Journal Des Goncourt Troisieme Serie Deuxieme Volume Memoires D

Chapter 4

Chapter 43,700 wordsPublic domain

Une salle à manger ovale, aux boiseries blanches, avec une table, où montent aux grands candélabres d'argent et s'enguirlandent autour des surtouts, les plus belles orchidées de la terre. Une innovation charmante pour donner de la fraîcheur à une pièce et qui vient, m'a-t-on dit, de Russie: deux obélisques de glace sur des consoles, jouant des morceaux de cristal de roche d'un format inconnu.

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_Samedi 8 juin_.--Par ces chaleurs orageuses, devant moi une assiette de fraises, à côté de l'assiette, dans un flacon de cristal de roche, un bouton de rose Richardson, au jaune bordé de blanc,--en haut un verre d'eau-de-vie de Martell qui m'attend, et mon lit ouvert dans ma chambre enténébrée pour une sieste au léger et vague ensommeillement, et au fond de moi un mépris indicible pour toute cette activité roulante au dehors des fiacres, des omnibus, des tapissières, des tramways, des wagons, menant des gens à l'Exposition.

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_Dimanche 9 juin_.--Il serait intéressant qu'un littérateur intelligent fît plusieurs livres d'imagination: l'un au régime du café, l'autre au régime du thé, l'autre au régime du vin et de l'alcool, et qu'il étudiât sur lui les influences de ces excitants sur sa littérature, et qu'il en fît part au public.

Si j'étais un journaliste, voici l'article que je ferais:

Personne plus que moi, et avant tout le monde, n'a loué d'une manière plus haute le talent de Millet (citations de MANETTE SALOMON et de mon JOURNAL). Eh bien, devant l'espèce de religion qui est en train de se fonder en Amérique, il est bon de dire la vérité. Millet est le _silhouetteur_, et le silhouetteur de génie du paysan et de la paysanne, mais c'est un pauvre peintre, un peintre au coloris tristement glaireux. Au fond, le vrai talent de Millet est d'être un _fusiniste_, un dessinateur au crayon noir avec des rehauts de pastel, le dessinateur styliste de la «Batteuse de Beurre» et de tant d'autres dessins. Voici ce que les Français doivent acheter;--quant aux tableaux, il faut les laisser aux Américains.

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_Lundi 10 juin_.--Tout ce roulement précipité, tout cet enchevêtrement de voitures sur la voie publique vers l'Exposition: ça me semble les galères de l'activité.

Je passe au panorama de Stevens, qui m'a demandé à retoucher mon portrait, et qui, me faisant remarquer qu'il m'a représenté, dominant le groupe naturaliste, me dit: «Ça embête des gens, mais j'ai voulu vous mettre là, comme le papa!»

À propos du portrait de Baudelaire, Stevens me raconte, qu'il l'avait vu à sa première perte de mémoire, au retour de chez un marchand, chez lequel il avait acheté quelque chose, et à qui, dans le premier moment, il n'avait pu donner son nom, et il ajouta que la désolation du pauvre diable faisait peine.

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_Jeudi 13 juin_.--Ce soir, je retrouve Daudet, de retour de Lamalou, avec du sang sous la peau. Il revient de là-bas avec une espèce de griserie cérébrale, une furie de travail, aiguillonnée par la vue des originaux de Lamalou, me disant qu'il a eu cette année, des bonnes fortunes en ce genre, comme cela ne lui est jamais arrivé.

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_Samedi 15 juin_.--Ce soir, je me rends au _Dîner de la Banlieue_, dont, à ce qu'il paraît, je suis le président honoraire, et qui a lieu aujourd'hui à l'Exposition. Octave Mirbeau, Geffroy, Frantz Jourdain, Gallimard, Toudouze, Monnet, un silencieux aux yeux d'un noir parlant.

