Journal des Goncourt (Troisième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 13

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Or, le gouvernement républicain de l'heure actuelle en fait de liberté, a adopté les mesures liberticides des anciens gouvernements. Je ne citerai que la censure théâtrale... Quant au bon marché de la vie, l'existence à Paris, et même en province, a presque décuplé depuis Louis-Philippe, en grande partie par la grande prépondérance donnée par le gouvernement à la société juive, et cela parallèlement à la diminution de la rente, à la baisse des fermages: les deux capitaux et les deux revenus des Français, qui ne sont pas juifs, qui ne sont pas tripoteurs d'argent.

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_Dimanche 12 avril_.--Ce soir, à dîner, la conversation est allée, je ne sais comment, au NEVEU DE RAMEAU, et témoignant mon admiration pour cette merveilleuse improvisation dans cette langue grisée, avec ces changements de lieux, ces brisements de récits, ces interruptions brusques et soudaines de l'intérêt, je comparais ce livre, au livre de Pétrone, au festin de Trimalcion, avec ses trous, ses lacunes, ses pertes de texte.

Je trouvais Daudet triste, très triste, et il me disait que tant qu'il a eu des jambes, tant qu'il pouvait aller, marcher, quoi qu'il pût craindre, il y avait chez lui une tranquillité d'esprit, parce qu'il tenait si peu à sa peau... mais que maintenant, il se sentait mal à l'aise moralement, inquiet, tourmenté par l'idée de ne plus se sentir le défenseur de sa maison, le protecteur des siens.

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_Mercredi 15 avril_.--Paul Alexis, de retour de sa province, vient m'apporter un exemplaire sur papier de Hollande de MADAME MEURIOT. Le pauvre garçon n'a pas hérité. Le peu qui lui est échu de son père, il l'a laissé à sa mère, et le voilà condamné, le paresseux et lambin plumitif, à gagner sa vie ainsi qu'auparavant.

Il m'entretient de ses projets littéraires. Il veut d'abord sous le titre du COUSIN TINTIN, faire une nouvelle, puis une pièce pour Baron, de l'histoire d'un faux testament fabriqué par la soeur d'un défunt. Il roule encore dans son esprit le roman d'une jeune fille, élevée au Sacré-Coeur, un Sacré-Coeur de province, un roman documenté par les conversations de sa mère et de sa soeur, et dont le premier chapitre lui aurait été inspiré par la morphinomane, assassinée ces jours-ci. Oui, il montrerait la mère amenant l'enfant au couvent, et abrégeant les adieux par la hâte qu'elle a de se morphiner... Alors viendrait l'étude de l'élevage de la jeune fille, puis sa sortie, le jour où sa mère serait assassinée, puis sa rentrée au couvent: une existence qui n'aurait qu'un jour de la vie du monde.

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_Dimanche 19 avril_.--À propos de son livre sur la Bonté, qu'annonce Rosny, Daudet me parle ce soir, de la privation grande qu'il éprouve maintenant à ne plus faire la charité, depuis qu'il ne marche plus: «Oui, dit-il, en répondant à sa femme qui lui rappelle les bonnes oeuvres qu'ils font ensemble, oui, c'est vrai, mais ce n'est plus cela, dans ces bonnes oeuvres, je ne joue plus le rôle de la Providence, de l'être surnaturel, si tu le veux, apparaissant au miséreux, au routier que je rencontre sur mon chemin.»

Et il raconte alors, de la manière la plus charmante, avec de l'esprit donné par le coeur, l'affalement, la nuit tombée, du routier éreinté devant la fontaine faisant face à la maison de son beau-père, à Champrosay, et son incertitude angoisseuse en tête des deux chemins du carrefour, interrogeant du regard, l'un et l'autre, et se demandant celui au bout duquel il y avait l'espérance de manger et de coucher, puis, son _aventurement_ dans l'un, puis dans l'autre, et son retour découragé au bout de quelques pas... Alors, dans ce moment, Daudet penché derrière les persiennes fermées, mettait une pièce de cent sous dans du papier, et la jetait. Vous voyez la stupéfaction du malheureux devant la grosse pièce d'argent trouvée dans le papier, et son interrogation de la maison noire et silencieuse, et les coups de casquette saluant au hasard les fenêtres, et son décampement, sa subite disparition dans le premier chemin venu, de peur qu'on ne se soit trompé et qu'on ne le rappelle.

