avait l'envie d'aller au bal.
M. Groult vient me voir, le dessin d'un quelconque par Gavarni, sous le bras, et je lui apprends à son grand étonnement que c'est le dessin de son ami Tronquoy, costumé en patron de barque, que j'ai vu des années, dans sa chambre, et que j'ai même décrit dans mon livre sur lui. Et là-dessus comme il me parle d'un délicieux dessin qu'il vient d'acquérir, dessin représentant un vieillard au milieu d'objets d'art, prenant une prise de tabac au coin de sa cheminée, et dont il ignore le nom, je lui dis: «Ça doit être ça,» et je lui tends le premier volume des MÉMOIRES DU BARON DE BESENVAL, où il y a en tête une vignette de son portrait dans son cabinet, d'après Danloux. Et c'est ça!
Au bout d'une causerie sur l'art qui lui apporte une espèce d'enivrement, s'arrêtant au milieu de l'escalier qu'il descend, et renversé sur la rampe, en face d'un dessin de Watteau, représentant: _Le Printemps_, peint par le maître dans la salle à manger de Crozat, les yeux tout ronds, le bout du nez fébrilement dilaté, la bouche contractée comme en une dégustation gourmande, Groult au milieu de paroles en déroute, coupées par cette phrase: «Vous les verrez, Monsieur, chez moi!» me parle d'un Constable, d'un Constable qui tue toute la peinture française de 1830, acheté 340 francs dans un Mont-de-piété à Londres, et d'autres, d'autres acquisitions... et de deux Péronneau, deux Péronneau, achetés à quatre ou cinq heures de Bordeaux... achetés dans une propriété à laquelle on n'arrivait qu'au moyen d'une mauvaise carriole... Et le marché conclu, et M. Groult se disposant à les porter dans la voiture, la femme qui venait de les lui vendre, lui disant: «Il y a encore une condition... ce sont mes aïeux... et je ne consentirai à les laisser sortir, que la nuit tombée.» Et la vendeuse promenait dans les vignes son vendeur jusqu'au crépuscule. Ne trouvez-vous pas quelque chose de joliment superstitieux, dans l'arrangement de cette femme, pour que ces portraits de famille ne puissent pas se voir sortir de chez eux?
Ce soir, il était question d'une chasse au canard dans le Midi, en l'honneur du duc de Chartres. La barque du prince était suivie de batelets, où était la fleur des femmes de la haute société orléaniste. Adonc il arrivait, que le prince après avoir tiré, déposait le fusil qui lui avait servi sur un second fusil qui partait, et allait percer, sous la flottaison, le batelet le plus rapproché et la partie inférieure d'une dame qui était dedans. Grand émoi, et l'appel d'un chirurgien pour retirer les plombs indiscrets, et la galante société s'inscrivant pour les plombs qu'il devait retirer, et dont les futurs possesseurs avaient l'intention de faire des boutons de chemise. C'est très dix-huitième siècle, n'est-ce pas?
Le contre-amiral Layrle qui a fait autrefois une station de quatre ans au Japon, et qui vient d'y passer encore deux années, parlait du silence que gardaient les Japonais sur les événements politiques vis-à-vis des Européens, et il nous contait que le président du conseil et le ministre de la marine, avec lesquels il est lié, qu'il avait connus à son premier séjour _très petits jeunes gens, très petits bonshommes_, il ne pouvait en tirer que des monosyllabes et des exclamations sans signification, quand il les interrogeait. Et il s'émerveillait, que des gens qui avaient pris part à des actions militaires, et dont l'un passait pour un homme de guerre tout à fait distingué, il n'était pas possible de leur extirper un détail de bataille, de combat, d'épisode militaire: disant que Canrobert ou Mac-Mahon, tout en gardant la plus grande discrétion dans leurs paroles et leurs jugements, ne pouvaient se tenir de parler sur les affaires, où ils ont assisté.