Octave Mirbeau, de retour de Menton, dîne à côté de moi. Un causeur verveux, spirituel, doublé d'un _potinier_ amusant. Il parle curieusement de la peur de la mort qui hante Maupassant, et qui est la cause de cette vie de locomotion perpétuelle sur terre et sur mer, pour échapper à cette pensée fixe. Et Mirbeau raconte que, dans une des descentes de Maupassant à terre, à la Spezzia, si je me rappelle bien, il apprend qu'il y a un cas de scarlatine, abandonne le déjeuner commandé à l'hôtel, et remonte dans son bateau. Il raconte encore qu'un homme de lettres, blessé par un mot écrit par Maupassant, et devant dîner avec lui, avait, pendant les jours précédant ce dîner, mis le nez dans de forts bouquins de médecine, et au dîner lui avait servi tous les cas de mort amenés par les maladies des yeux: ce qui avait fait tomber littéralement le nez de Maupassant dans son assiette.

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_Dimanche 16 juin_.--Huysmans disait, ce matin, que l'aspect rigoleur de la population de l'Exposition, n'annonçait rien de bon; à quoi je répondais, que je ne serais pas étonné qu'il y eût un _coup de chien_ l'année prochaine. Et ce soir, Daudet parlant avec moi de la surexcitation amenée dans l'humanité française par l'Exposition, se rencontre avec nous dans le noir pressentiment de l'avenir.

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_Lundi 17 juin_.--S'il est pour un collectionneur un certificat de goût infect, c'est la collection des assiettes de la Révolution. Je crois que dans la poterie de tous les peuples, depuis le commencement du monde, il n'y a jamais eu un produit si laid, si bête, si démonstrateur de l'état anti-artistique d'une société, réduite à manger dans ces assiettes la cuisine de la CUISINIÈRE RÉPUBLICAINE, qui se réduit uniquement en 1793, à l'_Art d'accommoder les pommes de terre_.

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_Jeudi 20 juin_.--Aujourd'hui, le dix-neuvième anniversaire de la mort de mon frère.

Je ne sais, mais il me semble que le culte des morts s'en va, au milieu de la rigolade de l'Exposition. Montmartre, ce cimetière si fleuri, si plein de la pensée non oublieuse des survivants, prend un peu l'aspect d'un cimetière abandonné.

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_Vendredi 21 juin_.--Déjeuner à Asnières, chez Raffaëlli, avec Geffroy, avec le ménage Gallimard, à l'effet d'ordonner et de régler l'illustration de l'édition de GERMINIE LACERTEUX, tirée à trois exemplaires.

Le logis de Raffaëlli, une petite maison bourgeoise de banlieue, sans rien de la bibeloterie ou de la faïencerie ordinaire des ateliers, mais où est posé sur un chevalet, ou accroché, çà et là, aux murs pour la vue, dans un cadre joliment doré, un paysage d'Asnières ou de Jersey, le plus souvent peint aux crayons de couleur à l'huile de Faber, un paysage qui a l'air d'un pastel fixé.

Dans ce monde des bibliophiles, dans ce monde de domestiques du vieil imprimé, c'est vraiment un révolutionnaire que ce Gallimard, qui va dépenser 5 000 francs, pour se donner, à l'instar d'un fermier général, pour se donner à lui seul, une édition de luxe moderne, et d'un livre tel que GERMINIE LACERTEUX.

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_Samedi 22 juin_.--Mon Dieu, peut-être deux ou trois années d'aveuglement avant ma mort, ce ne serait pas mauvais cette séparation, ce divorce de ma vision avec la matière colorée, qui a été pour moi une maîtresse si captivante. Il me serait peut-être donné de composer un volume, ou plutôt une série de notes, toutes spiritualistes, toutes philosophiques, et écrites dans l'ombre de la pensée. Malheureusement, je crois déjà l'avoir dit, je ne peux pas formuler quelque chose, sans que mon écriture soit une façon de dessin, d'où sort mon talent d'écrivain.

Il y a chez moi un ennui produit par ceci: c'est que l'imagination, l'invention littéraire n'a point baissé chez moi, mais que je n'ai plus la puissance du long travail, la force physique avec laquelle on fait un volume écrit.

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_Dimanche 23 juin_.--Beaucoup de monde chez moi. Mme Pardo Bazan, plus bien portante, plus sonore que jamais, m'apprend que décidément elle a trouvé un éditeur pour sa traduction des FRÈRES ZEMGANNO, qui sera illustrée par le plus célèbre dessinateur espagnol du moment.

