Journal Des Goncourt Troisieme Serie Deuxieme Volume Memoires D

Chapter 9

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_Samedi 3 mai_.--Je ne connais rien de bête, comme ces reconstitutions d'un monument historique dans un lieu autre, que celui où il a été élevé jadis, et cette Tour du Temple, refaite au bas de Passy, pour la grande Exposition de l'année dernière, jette un complet désarroi dans ma cervelle d'historien de la Révolution, quand un peu somnolent, je l'aperçois à travers la buée de la vitre du fiacre qui me ramène, le soir, chez moi.

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_Dimanche 4 mai_.--Daudet dit aujourd'hui très justement que la littérature, après avoir subi l'influence de la peinture pendant ces dernières années, est aujourd'hui en train de subir l'influence de la musique, et de devenir cette chose à la fois sonore et vague, et non articulée qu'est la musique. Et Heredia qui est là, parlant des poètes de la dernière heure, établit que leurs poésies ne sont que des modulations, sans un sens bien déterminé, et qu'eux-mêmes baptisent du mot de _monstres_, leurs vers à l'état d'ébauche et de premier jet, et où les trous sont bouchés avant la reprise et le parfait achèvement du travail, par des mots sans signification.

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_Lundi 5 mai_.--Un interne d'hôpital disait, que la plus grande partie des femmes du faubourg Saint-Germain étaient des alcoolisées, non par leur fait, mais par le fait de leurs ascendants, et que Potain leur ordonnait de la chicorée: ordonnance dont elles ne comprenaient pas la raison, mais qui avait pour but de leur faire boire de l'eau, beaucoup d'eau.

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_Jeudi 8 mai_.--Un jeune médecin parlait, ce soir, du mal, mal dont on ne se doute pas, que faisaient les corps comme l'Académie, comme l'Institut, ces aristocraties qui, Dieu merci, n'existent pas en Allemagne.

Il disait à propos de l'Institut, où la médecine n'est guère représentée que par Charcot ou par Bouchard, qu'aucun professeur, devant la vague promesse de l'un ou de l'autre, de l'aider à entrer à l'Institut, n'avait le courage, dans les examens, de préférer un élève à lui, à un élève de Charcot ou de Bouchard. Et il énumérait toutes les bassesses, que chacun était prêt à commettre, pour attraper cette timbale, avec des exemples à l'appui inimaginables.

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_Vendredi 9 mai_.--Plus j'existe, plus j'acquiers la certitude que les hommes nerveux sont autrement délicats, autrement sensitifs, autrement frissonnants, au contact des choses et des êtres de qualité inférieure, que les femmes qui au fond n'ont que la pose de la délicatesse.

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_Dimanche 11 mai_.--Un numéro de journal des modes de ce temps-ci, éditait un costume de femme chic, un costume qui n'a plus rien de féminin, où la robe est un carrick de cocher de _coucou_, où la femme n'a plus l'air d'être habillée du flottement d'une étoffe autour d'elle, mais de la tombée droite d'un gros drap anglais: un costume qui fait ressembler une femme à un jeune mâle d'écurie.

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_Mardi 13 mai_.--Je parlais à une femme de la société, de la correction de la mise, de la simplicité élégante de la toilette des grandes cocotes... «Oui, oui, me répondait-elle, il y a du vrai dans ce que vous dites... Tenez, moi, quand je me suis mariée, je connaissais très peu, même par les livres, le monde interlope... Eh bien, quand mon mari me menait au théâtre,--nous prenions en général des places de balcon,--bientôt je le voyais jeter un regard sur ces femmes dans les loges... Et comme j'ai toujours eu le sentiment de l'élégance, ces femmes je les trouvais mieux mises que moi... Car vous savez, il n'y a pas seulement la question d'argent, il y a une éducation pour la toilette... et en me comparant à elles je me trouvais une petite provinciale... Puis le regard de mon mari, après être resté là, un certain temps, revenait des loges à moi, un rien méprisant, et avec quelque chose de grognon sur la figure... et ça se passait en général aux pièces de Dumas, qui étaient la glorification de ces femmes... Alors aux parties dramatiques de la pièce... je pleurais... je m'en donnais de pleurer... si bien que mon mari, qui après le spectacle, aimait à entrer chez Riche ou chez Tortoni, me jetait de très mauvaise humeur: «Avec des yeux comme vous en avez, c'est vraiment pas possible de s'asseoir dans un café.»

