Journal Des Goncourt Troisieme Serie Deuxieme Volume Memoires D
Chapter 3
_Mardi 26 mars_.--Ce soir, Daudet se plaignait, que la critique de Rosny, dans la _Revue Indépendante_, nous enfermât dans une prison, où de temps en temps, il était permis de nous passer quelque chose par les barreaux.
Il se moquait de ces formules, nous parquant dans un compartiment, avec sur la porte un écriteau du Jardin des Plantes, spécifiant notre espèce, quand il y a des naturalistes, comme Flaubert, qui font la TENTATION DE SAINT ANTOINE, et des naturalistes du nom de Goncourt qui font MADAME GERVAISAIS,--roman qui, s'il n'avait pas sur la couverture le nom des auteurs, pourrait passer pour le plus spiritualiste des romans modernes.
Et je disais à Daudet: Oui, peut-être le mouvement littéraire, baptisé naturalisme est à sa fin, il a à peu près ses cinquante ans d'existence, et c'est la durée d'un mouvement littéraire en ces temps, et il fera sans nul doute place à un mouvement autre; mais il faut pour cela, des hommes à idées, des trouveurs de nouvelles formules, et je déclare que dans ce moment-ci, je connais d'habiles ouvriers en style, des vrais maîtres en procédés de toutes les écritures, mais pas du tout d'ouvriers-inventeurs pour le mouvement devant arriver.
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_Jeudi 28 mars_.--Daudet nous confesse qu'en 1875, en présence de ses pauvres gains littéraires, il a été au moment d'entrer, par la protection de son frère, dans un bureau ou une bibliothèque, et d'échanger contre un traitement de 3000, les 120 000 qu'il gagne maintenant.
Puis, je ne sais par quel chemin, sa parole va à ses livres, et il déclare qu'il n'y a qu'une chose qui blesse son amour-propre, c'est que dans son Tartarin, on n'a vu qu'une fantaisie comique, et qu'on n'a pas reconnu que c'était une sérieuse personnification du Midi, une figure de don Quichotte plus épais.
--Oui, lui dis-je, un don Quichotte mâtiné de Sancho Pança.
--C'est ça... Hein, est-ce bien un Tartarin que ce Numa Gilly... qui voulait tout tuer, tout avaler, et qui devant les duels, les procès, que sa brochure lui amène, se met à pleurer.
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_Lundi 1er avril_.--C'est incontestable, et il faut bien que je me l'avoue, à la reprise d'HENRIETTE MARÉCHAL, j'avais toute la jeunesse avec moi, je l'ai bien encore, mais pas tout entière.
Les _décadents_, quoiqu'ils descendent un peu de mon style, se sont tournés contre moi. Puis, il y a dans la présente jeunesse, ce côté curieux qui la différencie des jeunesses des autres époques; elle ne veut pas reconnaître de pères, de générateurs, et se considère, dès l'âge de vingt ans, et dans le balbutiement du talent, comme les _trouveurs_ de tout. C'est une jeunesse à l'image de la République, elle raye le passé.
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_Mardi 2 avril_.--Causerie avec Daudet sur la femme française, que Molière dit dans une préface plus _intellectuelle_ que _sensuelle_. Et là-dessus Daudet s'élève contre la fausseté des femmes, représentées par le roman français contemporain, comme des possédées d'éréthisme, s'élève contre la fausseté des femmes françaises décrites par le romantisme, ces femmes rugissantes, ces femmes affolées par des passions tropicales,--et nous disons qu'il y aurait un intelligent et spirituel article à faire, pour remettre la femme française de la littérature, au point réel.
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_Jeudi 4 avril_.--J'ai toujours un plaisir, où il y a un peu d'émotion, à la réception des premières épreuves d'un livre. C'est bien celle que j'éprouve, en tirant de ma boîte à lettres, les placards de la CLAIRON, imprimés par l'_Écho de Paris_.
