Journal des Goncourt (Troisième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 6
Je relis aujourd'hui du Veuillot, et vraiment c'est le grand pamphlétaire de ce siècle, avec les mépris de son ironie en sous-entendus, et avec le mordant de sa blague hautaine, quand il risque un mot tintamarresque, et qu'il dit que Vapereau est Français comme Jocrisse. Rochefort, tout Rochefort qu'il est, n'a jamais trouvé une insulte de ce calibre d'esprit-là.
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_Samedi 5 octobre_.--Aujourd'hui, je m'amuse à relever à l'exposition du ministère de la guerre, le coût des coups de canon. Les coups de canon de rien du tout, ça va maintenant de 300 à 500 francs. Mais nous avons le coup de canon de 1 350, et même de 1 572 francs. Tout a bien augmenté dans la vie, et c'est devenu bien cher l'art de se tuer.
Que de choses toutefois intimement parlantes à l'historien de moeurs, dans ce musée de la défroque militaire, et comme elle m'en dit plus cette cravache, avec laquelle Murat chargeait à Eylau, que toutes les histoires imprimées de la bataille.
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_Jeudi 10 octobre_.--Ce soir, Rollinat qui se trouve à Paris, est venu dîner chez Daudet. Il a une figure toute jeune, toute rose, toute poupine, et le macabre de ses traits a disparu. Il parle, avec un espèce d'enthousiasme lyrique, de ses chasses, de ses pêches: des pêches au chevaine, où l'hiver il casse la glace, enfin de cette vie active et en plein air qui a remplacé la vie factice, artificielle, enfermée, et sans sommeil de sa jeunesse: vie, il n'en doute pas, qui l'aurait tué. Maintenant il ne sait plus travailler à une table, et si on lui en apporte une, il la brise, et en jette les morceaux au diable. Il lui faut les chemins sauvages, sur les bords de la grande et de la petite Creuse, où il parle tout haut ses vers, où, comme disent les paysans, il _plaide_.
Il s'étend sur son bonheur dans la solitude, sur sa maison éloignée de toute habitation, où la nuit, au milieu de ses trois chiens couchant dans trois pièces, il a un espèce de frisson peureux agréable, au grognement trois fois répété, annonçant un passant sur la route. Étrange maison, où se succèdent des peintres, où l'hospitalité est donnée à des montreurs d'ours, où le préfet vient déjeuner, où les gens d'alentour se rendent à la pharmacie: maison faisant l'étonnement des Berrichons de la localité.
Et sa compagnie, et son intimité, le croiriez-vous, c'est avec le curé! oh! un curé de la cure de Rabelais et de Béranger, ayant la carrure d'un frère Jean des Entommeures, et pouvant tenir une feuillette de vin. C'est lui qui, à une messe de minuit de Noël, où les paysans qui s'étaient grisés avant, faisaient du bruit, son surplis déjà à moitié sorti de la tête, leur cria: «Eh! là-bas, si vous continuez, vous savez que je suis capable de prendre l'un de vous par la moitié du corps, et avec lui, de jeter les autres à la porte.» C'est lui encore qui, dans une chute, s'étant à moitié fracassé la tête, et ayant à ses côtés un confrère poussant des hélas: «Ah! je vois, vous voulez _m'extrême-onctionner_, mais vous n'y entendez rien, mon cher, avec votre figure de _De profundis_, moi, je fais cela _à la gaieté_.»
Puis l'échappé dans le fond du Berri du bureau des Pompes funèbres, et des soirées aux Batignolles du ménage Callias, nous contait ceci:
Mme Callias était devenue folle à la fin de sa vie, et sa folie consistait en ce qu'elle croyait qu'elle était morte. On lui demandait comment elle allait une, deux, trois fois. Elle ne répondait d'abord pas, mais enfin à la troisième, fondant en larmes, elle vous soupirait, dans un rire de folle: «Mais je ne vais pas, puisque je suis morte.» Alors, il était convenu qu'on lui disait: «Oui, oui, vous êtes bien morte... Mais les morts ressuscitent, n'est-ce pas?--Elle faisait un signe de tête affirmatif,--et peuvent jouer du piano?» Alors prenant le bras que vous lui tendiez, elle allait s'asseoir au piano, où elle jouait d'une manière tout à fait extraordinaire.
