Journal des Goncourt (Troisième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 14
Enfin il se lève pour prendre congé, me disant qu'il aimerait bien à se retrouver avec moi, là-haut, que ce serait surtout agréable de se rencontrer dans _Sirius_, la planète à la blancheur incandescente.
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_Samedi 13 juin_.--À un japonais comme moi, c'était vraiment dû. Il semble à Pélagie apercevoir la chatte, passer comme un éclair dans l'escalier; au bout de quelques instants, elle va voir, où elle peut être cachée, et elle la retrouve sur son séant, avec un ronronnement d'orgue, en contemplation devant une vitrine de poteries japonaises.
Chez l'animal, il est un bonheur, un bonheur fait de ceci, c'est que jamais le «_Linquenda tellus_» d'Horace, ne lui traverse la cervelle, et que la mort le frappe, sans qu'il sache qu'elle existe, tandis que, ce soir, accoudé à la barre d'une fenêtre, au-dessus de l'odeur des roses de mon jardin, je pensais à cette obligation.
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_Lundi 15 juin_.--J'ai eu aujourd'hui en pleine rue, le compliment qu'un vieux, comme moi, peut avoir d'une femme. Je passais en voiture découverte sur le boulevard Saint-Michel. En ce moment traversaient la chaussée, trois ouvrières, dont l'une, ma foi, qui était très gentille, dit à ses camarades, en me touchant presque de la main: «Voilà l'entreteneur que je rêverais!» Je me rendais au Jardin des Plantes, pour le dîner que fait à quatre heures et demie, tous les deux mois, le boa.
Je suis exact, et j'ai devant moi le monstre de dix mètres, en son immobilité morte, avec ses écailles ternes, ses yeux en verre décoloré, une tache blanchâtre de moisissure sur la tête, comme il en vient aux serpents empaillés au plafond des vieux musées de province.
Et l'on jette dans la cage de verre, un petit agneau blanc, au poil frisé, qui dans son innocence va flairer le serpent, tout prêt à jouer avec lui. Soudain le serpent mort, le serpent empaillé, se détendant comme un ressort d'acier, saisit la joueuse petite bête par une patte, et en une seconde, sans que l'on puisse bien se rendre compte de ce qui s'est passé, tant la chose est rapide, l'agneau qui n'a eu que le temps de jeter deux ou trois bêlements, est culbuté, enroulé, immergé, disparu, n'ayant plus au-dessus de lui qu'une pauvre patte agitée par de mortels gigotements qui vont en diminuant, jusqu'à ce qu'elle vienne raide immobile, dans le resserrement des anneaux énormes du serpent.
Et pendant ce travail de compression et d'étouffement, une vie de flamme est venue aux yeux du serpent, le terne de sa peau a disparu sous un vernissage comme produit par une petite suée, qui fait les squames de son dos pareilles à de l'écaille blonde, semée çà et là, de ronds noirs semblables à des armoiries de shoguns japonais, tandis que les squames jaunâtres du ventre se nuancent du beau jaune impérial d'un émail chinois.
Alors la gueule du monstre s'ouvre, et la patte par laquelle l'agneau a été saisi, va rejoindre en l'air, tout ensanglantée, l'autre patte; et le serpent resté un moment immobile dans son enroulement, de sa gueule qui a le rose pâle de l'ouïe d'un poisson, fait jaillir le dardement de sa petite langue fourchue, au scintillement noir, du noir d'une sangsue.
Puis, alors commence la recherche de la tête de l'agneau, que dans sa stupidité de reptile, le serpent ne sait plus être sous lui, une recherche qui n'en finit pas, et coupée par des repos, des endormements, où il n'y a d'éveillé en lui, que le petit scintillement noir de sa langue fourchue: cela au milieu du resserrement de ses anneaux, laminant le petit corps, qui ne semble plus qu'une toison fripée, sans rien dedans.
Enfin un grand déroulement du serpent, fait dans une lente exploration de sa cage, laisse voir la petite tête comme allongée, comme amaigrie de l'agneau... et l'on croit que le serpent va l'engloutir, cette fois, mais il passe à côté, et se coule, rampant à droite à gauche, par moments se dressant droit à une hauteur de trois ou quatre pieds, tout rigide, et surmonté de cette tête carrée, aux terribles protubérances des mâchoires, lui donnant, à contre-jour, l'apparence d'un formidable serpent d'airain.