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_Vendredi 10 janvier_.--Dans cette maison maudite qui est derrière mon jardin, ce sont du jour à la nuit et de la nuit au jour, des aboiements de deux molosses qui m'énervent, et m'ont empêché des nuits entières de dormir, et si je n'avais retrouvé les volets intérieurs que j'ai fait faire pour mon frère, pendant sa maladie, je serais obligé d'aller coucher dehors. Ah! le bruit va-t-il être le tourment agaçant de mes dernières années? Oh! le bruit, le bruit, c'est la désolation de tous les nerveux dans les centres modernes! Mercredi dernier, Maupassant qui vient de louer un appartement avenue Victor-Hugo, me disait qu'il cherchait une chambre pour dormir, à cause du passage devant chez lui des omnibus et des camions.
Au dîner, où on causait littérature, et où des parleuses me jetaient ingénument: «Mais pourquoi voulez-vous faire du neuf?» Je répondais: «Parce que la littérature se renouvelle comme toutes les choses de la terre... et qu'il n'y a que les gens qui sont à la tête de ces renouvellements, qui survivent... parce que, sans vous en douter, vous n'admirez, vous-même, que les révolutionnaires de la littérature dans le passé, parce que... tenez, prenons un exemple, parce que Racine, le grand, l'illustre Racine a été chuté, sifflé par les enthousiastes de Pradon, par les souteneurs du vieux théâtre, et que ce Racine avec lequel on éreinte les auteurs dramatiques modernes, était en ce temps un révolutionnaire, tout comme quelques-uns le sont aujourd'hui.»
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_Jeudi 16 janvier_.--Pillaut avec son dilettantisme musical de lettré et de penseur, cause de Wagner, et dit que sa forme musicale fait penser à un monde futur, et que ses sonorités sont des sonorités qui semblent fabriquées pour les oreilles de l'humanité qui viendra après nous.
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_Vendredi 17 janvier_.--Hier, dans mon tête-à-tête avec Daudet, sur un regard jeté sur un groupe de femmes réunies dans un coin du salon, abandonnant Stanley et l'Afrique, il s'est écrié: «Dans le mariage, n'est-ce pas, on accouple des femmes ayant dix ans de moins que les maris, qui arrivent déjà un peu usés au mariage, et le sont à peu près tout à fait, quand la femme a acquis toute sa vitalité, toute sa richesse de besoins et de désirs: c'est l'histoire d'une dizaine de ménages que je pratique. Eh bien, ça devrait être le contraire dans le mariage, pour que le mariage soit heureux, il faudrait que la femme eût dix ans plus que le mari... et à ce sujet remarquez que le bonheur tranquille de certains ménages d'hommes encore jeunes, qui ont épousé des _touffiasses_ plus vieilles qu'eux, ça tient à ce qu'elles ont dépensé leur vitalité, et qu'elles se trouvent au même degré d'assouvissement et d'éteignement de la chair, que leurs maris.
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_Samedi 18 janvier_.--Une après-midi passée devant les tableaux anglais de Groult, devant ces toiles génératrices de toute la peinture française de 1830, ces toiles qui renferment une lumière si laiteusement cristallisée, ces toiles aux jaunes transparences, semblables aux transparences des couches superposées d'une pierre de talc. Oh! Constable, le grand, le grandissime maître... Il y a parmi ces toiles, un Turner: un lac d'un bleuâtre éthéré, aux contours indéfinis, un lac lointain, sous un coup de jour électrique, tout au bout de terrains fauves. Nom de Dieu, ça vous fait mépriser l'originalité de quelques-uns de nos peintres originaux d'aujourd'hui.
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_Dimanche 19 janvier_.--Aujourd'hui, après de longs mois de complète disparition, apparaît Villedeuil tenant amoureusement par la main, sa petite fille, et dont la barbe devenue blanche lui donne un air patriarcal... Le voyant ainsi, mon souvenir n'a pu s'empêcher d'évoquer le Villedeuil à la barbe noire des soupers de la Maison d'Or.
