Journal des Goncourt (Troisième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 5
C'est en effet un causeur supérieur, par la science profonde qu'il possède de toutes les questions qu'il aborde, par le jugement original qu'il porte sur elles, par l'indépendance de son esprit à l'endroit de toutes les idées reçues, de tous les clichés acceptés, etc. Un petit homme aux yeux noirs, à la barbe grêle, au teint marbré de plaques rougeaudes, au crâne à la conformation assez semblable à celui de Drumont. Il se met à parler de la situation politique, du désarroi du moment, de l'avènement futur de Boulanger.
Il s'est trouvé avec lui à la Flèche, il a été de sa promotion, et dit que ce qui le caractérise, c'est qu'il est un étranger, un Écossais par sa mère, un homme qui ne connaît pas le ridicule, qui se promènerait dans une voiture rouge d'_Old England_... qu'au fond il méprise les Français. Il ajoute qu'il est menteur, menteur, qu'il a une très moyenne intelligence, mais une volonté enragée, avec le talent, un talent tout particulier de parler à la corde sensible des gens auxquels il s'adresse, et qu'il a très souvent la bonne fortune des mots qui enlèvent, enfin qu'il est un _allumeur de foules_.
On s'entretient ensuite de Freycinet, l'homme funeste, le ministre dont Bismarck a dit un jour: «Il m'apparaît comme le ministre d'un grand désastre.»
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_Samedi 27 juillet_.--Un joli mot d'un petit garçon à une grande fillette, affectionnée par lui: «_Je t'amoure_.»
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_Dimanche 28 juillet_.--Il fait partie vraiment des belles actions, ce sacrifice fait par une femme à la très petite fortune, Mme Dardoize, ce sacrifice de 6 000 francs qu'elle avait de côté, pour la fondation d'une ambulance au commencement de la guerre de 1870, ambulance, où, au bout de trois jours, elle était abandonnée par les illustres infirmières qui s'étaient fait inscrire, et où elle frottait le parquet, en faisant les lits de trente-deux blessés, dont aucun n'est mort.
Et les intéressantes et humaines choses dont elle a été spectatrice. Un petit Breton héroïque, inconscient de son héroïsme, blessé aux deux bras avec un morceau d'obus dans la poitrine, ne connaissant pas un mot de français, et qui, au crépuscule, se mettait à chantonner les vêpres en latin bas-breton. Et à côté de lui un voltairien enragé, auquel cette soeur de charité éclectique, un jour de Noël, mettait dans ses souliers les Contes de Voltaire, tandis qu'elle mettait un chapelet dans les souliers du Breton.
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_Mardi 6 août_.--Déjeuner chez Drumont.
Une petite salle lumineuse, où la vue, une vue égayante, passant par-dessus la torsion des vieux arbres fruitiers, et traversant la Seine, va au coteau vert qui fait face. Là dedans de vieux bahuts, faits de pièces rapportées, sous un trumeau de Boucher, acheté chez un tapissier de Villeneuve-Saint-Georges.
À propos de la tournure conventuelle de la vieille bonne qui nous sert, il est question des domestiques, et de la servitude de nous tous, à leur égard. Et Daudet de conter, que Morny avait les entrailles assez faibles, et qu'un tour de main, dans la confection des cataplasmes l'avait assujetti à la femme de chambre d'une maîtresse, et qu'un domestique de Morny pas bête avait épousé la femme, et que, de par elle et son tour de main, il était devenu le maître absolu du Président du Conseil, obtenant tout ce qu'il voulait, en le tenant toujours sous la menace de quitter son service.
Une omelette, un gigot, des haricots se succèdent.
Une allusion fortuite au _Panthéon littéraire_, à Buchon qui se trouve être l'oncle de Drumont, amène la conversation sur les croisades, la prise de Constantinople, et les mépris d'Anne Comnène, cette Byzantine littéraire et artiste, à l'endroit des gros barons septentrionaux. Et de Constantinople et d'Anne Comnène et des croisades, nous sautons au Père Dulac et aux missionnaires, dont Drumont parle avec un lyrisme religieux, disant que ce sont des hommes, dont toute la virilité est passée dans leur foi. Et il conte, comme un vrai croyant qu'il est, qu'un de ces missionnaires étant mort à bord d'un petit bâtiment chinois, et son corps ne se décomposant pas, les matelots avaient dit à son compagnon: «Mais il était donc vierge!»