Mais il est six heures. Voilà une heure et demie, que le boa cherche la tête de l'agneau, distrait, dit l'homme Jardin des Plantes, par le monde qui l'entoure. Ça peut être encore long, ma foi, je m'en vais.
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_Mardi 16 juin_.--Toutes les fois que j'ai été au Jardin des Plantes, j'ai été frappé de la rencontre, qu'on y fait de femmes, bizarres, originales, excentriques, exotiques, inclassables, et que le contact avec l'animalité de l'endroit semble disposer aux aventures de l'amour physique.
Aujourd'hui a paru Outamaro, le peintre des MAISONS VERTES.
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_Samedi 20 juin_.--C'est étonnant comme la même situation, en des temps divers, donne lieu aux mêmes paroles. Le marquis de Varennes racontait, ce soir, chez Gavarni, que son grand-père ou son grand-oncle, emporté tout enfant dans les bois, à un moment de la Terreur, avait dit timidement: «Puis-je parler ici?» C'est la même parole que celle de Léon Daudet, lors de l'invasion de la maison de Champrosay disant: «Puis-je me réveiller maintenant?»
Le marquis de Varennes disait aussi que l'expression populaire: «Ne crie donc pas comme ça, tu vas nous faire prendre!», était une expression venant de la Terreur.
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_Dimanche 21 juin_.--Hermant qui arrive de Moscou, disait assez spirituellement, et peut-être assez justement des Russes: «Oui, ils sont charmants, mais un peu étonnés de la grandissime sympathie qu'ils trouvent chez nous pour eux, sans l'éprouver pour nous!»
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_Jeudi 25 juin_.--Quelqu'un de bien renseigné, me parlant des fonds secrets, m'apprenait qu'il n'y avait pas seulement le _mandat jaune_ qui exigeait une signature, et où la signature certifiait la somme donnée, mais qu'il y avait l'argent d'un certain tiroir du ministère, donné de la main à la main, et qu'il croyait être l'argent avec lequel vivaient deux ou trois hommes politiques: argent dont le ministre ne spécifie la destination que sur une feuille de papier, qu'il met sous les yeux du Président de la République, lorsqu'il quitte le ministère. Et le papier est déchiré ou brûlé dans la visite.
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_Mardi 30 juin_.--C'est curieux ces moments d'enragement, tout pleins en leurs ardeurs batailleuses d'une heure, de plans, de projets, de combinaisons agressives, puis l'heure passée, ces fièvres cérébrales sont mortes, éteintes, et c'est en vous une aspiration à la bonasserie d'une vie littéraire, n'apportant aucun embêtement.
Il y a en bas de mon perron, un Amour en bronze, sur un piédestal en marbre du Languedoc. Et c'est un amusant spectacle, par ces temps de chaleur, de voir la petite chatte y chercher le frais, le ventre étalé sur le marbre aux pieds de l'Amour. Puis, après une longue sieste, et force bâillements et force étirements, reprise au réveil de sa folie de jouer: la voilà s'adressant à l'enfant de bronze, lui faisant toutes les agaceries possibles, et se remettant un moment le ventre au frais, et revenant encore une fois à l'Amour, et cette fois, dépitée, découragée, l'abandonnant pour tout de bon, en passant entre ses jambes, avec un gros dos courroucé.
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_Jeudi 2 juillet_.--Dans la vie littéraire, il y a une chose délicate, c'est le contact avec les critiques éreinteurs: leur faire grise mine, ce n'est pas distingué, être aimable avec eux, ça a quelque chose de plat. Aussi je veux donner de mon journal, dans les volumes qui paraîtront encore, donner sur Sarcey et les autres, des extraits tels, que nous puissions nous donner entre gens similairement éreintés, des poignées de main, d'égaux à égaux.
