Journal des Goncourt (Troisième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 11

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À la fin du déjeuner chez le maire, Zola m'avait tâté pour une réconciliation avec Céard, et je lui avais répondu, songeant combien cette brouille gênait les Daudet père et fils, et même combien c'était embêtant pour nous deux, de nous faire, dans des milieux amis, des têtes de chiens de faïence; je lui avais répondu que j'étais tout prêt à me réconcilier, et la cérémonie terminée, quand Céard est venu me complimenter, nous nous sommes embrassés devant le médaillon de Flaubert, rapprochés l'un de l'autre, comme par l'entremise de son ombre.

Or, la cérémonie finie, il est trois heures et demie, et la pluie redouble et le vent devient une trombe. D'un lunch, dont Maupassant nous a fait luire l'offre, tout le trajet du chemin de fer de ce matin, il n'est plus question, avec la disparition de l'auteur normand chez un parent. Il faut s'enfermer avec Mirbeau et Bauër, et prendre un grog, qui dure les deux heures que nous avons à attendre le dîner.

Enfin, Dieu merci, six heures sont sonnées, et nous voilà attablés chez Mennechet, autour d'un dîner, ni bon ni mauvais, dont le plat officiel, est toujours le fameux canard rouennais: plat pour lequel je n'ai qu'une assez médiocre estime.

Mais c'est un dîner amusant par le vagabondage de la conversation, qui va de l'envahissement futur du monde par la race chinoise, à la guérison de la phtisie par le docteur Koch; qui va du voyageur Bonvalot, au vidangeur de la pièce pornographique de Maupassant: FEUILLE DE ROSE, jouée dans l'atelier Becker; qui va de l'étouffement des canards, à l'écriture des asthmatiques, reconnaissable aux petits points dont elle est semée, et faits par les tombées de la plume, pendant les étouffements de l'écrivain: causerie à bâtons rompus, dont les causeurs verveux sont, le jeune rédacteur du _Nouvelliste_, l'auteur d'UN MÉNAGE D'ARTISTE, joué au Théâtre-Libre, et le notaire penseur, l'auteur du TESTAMENT D'UN MODERNE.

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_Samedi 29 novembre_.--Ce soir, à dix heures, lecture chez Antoine de la FILLE ÉLISA, qu'Ajalbert lit très bien, et qui met vraiment une grande émotion au coeur du monde, qui se trouve là. C'est Antoine qui fait l'avocat, Janvier, ce jeune acteur plein de talent qui fait le pioupiou mystique, et une Hongroise tombée à Paris, et qui n'a joué que du Shakespeare, qui fait la fille Élisa.

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_Vendredi 5 décembre_.--Pélagie me parlait ce matin d'une pauvre famille bourgeoise d'ici, de la famille d'un inspecteur des eaux, dont la fille aînée mourante, après avoir vu mourir de la poitrine trois de ses frères et soeurs, disait à sa mère, lui parlant du jour de sa mort: «Tu seras aussi morte que moi, ce jour-là... oui, tu ne sauras, où donner de la tête!» Et elle se mettait à lui préparer les lettres de faire part, qu'elle aurait à envoyer,

Pélagie ajoutait que la mère, à force d'avoir pleuré dans sa vie, avait les yeux d'un violet particulier, d'un violet ressemblant à certaines petites figues du Midi.

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_Lundi 8 décembre_.--Grand étonnement ce matin. Je disais hier à Daudet: «Je ferais appel aux souvenirs de tous les dîneurs de Magny, que j'ai la conviction que tous, en se disant entre eux à voix basse: ce que Goncourt rapporte des propos de Renan, est de la pure sténographie,--déclareraient tout haut que Renan n'a pas dit un mot de ce que j'ai imprimé!» Et voici que, ce matin, d'un interview avec Berthelot, l'ami intime de Renan, il résulte pour les gens qui savent lire entre les lignes, que je n'ai pas menti tant que cela. Et je lis dans le _Figaro_, un article de Magnard, qui, en blâmant indulgemment mes indiscrétions, déclare que mon Journal _sue l'authenticité_.

Dans ces luttes intellectuelles qui vous retirent de la tranquillité de la vie bourgeoise, qui vous tiennent dans un état d'activité cérébrale combative, il doit y avoir quelque chose de la griserie dans une vraie bataille.