On apporte une salade de tomates très réussie pour des palais blasés, quand Daudet, qui est muet depuis quelques instants, pris de douleurs intolérables d'estomac, demande à aller se jeter, une minute, sur un divan dans la chambre de Drumont.
Cette sortie jette un froid parmi nous deux, restés à table. Il y a un silence, au bout duquel Drumont jette cette phrase inattendue:
--Pourquoi sommes-nous sur la terre?... Pourquoi sommes-nous réunis dans ce moment?... Pourquoi en face de ce paysage, nous livrons-nous à des conversations supérieures?
Et Drumont dit cela, en se donnant des coups de doigts révoltés, dans sa noire crinière, où une mèche se déroule, tortillée sur son front à la façon d'une mèche de Gorgone, tandis que ses yeux de scribe moyenageux, encastrés dans leurs minces lunettes, sont abaissés sur les fleurs de son assiette.
Daudet est rentré, et assis, à demi couché sur une petite table, pendant qu'il prend à de lentes avalées, une tasse de café, interrompant soudain nos doléances sur la société moderne et sa veulerie, il se met à parler éloquemment sur la ressemblance de la génération actuelle avec Hamlet, de cette génération chez laquelle, selon une expression de Baudelaire, l'action ne correspond pas avec le rêve, prétendant que l'époque ne comporte pas l'action.
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_Lundi 12 août_.--Hayashi est venu chez moi, et a passé la journée à me déchiffrer des noms d'artistes japonais sur mes bibelots.
Comme je m'étonnais de la longévité des artistes japonais, citant Hokousaï et tant d'autres, et même le brodeur, dont il était en train de me lire la signature, sur un foukousa représentant une carpe monumentale, et que voici: «_Jou-ô, âgé de 73 ans_», Hayashi me disait qu'au Japon, la mortalité de 1 à 10 ans était énorme, encore très grande de 10 à 20 ans, encore grande de 20 à 30 ans, mais que l'homme qui avait atteint l'âge de 30 ans, réunissait là-bas, toutes les chances pour attraper beaucoup d'années. Toutefois comme sa réponse à ma question ne concernait pas absolument les artistes japonais, Hayashi ajoutait que les artistes qui font parler d'eux, le doivent à une vitalité supérieure à celle des autres hommes, et quand ils ne sont pas _submergés_ par un accident, ils doivent vivre très vieux.
Il y a vraiment de l'ironie française chez ce peuple japonais. Hayashi me racontait qu'un compatriote, qu'il a connu à Paris, et qui est devenu un grand monsieur dans le gouvernement japonais, lui avait écrit plusieurs fois, sans qu'il répondît, lorsque à son dernier voyage au Japon, il lui avait demandé à venir le voir, dans une lettre où il lui disait: «Oui, je suis un fonctionnaire du gouvernement, mais je suis tout de même un honnête homme, je ne vole pas mes appointements, et je _mérite_ une visite.»
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_Mercredi 14 août_.--Les journaux qui ont raconté la visite du Shah de Perse à Saint-Gratien, n'ont point eu connaissance du message qui l'a précédé, et qui demandait de lui faire préparer «un verre d'eau glacée, des gâteaux, une chaise percée».
Un Russe bien informé me disait, que dans cette demande, il n'y avait pas l'appréhension de mauvaises entrailles, mais une affectation de dédain, de la part du «Roi des Rois» pour les familles royales et princières de l'Europe. Et ce Russe me racontait, qu'au dîner donné à Saint-Pétersbourg, et où le Shah donnait le bras à l'Impératrice de Russie, en se levant de table, il avait, un moment, marché le premier en tête, faisant semblant d'oublier la souveraine, pendant que l'Impératrice le suivait assez embarrassée.