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_Vendredi 3 juillet_.--En littérature, je crois qu'il est possible à un homme, non doué littérairement, d'acquérir un certain tact de la matière. Mais en musique et en peinture, le non doué musicalement ou picturalement est condamné à n'avoir jamais le sentiment intelligemment raffiné de la musique ou de la peinture. Ce sont des choses si subtiles, qu'un son, qu'un ton. Et quant à la peinture, c'est de la blague: le sentiment, l'esprit, l'ingénuité, l'honnêteté, toutes ces qualités inventées par les Thiers, les Guizot, les Taine, tous ces professeurs de peinture qui n'auraient pas été foutus de reconnaître la plus ignoble copie d'un original. Il n'y a en peinture que la tonalité et la beauté de la pâte.
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_Samedi 4 juillet_.--Dans une coupe à saké, en laque rouge, je trouve une petite Japonaise, d'après l'idéal de beauté rêvé par ce peuple: la femme ayant les cheveux noirs, du noir de la laque dont ils sont faits, et le visage ciselé dans un morceau de nacre, apparaissant en une blancheur transparente.
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_Lundi 6 Juillet_.--Au Musée Guimet. Tout en me montrant la malle de voyage de je ne sais quel antique shogun, contenant les armoiries des grands feudataires du Japon, et le nombre de sacs de riz que produit chacune de leurs provinces: malle qui était pour lui un mémento pour l'établissement de l'impôt, le fondateur du Musée me conte ceci: Il avait fait venir un bonze de Ceylan, qui du moment qu'il n'a plus porté le vêtement de prêtre, ne s'est plus senti un pratiquant, n'a plus prié, et dans le vide de l'occupation de ses prières, a été pris d'un ennui formidable, si formidable, qu'un jour voyant passer une procession, et étant témoin de la vénération, dont était entouré le porteur du Saint-Sacrement, il avait été repris du désir des pratiques religieuses, du désir de prier, si bien qu'il s'était fait catholique, et s'il vous plaît, un catholique exalté, passant toute sa vie dans les églises, en sorte que M. Guimet avait été obligé de le renvoyer, parce qu'il ne lui était d'aucune utilité pour les recherches sur les religions de l'Orient, et qu'il n'était au fond qu'un sacristain.
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_Mardi 7 juillet_.--Visite à Robert de Montesquiou.
Un rez-de-chaussée de la rue Franklin, percé de hautes fenêtres, aux petits carreaux du XVIIe siècle, donnant à la maison un aspect ancien. Un logis tout plein d'un méli-mélo d'objets disparates, de vieux portraits de famille, de meubles Empire, de kakemonos japonais, d'eaux-fortes de Whistler.
Une pièce originale: le cabinet de toilette, au tub fait d'un immense plateau persan, ayant à côté de lui la plus gigantesque bouilloire en cuivre martelé et repoussé de l'Orient: le tout enfermé dans des portières en bâtonnets de verre de couleur. Une pièce où l'hortensia, sans doute un souvenir pieux de la famille pour la reine Hortense, l'hortensia est représenté en toutes les matières, et sous tous les modes de la peinture et du dessin, et au milieu de ce cabinet de toilette, une petite vitrine en glace, laissant apercevoir les nuances tendres d'une centaine de cravates, au-dessous d'une photographie de Larochefoucauld, le gymnaste du cirque Mollier, représenté sous un maillot, faisant valoir ses élégantes formes éphébiques.
Comme j'étais en arrêt devant une eau-forte de Whistler, Montesquiou me dit que Whistler est en train de faire deux portraits de lui: l'un en habit noir avec une fourrure sous le bras, l'autre en grand manteau gris, au col relevé, avec au cou un liséré de cravate, d'une nuance, d'une nuance qu'il ne dit pas, mais dont son oeil exprime la couleur idéale.