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_Lundi 20 avril_.--Les Japonais même intelligents très intelligents, n'ont pas le sentiment de la construction, de la composition d'un livre historique. Ainsi pour mon travail sur Outamaro, quand j'ai demandé pour la première fois à Hayashi: «Est-ce qu'il existe un portrait d'Outamaro?--Non,» m'a-t-il répondu tout d'abord. Ce n'est que lorsque je suis revenu à ma demande, qu'une fois il m'a dit: «Mais je crois en avoir vu chez vous, dans un recueil que vous avez.» Et c'est comme cela, que j'arrivais à faire connaître ce fameux portrait de l'artiste, authentiqué par son nom sur sa robe, et par l'inscription du poteau auquel il est adossé et qui porte: _Sur une demande, Outamaro a peint lui-même son élégant visage_. Dans le livre des MAISONS VERTES, je voyais une planche représentant des femmes du Yoshiwara, en contemplation devant la lune, par une belle nuit d'été, et l'écrivain du livre affirmait que ces femmes avaient un très remarquable sentiment poétique. Cette affirmation m'amenait à demander à Hayashi, si par hasard il n'existerait pas quelque part des poésies imprimées de ces femmes: à quoi il me répondait que si, qu'il y avait un gros recueil très connu, et sur ma demande m'en traduisait quatre ou cinq caractéristiques,--ce qu'il n'aurait jamais songé à faire, si c'était lui qui avait fait le travail que j'ai fait, et ainsi de tout.

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_Mardi 21 avril_.--Le baron Larrey me parlait de la connaissance qu'il avait faite de Dumas père, pour l'avoir présenté à son père, auquel il avait demandé la permission de le mettre en scène, dans une pièce sur Bonaparte.

À quelque temps de là, à une représentation du Théâtre-Français, il tombait, dans un coin, sur la bonne tête et la grosse lippe de Dumas, qui s'offrait à lui montrer les coulisses. Et il était présenté à Rachel, qui après lui avoir donnée une poignée de main, prenait son rôle, et c'étaient des _heu, heu,_ à la fin de quoi elle s'écriait: «Ça y est... ça y est!» absolument comme une petite fille expédie son catéchisme. C'était pour lui une désillusion sur la grande artiste, et en sortant, il jetait à Dumas: «Je ne vous remercie pas!»

Il a été témoin de ce fait. Un jour que Dumas l'avait fait appeler, se croyant souffrant, et qu'il était au lit, on introduisait un pauvre journaliste nécessiteux de Marseille, qui venait lui demander des recommandations pour des journaux de Paris. Il lui promettait quand il serait levé, ajoutant: «Mais en attendant que ça réussisse, il faut vivre, n'est-ce pas, Monsieur? Eh bien, il y a trente francs sur la cheminée, prenez-en quinze.»

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_Jeudi 23 avril_.--J'ai dans mon bassin, un petit poisson malade, que tous les autres viennent, à deux ou trois, faire chavirer sur le côté, et enfoncent férocement au fond de l'eau, lui faisant une agonie abominable. Je l'ai retiré pour qu'il mourût en paix dans un bain de pied. La mise à mort du malade, ce n'est donc pas seulement chez les poules, c'est chez tous les animaux, et encore chez le sauvage, et un peu chez le paysan.

Ce soir, je causais avec Carrière, et comme il me parlait de l'importance de l'enveloppe des contours d'une figure, à ce propos je lui disais la place donnée à la beauté des joues dans les descriptions de l'antiquité, et dans le modelage de caresse de la sculpture grecque, puis du rien, pour lequel elle est comptée aujourd'hui dans nos deux arts. Trouverait-on, à l'heure qu'il est, dans une description de figure de femme de n'importe quel roman, la mention de la délicatesse, de l'élégance d'une joue?