Après dîner chez Daudet, on cause _surnaturel_. Mme Daudet et son grand fils Léon ont des tendances à y croire; Daudet et moi sommes tout à fait des incroyants. Une grosse discussion, dans laquelle je jette: «Non, je ne crois pas au surnaturalisme entre les vivants et les morts, hélas! mais je crois au surnaturalisme entre les vivants... L'amour par exemple, qui fait, à première vue de deux êtres qui ne se connaissent pas, des amoureux; ce coup de foudre, qui en une seconde, affole deux êtres l'un de l'autre... voilà du surnaturel bien certain, bien positif.»
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_Samedi 6 avril_.--Je retrouve cette note donnée par Hayashi: «Shitei Samba, romancier et critique japonais (1800) ayant une certaine parenté avec la forme du JOURNAL DES GONCOURT.
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_Lundi 8 avril_.--Je voudrais faire un livre--pas un roman--où je pourrais cracher de haut sur mon siècle, un livre ayant pour titre: LES MENSONGES DE MON TEMPS.
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_Mardi 9 avril_.--Tout le bénéfice, qu'a tiré jusqu'à présent la France de la présidence de la République: ç'a été l'encouragement des assassins, par les grâces miséricordieuses que leur a accordées le président Grévy.
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_Mercredi 10 avril_.--Les anémones, avec leurs pétales lâches mous, affaissés, et avec leurs douces couleurs aux tons passés, mauve, lilas, rose turc, me semblent de vraies fleurs d'odalisques. Elles m'apparaissent aussi ces fleurs, en le coloris de leurs nuances délavées autour de l'aigrette noire de leur calice, comme ayant la tendresse surnaturelle de couleurs, entrevues dans un rêve.
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_Vendredi 12 avril_.--Ce soir, je brûle les cheveux blancs de ma mère, des cheveux blonds de ma petite soeur Lili, des cheveux d'un blond d'ange... Oui, il faut songer à la profanation qui attend les reliques de coeur, laissées derrière eux par les célibataires.
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_Mardi 16 avril_.--Des pagodes, des minarets, des moucharabys, tout un faux Orient en carton. Pas un monument rappelant notre architecture française. On sent que cette exposition va être l'exposition du _rastaquouérisme_. Du reste à Paris, dans le Paris d'aujourd'hui, oui, le Parisien, la Parisienne, ça commence à devenir un être rare, dans cette société sémitique, ou auvergnate, ou marseillaise, par suite de la conquête de Paris, par la juiverie et le Midi. Au fond Paris n'est plus Paris, c'est une sorte de ville libre, où tous les voleurs de la terre qui ont fait leur fortune dans les affaires, viennent mal manger, et coucher contre de la chair qui se dit parisienne.
Ce soir, dîner offert chez Marguery, par les amis du _Grenier_ et autres lieux, à l'auteur de GERMINIE LACERTEUX et de la PATRIE EN DANGER. Ce dîner est le prétexte à l'ouverture, chez le restaurateur, d'une salle recouverte d'une tenture, comme enduite d'un strass aveuglant, et aux sculptures moyenageuses, dans le genre du moyen âge, que les Fragonard fils, sous la Restauration, mettaient à l'illustration des Clotilde de Surville: une terrible décoration qui aurait coûté cent mille francs, et qui, toute la soirée, sert de thème aux horripilations artistiques de Huysmans.
À ce dîner on est trente-cinq, trente-cinq goncourtistes me montrant une franche sympathie.
J'ai à ma gauche Rops, le causeur coloré, à la phrase fouettée, et qui m'entretient tout à la fois du dramatique de la campagne de 1870, et de sa folie amoureuse pour les rosiers de son jardin de Corbeil. En un croquis parlé de peintre, il me silhouette un de Moltke, faisant la campagne de France en pantoufles. Puis il m'introduit, au crépuscule, dans une chaumière, où au moment de prendre une pomme de terre dans un pot de fonte sur le feu, il est soudain arrêté par la vue d'une femme couchée à terre sur la figure, et les cheveux répandus ainsi qu'une queue de cheval dans une mare de sang, et comme il sort dans la cour, il se trouve en face d'un homme appuyé debout sur une herse, en train de mourir, avec un restant de vie dans les yeux, épouvantant. Un spectacle qui l'a rempli d'une terreur nerveuse comme il n'en a jamais éprouvé, et au milieu de laquelle, il s'est trouvé dans l'obligation d'appeler un camarade, pour prendre la femme et la transporter dans la voiture d'ambulance.