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_Mercredi 26 juin_.--Ce soir dîner chez les Charpentier, avec Cernuschi, Robin, les Ménard-Dorian, le ménage Dayot.

Le docteur Robin, qui pendant ses vacances, s'amuse à créer dans une grande propriété qu'il possède à Dijon, des fraises monstres et des melons noirs, parle d'une vigne possédée par un de ses voisins, vigne appelée: _Le clos du Chapitre_, et où l'on exploitait encore une mine de fer au milieu du XVe siècle. Or, le raisin de cette vigne renferme naturellement du fer, et le vin contient les qualités fortifiantes du vin où l'on en introduit, mais sans les inconvénients de ce dernier, par l'assimilation du fer dans une première vie végétative. Malheureusement ce fameux _clos du Chapitre_ ne produit que quatre ou cinq pièces de vin.

Cernuschi, qui avait été aujourd'hui à l'exposition de Barye, me parle avec un certain mépris des sculptures du grand sculpteur, surtout au point de vue de la matière, comparée à la matière des bronzes chinois.

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_Jeudi 27 juin_.--Ah! cette critique d'Hennequin, comme elle n'est pas faite pour un cerveau français, et comme le mot de mon frère, sur Feuillet: _Feuillet, le Musset des Familles_, m'en apprend plus sur le talent du romancier de l'Impératrice, que quarante-cinq pages de critique scientifico-littéraire.

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_Samedi 29 juin_.--Aujourd'hui, un marchand m'écrit qu'il avait reçu des livres et des objets japonais, et comme je regarde, de deux yeux ennuyés, le très médiocre envoi de l'Empire du Lever du Soleil, le marchand me dit: «Connaissez-vous ça?» et il ouvre avec une clef un tableau, dont le panneau extérieur montre une église de village dans la neige, et dont le panneau secret, peint par Courbet, pour Kalil-Bey, représente un ventre et un bas-ventre de femme. Devant cette toile que je n'avais jamais vue, je dois faire amende honorable à Courbet: ce ventre c'est beau comme la chair d'un Corrège.

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_Lundi 1er juillet_.--Je suis triste ce soir. J'avais un hérisson, qui depuis deux ans avait fait son domicile de mon jardin, et qui, à la nuit tombante, venait, tous les soirs, manger quelques restes qu'on lui mettait devant le perron. C'était pour moi un plaisir d'entendre le bruissement de sa marche dans les bordures de lierre, puis de voir son déboulement joyeux et gaminant sur le sable des allées, sa promenade hésitante autour de moi, puis son en allée à l'assiette d'os, qu'il suçait avec le bruit d'un cure-dent dans les dents d'un gourmand asthmatique. Ces jours-ci on l'a vu couché au soleil sur le côté, au fond du jardin, puis le soir il est encore venu à la porte de la cuisine, a regardé Pélagie et sa fille, avec son oeil éveillé de rat, a laissé au matin, la trace d'un petit lit, qu'il s'était fait dans les feuilles près de la maison, puis à partir de cette nuit, nous n'en avons plus eu de nouvelles.

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_Mardi 2 juillet_.--Ce soir, dîner sur la plate-forme de la tour Eiffel, avec les Charpentier, les Hermant, les Zola, les Dayot.

La montée en ascenseur: la sensation d'un bâtiment qui prend la mer; mais rien de vertigineux. Là-haut, la perception bien au delà de sa pensée au ras de terre, de la grandeur, de l'étendue, de l'immensité babylonienne de Paris, et sous le soleil couchant, la ville ayant des coins de bâtisses de la couleur de Rome, et parmi les grandes lignes planes de l'horizon, le sursaut de l'échancrure pittoresque dans le ciel, de la colline de Montmartre, prenant au crépuscule, l'aspect d'une grande ruine qu'on aurait illuminée.

Un dîner un peu rêveur... puis l'impression toute particulière de la descente à pied, et qui a quelque chose d'une tête qu'on piquerait dans l'infini, l'impression de la descente sur ces échelons à jour dans la nuit, avec des semblants de plongeons, çà et là, dans l'espace illimité, et où il vous semble qu'on est une fourmi, descendant le long des cordages d'un vaisseau de ligne, dont les cordages seraient de fer.