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_Lundi 19 août_.--Aujourd'hui à l'Exposition, une évocation du passé bien autrement intéressante pour moi, que le char d'Attila: ç'a été un petit modèle de diligence jaune, portant sur la caisse: _Rue Notre-Dame-des Victoires_. En le regardant, je retrouvais mes gais départs pour les vacances en province, la sortie victorieuse de Paris à grandes guides par les rues étroites, le sautillement des croupes blanches devant les vitres du coupé, les relais retentissants du bruit de la ferraille, les villages et leurs pâles vivants, traversés dans le crépuscule, au galop. Et la petite diligence jaune, me rappelle encore une de mes plus profondes émotions--c'était cette fois en rotonde,--je revenais tout seul, à douze ans, de mes premières vacances passées à Bar-sur-Seine, et j'avais acheté les livraisons à quatre sous du roman de Fenimore Cooper: LE DERNIER DES MOHICANS. Postillon, conducteur, voisins de rotonde, endroits où l'on s'arrêtait pour relayer, auberges où l'on mangea, je ne vis rien des choses de la route. Non, jamais je ne fus aussi absent de la vie réelle, pour appartenir si complètement à la fiction,--sauf cependant une autre fois, la fois, où plus petit encore, j'avais lu, échoué dans une vieille bergère de la chambre à four de Breuvannes, j'avais lu ROBINSON CRUSOÉ, que mon père avait acheté pour moi, à un colporteur de la campagne.
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_Jeudi 22 août_.--En montant à Bar-le-Duc, dans la _victoria_ de Rattier, mes regards s'arrêtant par hasard sur mes mains reflétées sur le cuir verni du siège du cocher, mon étonnement est grand de rencontrer dans le reflet de mes mains, le trompe-l'oeil le plus extraordinaire d'un morceau de peinture de Ribot, avec ses chairs aux ambres noirâtres, aux lumières d'un rose violacé.
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_Lundi 26 août_.--Mon Dieu, que le monde est loin d'être infini. Aujourd'hui je prononce le nom d'Octave Mirbeau devant ma cousine, qui me dit: «Mais Mirbeau... attendez, c'est le fils du médecin de Remalard, de l'endroit où nous avons notre propriété... eh bien, je lui ai donné deux ou trois fois des coups de fouet à travers la tête... Ah! le petit affronteur que c'était, quand il était enfant... il avait par bravade, la manie de se jeter sous les pieds des chevaux de mes voitures et de celles des d'Andlau.»
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_Mardi 3 septembre_.--Le général Obernitz, le général vurtembergeois qui, après Reichshoffen avait établi son quartier général à Jeand'Heurs, et qui se montra un vainqueur supportable, disait à Rattier, quand il quitta le château: «Oh! priez Dieu pour vous, que nous rencontrions l'ennemi loin d'ici, parce que le soldat qui s'est battu, devient une bête féroce pendant trois jours... et moi-même je n'en suis pas le maître!»
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_Samedi 7 septembre_.--Une fille du maréchal Oudinot, Mme de Vesins, je crois, aimait tant Jeand'Heurs, que lors de la vente de la propriété, elle en avait emporté des sachets de terre, comme on emporte des sachets de Terre Sainte.
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_Lundi 9 septembre_.--Des _rejets_ dans de petits sentiers à travers le bois, au loin au loin: une perspective de raquettes de coudrier, aux béquilles basculantes, s'offrant perfidement au sautillement voletant des oiseaux. Je suis tombé dans la _tendue_.