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_Vendredi 24 avril_.--Le sculpteur Lenoir, me parlait aujourd'hui de l'état de délaissement, où était tombée la pauvre Joséphine, en ses vieux jours, et me contait que son père, déjeunant avec son grand-père à la Malmaison, le sel manquant sur la table, la ci-devant Impératrice avait été obligée de dire à son père, encore jeunet: «Mon petit, lève-toi, et dis à Jean d'apporter le sel.»

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_Samedi 25 avril_.--Hier, visite à la comtesse Greffulhe. On m'a fait monter dans un grand salon aux boiseries dorées, égayé par un admirable meuble de Beauvais, aux bouquets de fleurs les plus papillotantes sur un fond crème, un meuble au nombre incroyable de fauteuils, de chaises, de grands canapés, de délicieux petits canapés pour tête-à-tête. Dans la pièce éclairée _à giorno_, la comtesse arrive bientôt décolletée, dans une robe noire, aux espèces d'ailes volantes derrière elle, et coiffée les cheveux très relevés sur la tête, et surmontés d'un haut peigne en écaille blonde, dont la couronne de boules fait comme un peigne héraldique. Là dedans, au milieu de ce mobilier d'un autre siècle, l'ovale délicat de son pâle visage, ses yeux noirs doux et profonds, la sveltesse de sa personne longuette, lui donnent quelque chose d'une apparition, d'un séduisant et souriant fantôme; caractère que je retrouve dans son portrait pastellé par Helleu.

Elle est très au courant de ce qui s'imprime, et de ce qui s'imprime de très littéraire, et elle en parle avec simplicité, sans le moindre étalage de bas-bleu. Elle veut bien me dire le plaisir qu'elle éprouve à me lire, et son étonnement de la résistance à l'admiration pour mes livres, dans sa société. Elle est émerveillée de la connaissance que j'ai de la femme, et me cite le passage, où je décris le côté ankylosé que prenait le côté droit ou le côté gauche de la Faustin, quand ce côté se trouvait près d'un _embêtant_, déclarant qu'elle sent en elle, comme une dilatation de son être près d'une personne sympathique. Elle ajoute, que je devrais bien faire dans un roman une femme de la société, une femme de la grande société, la femme qui n'a encore été faite par personne, ni par Feuillet, ni par Maupassant, ni par qui que ce soit, et que moi seul--c'est la comtesse qui parle--je pourrais faire, et que je n'ai pas faite dans CHÉRIE; parce que Chérie est une jeune fille de la société de l'Empire, une jeune fille de cette société bourgeoise, aux femmes, _les coudes ramassés contre le corps_... et la comtesse me fait joliment la caricature du geste non naturel et contraint, avec lequel les femmes croient faire de la dignité, disant que lorsqu'elle voit faire ce geste à une femme, elle sait d'avance ce qu'elle pense, ce qu'elle va dire.

Tout cela est dit, avec une parole légère sans appuiement, des mouvements d'un dessin élégant, et dans la pose et l'attitude doucement dédaigneuse, qu'elle me donne à peindre.

Puis la comtesse, prenant une lampe à la main, me fait voir les tapisseries de Boucher de la salle à manger, le portrait de Mme de Champcenetz peint par Greuze, un groupe d'Amours en marbre provenant du château de Ménars, qu'a possédé son beau-père,--et qui aurait échangé le mobilier de la chambre de Mme de Pompadour contre un mobilier d'acajou.

Je prenais congé de la gracieuse femme, au moment où elle me disait qu'elle me porterait un jour un volume d'histoires, racontées par sa petite fille à l'âge de cinq ans, pendant qu'elle était à sa toilette: histoires d'un caractère très original, inventées par l'enfant, au moment où elle ne savait ni lire ni écrire et qu'elle a fait copier dans un volume par un homme de ce temps, qui a l'écriture de Jarry.

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_Lundi 27 avril_.--J'ai reçu, ce mois, un envoi touchant: j'ai reçu dans une grande enveloppe des feuilles qui ont l'air de feuilles argentées et dorées, des feuilles cueillies dans les forêts de l'Amazone, par un enthousiaste littéraire du Brésil, qui me les adresse pour les déposer sur la tombe de mon frère.

C'est amusant ce travail japonais d'Outamaro, ce transport de votre cervelle, au milieu d'êtres, aux habitudes d'esprit, aux histoires, aux légendes d'une autre planète: du travail ressemblant un peu à un travail fait dans l'hallucination d'un breuvage opiacé.