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_Jeudi 11 décembre_.--Le patinage sur le lac du Bois de Boulogne, au crépuscule.

Un ciel comme teinté du rose d'un incendie lointain, des arbres ressemblant à d'immenses feuilles de polypiers violets, une glace mate, de couleur neutre, sans brillant. Là-dessus, élégamment _déverticalisés_ dans des penchements sur le côté, les silhouettes des noirs patineurs.

Un peintre a rendu merveilleusement ce ciel, ces arbres, cette glace, ces patineurs: c'est Jonckind.

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_Jeudi 18 décembre_.

Chambre étrange: on eût dit qu'elle avait un secret D'une chose très triste et dont elle était lasse, D'avoir vu le mystère en fuite dans la glace.

Ces trois vers de Rodenbach, me font parler de la terreur, qu'a des glaces Francis Poictevin, terreur que Daudet veut qu'il ait empruntée à Baudelaire, qui l'aurait empruntée à Poë. Là-dessus Rodenbach rappelle une tradition populaire, qui veut que le diable y fasse parfois voir son visage. L'un de nous se demande rêveusement, si les morts n'y laissent pas de leur image, revenant à de certaines heures. Et Daudet compare la vie vivante de cette chose silencieuse, au silence vivant des étoiles de Pascal.

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_Vendredi 19 décembre_.--J'ai lu ces jours-ci, que l'_Écho de Paris_ est interdit en Allemagne. Cette interdiction m'a tout l'air d'avoir été amenée par des passages de mon JOURNAL, pendant mon séjour à Munich chez Lefebvre de Behaine... Est-ce que j'appelle la guerre? Peut-être! Je suis bêtement chauvin, je l'avoue, et demeure humilié et blessé de la douloureuse guerre de 1870. Puis pour moi, la France commençant à Avricourt, n'est plus la France, n'est plus une nation dans des conditions ethnographiques qui lui permettent de se défendre contre une invasion étrangère, et j'ai la conviction que fatalement, et malgré tout, il y aura un dernier duel entre les deux nations: duel qui décidera si la France redeviendra la France, ou si elle sera mangée par l'Allemagne.

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_Samedi 20 décembre_.--Dîner donné par Gallimard, pour l'apparition de l'édition de GERMINIE LACERTEUX, tirée à trois exemplaires.

Causerie avec le peintre Carrière, qui me tire de sa poche, un petit calepin, où il me montre une liste de motifs parisiens qu'il veut peindre, et parmi lesquels, il y a une marche de la foule parisienne, cette ambulation particulière, que j'ai si souvent étudiée d'une chaise d'un café du boulevard, et dont il veut rendre les anneaux, semblables pour lui aux anneaux d'une chaîne.

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_Dimanche 21 décembre_.--Duret contait aujourd'hui au _Grenier_, qu'il avait assisté au Japon à une représentation des FIDÈLES RONINS, où les quarante-cinq ronins, tout couverts de sang, traversaient la salle dans toute sa longueur, sur un petit praticable établi au-dessus des Japonais assis à terre, et que le passage à travers la salle de ces guerriers ensanglantés, était d'un effet terrible.

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_Mardi 23 décembre_.--Oui, une seule fois dans le décor, la répétition de l'acte du Tribunal de la FILLE ÉLISA, et encore avec un tas de choses qui manquent, et sans les bancs, qui doivent être faits, et peints, et séchés à la lampe, demain matin. C'est effrayant, la confiance d'Antoine dans la réussite des choses théâtrales, ainsi improvisées.

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_Vendredi 26 décembre_.--Première de la FILLE ÉLISA. L'enfant donné aux cochons, du _Conte de Noël_ qui précède la pièce d'Ajalbert, et plus encore la sempiternelle répétition d'un chant sur les cloches et clochettes de la nuit adoratrice, mettent la salle dans une exaspération telle, qu'Antoine rentre deux ou trois fois dans sa loge, nous disant: «Je n'ai jamais vu une salle pareille!»