Et Montesquiou est très intéressant à entendre développer la façon de peindre de Whistler, auquel il a donné dix-sept séances, pendant un mois de séjour à Londres. L'esquisse, ce serait chez Whistler, une _ruée sur la toile_: une ou deux heures de fièvre folle, dont sortirait toute construite dans son enveloppe, la chose... Puis alors des séances, des longues séances, où la plupart du temps, le pinceau approche de la toile, le peintre ne posait pas la touche au bout de son pinceau, et le jetait ce pinceau, et en prenait un autre--et quelquefois en trois heures posait une cinquantaine de touches sur la toile--«chaque touche, selon son expression, enlevant un voile à la couverte de l'esquisse». Oh! des séances, où il semblait à Montesquiou, que Whistler, avec la fixité de son attention, lui prenait sa vie, lui _pompait_ quelque chose de son individualité, et à la fin, il se sentait tellement _aspiré_, qu'il éprouvait comme une contracture de tout son être, et qu'heureusement il avait découvert un certain vin de _coca_, qui le remettait de ces terribles séances.
Là-dessus, entre la comtesse Greffulhe, et la conversation va à la femme du temps passé, et Montesquiou en parle avec le tact et la grâce d'un descendant d'une vraie vieille famille, rappelant les bandeaux de cheveux bravement gris de sa grand'mère, où des fleurs de sureau s'arrangeaient si bien avec sa vieillesse. Et il conte cette anecdote sur cette grand'mère. Lors d'un mariage d'une de ses belles-filles, elle demande à une autre belle-fille de lui prêter un manteau, avouant, que si près de mourir, elle regardait à cette dépense. Puis, trouvant le manteau à son gré, elle le gardait, disant à la propriétaire du manteau, que pour la dédommager du prêt, elle prît la petite table qui était là, et que sa belle-fille trouvait jolie. Or, cette petite table serait le plus merveilleux meuble, comme bronze ciselé du XVIIIe siècle, et appartiendrait aujourd'hui à la comtesse de Beaumont.
Montesquiou, disons-le bien haut, n'est point du tout, le des Esseintes de Huysmans, s'il y a chez lui un coin de _toquage_, le monsieur n'est jamais caricatural, et s'en sauve toujours par la distinction. Quant à sa conversation, sauf un peu de maniérisme dans l'expression, elle est pleine d'observations aiguës, de remarques délicates, d'aperçus originaux, de trouvailles de jolies phrases, et que souvent il termine, il achève par des sourires de l'oeil, par des gestes nerveux du bout des doigts.
--Qu'est-ce que vous dites, monsieur de Goncourt, de la surprise qui m'arrive? me jette la comtesse Greffulhe.
Et elle nous raconte ceci. À propos d'un bal, où elle devait aller en Diane, on lui a parlé d'un buste de Diane de Houdon, que possédait un de ses voisins de campagne, où elle trouverait sa coiffure. Elle va voir ledit buste, placé au milieu d'une chambre remplie de fleurs: une vraie chapelle ayant pour desservants, un vieux ménage soigné dans sa vieillesse, comme la comtesse n'en a jamais vu. Des rapports s'établissent entre la comtesse et le vieux ménage. La vieille femme meurt. La comtesse écrit une lettre de condoléances attendries au mari, et elle apprend qu'il a passé la nuit à se promener, sa lettre à la main. Des années se passent. Le vieux bonhomme meurt ces temps-ci. Et la comtesse apprend que, comme remerciement de sa lettre, il lui lègue dans son testament le fameux buste, dont il avait refusé cent mille francs.
Et l'on va faire le tour du petit jardin, du jardin comme au haut d'une fortification, du jardin dominant le Paris de la rive gauche, et terminé par une serre-bibliothèque des livres préférés par Montesquiou, en même temps qu'un petit musée des portraits de leurs auteurs, parmi lesquels mon frère et moi, nous figurons entre Swinburne et Baudelaire: un petit jardin fantastique qui a pour arbres une douzaine de ces chênes et de ces thuyas en pot, que Montesquiou a achetés à l'exposition japonaise, arbres nains qui ont cent cinquante ans, et qui sont de la taille d'un chou-fleur, et sur la cime desquels, on est tenté de passer la caresse de la main, comme sur le dos d'un chat, d'un chien.
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Lundi 13 juillet.--Très malheureux les nerveux en leurs amitiés. Dans la préoccupation d'un ami, dans sa mélancolie ils se figurent une baisse de son affection, un refroidissement; et ce sont à ce sujet, d'absurdes circumvagations de la cervelle, et d'imbéciles imaginations.