Ce soir, au Théâtre-Libre, le CANARD SAUVAGE d'Ibsen... Vraiment, les étrangers, la distance les sert trop... Ah! il fait bon être Scandinave... Si la pièce était d'un Parisien... Oui, oui, c'est entendu, du dramatique bourgeois qui n'est pas mal... mais de l'esprit à l'instar de l'esprit français, fabriqué sous le pôle arctique... et un langage parlé, quand il s'élève un peu, toujours fait avec des mots livresques.

De petites filles passent sur le boulevard, de petites filles de sept à huit ans, qui déjà, inconsciemment, font l'oeil aux messieurs attablés à la porte des cafés, et je vois une mère obligée de ramener à elle l'attention de sa fifille, en l'enveloppant de la caresse de sa main.

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_Jeudi 30 avril_.--Daudet soutenait, ce soir, que tout ce que Bourget et les autres ont écrit sur Baudelaire, étaient d'absolues contre-vérités. Il affirmait que Baudelaire était un _sublimé_ de Musset, mais faisant mal les vers, n'ayant pas l'outil du poète; il ajoutait qu'en prose, il était un prosateur difficile, laborieux, sans ampleur, sans flots, que l'auteur impeccable n'avait pas la plus petite chose de l'auteur impeccable,--mais ce qu'il possédait, ce Baudelaire, au plus haut degré, et ce qui le faisait digne de la place qu'il occupait: c'était la richesse des idées.

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_Vendredi 1er mai_.--Dîner chez Jean Lorrain avec Huysmans, Bauër.

Huysmans porte sur lui le bonheur du succès de son roman: LA-BAS; et ce bonheur chez l'auteur d'ordinaire contracté nerveusement sur lui-même, se traduit par le gonflement dilaté d'un dos de chat, quand il ronronne.

Au milieu du dîner Bauër confesse le journaliste, dans cette phrase: «Quand j'ai un article, où je ne sais que dire, j'écris mes deux cents lignes... mais, quand j'ai un article que je sens, que _j'ai dans les nerfs_, je n'accouche jamais de plus de cent lignes.»

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_Lundi 4 mai_.--Exposition de Carrière chez Boussod et Valadon.

Une première impression un peu cauchemaresque: l'impression d'entrer dans une chambre pleine de portraits fantomatiques aux grandes mains pâles, aux chairs morbides, aux couleurs évanouies sous un rayon de lune. Puis les yeux s'habituent à la nuit de ces figures de crypte, de cave, sur lesquelles, au bout de quelque temps, un peu du rose des roses-thé, semble monter sous la grisaille de la peau.

Et au milieu de tous ces visages, vous êtes attiré par des visages d'enfants, aux tempes lumineuses, au bossuage du front, à la linéature indécise des paupières autour du noir souriant de vives prunelles, aux petits trous d'ombre des narines, au vague rouge d'une molle bouche entr'ouverte, à la fluidité des chairs lactées qui n'ont point encore l'arrêt d'un contour,--des figures d'enfants regardées en des penchements amoureux, qui sont comme des enveloppements de caresse, par des visages de femmes aux cernées profondes, aux creux anxieux, aux grandes lignes sévères du dessin de l'_Inquiétude maternelle_.

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_Mardi 5 mai_.--Il fait de l'orage. J'ai contre ma poitrine ma petite chatte, dont le corps est agité par des secousses, comme données par le contact d'une pile électrique, et sur moi, ce n'est plus le regard distrait de la petite bête de tout à l'heure, c'est le regard profond, mystérieux, énigmatique d'une réduction de sphinx.

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_Jeudi 7 mai_.--Grosclaude parlait, ce soir, curieusement de la transformation du jeu, en la mort du noctambulisme. Il disait qu'il n'y avait plus de passionnés, d'_emballés,_ qu'on jouait maintenant dans les cercles avant dîner, de cinq à sept heures, et après le spectacle, de minuit à deux heures, pas plus tard. Il ajoute que les joueurs d'aujourd'hui veulent avoir leur sang-froid, et à ces parties, il oppose la partie de jeu d'un de ses jeunes amis d'autrefois, qui avait joué, d'une seule haleine, quarante-six heures de suite.