Et l'on se sépare, en disant qu'il faut faire vulgariser par Gibert dans les salons, la musique de Rollinat, qui ne lui aurait encore rapporté que cent soixante-quatorze francs.
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_Vendredi 11 octobre_.--À l'Exposition, j'entre au Pavillon des forêts, à une heure où la lumière commence à devenir un rien crépusculaire, et c'est vraiment pour moi comme l'entrée dans un palais magique, bâti par les fées de la Sylviculture, dans ce palais aux colonnes fabriquées par ces vieux troncs d'arbres qui ont, pour ainsi dire, les couleurs obscurées des ailes des papillons de la nuit. Et je ne pouvais détacher mes yeux du _bouleau verruqueux_, avec ses taches blanchâtres sur ses rugosités vineuses, du _cerisier merisier_, avec son enrubannement coupé de noeuds, qui ont quelque chose du dessin contourné d'une armoirie de la Belle, du _fagus_, du hêtre, comme tacheté, moucheté d'éclaboussures de chaux, sur son lisse si joliment grisâtre, de l'_épicéa élevé_, avec son écorce qu'on dirait sculptée sur toute sa surface de folioles rondes, du _populus canescens_, au joli ton verdâtre, qu'avaient autrefois adopté comme fond, les grisailles amoureuses du XVIIIe siècle.
Avant, j'étais entré dans la galerie des moulages. C'est d'un grand art naturiste, cette statue tombale de Marino Soccino de Vecchietta. Et l'admirable et dévote statuette de la Prière, que cette femme, la tête au ciel, dans cette tombée toute droite de sa robe, avec l'ombre de sa coiffe sur les yeux, et les mains jointes à la hauteur de sa bouche dans un mouvement de supplication. Non, il n'y a décidément qu'un siècle où l'on prie, qui puisse donner la figuration morale de la montée amoureuse d'une pensée humaine au ciel.
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_Lundi 14 octobre_.--Hier Léon Daudet, annonçant préparer une thèse sur l'amour, qu'il qualifie de névrose, et disant: «Oh! c'est absolument positif, ça commence par les lobes frontaux et ça va...--Arrête-toi, lui dis-je, il y a des dames!»
En sortant de table, une curieuse conversation sur la ressemblance des commencements de l'aventure de Boulanger avec les commencements de l'aventure de Jules César, telle qu'on la lit dans Plutarque. Puis la conversation monte à l'idée différente que se font du cerveau, le Français, l'Anglais, l'Allemand, et à la description qu'en fabrique le Français avec le concept logique de son esprit, l'Anglais avec ses qualités à la fois de synthèse et d'observation du détail, l'Allemand avec l'abondante diffusion et l'éparpillement de ses idées sur chaque circonvolution.
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_Mardi 15 octobre_.--À l'Exposition. Antiquités cambodgiennes. Ces monstres à bec d'oiseau, qui ont l'air d'appartenir à une période d'êtres _plésiosauriques_, ces sphinx en forme de cynocéphales, ces éléphants à l'aspect d'énormes colimaçons, ces griffons qui semblent les féroces paraphes d'un calligraphe géant en délire! Et au milieu de l'ornementation de queues de paon, d'yeux de plumage, ces attelées d'hommes à la pantomime inquiétante, et ces danseuses, aux formes de foetus, coiffées de tiares, au rire _héliogabalesque_. Oh! ce rire dans ces bouches bordées de lèvres, comme on en voit dans les masques antiques, et encore ces têtes avec des oreilles semblables à des ailes de chauve-souris, et avec l'ombre endormie et heureuse qu'elles ont sous leurs paupières fermées, et avec l'épatement sensuel, et avec la léthargie jouisseuse d'un sommeillant en une pollution nocturne... Tout ce monde de pierre a quelque chose d'hallucinatoire qui vous retire de votre temps et de votre humanité.
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_Jeudi 17 octobre_.--Aujourd'hui un homme du peuple, au pied de la tour Eiffel, lisait tout haut les noms de Lavoisier, Lalande, Cuvier, Laplace.
--Oui, ce sont ceux qui ont monté la tour! jeta un camarade.