Au milieu de ce récit, soudain Rosny qui est à ma droite, se lève, et me porte un toast d'une amicalité très charmante, où il malmène, presque avec des gros mots, les éreinteurs de mes deux pièces, et cela est dit par l'auteur du BILATÉRAL, d'une voix tendrement émotionnée.
Au fond un repas vraiment affectueux dans lequel Antoine m'apprend que la municipalité de Reims lui demande de venir jouer la PATRIE EN DANGER, le 14 juillet, et qu'il veut ouvrir la saison prochaine avec les FRÈRES ZEMGANNO.
Là-dessus une _tournée_ au café Riche, et l'on se quitte avec des tendresses, à une heure du matin.
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_Jeudi 18 avril_.--Pillaut, le musicien, racontait que pour l'exposition du Conservatoire qu'il faisait, il avait été dans un village de l'Oise, dont j'ai oublié le nom, et où l'on faisait des instruments de musique en bois, depuis près de trois cents ans: un village où il n'y a pas de ferme, où les paysans ne sèment, ni ne labourent, ni ne fauchent, et où tous, le cul sur une selle, travaillent à des clarinettes, qui se composent d'une trentaine de pièces. Ne vous apparaît-elle pas comme une localité digne d'être décrite par Hoffmann, cette localité fantastique?
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_Vendredi 19 avril_.--Je voulais travailler aujourd'hui, mais les roulades des oiseaux, la nage folle des poissons sortant de leur léthargie de l'hiver, le bruissement des insectes, l'étoilement du gazon par les blanches marguerites, le vernissage des jacinthes, et des anémones par le soleil, le bleu tendre du ciel, la joie de l'air d'un premier jour de printemps... m'ont fait paresseux et habitant de mon jardin, toute la journée.
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_Dimanche 21 avril_.--Je crois décidément que la vie intellectuelle, que le ferraillement journalier de votre intelligence à l'encontre d'autres intelligences, je crois que cela combat et retarde la vieillesse. Je fais cette remarque, en me comparant aux bourgeois de mon âge que je connais. Bien certainement, ils sont plus vieux que moi.
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_Lundi 22 avril_.--J'en suis là maintenant: c'est qu'un livre, comme le second volume de la CORRESPONDANCE DE FLAUBERT m'amuse plus à lire, qu'un roman, qu'un livre d'imagination.
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_Mardi 23 avril_.--Ah! c'est un plaisir de trouver dans ce volume de Flaubert, ces colères, ces indignations qui se disent, qui se crient, qui se _gueulent_, selon son expression, dans la conversation, mais qui n'arrivent presque jamais au public par l'impression.
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_Dimanche 28 avril_.--Aujourd'hui, Daudet nous amuse des romans hyperboliques de Barbey d'Aurevilly, sur sa généalogie et sa noble enfance, le mettant en scène en compagnie de l'abbé chargé de son éducation, et auquel il criait avant de faire des armes avec lui: «Allons, l'abbé, retrousse ta soutane!» Puis c'est la leçon d'équitation, où un louis était placé par le père sur la selle, que le jeune d'Aurevilly devait franchir sans le faire tomber, et le louis était à lui. Mais il était si alerte, qu'on était obligé de renoncer à cet exercice, parce que, disait-il, avec sa voix à la Frédérick-Lemaître, il aurait ruiné son père.
Le malheur de tous ces racontars, était qu'il n'y avait au logis du père Barbey, ni abbé, ni cheval, ni selle, ni le louis même. Un jour dans une griserie de champagne, Barbey avouait que, dans toute sa vie, il n'avait pu tirer de son père que quarante francs, et encore avec quel effort, quelle peine!
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_Mercredi 1er mai_.--Grande causerie sur Balzac avec M. de Lovenjoul, chez la princesse.