Je m'élevais, avec une espèce de colère, contre ce mangement de l'esprit français, à l'heure actuelle, par l'esprit étranger, contre l'ironie présente du livre qui n'est plus de l'ironie à la Chamfort, mais de l'ironie à la Swift, contre cette critique devenue helvetienne, allemande, écossaise, contre cette religion des romans russes, des pièces danoises, déclarant qu'autrefois, si Corneille avait emprunté à l'Espagne, il a imposé le cachet français à ses emprunts, tandis qu'aujourd'hui les emprunts que nous faisons dans notre servile admiration: c'est une vraie dénaturalisation de notre littérature.

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_Jeudi 14 mai_.--Daudet nous entretient du plaisir que lui procurait la perspective du danger, et de l'émotion bienheureuse qu'il avait eue, un jour, en tournant la clef d'un hangar de son beau-père, où s'était introduit un voleur de jardin. Il attribue cette disposition de son esprit à la persistance des lectures romanesques de son enfance.

Cette conversation amène Rosny à parler de ses promenades de nuit, de son noctambulisme, dans les endroits réputés les plus dangereux des fortifications, dans les quartiers mal famés de Londres. Il dit que jamais rien ne lui est arrivé qu'une boxe dans le quartier, où il y a la plus grande agglomération de coquins londonniens. Il parlait encore assez mal l'anglais et un de ces hommes lui enfonçait d'un coup de poing son chapeau sur les yeux. Il se mettait à boxer, et il avait heureusement affaire à un Anglais, ne sachant pas boxer, ne sachant pas porter un coup droit. Il le jetait cinq fois par terre, et à la cinquième le boxeur ne pouvait se relever, et restait assis dans un rentrant de porte. Et la bataille se passait au milieu d'un cercle de ses pareils, observant une parfaite neutralité, et se reculant et se rangeant pour laisser le champ aux coups de poing.

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_Mardi 19 mai_.--Chez un individu qui a le goût de l'art, ce goût n'est pas limité seulement aux tableaux; il a le goût d'une porcelaine, d'une reliure, d'une ciselure, de n'importe quoi, qui est de l'art; j'irai même jusqu'à dire qu'il a le goût de la nuance d'un pantalon, et le monsieur qui se proclame uniquement amateur de tableaux et _jouisseur d'art_ seulement en peinture, est un blagueur qui n'a pas le goût d'art en lui, mais s'est donné par _chic_ un goût factice.

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_Mercredi 27 mai_.--La Slave, la Russe, c'est à la fois la sauvagesse des sociétés qui commencent, et la névrosée des sociétés qui finissent.

Une femme me disait ce soir, qu'elle croyait qu'un grand chagrin pouvait mourir dans la paix, le calme, l'isolement de la campagne, mais qu'à Paris, l'enfiévrement de la vie ambiante autour de ce chagrin, ne pouvait que l'exaspérer.

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_Samedi 30 mai_.--C'est horrible à l'Exposition: le crétinisme que prennent les têtes bourgeoises dans le marbre blanc.

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_Dimanche 31 mai_--Au _Grenier_, la conversation revient encore aujourd'hui, sur la conquête de la littérature française par la littérature étrangère. On constate la tendance de la jeunesse actuelle à n'aimer que le nuageux, le nébuleux, l'abscons, à mépriser la clarté. Et à propos de la révolution opérée dans les esprits, Daudet cite ce fait curieux, c'est qu'autrefois la classe _chic_ des humanités françaises était la classe de rhétorique, la classe des professeurs en vue et des élèves destinés à un grand avenir, tandis que depuis la guerre avec l'Allemagne, c'est la classe de philosophie qui possède les intelligences du moment, et les professeurs faisant du bruit, comme Burdeau.

À l'humiliation que Daudet et moi, éprouvons à voir notre littérature, allemanisée, russifiée, américanisée, Rodenbach oppose la théorie, qu'au fond les emprunts sont bons, que c'est de la nutrition avec laquelle s'alimente une littérature, et qu'au bout de quelque temps, quand la digestion sera faite, les éléments étrangers qui auront grandi notre pensée, disparaîtront dans une fusion générale.