Ce soir, Daudet disait, qu'au moment de s'en aller de terre, avant la perte de la connaissance, on devrait avoir autour de soi la réunion des esprits amis, et se livrer à de hautes conversations, que ça imposerait au mourant une certaine tenue, et comme nécessairement venait sous sa parole, le nom de Socrate, moi qui ne comprends guère la mort que _le nez dans le mur_, je lui répondais que la conférence _in extremis_ de Socrate, me semblait bien fabuleuse, qu'en général les poisons donnaient d'affreuses coliques, vous disposant peu à fabriquer des mots et des syllogismes, et qu'il y aurait vraiment à faire, avec les concours des spécialistes, une enquête sur les effet de l'empoisonnement par la ciguë.
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_Samedi 19 octobre_.--À l'Exposition. Parenté des étoffes japonaises avec les tissus de la vieille Egypte, découverts dans la nécropole d'El Fayoun.
Promenade à travers la peinture étrangère.
ALLEMAGNE. Hefner, un paysagiste de premier ordre, avec les blondeurs couleur de glaise de ses futaies, avec le roux brûlé de ses terrains, avec le gris perle de ses eaux et de ses ciels. Il a une _Via Appia_, sous un nocturne de ciel argenté, derrière de noirs cyprès, du plus grand effet et du plus bel art.
AUTRICHE-HONGRIE. Des Charlemont qui font de la peinture historique, jolie à la façon de la peinture historique, qui se commande sur les vases de Sèvres.
ESPAGNE. Alvarez. _La chaise de Philippe II_. De ces beaux tons, qui ont du gris fauve des tons de peaux de daims mégissées.
Rico est de tous les paysagistes de la terre, le paysagiste spirituel, et dans ces terrasses toutes fleuries descendant à l'eau, avec derrière elles les pins parasols et les cyprès, et dans les lointains violacés, où les maisons des villes du Midi font des taches blanches parmi les jardins à la chaude verdure, Rico se montre le seul artiste qui sache être un féerique décorateur, dans de la vraie et sérieuse peinture.
ITALIE. Carcano a exposé des vues panoramiques de l'Italie, où se trouve une merveilleuse entente de la configuration stratifiée des terrains.
Dans les dessins, des dessins au crayon noir de Macari, des dessins de la Rome antique, de la Rome _togata_, où tous ces vieux Romains sont si bien saisis dans les plis et la tombée de la toge, dans leurs attitudes sur les sièges de pierre, dans leurs groupements debout, sont si bien saisis, qu'on croirait à des photographies du temps.
ANGLETERRE. Un peintre à l'aquarellage clair de l'huile, à la petite touche spirituelle, un Teniers laiteux, un continuateur de Wilkie, cet Orchardson, ce peintre de la _Première Danse_.
J'ai enfin trouvé la vraie définition de Carrière: c'est un Velasquez crépusculaire.
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_Dimanche 20 octobre_.--Ce matin, visite du critique danois Brandès qui me parle de ma popularité, dans son pays et en Russie. Il s'étonne un moment avec moi du snobisme de quelques-uns de nos écrivains très célèbres.
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_Jeudi 24 octobre_.--À l'Exposition. Oh! ces étranges plantes du Mexique, ces plantes aux tons de vieilles pierres, ces plantes qui n'ont rien du balancement de l'arbuste, qui ont l'immobilité, la solidité dense du polypier, ces plantes toutes hérissées de piquants, de poils, et dont quelques-unes présentent l'aspect d'une fourrure, et parmi ces plantes fantasques, le _Pelocereus senilis_ qui a l'air d'une colonne d'un temple en treillage du XVIIIe siècle, en sa couleur vert d'eau d'une vieille sculpture de jardin, et qu'on dirait surmontée de la flamme en faïence violette d'un poêle rocaille.
Pour l'art dramatique annamite, je ne trouve pas d'autre définition que celle-ci: des miaulements de chats en chaleur au milieu d'une musique de tocsin.
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_Vendredi 25 octobre_.--Des cafés à l'Exposition qui commencent sourdement à se démeubler, et à se démolir, et qui prennent l'aspect de ces hangars à manger et à boire, qui s'improvisent aux premiers jours, dans les Californies.