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_Mercredi 14 mai_.--Me voici au vernissage, où je n'ai pu refuser le déjeuner immangeable, auquel se condamnent, tous les ans, les peintres, par leur domesticité d'esprit pour les choses chic.

Thaulow, le pastelliste danois, le peintre de l'eau à la suite de la fonte des neiges, de l'eau qui est comme de la décomposition d'un prisme lunaire.

La femme du vernissage par son air de toqué, par sa tenue excentrique, par le _coup de pistolet_ de sa toilette une créature tout à fait inclassable, et si énigmatique, qu'on ne sait pas si elle est honnête ou malhonnête, si elle est Parisienne ou étrangère.

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_Vendredi 16 mai_.--Dîner des Spartiates. Philippe Gille, à propos du tombeau qu'on va élever à Métra, au compositeur de valses, parle de l'homme, du pochard, du récidiviste de la boisson, qui avait pris une telle habitude d'être ramassé, et de coucher dans un certain poste, près de Clignancourt, qu'il avait demandé qu'on changeât le papier, parce qu'il prétendait que le vert de ce papier l'empoisonnait.

Et de ce pochard, il saute à cet autre pochard de Callias, qu'il dit lui avoir fourni les plus charmants _échos_ sur les pochards, de même qu'un cocu lui a fourni les plus instructifs échos sur le cocuage. Callias, il nous le montre sale, dégoûtant, comme si on l'avait ramassé dans le ruisseau, ivre à tomber, et cependant se tenant par la force de la volonté, en équilibre sur le bord du trottoir, sans jamais dévaler sur la chaussée, et toujours occupé à attacher à sa boutonnière une fleur fanée, un brin de verdure, un légume ramassé dans les ordures.

Et il nous conte cette anecdote typique. Gille est un simple fumeur de cigarettes, un jour qu'il s'était laissé aller à fumer un gros cigare, il rencontre Callias boulevard de Clichy, et comme Callias lui demande comment ça va: «Ma foi, lui répond Gille, avec un commencement de mal de coeur!--Ah! venez vite, je connais justement un bon endroit derrière le cirque Fernando!»

Et vraiment Gille est un charmant conteur de ces épisodes parisiens, par la bonhomie du _racontar_, les sous-entendus, les phrases inachevées, complétées par de petits rires gouailleurs, et les interrogations comiques, les: «Vous comprenez bien!» de son bout de nez et de son oeil rond.

Et l'on faisait la remarque, qu'à l'heure présente, il pouvait y avoir encore des ivrognes, mais pas excentriques comme ceux-là: conversation pendant laquelle, on entend la voix de Drumont répéter à de longs intervalles: «Oui, oui, des marguilliers de paroisses qui sont pour les Rothschild!»

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_Lundi 19 mai_.--Ce soir, le docteur Martin soutenait que la division du travail avait détruit l'ambition du bien faire, et à l'appui de sa thèse, la maîtresse de maison disait: «Comment voulez-vous qu'il existe l'amour-propre d'une robe chez un couturier ou une couturière, où les manches, le corsage, la jupe sont faits par trois ouvrières différentes? Et l'on faisait la remarque que cette division du travail était peut-être bonne, utile, chez un peuple où l'ouvrier n'est pas artiste, comme en Allemagne, mais que cette division tue l'ouvrage bien fait chez un peuple artiste comme dans notre pays.

Puis il était question du fameux corset de soie noire, que fait porter Bourget à sa femme _chic_, et qu'elle n'a jamais porté, et l'on parlait d'un corset idéal, d'un corset coûtant 80 francs, et durant huit jours, d'un corset fabriqué de deux morceaux de batiste, avec des baleines de la grosseur des arêtes du hareng.