Et nous voilà dans la rue du Caire, où le soir, converge toute la curiosité libertine de Paris, dans cette rue aux âniers obscènes, aux grands Africains en leurs attitudes lascives, à cette population en chaleur ayant quelque chose de chats pissant sur la braise,--la rue du Caire, une rue qu'on pourrait appeler la rue du rut.

Alors la danse du ventre, une danse qui serait pour moi intéressante, dansée par une femme nue, et me rendrait compte du déménagement des organes féminins, du changement de quartier des choses de son ventre. Ici une remarque, que me suggèrent mes coucheries avec les femmes moresques en Afrique. C'est peu explicable cette danse, avec ce déchaînement furibond du ventre et du reste chez des femmes, qui dans le coït, ont le remuement le moins prononcé, un mouvement presque imperceptible de _roulis_, et que si vous leur demandez d'assaisonner d'un peu du _tangage_ de la femme européenne, vous répondent indignées, que vous leur demandez à faire l'amour comme les chiens.

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_Mercredi 3 juillet_.--Octave Mirbeau est venu me voir aujourd'hui. De suite sa conversation va à Rodin. C'est un enthousiasme, une chaleur de paroles, pour son exposition, pour ses deux vieilles femmes dans une grotte, ses femmes aux mamelles desséchées, qui n'ont plus de sexe, et qui s'appellent, je crois: «Sources taries.» À ce sujet, il me rappelle qu'il est, un jour, tombé sur Rodin modelant une admirable chose, d'après une femme de quatre-vingt-deux ans, une choses encore supérieure aux «Sources taries», et quelques jours après, lui demandant où sa terre en était, le sculpteur lui disait qu'il l'avait cassé; depuis il aurait eu comme un remords de la destruction de l'oeuvre louée par Mirbeau, et avait fait les deux vieilles femmes exposées.

Mirbeau a beaucoup pratiqué Rodin. Il l'a eu deux fois chez lui, pendant des séjours d'une quinzaine de jours, d'un mois. Il me dit que cet homme silencieux, devient en face de la nature, un parleur, un parleur plein d'intérêt, et un connaisseur d'un tas de choses, qu'il s'est appris tout seul, et qui vont des théogonies aux procédés de tous les métiers.

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_Jeudi 4 juillet_.--Une lettre adressée à Pierre Gavarni, ces jours-ci:

Mon cher petit,

Une idée baroque m'a traversé la cervelle aujourd'hui. J'ai touché ces temps-ci 12 000 francs, pour droits théâtraux de GERMINIE LACERTEUX, et je me suis souvenu que l'oeuvre de ton père de Maherault, avait été acheté en vente publique par Roederer, 12 000 francs. Je n'ai jamais placé d'argent, et je suis embarrassé de mes 12 000 francs devant la pénurie de l'objet d'art chinois ou japonais. Voudrais-tu me céder l'oeuvre lithographique, eaux-fortes et procédés de ton père? La collection serait gardée, tu n'en doutes pas, jusqu'à ma mort et après moi elle serait vendue d'après un catalogue très bien fait. Tu as des enfants, tu n'es pas dans les conditions égoïstes où je me trouve. Voilà, réfléchis...

Maintenant il est bien entendu que je ne cherche pas à faire une affaire, et que cette proposition vient de la religion que j'ai pour le talent de ton père, et que si tu avais envie de vendre, et que si tu trouvais 25 centimes au-dessus de mon prix, je me retirerais. Je n'ai pas besoin de te dire que je ne voudrais pas que ma proposition exerçât la moindre pression sur ta volonté.

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_Vendredi 5 juillet_.--On l'a retrouvé, mon pauvre hérisson, à quelques pas de l'endroit, où il était venu faire ses adieux à la maison. Au petit jour, il avait voulu regagner son trou, et n'avait pu se traîner que quelques pas. C'est étonnant comme il y a chez les animaux sauvages, quand ils souffrent, une tendance à se rapprocher de l'homme.