Bon! après la réussite de la répétition générale, après cette assurance d'un succès, nous voici menacés d'un _four_. Et nous allons, Ajalbert et moi, très nerveux prendre un verre de chartreuse, au café voisin, où je dis à l'auteur de la pièce: «Avec ce public, n'en doutez pas un moment, le premier acte va être _emboîté_, et la seule chance que nous puissions avoir, c'est qu'Antoine relève la pièce au second acte.»

Au lever de la toile, je suis au fond d'une baignoire, où j'ai devant moi, des jeunes gens qui commencent à pousser des oh! et des ah! aux vivacités de la première scène. Mais aussitôt, ils se taisent, ils se calment, et je les vois bientôt applaudir comme des sourds.

Nau est l'actrice qu'on pouvait rêver pour ce rôle. Elle est bien _filliasse_ au premier acte, et bellement et modernement tragique au troisième. Janvier est le vrai séminariste en pantalon garance. Et la petite Fleury est toute pleine de gaîté et d'entrain, dans son rôle de Marie _Coup de Sabre_. Antoine se montre un acteur tout à fait supérieur. C'est de lui, dont Rodenbach traversant hier le boulevard, avait entendu un monsieur qui avait assisté à la répétition, disant à un autre: «À l'heure actuelle, il n'y a pas au Palais, un avocat foutu de plaider une cause, comme Antoine a plaidé hier.»

Dans le couloir, j'ai entendu une phrase typique: «Ce n'est pas du théâtre, mais c'est très intéressant!» Non ce n'est plus du vieux théâtre, c'est du théâtre nouveau! Au fond, j'ai vu rarement applaudir sur un théâtre un acte, comme j'ai vu applaudir la Cour d'Assises. Incontestablement la FILLE ÉLISA est un des gros-succès du Théatre-Libre.

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_Samedi 27 décembre_.--Le soir, à l'OBSTACLE, Mirbeau me dit avec un accent de sincérité, que jamais au spectacle, il n'a été touché, comme il l'a été par la FILLE ÉLISA, que jamais il n'a perçu un sentiment de pitié, descendre sur une salle, comme dans cette pièce.

ANNÉE 1891

_Jeudi 1er janvier 1891_.--Toute la journée à la correction des épreuves. Et dans les moments de repos, une longue contemplation du profil en bronze de mon frère, posé sur la table de travail, de mon frère si ressemblant, par moment, sous des coups de jour cherchés par moi, et qui me le font revoir dans la vie de son joli et spirituel visage.

Je vais en faire fondre une seconde épreuve, par laquelle je remplacerai le Louis XV de mon balcon, et signerai de son effigie dans l'avenir, la maison où il est mort.

Ce soir, dîner chez Daudet, où sont réunies les deux familles des fiancés. Daudet qui a eu ce matin une affreuse crise d'estomac, et a lutté toute la journée, est obligé de se coucher, au moment où l'on se met à table.

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_Dimanche 4 janvier_.--Huysmans donne aujourd'hui des détails sur les voleurs, les receleurs du Château-Rouge, et sur la fameuse maîtresse de Gamahut.

C'est curieux tout de même, cette maison de Gabrielle d'Estrées, devenue cet immonde garni, et où la chambre même de la maîtresse de Henri IV serait devenue la _chambre des morts_: la chambre où l'on superpose plusieurs couches d'ivrognes ivres-morts, les uns sur les autres, jusqu'à l'heure où on les balaye au ruisseau de la rue. Garni qui a pour patron, un hercule dans un tricot couleur sang de boeuf, ayant toujours à la portée de sa main deux nerfs de boeuf, et une _semaine_ de revolvers. Et dans ce garni, d'étranges déclassés de tous les sexes: une vieille femme de la société, une _absintheuse_, se _mettant sous la peau_, dans un jour vingt-deux absinthes, de cette terrible absinthe, colorée avec du sulfate de zinc, une sexagénaire que son fils, avocat à la cour d'appel, n'a jamais pu faire sortir de là; et qui, d'après la légende du quartier, se serait tué de désespoir et de honte.

Huysmans parle dans ce quartier Saint-Séverin d'un garni encore plus effroyable, du garni de Mme Alexandre.

Jean Lorrain qui vient après Huysmans, et qui connaît le Château-Rouge et ses habitués, rabaisse les scélérats de l'endroit, et affirme que ce sont des cabotins, des criminels de parade, que font voir les agents de police aux étrangers.