En ce siècle de respect et de conservation de l'autographe, le balayage, la jetée aux ordures des manuscrits, des lettres de Balzac, a été encore plus étonnante, plus renversante, plus incroyable, que le récit courant qu'on en fait. Balzac mort, les créanciers se précipitaient dans la maison, mettaient à la porte par les épaules la femme, se ruaient contre les meubles, dont ils jetaient par terre tout le contenu, tout le papier écrit, qui dans une vente savante, aurait pu faire, dit M. de Lovenjoul, 100 000 francs. Et cela se donnait, cela se ramassait dans la rue, par qui voulait.
C'est ainsi, que M. de Lovenjoul a découvert dans l'échoppe du savetier qui demeurait en face, la première lettre de Balzac à Mme Hanska, ou du moins la première page de cette lettre, et que le savetier était, au moment où il entrait, en train de rouler pour allumer sa pipe. Et le savetier intéressé par lui, à la retrouvaille de tout ce qui avait été jeté dans la rue, lui faisait mettre la main sur deux ou trois cents lettres, sur des ébauches d'études, sur des commencements de romans tout prêts à devenir des cornets, des sacs, des enveloppes de deux sous de beurre, chez les boutiquiers des environs, et en dernier lieu chez une cuisinière, qui mettait plusieurs années à se décider à lui vendre un gros paquet de lettres. Et la chasse était amusante, parce que dans l'éparpillement de la correspondance, il retrouvait dans une boutique la fin d'une lettre, dont il avait découvert le commencement dans la boutique d'à côté, et il éprouvait une vraie joie, un jour, de _réempoigner_ chez un épicier éloigné, le milieu de la lettre que le savetier était en train de chiffonner.
M. de Lovenjoul parle avec enthousiasme de cette correspondance, qui jointe à d'autres, qu'il avait déjà, est l'histoire intime de la vie de Balzac, regrettant de ne pouvoir encore la publier, parce que Balzac était de sa nature un _gobeur_, et que les gens qui, à la première entrevue, lui paraissaient des anges, à la seconde ou à la troisième, devenaient pis que des diables, en sorte qu'il est terrible pour ses contemporains.
Elle est aussi peu _publiable_, sa correspondance, par des allusions à des privautés amoureuses, se passant entre lui et l'objet de son amour, car Balzac, comme on le croit généralement n'avait rien d'un ascète, n'était point un chaste. Et à propos de cet amour M. de Lovenjoul me conte un curieux épisode de cette liaison: l'histoire d'une lettre d'amour écrite par Balzac, que sa maîtresse avait laissée traîner, et que le mari encore vivant avait surprise. Là-dessus Balzac prévenu par la femme, écrit au mari une lettre curieuse, une lettre d'une ingénieuse invention, dans laquelle il dit à M. Hanski, que sa femme l'avait mis au défi de lui adresser une lettre passionnée, dans le genre de celle adressée à Mme X*** dans je ne sais quel roman, et que c'est un pari.
Quant au mariage avec l'écrivain, auquel tout d'abord la grande dame russe n'était pas disposée, ce mariage avait été commandé par une grossesse de Mme Hanska, qui aurait fait à trois mois une fausse couche, et à la suite de cette fausse couche, il y eut chez la femme de nouvelles hésitations, que Balzac avait eu toutes les peines du monde à surmonter.
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_Dimanche 5 mai_.--Ils sont bons, les jeunes! Ils sont tout à la bataille des mots, et ne se doutent guère qu'à l'heure présente, il s'agit de bien autre chose: il s'agit d'un renouvellement complet de la forme pour les oeuvres d'imagination; d'une forme autre que le roman, qui est une forme vieille, poncive, éculée.
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_Lundi 6 mai_.--Je pensais, pendant que tonnait le canon célébrant l'anniversaire de 1789, je pensais au bel article à faire sur la grandeur qu'aurait la France actuelle,--une France aux frontières du Rhin--s'il n'y avait eu ni la révolution de 89, ni les victoires de Napoléon Ier, ni la politique révolutionnaire de Napoléon III. Eh! mon Dieu, la France serait peut-être sous le règne d'un Bourbon imbécile, d'un descendant d'une vieille race monarchique complètement usée, mais ce gouvernement serait-il si différent de celui d'un Carnot, choisi de l'aveu de tous, pour le néant de sa personnalité.
Retour à pied à Auteuil à travers la foule.