Ce soir Geffroy vient dîner. Il m'apporte la préface de GERMINIE LACERTEUX, qu'il a faite pour l'édition à trois exemplaires de Gallimard. Le véritable titre de cette préface devrait être: _la Femme dans l'oeuvre des Goncourt_. C'est bravement admiratif avec une note de tendresse qui m'émeut. Jamais il n'a été imprimé sur moi, quelque chose d'aussi hautement pensé, et d'aussi artistement écrit.
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_Samedi 26 octobre_.--De midi à six heures, à la répétition de la LUTTE POUR LA VIE.
C'est du théâtre qui remue de la pensée autour de l'état moral de la société actuelle, et ce n'est pas commun au théâtre. Daudet possède tout à fait à un degré supérieur l'invention scénique, qu'ont bien moins que le romancier de SAPHO, les faiseurs attitrés du théâtre. La scène du barbotage de la toilette, montrant le boucher dans l'homme du monde, avant qu'il ait endossé le plastron de soirée, c'est vraiment pas mal. La tentative d'empoisonnement de la duchesse, au moment où on lit dans le salon de l'hôtel l'étude sur Lebiez, c'est comme une coïncidence dramatique, d'une ingéniosité plus forte, je crois, que les ingéniosités d'un dramaturge quelconque. Mais ce que je trouve de tout à fait remarquable dans l'ordre de l'imagination théâtrale, c'est la trouvaille de la façon dont le poison vient naturellement dans la poche de Paul Astier, et comme l'auteur fait d'une manière, pour ainsi dire explicable, de ce flacon presque un agent provocateur.
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_Jeudi 31 octobre_.--Loti est venu de Rochefort, pour assister à la LUTTE POUR LA VIE, et s'il vous plaît, en grand uniforme. En dînant, on cause des candidats pour le fauteuil d'Augier, et au milieu de cette causerie, Daudet demande à Loti, pourquoi il ne se présente pas. Loti répond naïvement qu'il se présenterait bien, mais qu'il ne sait pas trop comment ça se fait. Alors l'idée un peu méphistophélique de jeter de l'imprévu, dans les combinaisons arrêtées d'avance du corps savant, nous prend d'improviser cette candidature, qui va produire le même effet qu'un pied posé dans une fourmilière, et cela est aussi mêlé de la pensée ironique du désarroi, que ça va mettre dans la hiérarchie maritime, cette anomalie d'un lieutenant de vaisseau, académicien. Et tout chaud Daudet propose à Loti de lui écrire le brouillon de sa lettre de présentation, pendant qu'il va être enfermé dans le cabinet de Koning, où il passe toute la soirée...
Sauf un peu de résistance à l'explosion de maternité de la duchesse Padovani, après la tentative d'empoisonnement sur elle de son mari, la pièce est acceptée sans protestation, et même très applaudie aux fins d'actes.
Un débutant du nom de Burguet, remarquable par un jeu tout de nature, fait de gaucherie de corps et de simplicité de la parole. J'ai le pressentiment que ce Burguet deviendra un grand acteur du théâtre moderne.
En montant en voiture, Daudet remet à Loti, le brouillon de sa lettre de présentation à l'Académie, qu'il a, en effet, écrite dans le cabinet de Koning, pendant qu'on jouait sa pièce.
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_Vendredi 1er novembre_.--Oh, ma décoration, j'ai bien envie de ne plus la porter, aujourd'hui que dans la liste des chevaliers de la Légion d'honneur, je lis Durand (_fruits confits_). Voyons, là, raisonnablement, est-ce que la confection des fruits confits et des livres devrait avoir la même récompense?
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_Mercredi 6 novembre_.--Ce soir, grand dîner donné par l'_Écho de Paris_ à la presse parisienne. J'ai pour voisin Vacquerie. Nous nous entretenons des oeuvres de Victor Hugo qui restent à publier, et qui ne peuvent maintenant dépasser cinq ou six volumes. Il y a à peine assez de copie pour faire un second volume des CHOSES VUES, mais il existe pas mal de notules et de pensées, dont on pourra peut-être emplir tout un volume.