Daudet, ce soir, est repris de son idée de la fondation d'une revue qui s'appellerait la «Revue de Champrosay» où il serait prêt à mettre cent mille francs, et où il grouperait autour de lui notre monde, dont il payerait la copie, comme aucun directeur ne l'a fait jusqu'ici. Il voit dans des interview, des interview autres que ceux qui se font dans les journaux, un moyen de propagation intellectuelle tout nouveau, un moyen qu'il veut beaucoup employer, en ne le bornant pas seulement à l'interrogation de l'homme de lettres.

Et cette revue, en la fin de son existence, serait un exutoire pour son activité cérébrale.

L'idée est bonne, et avec le magasin d'idées que possède Daudet, il ferait un excellent directeur de revue. «Mais pourquoi le titre de «Revue de Champrosay»? lui dis-je. Je trouve la dénomination un peu petite, pour un esprit de la grandeur du vôtre.» À quoi, il répond, en parlant de l'action de Voltaire à Ferney, de l'action de Goethe à Weimar, et de l'indépendance littéraire, qui fait en dehors des centres de population, dans les petits coins.

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_Lundi 5 janvier_.--Le jeune Philippe Sichel, auquel je demande qu'il m'indique ce qui lui ferait plaisir pour ses étrennes, me dit: «Une main de squelette.»

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_Mercredi 7 janvier_.--Visite d'Heredia, qui me parle d'un volume qu'il fait dans ce moment sur Ronsard, pour la maison Hachette, sur ce poète qu'il dit avoir eu, en son temps, une popularité plus grande que Hugo n'en a eu dans ce siècle, de ce révolutionnaire, de la poésie française, qui avec lui n'est plus la poésie de Marot et de Mellin de Saint-Gelais. Le curieux de cette révolution, me fait remarquer Heredia, c'est que le retour à la nature de Ronsard, est amené par l'étude et l'emploi dans son oeuvre de l'antiquité: retour qui a lieu plus tard chez André Chénier par la même source et les mêmes procédés.

Puis Heredia me lit des vers de sa seconde fille, qu'il me peint avec une petite tête; aux longs cheveux, un oeil parfois un peu en dedans, l'ensemble d'une physionomie du Vinci: une fillette de quatorze ans qui joue encore à la poupée, et qui s'amuse seulement, quand il pleut, à faire ces vers tout à fait extraordinaires.

Et c'est l'occasion pour le père de s'étendre sur l'atavisme, de se demander si le style ne vient pas d'un certain mécanisme du cerveau qui se lègue, et dont sa fille a hérité, car elle a toutes ses qualités de fabrication, jointes à «une essence poétique» qu'il confesse ne pas avoir, et qui doit faire d'elle, si elle continue, un poète remarquable. Mais va te faire fiche... dans le moment elle ne fait plus du tout de vers. Il a eu la bêtise de lui acheter une guitare, et elle est toute à la guitare.

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_Jeudi 8 janvier_.--À table je m'emballe, et me laisse aller à dire aux jeunes qui sont là, qu'ils sont des lâches littéraires, que Daudet et moi, nous nous battons toujours tout seuls, sans le secours du plus petit corps d'armée, qu'un livre comme l'IMMORTEL, n'a pas trouvé l'appui d'une seule plume amie, que la pièce de GERMINIE LACERTEUX a été défendue et soutenue seulement par des inconnus.

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_Samedi 10 janvier_.--Je donne ce soir à dîner à Ajalbert, à Antoine, et à Janvier et à Mlle Nau, les deux premiers rôles de la FILLE ÉLISA.

Antoine arrive tout heureux. La réclamation de 8 000 de l'Assistance publique, sur la menace qu'il allait fermer son théâtre, et que la centaine de jeunes gens dont il avait reçu des pièces, allait prendre à partie dans tous les journaux l'institution dévoratrice, a fait tomber la réclamation de 8 000 francs à quelque chose comme 80 francs.

Janvier, lui, ce jeune acteur d'un si grand talent, gagne cent francs par mois, dans une compagnie d'assurances, et comme on le pousse à quitter sa compagnie, et qu'on lui prédit qu'il lui sera impossible de ne pas faire sa carrière du théâtre, il s'y refuse doucement, disant qu'il ne veut pas faire trop de peine à son père, qui peut très bien ne connaître rien aux choses d'art, mais qui l'aime beaucoup, et qu'il veut le laisser tranquillement _évoluer_, persuadé, qu'un jour, il le laissera jouer, mais alors sans trop de répugnance.