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_Mardi 20 mai_.--Je pense à l'injustice du sort heureux ou malheureux des chevaux, des chiens, des chats, et je trouve que c'est la même chose chez les bêtes que chez les hommes.

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_Dimanche 25 mai_.--Visite de Margueritte de retour d'Alger, qui me parle de son état nerveux, asthmatique et de la difficulté de son travail dans cet état maladif.

Puis il se plaint que l'Afrique ne donne rien pour le roman, mais seulement un paysage ou une silhouette de bonhomme, pour une étude à la Fromentin.

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_Lundi 26 mai_.--Jeune fille disant à propos d'un prétendant, atteint d'une légère calvitie: «Il est bien, mais il manque de mouron sur sa cage!» Renée Mauperin, on le voit, a fait son chemin chez les jeunes filles du monde.

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_Mercredi 8 mai_.--Une lettre d'Alidor Delzant, m'annonce que Burty est mourant chez lui.

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_Lundi 2 juin_.--Gavarret, le mari de la soeur de Saint-Victor, un sourd qui n'entend pas ce que vous lui dites, mais un anecdotier à la mémoire toute fraîche et abondamment remplie, qu'il faut laisser parler, sans l'interrompre. Et vraiment il est très intéressant cet octogénaire spectral, par la verve méridionale de ses récits, dans le bruit un peu nerveux du tapement continu d'un doigt sur l'étui vide de ses lunettes, et, de temps en temps, en le graillonnement d'un épais crachat qu'il envoie sur le tapis.

Il nous entretient de Royer-Collard, l'ex-secrétaire de la Commune, de ses relations avec Danton, de la phrase de ce dernier: «Tu sais, tu es hors la loi, mais il y a une maison, où je t'offre l'hospitalité, et où tu seras en sûreté: c'est le Ministère de la Justice!»

Royer-Collard préféra se retirer dans sa maison de famille, une façon de ferme près de Vitry-le-François, exploitée par sa mère, et là il passa tout le temps de la Terreur. Sa mère, une janséniste, était tellement respectée, que pendant la Terreur, tous les dimanches, elle faisait ouvrir la grande pièce de réception de la maison, où il y avait un christ accroché au mur, et un livre de messe à la main, elle lisait tout haut la messe aux paysans agenouillés. Vingt fois Royer-Collard fut décrété de prise de corps, et toutes les fois, elle fut avertie de l'arrestation qui devait se faire de son fils.

Gavarret parle d'un discours sur Voltaire, que devait prononcer Royer-Collard à l'Académie, et que lui seul et M. de Barante ont entendu: Royer-Collard étant souffrant et ne pouvant se rendre à l'Académie. On saura que ses discours à la Chambre, Royer-Collard les lisait tout écrits d'avance, mais pour ses discours à l'Académie, il jetait sur une feuille de papier quelques notes, et improvisait dessus une causerie plutôt qu'un discours. Il dit donc à Gavarret: «Donnez-moi la feuille de papier qui est dans ce tiroir?» et pour ses deux auditeurs il parla son discours à l'Académie, finissant par dire qu'il comprenait qu'on commandât une étude sur Voltaire, mais qu'un éloge dudit, dans un pays, où la majorité est si immensément catholique, ça lui paraissait manquer un peu de tact. Puis tout en célébrant les qualités de l'écrivain, il lui reprochait de manquer de grandeur.

Et comme, le discours fini, de Barante lui demandait d'en transmettre la teneur à l'Académie, après qu'il était sorti, se tournant vers Gavarret, il jetait sur la note la plus hautainement méprisante: «Ne croit-il pas, celui-là, qu'il est permis à tout le monde de tout dire!»

Decazes était aux petits soins pour lui, faisait couper les branches des arbres du jardin du Luxembourg qui donnaient de l'ombre à sa chambre, à son cabinet de travail, et lui rendant souvent visite, l'amusait des _potins_ de la politique. Un jour qu'il s'était rencontré avec Gavarret, et qu'il s'était montré très causant, très charmant, quand il fut sorti, après un long silence, Royer-Collard s'écriait: «Un homme fatal cependant, l'homme qui sort d'ici, le premier ministre qui a acheté un député français à beaux deniers comptants!»