À peine entré, marchant d'un bout à l'autre du _Grenier_, avec ces petits rires à la fois pouffants et étouffés qui lui sont particuliers, il s'est mis à railler spirituellement l'erreur des gens, des gens qui veulent voir dans les Rothschild et les banquiers de l'heure présente, des réactionnaires, des conservateurs à outrance, établissant très nettement que tous, y compris les Rothschild, ne détestent pas du tout la République, se trouvant en l'absence d'Empereurs et de Rois dans un pays, les vrais souverains, et rencontrant dans les ministres actuels, ainsi que les Rothschild l'ont rencontré chez un tel et un tel, par le seul fait de la vénération du capital, chez des hommes à la jeunesse besogneuse,--rencontrant des condescendances qu'ils n'ont jamais obtenues des gens faits au prestige de la pièce de cent sous.
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_Jeudi 23 janvier_.--L'amabilité de l'académicien X..., cette amabilité à jet continu à l'égard de tous, et qui ressemble pas mal aux distributions de victuailles au peuple, dans les anciennes réjouissances publiques, faisait dire à ma voisine de table, que cette amabilité-là, elle, ça la mettait en veine de _butorderie_!
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_Vendredi 24 janvier_.--Conversation du temps, où apparaît l'infiltration de la puissance de l'argent chez les marmots: conversation entre le petit garçon d'un comédien et la petite fille d'une comédienne.
Le petit garçon: «Si tu veux me laisser jouer avec tous tes joujoux, comme s'ils étaient à moi, tu seras ma petite femme (Au bout de quelques instants de réflexion.) Mais tu sais, mon papa, gagne beaucoup d'argent!»
La petite fille: «Ma maman aussi!»
Un silence.
Le petit garçon: «Oui... mais, mon papa n'en dépense pas!»
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_Dimanche 26 janvier_.--Tissot nous contait ce soir, chez Daudet, qu'il avait été au moment d'acheter 7 000 francs, une petite montagne près de Jérusalem, et d'y bâtir un atelier, où il aurait imprimé et gravé son livre: un atelier, qui, disait-il, serait devenu un atelier d'art religieux, en même temps qu'une colonie française, faisant revivre l'influence de notre pays dans les lieux saints.
Là-dessus Tissot déplore un grand charme de Jérusalem, en train de se perdre. La ville était bâtie en pierre rose, qui la faisait paraître couleur de chair, et cette pierre est remplacée, à l'heure présente, par de la brique et de la tuile de Marseille d'une horrible couleur rouge de Saturne, rouge vilainement orangé.
Et l'on parle du costume des peuples antiques, du drapement de leurs corps dans des morceaux d'étoffes carrés, sans coupe appropriée à la forme des membres, et pour ainsi dire, sans attaches: l'apparition du bouton n'ayant eu lieu que dans des vêtements non drapés, dans les vestes des Perses et des Mèdes. À ce sujet, il raconte qu'à Port-Saïd, il a vu, caché, la toilette d'une colonie de femmes indiennes, embarquée pour je ne sais où, et dont l'adhésion des vêtements au corps, obtenue comme au moyen d'épingles, était faite absolument par l'art du drapement, et cet art de fermeture sans épingles, sans boutons, sans noeuds de cordon s'étend jusqu'aux pantalons des hommes, ces pantalons simplement drapés, que le prince Louis retrouvait encore ces temps-ci au Japon.
Un moment il est question de la personnalité du talent, et de la répulsion que cette personnalité rencontre chez les imbéciles. À ce propos Daudet raconte ceci: Belot lui parlait d'un certain dîner Dentu, dont faisaient partie, Boisgobey, Élie Berthet, etc., lui disant qu'il entendrait là des choses qui pourraient lui servir, et le poussait vivement à en faire partie. À quelque temps de là, rencontrant Belot, et le souvenir du dîner Dentu se réveillant chez lui, Belot à sa demande s'il en était, lui répondait: «Tu as été _retoqué_, on t'a trouvé un talent trop personnel!»
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_Mardi 28 janvier_.--Aujourd'hui, Burty vient pour ce déjeuner qu'il m'a demandé, et il arrive de bonne heure, comme à un rendez-vous désiré, et depuis longtemps attendu. Il va mieux, merveilleusement mieux, mais au fond, il a une pauvre figure ruinée, avec dessus des rougeurs et des pâleurs d'un sang bien appauvri. À ma demande, s'il travaille, il hésite d'abord, puis me dit que oui, qu'il travaille au lit, les longues heures qu'il ne dort pas, ajoutant bientôt que malheureusement, le matin, les _mots à couleur_, les _sonorités_ qu'il a trouvées,--ce sont ses expressions,--c'est délavé, éteint.