Comme je parle à Vacquerie de la toquade de mon frère pour TRAGALDABAS, il me conte que c'est le succès du TRICORNE ENCHANTÉ de Théophile Gautier aux Variétés, qui l'avait fait écrire sa pièce, primitivement en trois actes, et qu'il voyait jouée par le comique Lepeintre jeune. Et donc, il avait prié Hugo d'inviter Roqueplan à déjeuner, pour lui lire sa pièce, mais Hugo n'ayant point de réponse au bout de huit jours, dans son désir passionné d'être joué, Vacquerie avait fait inviter à déjeuner Frédérick-Lemaître qui avait accepté le rôle. Là-dessus était arrivée une lettre de Roqueplan, s'excusant de n'avoir pas répondu, parce qu'il était en province et se mettant tout à la disposition de Hugo. Mais déjà le traité était signé avec Cognard qui lui demandait d'allonger la pièce, ce qui avait lieu à la diable, aux répétitions. Enfin, la première avait lieu, une première où les figurants eux-mêmes sifflaient Frédérick-Lemaître, qui, complètement ivre, avait la plus grande peine à se tenir sur ses jambes, quand, sous une fantasque inspiration de la soûlerie, sa tête d'âne lui ballottant sur la poitrine, il s'avançait vers la rampe et s'écriait: «Messieurs et citoyens, je crois que c'est le moment de crier: «Vive la République!» Et alors c'étaient des applaudissements jusqu'à la fin.
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_Dimanche 17 novembre_.--Il est question dans des _apartés,_ des livres que chacun fait. Huysmans remet à plus tard son livre sur Hambourg. Rosny me parle avec un certain mépris de son TERMITE paraissant dans la Revue de Mme Adam, et me confesse qu'il travaille à un livre, qu'il met au-dessus de tous ses précédents bouquins, et qui aura pour titre: LA BONTÉ, un livre un peu en opposition avec le courant littéraire contemporain, se plaisant à peindre les roueries du mal, et qui peindra, selon l'expression de Rosny, les _ruses du bien_.
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_Mardi 3 décembre_.--On ne saura qu'en posant pour son buste, devant un sculpteur chercheur et consciencieux, ce qu'il y a dedans les plans d'un visage, de petites protubérances, d'épaisseurs, de méplats, d'amincissements qui s'aperçoivent à la _lumière frisante,_ et ce qu'il faut de boulettes de terre glaise et de grattages d'ébauchoir, pour rendre les insensibles creux et les imperceptibles saillies d'un plein ou d'un tournant de la chair, qui paraît plane.
Et je causais avec Alfred Lenoir, de l'âge où il s'était pris de passion pour la sculpture, et il me racontait qu'à l'âge de quatorze ans, ayant eu une fièvre cérébrale, ses études avaient été interrompues, et qu'il passait sa journée à vaguer dans l'École des Beaux-Arts, dont son père venait d'être nommé le Directeur. Et dans ce vagabondage, en cette maison d'art, il avait été pris du désir d'en faire autant, que les jeunes sculpteurs qu'il voyait travailler. Or, il avait obtenu de se faire inscrire parmi les concurrents pour l'admission à l'École, et à quinze ans, il était admis le premier, sur l'éloge que Carpeaux faisait de son morceau de sculpture. C'était une petite académie d'après un modèle affectionné par Regnault, un modèle à l'anatomie nerveuse, à la tête de mulâtre, et dont le corps _artistique_ lui donnait une espèce d'enfiévrement dans le travail, un enfiévrement tel, me disait-il, qu'il sortait tout en sueur de ces séances du soir, pendant lesquelles avait lieu le concours.
Puis, à quelques années de là, Lenoir obtenait le second prix au concours de Rome, était découragé, dégoûté du travail de l'École, allait passer à ses frais huit mois en Italie, puis revenait à Paris, où il obtenait une seconde, et enfin une première médaille aux Salons.
Finalement, Lenoir me conte que son père avait connu Houdon, dans les dernières années de sa vie, où il habitait l'Institut, et pendant lesquelles il était tombé en enfance, ramassant des culs de bouteille qu'il donnait pour des pierres précieuses.