Et ces emprunts nous amènent à parler de la roublardise de la jeunesse actuelle, qui dans l'_âge de l'imitation_, n'emprunte point comme ses innocents devanciers à ses vieux concitoyens, mais maintenant détrousse sournoisement les poètes hollandais, américains, inconnus, inexplorés; et fait accepter ses plagiats comme des créations neuves, en l'absence de toute critique, savante, érudite, liseuse.

Avant le dîner, pendant que je suis en tête à tête avec Daudet, il laisse échapper son étonnement admiratif des trois dialogues philosophiques, que va publier son fils, y trouvant, ainsi qu'il le dit, les _extériorités_ de son père, et les _intuitions_ de sa mère. Et c'est vrai, il y a chez Léon, un amalgame du Nord et du Midi, et le garçon est curieux aussi, parce que c'est un enfant dans la conduite de la vie, et qu'il se trouve avoir une cervelle de l'homme mûr dans les choses de l'intellect. Daudet est surtout très frappé de la quantité et du bouillonnement des idées, dans le livre de son fils.

Arrive Ajalbert, invité à dîner avant son départ pour l'Auvergne, où il va fabriquer le bouquin commandé par la maison Dentu, et tâcher de faire une pièce. Comme on lui reproche de ne pas assez travailler, il nous dit qu'il est le jumeau d'un frère mort, et qu'il se sent seulement une moitié de vie, et qu'il lui faut un effort énorme pour s'entraîner.

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_Lundi 1er juin_.--J'ai eu du plaisir à retrouver dans une interview d'Hervieu, une idée de mon JOURNAL sur l'avenir du roman, à la date du 6 juillet 1856 et qui dit: «... Enfin le roman de l'avenir est appelé à faire plus l'histoire des choses qui se passent dans la cervelle que des choses qui se passent dans le coeur.» Il me semble que c'est là, où va décidément le roman dans ce moment.

Au fond j'aurais pu dire dans mon interview d'Huret: J'ai donné la formule complète du naturalisme dans GERMINIE LACERTEUX, et les livres qui sont venus après, ont été faits absolument d'après la méthode enseignée par ce livre. Maintenant du naturalisme, j'ai été le premier à en sortir, et non par l'incitation d'un succès dans un autre genre à côté de moi, mais par ce goût du neuf en littérature qui est en moi. Et le _psychisme_, le _symbolisme_, le _satanisme_ cérébral, ce avec quoi les jeunes veulent le remplacer, avant qu'aucun d'eux n'y songeât, n'ai-je pas cherché à introduire ces agents de dématérialisation dans MADAME GERVAISAIS, LES FRÈRES ZEMGANNO, LA FAUSTIN?

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_Mardi 2 juin_.--Si j'étais plus jeune, je voudrais faire un journal qui s'appellerait: _Deux sous de vérités_.

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_Lundi 8 juin_.--«Oui, l'année prochaine, je serai prêt à recommencer, comme si de rien n'était... mais en ce moment, je suis heureux d'arriver à la fin.» Antoine dit cela, à la fois découragé et exaspéré, en arpentant le théâtre, et donnant les ordres pour la plantation d'un décor, et défendant qu'on le mette en rapport avec je ne sais qui, parce qu'il est dans son état nerveux.

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_Mercredi 10 juin_.--Visite de Poictevin, la cervelle cette fois hantée par les Acadiens, les Touraniens, la race à la fois blanche et cuivrée qui aurait précédé les Ariens et les Sémites, et dont les Bretons seraient une filiation directe. Et c'est une succession de phrases transcendantales «que le péché n'est pas, comme on l'a dit bêtement, la copulation, mais la distraction de l'individu de l'harmonie universelle... que le moi, le moi est tout à fait méprisable, vu que c'est une victime de la subjectivité de l'être, en un monde illusoire... qu'il craint d'être empoigné, comme par une pieuvre, par la subtilité des causes occultes... qu'il s'est fait un changement en lui, que les formes littéraires ne sont rien, qu'il donnerait tout ce qu'il a écrit pour une page de Normand...»