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_Lundi 12 janvier_.--Un détail qu'on me donnait sur le métier de couvreur, et qui fait froid dans le dos. On me disait qu'on leur retenait par mois 50 centimes, pour la civière dans laquelle on les transporterait, le jour où ils tomberaient d'un toit.

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_Vendredi 16 janvier_.--Eugène Carrière, qui vient dîner à Auteuil, avec Geffroy, m'apporte pour la collection de «Mes Modernes» un portrait dudit Geffroy, sur le parchemin blanc de son bouquin: NOTES D'UN JOURNALISTE, un portrait ayant une étroite parenté avec les belles choses enveloppées des grands peintres italiens du passé.

Carrière et Geffroy me parlent du projet de faire ensemble un Paris, par de petits morceaux amenés sous le coup de la vision, sans l'ambition de le faire tout entier: un Paris fragmentaire, où se mêleraient les dessins du peintre à la prose photographique de l'écrivain.

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_Dimanche 18 janvier_.--La femme, l'idée du plaisir que cet être énigmatique pour un enfant, pouvait apporter à un homme, m'a été suggérée pour la première fois par mon père, disant à un compagnon d'armes devant moi--je n'avais pas plus de dix ans,--disant qu'à la suite de je ne sais quelle affaire en Autriche, il avait été fait prisonnier, et envoyé sur la frontière de la Turquie, et que jamais il n'avait été plus heureux, que le vin y était excellent, et qu'on avait, tant qu'on voulait, des femmes charmantes.

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_Lundi 19 janvier_.--C'est typique, ces femmes scandinaves, ces femmes d'Ibsen, c'est un mélange de naïveté de nature, de sophistique de l'esprit, et de perversité du coeur.

J'étais en train d'écrire, que je craignais la réponse de la censure, quand on m'apporte une dépêche d'Ajalbert, m'annonçant que la FILLE ÉLISA était interdite: «Vraiment dans la vie, je ne suis pas l'homme des choses qui réussissent!»

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_Mardi 20 janvier_.--Ajalbert m'arrive, la mine consternée. Il me représente la première, s'annonçant comme un succès, il me parle de 140 fauteuils d'orchestre déjà loués hier, puis il me peint la désolation des femmes jouant dans la pièce, la désolation de cette pauvre Nau, qui n'était pas venue à la première répétition, et à laquelle on annonçait dans le décor de la FILLE ÉLISA, que c'était la MORT DU DUC D'ENGHIEN qu'on allait y répéter.

Ah! le théâtre, c'est vraiment trop une boite à émotions, et une succession de courants d'espérance et de désespérance par trop homicide. Voici, après dîner, mon deuil fait de l'interdiction, une dépêche d'Antoine m'annonçant qu'il m'apportera une grande nouvelle dans la soirée.

Au fond, je crois que la nouvelle ne viendra pas, et que je veille pour rien.

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_Jeudi 22 janvier_.--Après les hauts et les bas d'espérance et de désespérance de ces jours-ci, je reçois une lettre d'Ajalbert, m'écrivant que Bourgeois, le ministre de l'Intérieur, oppose un refus formel à la levée de l'interdiction, et que Millerand doit l'interpeller samedi. Et dans son interpellation, il doit lire le passage du livre sur la prostitution de Yves Guyot, faisant l'éloge de la FILLE ÉLISA,--et cet Yves Guyot, est ministre de quelque chose dans le ministère actuel.

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_Vendredi 23 janvier_.--Ici, je retrouve Sarcey tout entier: après avoir fait un assez bénin compte rendu de la FILLE ÉLISA, le voilà rédigeant l'article le plus éreinteur de la pièce, pour noblement fournir au ministre et à la censure, des armes pour l'interdiction. Ah la belle âme!

Aujourd'hui, où je sais un interviewer à la cantonade, je jette rapidement sur le papier les idées que je veux développer.

L'INTERVIEWER.--Ça vous a étonné cette interdiction?