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_Vendredi 13 décembre_.--Hier, au bas de je ne sais quel journal, acheté pour tuer la demi-heure de chemin de fer d'Auteuil à Paris, j'avais lu cette histoire, cette très vieille histoire, déchiffrée par Maspero sur le papyrus d'une momie. Le roi Rhompsonitos possédait, caché dans un souterrain, un trésor dont il croyait avoir seul le secret de l'ouverture. Mais les deux fils de l'architecte du souterrain s'y introduisaient toutes les nuits. Alors, le roi y faisait placer des pièges pour prendre les voleurs, et l'un des deux frères était pris, et l'autre lui coupait la tête, pour n'être pas reconnu et arrêté. Or, le roi qui avait une très belle fille, lui ordonnait de se prostituer à tout passant, avec la demande pour salaire, du récit du plus méchant tour qu'il avait commis pendant sa vie. Le survivant des deux frères, sur le sein de la princesse, lui confessait son vol et l'assassinat de son frère, mais au moment, où elle donnait le signal pour l'arrêter, et le prenait par le bras, le bras lui restait dans la main, c'était le bras d'un mort sous lequel se dissimulait le sien... L'étrangeté de ce roman _pharaonique,_ le passé lointainement reculé dont il venait, le mystère de sa trouvaille sous l'ensevelissement des siècles, tout cela m'avait pris la cervelle, et je marchais, à la nuit tombante, dans le brouillard de Paris, absent de Paris et du temps présent, quand devant moi se mit à sauteler, à l'aide dans les mains d'espèces de fers à repasser, un cul-de-jatte étrange, et qui semblait traverser la chaussée, en passant sous les voitures, sans être écrasé.
Et la nuit, je ne sais comment le roi Rhompsonitos et mon cul-de-jatte devenaient contemporains, se mêlant, se brouillant dans un rêve, où je voyais le roi, sa fille, et le voleur, tous de profil, et toujours de profil, en toutes leurs actions, comme on les voit sur les obélisques, avec des apparences de têtes d'épervier, et clopinant au milieu d'eux mon cul-de-jatte, qui devenait à la fin un gigantesque scarabée de cette belle matière _vert-de-grisée,_ qui arrête le regard dans les vitrines du Musée égyptien du Louvre.
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_Dimanche 15 décembre_.--On annonce contre Descaves des poursuites du parquet, à la sollicitation du ministre de la guerre. Mais alors bientôt sur un roman qui prendra à partie la corporation des huissiers, l'auteur sera poursuivi sur la demande du ministre de la Justice; sur un roman qui prendra à partie les attachés d'ambassade, l'auteur sera poursuivi à la demande du ministère des Affaires Étrangères; sur un roman qui prendra à partie les maîtres d'école, l'auteur sera poursuivi à la demande du ministre de l'Instruction publique, etc., et ce sera ainsi pour tout roman, mettant à nu les canailleries d'un corps, car tous les corps de l'État appartiennent à un ministère.
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_Lundi 16 décembre_.--Diderot, lui, pendant que Voltaire et les autres sont encore à _rimailler,_ et demeurent des poètes à chevilles et sans poésie, emploie uniquement la prose, comme la langue de sa pensée, de ses imaginations, de ses colères, et contribue si puissamment à sa victoire, à sa domination en ce siècle, qu'en dehors de Hugo et à peine de trois autres, la poésie n'est plus que l'amusement des petits jeunes gens de lettres à leur début, et pour ainsi dire, la perte de leur pucelage intellectuel.
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_Mercredi 18 décembre_.--Aujourd'hui Burty, que je n'ai pas vu depuis des mois, m'apporte un catalogue qu'il vient de faire des peintures que Dumoulin a rapportées du Japon, et qui doivent être exposées, après-demain, chez Petit.
Il parle comme autrefois, et semble, par miracle, être revenu à la lucidité de l'intelligence, à la clarté de la parole; toutefois de son individu qui porte sur son front une grande fatigue, s'échappe une profonde mélancolie.
Il n'a plus de relations avec personne, ni avec sa fille, ni avec son gendre, ni même avec les Charcot, et il paraît vouloir me faire entendre, que sa séparation date avec eux de la première de GERMINIE LACERTEUX. Enfin il ne voit plus âme au monde, mange chez lui, se couche à neuf heures, affirmant qu'il n'a pas de maîtresse.