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_Lundi 8 juillet_.--Crise de foie. Dans la maladie, la cessation de la marche de la pensée en avant, l'arrêt dans les projets, en même temps que le désintéressement brusque, soudain, de ce qui était l'intérêt passionné de votre vie: votre travail, vos livres, vos bibelots.

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_Jeudi 11 juillet_.--Je dîne aujourd'hui à Levallois-Perret, en tête à tête avec Mirbeau et sa gracieuse femme, dans une salle à manger aux murs de laquelle est accrochée, d'un côté, une étude peinte du mari, et de l'autre, une étude peinte de l'épouse.

Mirbeau a la gentillesse de me reconduire à Auteuil, et, en une expansion amicale, me raconte dans le fiacre, des morceaux de sa vie, pendant qu'aux lueurs passagères et fugitives, jetées par l'éclairage de la route dans la voiture, je considère cet aimable _violent_, dont le cou et le bas du visage ont le sang à la peau, d'un homme qui vient de se faire la barbe.

Au sortir de l'école des Jésuites de Vannes, vers ses dix-sept ans, il tombe à Paris pour faire son droit, mais n'est occupé qu'à faire la noce. Vers ce temps-là, Dugué de la Fauconnerie fonde l'_Ordre_, et l'appelle au journal, et il a le souvenir--lui qui vient d'écrire la notice de l'exposition de Monnet--que son premier article, fut un article lyrique sur Manet, Monnet, Cézanne, avec force injures pour les académiques: article qui lui fit retirer la critique picturale. Il passe à la critique théâtrale, mais ses éreintements sont entremêlés de tant de demandes de loges pour des femmes légères, qu'au bout de quelques mois, il avait fâché le journal avec tous les directeurs de théâtre.

Là, quatre mois de vie étrange, quatre mois à fumer de l'opium. Il a rencontré quelqu'un de retour de la Cochinchine, qui lui a dit que ce qu'a écrit Baudelaire sur la fumerie de l'opium, c'est de la pure blague, que ça procure au contraire un bien-être charmant, et l'embaucheur lui donne une pipe et une robe cochinchinoise. Et le voilà pendant quatre mois, dans sa robe à fleurs, à fumer des pipes, des pipes, des pipes, allant jusqu'à cent quatre-vingts par jour, et ne mangeant plus, ou mangeant un oeuf à la coque toutes les vingt-quatre heures. Enfin il arrive à un anéantissement complet, confessant que l'opium donne une certaine hilarité au bout d'un petit nombre de pipes, mais que passé cela, la fumerie amène un vide, accompagné d'une tristesse, d'une tristesse impossible à concevoir. C'est alors que son père, auquel il avait écrit qu'il était en Italie, le découvre, le tire de sa robe et de son logement, et le promène, pas mal crevard, pendant quelques mois en Espagne.

Arrive le 15 mai. Il était rétabli. Par la protection de Saint-Paul, il est nommé sous-préfet dans l'Ariège, et il me dévoile les mensonges du suffrage universel, me contant que dans une commune, où Saint-Paul avait eu l'unanimité, quelques mois après, le candidat de Gambetta avait la même unanimité.

Mais au mois d'octobre de cette année, le sous-préfet est sur le pavé, et il se remet à faire du journalisme dans le _Gaulois_.

C'est alors l'époque de cette grande passion qui l'improvise boursier, un boursier s'il vous plaît, gagnant douze mille francs par mois pour la femme qu'il aime, puis bientôt la cruelle déception, qui lui fait acheter, avec l'argent de sa dernière liquidation, un bateau de pêche en Bretagne, sur lequel, il mène pendant dix-huit mois la vie d'un matelot, dans l'horreur du contact avec les gens _chic_.

Enfin, le retour à la vie littéraire...

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_Vendredi 12 juillet_.--Exposition centennale. Je ne sais, si ça tient à ce jour fait pour des expositions de machines, et non pour des expositions de tableaux, mais la peinture depuis David jusqu'à Delacroix, me paraît la peinture du même peintre, une peinture bilieuse, dont le soleil est du triste jaune, qu'il y a dans les majoliques italiennes. Oui, vraiment la peinture contemporaine tient trop de place dans ce temps. Au fond il y a eu une peinture primitive italienne et allemande; ensuite la vraie peinture qui compte quatre noms: Rembrandt, Rubens, Velasquez, le Tintoret; et à la suite de cette école de l'ingénuité et de cette école du grand et vrai _faire_, encore de jolies et spirituelles palettes en France, et surtout à Venise, et après plus rien que de pauvres _recommenceurs_,--sauf les paysagistes du milieu de ce siècle.