Ce froid doctrinaire, ce diseur de mots féroces, ce _dur à cuire_ semblant fermé à toute tendresse, aurait été pris sur ses quatre-vingts ans, d'une sorte de passion amoureuse pour la duchesse de Dino, à laquelle il écrivait tous les jours; passion dont la duchesse aurait chauffé l'innocente flamme, flattée de la grande importance politique de l'amoureux.

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_Mercredi 4 juin_.--Lavisse répétait devant moi, ce soir, une phrase à peu près dite ainsi par Bismarck à quelqu'un de sa connaissance: «J'ai cru que j'en étais arrivé à l'âge, où l'existence de gentilhomme campagnard remplit notre vie... Non, non, je m'aperçois que j'ai encore des idées, que je voudrais émettre... je ne ferai pas d'opposition... seulement si on m'attaque, je me défendrai... parce que lorsque l'on me bat, il me faut battre ceux qui me battent... ou sans ça, je ne peux pas dormir, et j'ai besoin de dormir.»

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_Jeudi 5 juin_.--Déjeuner chez le père La Thuile qu'a choisi Antoine, pour la lecture de la FILLE ÉLISA, pièce faite entièrement par Ajalbert, d'après mon roman. Ah! quel vieux cabaret, avec ses garçons fossiles, et ses déjeuneurs qui ont l'air des comparses des repas de théâtre. Ah! c'est bien le cabaret figurant dans la gravure de l'attaque de la barrière Clichy, en 1814, et qu'on voit encadrée dans le vestibule.

Après la lecture de la pièce, Ajalbert m'entraîne chez Carrière qui habite tout près, à la _villa des Arts_. Une composition très originale, la grande toile esquissée pour Gallimard, et représentant le paradis du théâtre de Belleville: cette grande toile faisant le fond de l'atelier, et où les personnages s'arrangent admirablement dans le croisement des courbes hémicyclaires de la salle.

Mais ce qu'il est vraiment ce Carrière, il est le peintre de l'Allaitement. Et c'est vraiment curieux de l'étudier en sa tendre spécialité, dans quelques toiles qu'il n'a pas encore vendues, et dans un nombre immense de dessins qu'il dit être la représentation de _gestes intimes_, et qui sont d'admirables études de mains enveloppantes de mères, et de têtes de _téteurs_, où dans ces visages vaguement mamelonnés, il n'y a que les méplats du bout du nez, des lèvres, et la valeur de la prunelle, et où, sans apparence de linéature, c'est le dessin photographique du momaque, et la configuration cabossée de son crâne.

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_Samedi 7 juin_.--C'est particulier, comme la mort fait le ressouvenir pardonnant à l'égard des gens qu'on enterre. Malgré tout ce que je me rappelle de pas gentil à mon égard, j'ai passé une partie de la nuit à penser affectueusement à Burty.

C'est maintenant abominable ce cimetière Montmartre, avec sa route au tablier de fer sur les têtes. Ce n'est plus un cimetière. On se serait cru dans une gare de chemin de fer, où un roulement des trains, éteignait toutes les cinq minutes, la célébration du talent, du caractère, de la bonté de mon ami, par Larroumet, Hamel, Spuller.

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_Jeudi 12 juin_.--Quand on aime quelqu'un, comme j'ai aimé mon frère, on le réenterre toujours un peu dans les enterrements auxquels on assiste, et tout le temps revient en vous cette désespérante interrogation: «Est-ce vraiment la séparation éternelle, éternelle, éternelle?»

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_Dimanche 6 juillet_.--Ils donnent vraiment à réfléchir, ces nihilistes russes, ces artisans désintéressés du néant, se vouant à toute une vie de misère, de privations, de persécutions pour leur oeuvre de mort,--et cela sans l'espoir d'une récompense, ni ici-bas, ni là-haut, mais seulement comme par un instinct et un amour de bête pour la destruction!

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_Mardi 8 juillet_.--Champrosay. Toute la soirée s'est passée dans le _racontage_, et tour à tour par le père et la mère, du mariage de Léon, follement amoureux de Jeanne Hugo, depuis des années.