La conversation va au Japon, aux impressions, aux images obscènes qu'il m'affirme ne plus venir en Europe, parce que, au moment où le pays a été ouvert aux étrangers, ils ont acheté ces images avec des moqueries et des mépris publics pour la salauderie des Japonais, et que le gouvernement a été blessé, a fait rechercher ces images, et les a fait brûler. Maintenant ces images ne seraient pas, comme on l'a cru jusqu'ici, des images à l'usage des maisons de prostitution, elles seraient destinées à faire l'éducation des sens des jeunes mariés; et dans un volume, illustré par la fille d'Hokousaï, racontant le mariage et ses épisodes, on voit roulée prés du lit des jeunes époux, une série de _makimono_ qui doivent être une collection de ces images. Il y a quelques années Nieuwerkerke me parlait d'une série de tableaux érotiques, qui avaient eu pour but d'allumer, lors de son mariage, les sens du roi Louis XV, tableaux que j'avais déjà trouvés signalés dans Soulavie.
Je l'emmène voir mon buste de Lenoir, et en revenant, il remonte chez moi, et je sens qu'il a toutes les peines à s'en aller, pris d'un bonheur presque enfantin à causer avec moi. Et je dois le dire, j'éprouve un espèce de _revenez-y_ d'amitié pour l'homme redevenu affectueux, comme aux premiers jours de notre liaison. Enfin il se lève avec effort de son fauteuil, et passant la porte me jette d'une voix caline: «Vous m'inviterez une autre fois encore, hein?»
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_Jeudi 30 janvier_.--Daudet me dit à un moment de la soirée, où je suis assis à côté de lui: «Je crois décidément avoir trouvé la formule: le livre c'est pour l'individu, le théâtre c'est pour la foule... et à la suite de cette formule, vous voyez d'ici les déductions.»
Il y avait à dîner les Lafontaine, et la voix de Victoria Lafontaine, demeurée très jeunette, restée la voix fraîchement musicale de la fillette honnête, me donne une singulière hallucination. Ne prêtant pas d'attention au sens de ses paroles, j'ai deux ou trois fois, la sensation de l'entendre rejouer HENRIETTE MARÉCHAL.
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_Vendredi 31 janvier_.--Je m'amuse, je crois l'avoir déjà écrit, à faire une collection de menus objets d'art de la vie privée du XVIIIe siècle, et d'objets spécialement à l'usage de la femme. Parmi ceux-ci, les montres, ces petits chefs-d'oeuvre de l'art industriel avec les délicates imaginations de leur riche décor, sont parmi les bibelots que j'aime le mieux. Et les regardant aujourd'hui, et les voyant: l'une arrêtée à 6 heures et quart; une autre à 9 heures; une autre à midi et demie: ces heures m'intriguent; je me demande, si ces heures sont des heures tragiques dans la vie de celles qui les ont possédées, et si elles racontent un peu de la malheureuse histoire intime de ces femmes.
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_Samedi 1er février_.--Une après-midi, passée avec les Daudet, chez Tissot.
À notre entrée le bruit terrestrement céleste d'un orgue-mélodium, dont joue l'artiste, et pendant qu'il vient à notre rencontre, les regards soudainement attirés par un trou illuminé, devant lequel est une aquarelle commencée; un trou fait dans l'ouverture d'une étoffe jouant la toile levée d'un théâtre d'enfant, et dans lequel se voit figurée par de petites maquettes, une scène de la Passion, éclairée par une lumière semblable aux lueurs rougeoyantes éclairant un Saint-Sépulcre, le soir du Vendredi Saint.
Puis aussitôt commence le défilé des cent vingt-cinq gouaches, dont Tissot fait le boniment à voix basse, comme on parle dans une église, avec parfois, détonnant dans sa parole religieuse, des mots d'argot parisiens, disant d'une étude de la Madeleine encore pécheresse: «Vous voyez, elle est un peu _vannée!_»