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_Vendredi 19 juillet_.--Daudet me dit, en nous promenant ce matin dans le parc de Champrosay, que j'ai manqué hier une conversation bien intéressante de Mistral: une sorte de biographie au courant de la parole.

Et joliment, Daudet s'étend sur ce paysan poétique, appartenant tout entier à ses bouts de champs, à son _petit bien_, à sa maison, à ses parents, à sa province, enfin à tout cela de rustique et d'ancienne France, dont il a tiré sa poésie. Il m'entretient de l'enfant, qui s'est sauvé quatre fois du collège, pour retourner à son clos, et qui, à douze ans, fabriquait deux petites charrues minuscules, les deux uniques objets d'art qui parent l'habitation de l'homme. Il me le montre, prenant goût aux études, et pouvant seulement être gardé par le collège, alors qu'il a connu les GÉORGIQUES de Virgile et les IDYLLES de Théocrite. Un type particulier, ce paysan d'une race supérieure, d'une race aristocratique, chez laquelle le travail des champs, sous le beau ciel du Midi, prend une idéalité qu'il n'a jamais eue dans le Nord.

Dans cette biographie, tout émaillée d'expressions provençales, que le raconteur de lui-même, jetait en marchant dans les allées du parc, il était question de deux mariages; d'un mariage avec une Mistral, lui apportant des millions, et qu'il avait rompu avec une grande tristesse d'âme, en rentrant dans son domaine, sur le sentiment qu'il éprouvait de la disproportion de son avoir et de celui de sa femme, et dans la crainte que cette grande fortune ne lui fît perdre les éléments inspirateurs de sa poésie.

Quant à l'histoire du mariage qui s'est réalisé, elle est vraiment charmante. L'article de Lamartine sur MIREILLE avait amené une correspondance de Mistral avec une dame de Dijon, et un jour qu'il passait par la Bourgogne, il faisait une visite à sa correspondante. Des années, beaucoup d'années se passaient, et tous les soirs, en mangeant avec sa mère, c'étaient des phrases dans le genre de celle-ci: «Les hommes, c'est fait pour se marier... pour avoir des enfants... toi, quelle sera ta vie, quand je n'y serai plus... tu auras une bonne avec laquelle tu coucheras?» Une nuit, après une de ces gronderies, Mistral se rappelant une toute petite fille, qui le regardait avec de beaux grands yeux, lors de la visite qu'il avait faite à la dame de Dijon, et qui était sa tante, il se demandait quel âge elle pouvait bien avoir, calculait qu'elle avait dix-neuf ans, partait pour Dijon, se rendait à la maison, où il avait fait une visite, une dizaine d'années avant, demandait en mariage la jeune fille, qui lui était accordée.

Et Daudet, se reconnaissant une certaine parenté avec Mistral, déclare qu'il était venu au monde, avec le goût de la campagne, qu'il n'avait point l'_appétence_ de Paris, qu'il n'avait point l'ambition de devenir célèbre, qu'il avait été porté à Paris comme un _duvet_, et que l'ambition de la célébrité, lui était venue du milieu, dans lequel il était tombé.

En promenade, devant l'épanouissement de Daudet, devant les champs de blé, tout roux, tout dorés, tout brûlés.

--Daudet, lui dis-je, vous aimez la plaine, vous?

--Oui, me répond-il, la verdure ne me comble pas de joie... Nous les gens du Midi, nous aimons les grillades de toutes sortes, et c'est pour nous une stupeur, quand nous arrivons à tout ce vert qui est dans le Nord.

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_Jeudi 25 juillet_.--Aujourd'hui avec les Ménard-Dorian, Mme Lockroy, le jeune Hugo, dîne à Champrosay, M. Brachet qu'a rencontré Daudet à Lamalou, et de la conversation duquel il est revenu tout à fait toqué.