Moi.--Non... et cependant, tenez... sous un régime monarchique c'était logique, mais sous un gouvernement républicain, l'ironie de la chose est vraiment amusante pour un sceptique... Mais examinons de haut la question... Nous avons comme président, un président qui peut être un parfait honnête homme, mais qui est la personnification du néant, et qui n'a dû sa nomination qu'à la constatation par tous de ce néant, et par là-dessus c'est un président très pudibard... Maintenant nous avons une Chambre qui est la représentation de la médiocratie intellectuelle de la province... car à l'heure qu'il est, Paris est sous le joug de l'obscurantisme des prétendus grands hommes de chefs-lieux... Autrefois, du temps où il y avait plus de Parisiens à la Chambre, il y en avait certes de médiocres dans le nombre, mais le Parisien médiocre ressemble un peu à nos jeunes gens sans grande intelligence de la diplomatie, qui au bout d'un certain nombre d'années, par la fréquentation de l'humanité supérieure des grandes capitales ou ils passent, ont dépouillé quelque chose de leur médiocrité.

Or, ce monsieur du pouvoir exécutif, et ces médiocrates de province, ont le chauvinisme de la tragédie, du _personnage noble_. Mais comme l'intérêt est passé des Empereurs, des Rois de l'antiquité, aux marquis des XVIIe et XVIIIe siècles, puis des marquis aux gros bourgeois du XIXe siècle, ils entendent qu'on s'arrête à ce personnage noble de l'heure présente, et qu'on ne descende pas plus bas.

Ils ne se doutent pas, ces gens, qu'il y a cent cinquante ans, au moment où Marivaux publiait le roman de MARIANNE, on lui disait que les aventures de la noblesse pouvaient seules intéresser le public, et Marivaux était obligé d'écrire une préface, où il proclamait l'intérêt qu'il trouvait, dans ce que l'opinion publique dénommait l'_ignoble_ des aventures bourgeoises, et affirmait que les gens qui étaient un peu philosophes et non dupes des distinctions sociales ne seraient pas fâchés d'apprendre ce qu'était la femme, chez une marchande de toile.

Eh bien, à cent cinquante années de là, il est peut-être permis, à un esprit un peu philosophe, dans le genre de Marivaux, de descendre à une bonne et à une basse prostituée. Et je le dis en dépit de l'interdiction de la FILLE ÉLISA, et du mauvais vouloir du chef du gouvernement pour GERMINIE LACERTEUX, ces deux pièces seront jouées avant vingt ans, tout aussi bien que les pièces à Empereurs, à marquis, à gros bourgeois.

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_Samedi 14 janvier_.--Dans quelle bataille je vis, pendant que Millerand interpelle le ministre Bourgeois à propos de l'interdiction de la FILLE ÉLISA, moi je travaille à ma préface à l'encontre de Renan.

Mais au fond de moi, j'ai un regret de n'avoir pas accepté l'invitation d'Ajalbert, et de ne pas me trouver à la Chambre. La séance devait me fournir une belle note.

À cinq heures, Ajalbert et Mlle Nau tombent chez moi, sortant de la séance. Mlle Nau y était entrée, en faisant passer une carte à Millerand portant: _la fille Élisa_. Cela s'est passé, comme ça devait se passer. L'interpellation a été enterrée au milieu de l'effarouchement pudibond de la Chambre, et après une réplique d'un assez bon goût du ministre Bourgeois.

Je ne suis décidément pas aimé des hommes politiques, et je le mérite par mon mépris pour eux. L'un d'un disait à Millerand, sur un ton qu'on ne peut pas définir: «Vous êtes donc l'ami de ce de Goncourt?»

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_Dimanche 25 janvier_.--Vraiment, m'avoir refusé aux Français la PATRIE EN DANGER, cette pièce impartiale, où j'avais opposé au royalisme de mon comte et de ma chanoinesse, le beau républicanisme du jeune général, où j'avais fait de mon guillotineur, un espèce de fou humanitaire, le sauvant de l'horreur de son rôle de sang, pour accepter cette pièce irritante de THERMIDOR, pour accepter cette pièce écrite dans cette langue: «_Et le colosse désarmé par un hoquet, vaincu par une phrase, étranglé par une sonnette_.»

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