Un ciel mauve, où les lueurs des illuminations mettent, comme le reflet d'un immense incendie,--le bruissement de pas faisant l'effet de l'écoulement de grandes eaux;--une foule toute noire, de ce noir un peu papier brûlé, un peu roux, qui est le caractère des foules modernes,--une espèce d'ivresse sur la figure des femmes, dont beaucoup font queue à la porte des _water-closet_, la vessie émotionnée;--la place de la Concorde, une apothéose de lumière blanche, au milieu de laquelle l'obélisque apparaît avec la couleur rosée d'un sorbet au Champagne;--la tour Eiffel faisant l'effet d'un phare, laissé sur la terre par une génération disparue,--une génération de dix coudées.
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_Mardi 7 mai_.--Premier symptôme de l'Exposition: une odeur de musc insupportable se dégageant de la foule qui vague, une odeur de musc insupportable dans un café du boulevard, où il n'y a que des hommes.
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_Lundi 13 mai_.--LES IDÉES RÉVOLUTIONNAIRES D'UN CONSERVATEUR. Voici le titre du livre que j'ai trouvé à faire, si je devenais aveugle: une crainte qui me hante. Et ce serait une série de chapitres sur Dieu, sur le gouvernement, sur le cerveau, etc., etc.
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_Mardi 14 mai_.--Oh! si un homme, comme moi, pouvait rencontrer un Japonais intelligent, me donnant quelques savoureux renseignements, traduisant, par-ci, par-là, quelques lignes des livres à figures, et surtout me criant: Gare! quand je ferais fausse route, quel livre j'écrirais sur les quatre ou cinq artistes de l'_Empire du Lever du Soleil_, de la fin du XVIIIe siècle et du commencement du XIXe--non un livre documentaire, comme je l'ai fait pour les peintres français du siècle dernier,--mais un livre hypothétique, où il y aurait des envolements de poète, et peut-être de la lucidité de somnambule.
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_Mercredi 15 mai_.--Deux soeurs, deux _enfants_,--c'est l'expression de la lettre--avaient demandé, ces jours-ci, à voir l'auteur des FRÈRES ZEMGANNO. Elles sont venues aujourd'hui, ces deux fillettes d'une famille de la petite bourgeoisie, vêtues de robes en laine noire, et les mains dans des gants de soie, au bout des doigts usés. À la fin de la visite, la plus brave m'a demandé dans quel cimetière était enterré mon frère. J'ai été profondément ému par cette touchante prise de congé! C'est curieux, si je suis bien nié, bien haï, bien insulté, j'ai des enthousiastes, et surtout chez des femmes du peuple, en ce temps où il n'y a plus de religion, et où je me sens, dans leur imagination, occuper la place d'un prêtre, d'un vieil être auquel va un respect religieux un peu tendre.
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_Jeudi 16 mai_.--Ce soir Léon Daudet conte un rêve assez original qu'il a fait ces jours-ci. Charcot lui apportait des pensées de Pascal, et en même temps lui faisait voir dans le cerveau du grand homme qu'il avait avec lui, les cellules qu'avaient habitées ces pensées, absolument vides, et ressemblant à des alvéoles d'une ruche desséchée.
Il m'étonne ce sacré grand gamin, par ce mélange chez lui de fumisteries inférieures, de batailles avec les cochers de fiacre, et en même temps par sa fréquentation intellectuelle des hauts penseurs, et ses originales rédactions sur la vie médicale.
Et sur ce rêve, la conversation monte, et je dis qu'il serait du plus haut intérêt que l'ascendance de tout homme de lettres fût étudiée par un curieux et un intelligent jusque dans les générations les plus lointaines, et que l'on verrait le talent venant du croisement de races étrangères ou de carrières suivies par la famille; et qu'on découvrirait dans un homme, comme Flaubert, des violences littéraires, provenant d'un Natchez, et que peut-être chez moi, la famille toute militaire dont je sors, m'a fait le batailleur de lettres que je suis.