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_Mercredi 9 juillet_.--On cause sur la terrasse. Il est question de Hugo, et Mme Lockroy donne des détails sur sa vie à Guernesey.

Hugo se levait au jour, à trois heures du matin, l'été, et travaillait jusqu'à midi. Passé midi, plus rien: la lecture des journaux, sa correspondance qu'il faisait lui-même, n'ayant jamais eu de secrétaire,--et des promenades. Un détail à noter, une régularité extraordinaire dans cette vie: ainsi, tous les jours, une promenade de deux heures, mais toujours par le même chemin, afin de n'avoir pas une minute de retard, et Hugo disant à Mme Lockroy excédée de traverser toujours le même paysage: «Si nous prenions une autre route, on ne sait pas ce qui peut arriver qui nous mettrait en retard!» Et tout le monde couché au coup de canon de neuf heures et demie: le maître voulant que tout le monde soit au lit, et agacé de savoir que Mme Lockroy restait levée dans sa chambre.

Un corps de fer, ainsi qu'on le sait, et ayant toutes ses dents à sa mort, et de ses vieilles dents cassant encore un noyau d'abricot, six mois avant qu'elle n'arrivât. Et des yeux! il travaillait à Guernesey, dans une cage de verre, sans stores, avec là dedans, une réverbération à vous rendre aveugle, et à vous faire fondre la cervelle dans le crâne.

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_Jeudi 10 juillet_.--Mlle Riesener racontait sur Théodore Rousseau cette anecdote, qu'elle tenait de Chenavard.

Corot va voir Dupré, et lui fait les compliments les plus louangeurs sur les tableaux, exposés sur les quatre murs de son atelier. Éloge que Dupré coupe au milieu, par cette phrase: «Je dois vous déclarer que les trois tableaux que vous avez le plus loués, ne sont pas de moi... ils sont d'un jeune homme chez lequel il faut que je vous mène.» Le jeune homme était Rousseau, et Corot sortant du pauvre atelier de Rousseau, disait à Dupré: «Derrière cette petite porte, il y a notre maître à tous les deux!»

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_Mardi 22 juillet_.--Il y a un côté imaginatif chez ma filleule Edmée, tout à fait extraordinaire. On peut commencer n'importe quelle histoire, elle vous donnera immédiatement la réplique. Ainsi qu'on lui dise: «Nous partons, n'est-ce pas, pour la campagne?--Oui, et je mets dans mon petit panier...» Et elle nommera toutes les choses qui composent un déjeuner.

Et chaque jour, sa petite cervelle trouve des choses charmantes. Elle a trouvé de _petits baisers flûtés_, où elle vous fait sur la joue, en vous embrassant, l'imitation d'un chant de petit oiseau. Et tout à l'heure, de sa voix gazouillante, elle se livrait à une improvisation sur le paradis, où elle disait, que les messieurs et les dames du paradis avaient une bouche qui sentait l'eau de Cologne.

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_Jeudi 24 juillet_.--Après une longue conversation, la tête penchée sur ses pieds dans leurs bottines de feutre, Daudet laisse échapper: «Dire que toutes les nuits, je rêve que je marche... que je marche sur des plages, où les gens me disent: «Comme vous marchez bien sur les cailloux...» Et le réveil... Ah! le réveil, c'est horrible!»

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_Vendredi 25 juillet_.--Ce soir Daudet parle avec une exaltation un peu fiévreuse, et comme d'un souvenir passionnant, d'un voyage de trois semaines en mer, qu'il avait fait autour de la Corse, dans une goëlette de la douane. Il avait dîné la veille chez Pozzo di Borgo. On s'était grisé, on avait lutté, et dans la lutte, il s'était foulé un pied, mais il se faisait porter en bateau par deux marins, et quittait tout heureux, un soir de mardi-gras, la plage pleine de lumière et de cris de carnaval, pour aller à une mauvaise mer, au danger, à l'inconnu. Et dans ce bâtiment, où il avait pour coucher avec le capitaine, un espace grand comme le canapé où nous sommes assis, il parle de son bien-être moral, tout le temps que dura la traversée. Il parle de siestes au grand soleil sur les écueils, où tout le monde se séchait à plat, comme des cloportes sous un pot de fleur. Il parle de bouillabaisses mangées sur des côtes sauvages, où le feu fait avec des lentisques et des branches de genévrier donnait un goût inoubliable au poisson. Et dans l'évocation de ce voyage, il se soulève de son abattement, ses yeux brillent: c'est le Daudet du bon temps qui a la parole.