Oh! que de souvenirs des bonnes journées de mon enfance, passées à Neufchâteau. Le départ à cinq heures. Une heure de marche, au bout de laquelle, on arrivait à un grand pré, qui avait presque toujours, çà et là, des taches d'un vert plus vivace que le reste de l'herbe, des taches qui étaient des places à _mousserons_, poussés la nuit, et qu'on cueillait dans la rosée. Puis les provisions déballées dans la cabane, le feu allumé et les pommes de terre dans un pot de fonte, on allait faire la première tournée, et la tournée était longue, car il y avait 1500 rejets, et les jours de passage, les allées étaient pleines, d'un bout à l'autre, de pauvres rouges-gorges, de pauvres rouges-queues, pris par les pattes, et battant désespérément des ailes. Je me rappelle une journée d'octobre, où nous avons pris dix-huit douzaines de ces petits oiseaux, et entre autres au moins une douzaine de rossignols à la petite croupe, qui est une vraie pelote de graisse. Le retour avec une faim de tous les diables, et le fricotage d'un morceau de viande dans les pommes de terre. Un long déjeuner. Une seconde tournée à midi, suivie d'un repos, où le garde qui était un vieux soldat de la garde impériale, un grand homme sec, toujours grognonnant, mais le plus brave homme de la terre, me racontait interminablement toujours, je ne sais quelle bataille, où l'action terminée, n'ayant rien pour s'asseoir, ils avaient mangé assis sur des cadavres d'ennemis.
Au milieu de ces récits, arrivait ordinairement, pour la troisième tournée, mon oncle, l'ancien officier d'artillerie, qui, marchant le premier avec son gros dos rond et son pas lourd, donnait la liberté aux oisillons qui n'avaient pas les pattes cassées, silencieux, et sans donner la réplique à la grondante mauvaise humeur de Chapier.
Chapier c'était le jardinier, le garde, l'organisateur de la tendue, le domestique mâle à tout faire de la maison pour un gage de 300 francs. Il était le mari de Marie-Jeanne, la cuisinière, celle dont mon grand-père avait longtemps comprimé les ardeurs conjugales, en la faisant tremper dans la pièce d'eau de Sommerecourt. Chapier est le père de _Mascaro_, surnom donné dans la famille à son fils, qui tout en doublant son père eut la permission d'établir à côté de la maison, un petit commerce de mercerie et de vente d'almanachs, qui le fit riche à sa mort, de 800 000 fr., et il est le grand-père du Chapier actuel, possesseur de plusieurs millions, et brasseur de grandes affaires, entre autres de la concurrence aux eaux de Contrexéville.
Mon cousin Marin a donné, ces jours-ci, l'hospitalité pour les grandes manoeuvres, à un de ses amis, à M. O'Connor, lieutenant-colonel de dragons: un militaire dont la conversation est pleine de faits. Il parlait aujourd'hui de l'extraordinaire force physique des turcos, et de l'espèce de joie orgueilleuse qu'ils éprouvaient, quand leur sac, leur écrasant sac dépassait de beaucoup leur tête. Il les disait merveilleux pour un choc, pour un coup de main, mais incapables d'un effort continu, accusant leur insuffisance au tir, leur inaptitude à viser, entraînés qu'ils sont toujours à la _fantasia_, et n'étant occupés qu'à _faire parler la poudre_, et à se griser de son bruit. Il appuyait aussi sur la nature enfantine de ces hommes, sur le besoin qu'ils ont tous les matins de venir faire des plaintes fantastiques, et qui s'en vont bien contents, et disent: «Merci, capitaine!» quand le capitaine leur a jeté à la tête: «Tu es un imbécile!»
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_Mardi 10 septembre_.--Grandes manoeuvres dans ce joli pays boisé de Mapelonne, de la ferme du Poirier, de Stainville. Ces manoeuvres, aperçues d'un plateau un peu élevé, me font l'effet de rangées de petits soldats de plomb, que je verrais comme d'un ballon captif... C'est amusant par exemple, la vie, l'animation données par les manoeuvres dans les villages, et les hommes et les femmes sur le pas des portes, et les enfants, les yeux ardents... Au retour, les jolis croquis pour un peintre: l'envahissement des cafés de village, les consommateurs, en l'effarement des servantes, allant eux-mêmes chercher au cellier, le vin, la bière, et l'encombrement de la rue par les voitures qui n'ont plus de place dans les écuries, par des chevaux attachés à un volet, et au milieu de la bousculade et du brouhaha, le défilé des soldats, des cavaliers couverts de poussière. C'était à Stainville, le berceau de la famille des Choiseul, dont, en quittant le village, j'aperçois le modeste petit château.
Ce matin, à déjeuner, M. O'Connor qui a passé, je crois, deux ans en Cochinchine, nous entretenait de la vie de ce peuple, occupé à travailler et à jouir de l'existence mieux et plus complètement, que nous autres. Il nous disait les fréquentes culbutes de fortune, n'étonnant là-bas ni le possesseur ni les autres, et le millionnaire ruiné se remettant sereinement, le lendemain, à regagner une seconde fortune. Il nous peignait les transactions du pays, au moyen d'une barre d'or qu'on porte sur soi, avec une paire de petites balances; barre sans alliage, et qui se coupe presque aussi facilement qu'un bâton de guimauve. Il nous affirmait que dans l'Orient, le placement de l'argent était complètement inconnu, et que toute la fortune du petit monde de là-bas consistait dans les bijoux de la femme, qui portait sur elle tout le capital du ménage, et qu'il y avait des mains et des bras de femme se tendant pour vous vendre un centime de n'importe quoi, des mains, des bras où il y avait plus de cinq à six mille francs d'or et de pierres précieuses.
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_Mercredi 11 septembre_.--Quand on demande aux paysans, ce qu'ils pensent du gouvernement actuel, ils répondent: «Nous sommes _ben_ las!--Alors vous voulez un prince d'Orléans?... vous voulez un Napoléon?... vous voulez le général Boulanger?» Ils font nenni de la tête, et répètent avec entêtement, sans qu'on puisse en tirer rien de plus: «Nous sommes ben las!»
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_Vendredi 13 septembre_.--Aujourd'hui, c'est le jour de la grande bataille. L'ennemi nous débusquera, ce matin, du plateau de Chardogne qui commande Bar-le-Duc, et nous devons reprendre le plateau dans l'après-midi. Or, nous voilà, tout le monde de Jeand'Heurs en route, dès neuf heures, pour être sur le terrain des manoeuvres à onze heures, où nous arrivons aux premiers coups de canon.
Il y a eu du brouillard toute la matinée. Quelque chose de laiteux est resté dans l'atmosphère, et dans l'excellente lorgnette de Rattier, la guerre ne m'apparaît pas sévère, au contraire elle m'apparaît gaie, jolie, _clairette_, comme dans une gouache de Blarenberg... Un spectacle vraiment drôle, au moment où l'action est le plus vivement engagée, c'est la course éperdue d'un lièvre affolé, auquel ici, un coup de canon, là, une charge de cavalerie, là, la main d'un paysan qui s'est mis à sa poursuite et le touche presque, fait faire les crochets les plus cabriolants. Le hasard nous a servis au mieux, le petit mur d'un champ auquel nous nous sommes adossés pour déjeuner, est occupé par une compagnie de lignards qui se mettent à faire feu, agenouillés derrière le mur, et nous nous trouvons, pour ainsi dire, dans les rangs de la troupe, et bientôt dans un nuage de poudre... Ah! l'intéressante chasse à l'homme que doit être la guerre, pour un monsieur qui n'est pas un couillon, et qui n'a ni la colique, ni la migraine, ni le rhume, pour un monsieur bien portant... Et je pensais au milieu du nuage grisant, et de la canonnade vous faisant bravement battre le coeur, que la fumée qu'on est en train de détruire avec la nouvelle poudre, sera bientôt suivie par une découverte quelconque qui détruira le bruit excitant du canon, et qu'alors ce sera bien froid, et qu'il faudra être bien enragé pour se tuer, non seulement sans se voir, ce qui arrive aujourd'hui, mais encore sans s'entendre.
Ce soir, je plaignais les reins des artilleurs galopant sur les caissons, devant M. de Fraville, officier d'artillerie. «Ce n'est pas sur les reins, me dit-il, que se porte la fatigue du secouement sur les coffres, c'est sur la mâchoire, et cela arrive quelquefois à empêcher les artilleurs de manger le soir.»