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_Samedi 18 mai_.--Les architectures exotiques de cette Exposition en tuent un peu la réalité; il semble qu'on processionne dans les praticables d'une pièce orientale. Puis, au fond c'est trop grand, trop immense, et il y a trop de choses, et l'attention, comme diffuse, ne s'attache à rien. Le vrai format d'une exposition était le format de l'exposition de 1878.
Avec Manet, dont les procédés sont empruntés à Goya, avec Manet et les peintres à sa suite, est morte la peinture à l'huile, c'est-à-dire la peinture à la jolie transparence ambrée et cristallisée, dont la femme au chapeau de paille de Rubens est le type. C'est maintenant de la peinture opaque, de la peinture mate, de la peinture plâtreuse, de la peinture ayant tous les caractères de la peinture à la colle. Et aujourd'hui tous peignent ainsi, depuis les grands jusqu'au dernier rapin de l'impressionnisme.
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_Lundi 20 mai_.--À l'Exposition, les allants et les venants, tout un monde bêtement affairé, éreinté, affolé, la tête perdue; c'est de l'humanité qui ressemble aux bestiaux fous, que j'ai vus, en leur course éperdue dans le Bois de Boulogne, au mois d'août 1870.
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_Mercredi 22 mai_.--De même que les banquiers ont un _choisisseur_ de tableaux, d'objets d'art, de même les princes devraient avoir un _avertisseur_, pour les éclairer sur la propreté morale des gens qui approchent d'eux.
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_Jeudi 23 mai_.--La Parisienne, un moment, n'aimait, ne connaissait que les couleurs franches--des couleurs toujours un peu _canaille_ pour un oeil artiste. Enfin un jour, elle est passée aux couleurs que l'on appelle fausses, mais aux couleurs fausses fabriquées par l'Orient, à l'adorable rose turc, au délicieux mauve japonais, etc. Aujourd'hui elle a adopté les couleurs fausses, fabriquées par le Septentrion saxon, et ce sont d'épouvantables nuances que ces verts pousse de panais, ces rouges bisque d'écrevisse, ces jaunes bruns des vieux Rouen.
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_Vendredi 24 mai_.--Quel coup les artistes sont en train de monter aux bourgeois avec les danseuses javanaises? Cette danse n'a rien de gracieux, de voluptueux, de sensuel, elle consiste tout entière dans des désarticulations de poignets, et elle est exécutée par des femmes dont la peau semble de la flanelle pour les rhumatismes et qui sont grasses d'une vilaine graisse de rats nourris d'anguilles d'égouts.
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_Dimanche 26 mai_.--Une classe curieuse que les tout derniers éditeurs de l'heure actuelle, des éditeurs qui sont des commerçants, ayant fait leur fortune dans des industries ou des négoces inférieurs, et qui, sans aucune connaissance de la partie, croient se relever de leur passé, et anoblir leur avenir par le débit de productions de l'intelligence.
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_Mercredi 29 mai_.--Le docteur Dieulafoy a, ce soir, une originale conversation sur la glande lacrymale, qui ne serait pas plus grosse qu'un pois, et qui, dans certaines circonstances, fournirait aux femmes des litres d'eau, à mouiller plusieurs mouchoirs.
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_Lundi 3 juin_.--Oui, c'est positif: le roman, et un roman tel que FORT COMME LA MORT, à l'heure actuelle n'a plus d'intérêt pour moi. Je n'aime plus que les livres qui contiennent des morceaux de vie vraiment vraie, et sans préoccupation de dénouement, et non arrangée à l'usage du lecteur bête que demandent les grandes ventes. Non, je ne suis plus intéressé que par les dévoilements d'âme d'un être réel, et non de l'être chimérique qu'est toujours un héros de roman, par son amalgame avec la convention et le mensonge.
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_Mardi 4 juin_.--Dîner chez Edmond Rothschild qui reçoit, ce soir, la princesse Mathilde.
L'hôtel le plus princier que j'aie encore vu à Paris. Un escalier du Louvre, où sont étagés sur les paliers des légions de domestiques à la livrée cardinalesque, et à l'aspect de respectables et pittoresques larbins du passé.
Dîner avec la duchesse de Richelieu, la duchesse de Gramont, le prince de Wagram, le jeune Pourtalès, etc., etc.