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_Mardi 14 juillet_.--Une femme faisait, devant moi, la remarque que les ménages religieux ne procréaient jamais dans le carême, que leurs enfants dataient presque toujours des grandes fêtes, et qu'il y avait, à l'instar des oeufs de Pâques, beaucoup d'enfants de Pâques.
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Mercredi 15 juillet.--Aujourd'hui, il y a chez les Daudet, un grand dîner, où sont invités le ménage Zola, le ménage Charpentier, et Coppée.
Entre Zola. Ce n'est plus le dolent, le geignard d'autrefois. Aujourd'hui, il apporte dans sa marche, dans son verbe, quelque chose d'énergique, d'âpre, presque de batailleur. Et dans ses paroles revient, à tout moment, le nom de Bourgeois, de Constans, auxquels il a écrit, qu'il a vus, accusant chez lui un curieux envahissement de l'ambition politique.
Bientôt arrive Coppée, qui vient de Combs-la-Ville, d'un petit village de l'autre côté de la forêt de Senart, où il a loué cette année. Dans la peau tannée du poète, la clarté aiguë de sa prunelle à la couleur de l'eau de mer, donne à ce Parisien la physionomie d'un vieux loup de mer.
On s'est assis sur la petite terrasse, et l'on cause de la mauvaiseté de la jeune critique à notre égard. C'est l'occasion pour Zola de répéter sa phrase: «Qu'est-ce que ça fait les éreintements? Qu'est-ce que ça fait? Rien!» Et il déclare, que quant à lui, ça l'intéresse, et que c'est pour lui une petite joie de savourer, le soir, un article féroce qu'il a entrevu le matin. Et il se met à faire une profession d'amour à l'égard de ses éreinteurs, prenant contre nous la défense des décadents, des symbolistes, cherchant à leur trouver des mérites, et s'attirant par ses généreux efforts, cette jolie blague de Coppée: «Comment, maintenant, vous Zola, vous vous occupez de la couleur des voyelles!»
On passe à table, avec de la nervosité montée dans les voix, et le souffle de la contradiction dans les paroles.
Là, il est question du RÊVE, ce qui amène Coppée à demander à Zola, s'il a vraiment joué de la clarinette. Et Zola de célébrer la clarinette, et de proclamer, que c'est l'instrument qui représente l'amour sensuel, tandis que la flûte représente tout au plus l'amour platonique. «Comme le hautbois représente le _paysage ironique_,» jette un blagueur dans l'esthétique musicale de Zola, qui se met à parler longuement de sa toquade actuelle de faire un livret d'opéra en prose, et de la belle et grande chose que pourrait en ceci produire l'union de la littérature et de l'art musical. Ce qui fait Daudet s'écrier, que pour les gens qui aiment vraiment la musique, la musique est un art qui n'a pas besoin de l'accommodage d'un autre art, bien au contraire.
Là-dessus, à la suite de son père, le jeune Daudet déclare sans respect pour les théories de Zola, que la symphonie est la seule forme haute de la musique, et professe très éloquemment, que la musique ne doit avoir qu'une _action auditive_, et donner un plaisir des sens, s'étend sur Beethoven, et en parle un long temps en passionné, un long temps, pendant lequel Zola garde le silence... au bout de quoi, après un profond soupir, et avec la voix presque plaintive d'un enfant, il laisse tomber: «Pourquoi voulez-vous contrarier mon projet d'opéra?»
En sortant de table, la discussion va de la musique à la guerre de 1870, à la guerre de son prochain volume. Sur ce qu'il n'y a pas de _cochoncetés_ dans son roman, dit Zola, Magnard aurait été tenté de publier son roman dans le _Figaro_, mais il a eu peur de cette publicité! Il a craint l'effet de certains chapitres qui ne paraîtraient pas assez patriotiques, il a craint l'ennui d'une description de bataille ayant deux cents pages, il a craint la diminution de la vente du volume par la publicité du feuilleton, et il a traité avec la _Vie populaire_.
Puis le romancier, amené à parler de ses visites aux académiciens, nous fait un tableau gentiment drolatique de ses entrevues avec les académiciens hostiles à sa candidature.