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_Samedi 14 septembre_.--Un dur parcours, que celui sur la ligne de l'Est par cette Exposition universelle. Le compartiment de première est envahi par des Allemands, qui se montrent mal élevés, autant que des Anglais en voyage, avec une note de jovialité peut-être plus blessante. Il y a parmi eux un gros banquier juif, qui ressemble étonnamment à Daikoku, au dieu japonais de la richesse, et dont le ventre semble le sac de riz sur lequel on l'assied--et qui pue des pieds. En face est son fils qui se mouche dans un foulard rose, très semblable à une cravate de maquereau, et qui ronfle ignoblement. Le vieux banquier est accompagné de sa fille, une assez jolie fille, à l'air légèrement _cocote_, et qui est couchée de côté sur la poitrine de son père, dont la large main l'enveloppe et lui caresse le corps, auquel le mouvement de lacet du chemin de fer donne le mouvement d'un corps de femme qui fait l'amour. Je n'ai jamais rien vu de ma vie d'aussi impudique que ce témoignage public d'amour paternel. Il y a un autre Allemand, genre étudiant, appuyé sur un sac de nuit, grand comme une malle, vêtu d'un pardessus couleur chicorée à la crème, et buvant à même au goulot d'une longue bouteille de vin du Rhin. Et d'autres encore aussi insupportables et qui semblent se sentir déjà dans leur patrie.
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_Lundi 16 septembre._--Ce soir, un spectacle assez drolatique, rue du Caire. Un ecclésiastique que j'ai devant moi, à la danse du ventre, se met à regarder de côté, toutes les fois, que le ventre de l'almée soubresaute voluptueusement, devient trop suggestif. Du reste cette danseuse, une danseuse tout à fait extraordinaire, et qui lorsqu'on l'applaudissait, dans la parfaite immobilité de son corps, avait l'air de vous faire de petits saluts avec son nombril.
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_Jeudi 19 septembre_.--Je disais ce soir, après un morceau de Chopin: «Je ne goûte absolument pas la musique, seulement elle produit chez moi un état nerveux. Eh bien, il me semble que l'état nerveux qui m'est donné par Beethoven, est d'une densité supérieure aux états nerveux, que me donnent toutes les autres musiques.»
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_Vendredi 20 septembre_.--Ce matin, causerie de Daudet sur sa pièce LA LUTTE POUR LA VIE, et sur le théâtre en général: «Oh! le théâtre, s'écrie-t-il, c'est une ardoise et un torchon, et une chose à la craie qu'on efface à tout moment... ç'a été le procédé de Shakespeare et de Molière.»
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_Mardi 24 septembre_.--Une singulière forme de gouvernement, ce suffrage universel, qui ne tient aucun compte des minorités, quelque nombreuses qu'elles puissent être. C'est ainsi que, si les 36 millions de Français hommes et femmes votaient, et qu'il y eût d'un côté 18 millions, moins une voix, et de l'autre 18 millions, plus une voix, les 18 millions, moins une voix, pourraient être absolument gouvernés à rebours de leurs sentiments politiques, de leurs tempéraments de conservateurs ou de républicains.
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_Vendredi 27 septembre_.--Deux femmes causaient, devant moi, des premières années de leurs mariages, de la gêne qu'elles éprouvaient devant l'être intimidant et inconnu, devenu leur seigneur et maître, de l'espèce d'effarouchement douloureux de leurs susceptibilités d'êtres timides, tendres, inexpérientes. L'une racontait qu'ayant acheté deux cravates, et son mari ayant témoigné assez vivement, qu'il ne les trouvait pas jolies, avait pleuré toute une nuit. L'autre avouait qu'elle était absolument ignorante de la direction d'une maison, qu'elle ne savait pas commander un dîner et qu'elle avait une mauvaise cuisinière: ce qui faisait que son mari lui reprochait, en riant, de n'avoir pas plutôt appris la cuisine que l'allemand et l'anglais.
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_Vendredi 4 octobre_.--Songe-t-on qu'au jour d'aujourd'hui nous avons soixante-huit préfets et sous-préfets juifs, et que cette prépotence dans l'administration, n'est rien auprès de l'influence occulte des petits conseils sémitiques, en permanence dans chaque cabinet de chacun de nos ministres. Et dire que nous devons le bienfait de cette domination judaïque au grand Français Gambetta, que sur le souvenir de son physique, je continue à croire un juif.