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_Dimanche 27 juillet_.--Mme Dardoize, qui est ici en villégiature pour quelques jours, nous lit des fragments de lettres de sa fille, mariée au consul français en Birmanie: fragments nous initiant à la vie élégante de la colonie européenne de ce pays. On sent dans ces lettres, qu'en ce pays de chaleur torride sans air, en ce pays d'anémie et d'épidémie, en ce pays au mois d'octobre meurtrier, en ce pays, où un Européen ne peut guère vivre que trois ans, et encore avec des séjours dans la montagne; on sent que contre le voisinage de cette mort, c'est au moyen du champagne, du bal, du flirtage, d'une vie mondaine enragée, que ces hommes et ces femmes en chassent la pensée.

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_Lundi 28 juillet_.--Ce soir, Mme Dardoize racontait qu'à un dîner chez la duchesse de Reggio, malgré les signes de son mari, la duchesse demandait à un officier de marine, pourquoi il n'avait mangé ni du veau ni du poulet qu'on lui avait servi. Il se trouvait que cet officier pris avec sa femme par des anthropophages, avait mangé sans le savoir d'un pâté fait avec la chair de son épouse, et depuis ne pouvait plus manger de viande blanche.

Pourquoi l'horreur à un certain degré dans les histoires, au lieu d'apitoyer, pousse-t-elle à rire?

Un curieux mot de Léon enfant, le lendemain de la prise de possession de Champrosay par les Prussiens: «Papa, puis-je me réveiller?»

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_Jeudi 31 juillet_.--Geffroy me disait à propos de quelques mots, dits par moi à dîner: «Je me suis tordu... ce qu'il y a d'amusant chez vous, un pessimiste... c'est que vous avez des mots d'une gaieté féroce!»

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_Vendredi 1er août_.--J'ai, de temps en temps, une fatigue à continuer ce journal, mais les jours lâches, où cette fatigue se produit, je me dis: «Il faut avoir l'énergie de ceux qui écrivent mourants dans les glaces ou sous les tropiques, car cette histoire de la vie littéraire de la fin du XIXe siècle, sera vraiment curieuse pour les autres siècles.»

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_Lundi 4 août_.--En pensant aux choses magiques trouvées par ce siècle comme le phonographe, etc., etc., je me demande si les autres siècles ne trouveront pas encore des choses plus surnaturelles, et si à propos des livres perdus de l'antiquité, on ne trouvera pas le moyen, par une cuisine scientifique dans une boîte cranienne d'une momie d'Égypte ou d'un autre mort antique, de faire revivre la mémoire des livres lus par le possesseur de cette boîte cranienne.

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_Jeudi 21 août_.--Evans le dentiste racontait à une de mes parentes, que les femmes, dans l'émotion de leur visite chez lui, oubliaient les choses les plus invraisemblables, quelquefois des lettres compromettantes,--compromettantes comme tout--tombées de leurs poches.

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_Dimanche 24 août_.--Une femme demandait ce printemps à un gardien du bois de Boulogne, s'il n'allait pas pleuvoir. Le gardien regardait en l'air: «Oh! vous pouvez continuer à vous promener, il y a encore de quoi faire une _culotte de suisse!_» Il faisait allusion au bleu qui était dans le ciel.

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_Mercredi 3 septembre_.--Dans les parfums, l'Anglais introduit toujours du musc, et il en fait des parfums de sauvages, des parfums de Saxons. Ces odeurs canailles et migraineuses, qu'on les compare avec ce qu'était la senteur d'une chemise de femme autrefois: l'odeur suave à peine perceptible du véritable iris de Florence, sans addition et immixtion d'autre chose puant bon.

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