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_Jeudi 16 juillet_.--La vie chez les civilisés. Le collège jusqu'à dix-huit ans, puis une carrière d'examens jusqu'à vingt-cinq ans. La moyenne de la vie est de quarante ans. C'est vraiment trop d'humanités dans la vie de l'humanité, et un jour elle retournera à la vie sauvage, à la vie agricole et chasseresse, à la vie des temps, où l'homme vivait réellement les années qu'il passait sur cette planète.
Halperine Kaminsky, le Russe traducteur de ses compatriotes, nous apprend que Dostoïevsky était épileptique, épileptique comme Flaubert. Et comme je lui parle de la religion des Russes pour leurs auteurs, il nous conte qu'à l'enterrement de Dostoïevsky devant l'affluence et le recueillement du monde, un moujik avait demandé: «Est-ce un apôtre?»
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_Vendredi 17 juillet_.--Dans la promenade de ce matin, Daudet me demandait, si mon frère avait été tourmenté par _l'au-delà de la vie_. Je lui répondais que non, et que pendant sa maladie, il n'avait pas une seule fois fait allusion à cet au-delà, dans ses conversations.
Alors Daudet me demandait quelles étaient mes convictions à ce sujet, et je lui répondais que malgré tout mon désir de retrouver mon frère, je croyais après la mort à l'anéantissement complet de l'individu, que nous étions des êtres de rien du tout, des éphémères de quelques journées de plus que ceux d'une seule journée, et que s'il y a un Dieu, c'était lui imposer une comptabilité trop énorme, que celle occasionnée par une seconde existence de chacun de nous. Et Daudet me disait qu'il pensait tout comme moi, et qu'il y avait dans ses notes, un rêve, où il traversait un champ de genêts, aux petits sons crépitants des cosses qui crevaient, et il comparait ces éclatements à nos vies.
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_Samedi 18 juillet_.--Au moment de se coucher, pendant que Daudet soutenait que le talent n'était rien qu'une _intensité de vie_, un mélancolique cri de crapaud le faisait revenir à la fabrique de son père, où les ouvriers s'amusaient à mettre un crapaud sur une planche basculante, et avec un coup de bûche sur la planche, on le lançait dans l'air, et, disait Daudet, la pauvre bestiole poussait un cri dans les étoiles, et retombait _escrabouillée_ sur le sol.
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_Mardi 21 juillet_.--Une histoire du grand empereur, il faudrait qu'elle fût faite par un historien, qui aurait à la fois un cerveau à la Michelet et à la Carlyle.
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_Jeudi 23 juillet_.--Après la lecture de la bataille d'Eylau, dans Marbot, et ce que le général raconte du mépris de la mort et du dévouement à l'Empereur, nous constations, Daudet et moi, qu'il y a dans le monde bien autrement du dévouement pour un homme que pour une idée.
En nous promenant avant dîner, Rodin me parle de son admiration pour les danseuses javanaises, et des croquis qu'il a faits d'elles, croquis rapides, pas assez pénétrés de leur exotisme, et qui ont quelque chose d'antique. Il cause aussi d'études semblables sur un village japonais, transplanté à Londres, où se voyaient également des danseuses japonaises. Il trouve nos danses trop sautillantes, trop brisées, tandis que dans ces danses, c'est une succession de mouvements engendrant et produisant un serpentement, une ondulation.
Nous recausons après dîner avec Rodin, et je lui dis que l'oeil de l'Europe ancienne et moderne était et est resté plus sensible à la ligne qu'à la couleur, et je lui donnai cet exemple des vases étrusques dont toute la beauté vient de la silhouette des figurines, tandis que dans la céramique de la Chine et du Japon, c'est avant tout la tache colorée qui en fait la beauté.
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_Samedi 1er août_.--Demain c'est la fête de Daudet, mais on la lui souhaite aujourd'hui, où le jeune ménage est venu dîner.
Et à peine sorti de table, dans cette maison à l'atmosphère littéraire, on cause poésie ancienne et grâce à la mémoire admirable de Léon, ç'a été la curieuse pièce de Villon: