Journal Des Goncourt Troisieme Serie Deuxieme Volume Memoires D
Chapter 2
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_Jeudi 21 février_.--Grand dîner chez les Daudet. Lockroy arrive au milieu du dîner, en s'excusant sur ce qu'il a attendu son successeur, au ministère, pour lui remettre son _tablier_, et qu'il s'est présenté un premier successeur qui a été suivi d'un autre, qui n'était pas encore le vrai successeur, et qu'enfin il s'est décidé à ne pas attendre un troisième.
On cause du discours de Renan à l'Académie, et comme je me laisse aller à avouer toute la révolte de la franchise de mon esprit et de mon caractère, à propos du tortillage contradictoire de sa pensée, du _oui_ et du _non_, que contient chacune de ses phrases parlée ou écrite, Mme Daudet, en une de ses charmantes ingénuités qu'elle a parfois, laisse tomber, comme si elle se parlait à elle-même: «Oui vraiment, il n'a pas le sentiment de l'affirmation!»
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_Dimanche 24 février_.--Journée anxieusement préoccupée. J'ai reçu ce matin une lettre de Mme Daudet me disant, que Daudet a eu cette nuit des crachements de sang qui l'ont bien effrayée.
Aujourd'hui, au _Grenier_, Rosny déclare qu'il n'estime que les livres qui contiennent des idées, oui des idées, et que la fabrication d'un livre lui est bien égale, maintenant qu'à l'heure présente, les derniers des derniers savent très bien faire _remuer des gens communs_.
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_Lundi 25 février_.--Je trouve Daudet dans son lit, avec des yeux tristes, tristes, et les mains dépassant les draps, serrées l'une dans l'autre, en ce mouvement de constriction que fait l'inquiétude morale.
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_Jeudi 28 février_.--Je lis ce soir dans le _Temps_, cette phrase adressée aux ouvriers par le président Carnot, dans sa visite à la manufacture de tabacs:
«Je vous remercie profondément de l'accueil que vous venez de faire à ma personne, mes chers amis, car vous êtes des amis, puisque vous êtes des ouvriers.
Je demande, s'il existe en aucun temps de ce monde, une phrase de courtisan de roi ou d'empereur, qui ait l'humilité de cette phrase de courtisan du peuple.
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_Dimanche 3 mars_.--Raffaëlli, de retour de Belgique, où il vient de faire des conférences là-bas, et auquel quelqu'un demande ce qu'il est allé faire là-bas, répond moitié blaguant, moitié sérieusement: «J'ai fait le commis voyageur de l'idéal!»
Berendsen m'apporte aujourd'hui, traduit en danois, le volume d'IDÉES ET SENSATIONS. C'est surprenant qu'il ait été fait à l'étranger une traduction de ce livre de style et de dissection psychologique, de ce livre si peu intéressant pour le gros public français.
Dans son lit, avec sa figure à l'ovale maigre et allongé, ses mains exsangues au-dessus des draps, d'une voix du fond de la gorge, Daudet dit: «Je divise les livres en deux: les livres naturels, les livres d'une inspiration spontanée, et les livres voulus.» Et il se livre à une classification curieuse, dans ces deux divisions, des livres célèbres du moment.
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_Mercredi 6 mars_.--La Seine, à cinq heures, du côté du Point-du-Jour. Le soleil, une lueur diffuse de rubis, dans un ciel laiteux, couleur de nacre, où monte l'architecture arachnéenne de la tour Eiffel. Un paysage à la couleur d'un buvard écossais.
Maupassant, de retour de son excursion en Afrique, et qui dîne chez la princesse, déclare qu'il est en parfait état de santé. En effet, il est animé, vivant, loquace, et sous l'amaigrissement de la figure et le reflet basané du voyage, moins commun d'aspect qu'à l'ordinaire.
De ses yeux, de sa vue, il ne se plaint point, et dit qu'il n'aime que les pays de soleil, qu'il n'a jamais assez chaud, qu'il s'est trouvé à un autre voyage, dans le Sahara, au mois d'août, et où il faisait 53 degrés à l'ombre, et qu'il ne souffrait pas de cette chaleur.
Le docteur Blanche contait, ce soir, que la maison qu'il occupait à Passy, et qui est l'ancienne maison de la princesse de Lamballe, avait été mise en vente, vers 1850, à la suite de mauvaises affaires, par un banquier qui en avait refusé 400 000 francs aux Delessert. Or, un avoué qui avait une bicoque au Point-du-Jour, et qui tous les jours, pour se rendre au Palais, longeait le mur de la propriété, le jour de l'adjudication, où il voit que la mise à prix est de 130 000 francs, disait, comme en plaisantant, de mettre 50 francs de surenchère en son nom et de là allait à ses affaires, et au moment de s'en aller, passait savoir à qui elle était adjugée. C'était à lui! Avec les frais, il avait pour 150 000 francs une propriété, dont les possesseurs actuels demandent trois millions.
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_Samedi 9 mars_.--Vraiment les tribulations, les maladies, les chagrins, s'abattent sur cette maison Daudet.
Le père de Mme Daudet est mort ce matin. J'attends la chère femme chez elle jusqu'à sept heures, pour lui serrer la main. La vraie douleur, sans aucune dramatisation, avec des pleurs qu'elle comprime. «Hier, dit-elle, en phrases scandées par de petits sanglots, je me suis échappée d'ici un moment... j'ai été poussée par un pressentiment... J'ai trouvé ma mère qui pleurait et qui m'a dit que mon père était en train de lui dire des choses désolantes... Il se plaignait d'être faible, faible à toute extrémité... J'ai compris qu'il était bien mal, parce qu'il ne demandait des nouvelles de personne... Cependant il a mangé un peu le soir, et mon frère est passé me rassurer... Dans la nuit il a voulu dire des choses qu'il n'avait plus la force de dire... Enfin, ce matin, on m'a prévenue à huit heures... Il ne m'a pas reconnue... Il est mort à neuf heures.»
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_Lundi 11 mars_.--Enterrement du père de Mme Daudet. Ah! le bel adieu au mort qu'a inventé la religion catholique, et la merveilleuse combinaison de musiques douloureuses, de paroles graves, de lentes promenades de vieillards, d'évocations de paix éternelle, et de tentures noires, et de lumières brûlant dans le jour, et de parfums d'encens et de senteurs de fleurs. Ah! l'artistique mise en scène de la désolation et du deuil des vivants.
Dans cette marche au pas, derrière le corbillard, du boulevard Montparnasse au Père-Lachaise, cette marche qui a duré une heure un quart, tout seul dans mon fiacre, il remonte en moi bien des souvenirs tristes, bien des souvenirs de mort.
Oh, ce temple à Thiers, sur le modèle du logis de l'éléphant au Jardin des Plantes, pour cet homme si petit de toute façon, est-ce assez ridiculement énorme!
À trois heures, me voici à la répétition du Théâtre-Libre, aux Menus-Plaisirs. C'est aujourd'hui moins désespérant que l'autre jour, et les remuements de foule qu'on commence à tenter, promettent, il me semble, de grands effets. Le récit de la prise de la Bastille par Mevisto blessé, soutenu par deux hommes, forme un groupe d'un beau dessin. Antoine esquisse le rôle de Boussanel, de manière à faire croire à une création originale. Je reprends confiance.
Sur les six heures, Derembourg qui avait envoyé mon manuscrit à la censure, pour faire jouer aux Menus-Plaisirs la PATRIE EN DANGER avec la troupe d'Antoine, si elle a un succès, Derembourg m'apprend, à ma grande surprise, qu'en dépit de ma préface de GERMINIE LACERTEUX, la censure a donné le visa à ma pièce, sans demander la suppression d'une phrase.
Et il est décidé--ça me paraît bien prématuré--que la pièce passera, le mardi 19 mars.
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_Mardi 12 Mars.--La tour Eiffel me fait penser que les monuments en fer ne sont pas des monuments _humains_, ou des monuments de la vieille humanité, qui n'a connu pour la construction de ses logis que le bois et la pierre. Puis dans les monuments en fer, les surfaces plates sont épouvantablement affreuses. Qu'on regarde la première plate-forme de la tour Eiffel, avec cette rangée de doubles guérites, on ne peut rêver quelque chose de plus laid pour l'oeil d'un vieux civilisé, et le monument en fer n'est supportable que dans les parties ajourées, où il joue le treillis d'un cordage.
Je revois, ce soir, Mme Daudet. Oui c'est l'image de la vraie et sincère douleur. Elle a les yeux tout gonflés des pleurs de la nuit, et est assise en une pose affaissée, ses mains molles réunies dans un mouvement de prière, inattentive à ce que vous dites, ou bien accueillant, d'un pâle sourire de politesse, les paroles qui s'adressent directement à elle.
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_Jeudi 14 mars_.--Vraiment un amusant et drolatique metteur en scène, qu'Antoine avec son sifflet de contremaître, et ses _nom de Dieu_, jaillissant de son enrouement, comme des déchirements de bronches. Il a le sentiment de la vie des foules, et trouve un tas de petites inventions ingénieuses, pour faire revivre cette vie tumultueuse sur le champ étroit des planches d'un théâtre.
Aujourd'hui, après des clameurs cherchées dans trois endroits différents du théâtre, et plus reculés l'un que l'autre, et donnant comme le prolongement lointain de cris de peuple, à la cantonade d'un épisode révolutionnaire, il a brisé le groupement de la scène par des conversations d'aparté chuchotantes, puis tout à coup sur un banc jeté à terre, simulant le coup de pistolet avec lequel se tue le commandant de Verdun, il a fait, dans un mouvement général, toute la tourbe retourner la tête vers la porte du commandant. Et c'était d'un grand effet, avec l'éclairage d'un quinquet à droite, laissant tout le bas des corps des figurants dans l'ombre, et leur sabrant la figure d'un coup de lumière de la tonalité blafarde, qui se trouve dans les têtes du fond des lithographies des courses de taureaux de Goya.
Il y avait aujourd'hui 80 figurants. Antoine en veut 200 à la première. Quelles physionomies, dans ce ramassis de vendeurs de cartes obscènes, de souteneurs, d'industriels de commerces suspects, à la tête à la fois canaille et intelligente. «En voilà un avec un pantalon à l'éléphant, dit Mevisto, que je ne voudrais pas rencontrer la nuit!» Quant à Antoine, il les savourait de l'oeil complaisamment, finissant par dire: «Ah! vraiment, il faut que je demande s'il n'y a pas, parmi eux, quelques-uns qui voudraient débuter... il me semble qu'on tirerait plus d'eux, que de ceux qui ont appris à jouer.» Puis il se retourne vers un groupe d'actrices et leur dit: «Mesdames, vous savez, votre argent et tous vos bijoux dans vos poches; vous voyez, vous avez ici cent escarpes, et votre habilleuse me semble sortie du bagne. Je ne réponds de rien.»
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_Vendredi 15 mars_.--Dire qu'on en est réduit aujourd'hui, avec cet imbécile de public de première, à substituer dans l'acte de Verdun, le mot passeport au mot _passe_, qui est le vrai mot militaire, et je ne suis pas bien sûr, diable m'emporte, qu'au premier acte, l'envoi à Sa Majesté des _faucons_ par le procureur de l'ordre de Malte ne sera pas égayé par un intelligent gandin.
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_Dimanche 17 mars_.--Répétition aux Menus-Plaisirs, tout l'après-midi jusqu'à des heures indues. Mevisto et Barny enroués, presque complètement aphones, Mlle de Neuilly jouissant d'une entorse, Antoine, qui a décidément pris le rôle de Boussanel, ne l'ayant pas encore une fois répété, ce rôle d'un bout à l'autre, et me laissant dans l'incertitude comment il sera joué. Par là-dessus, ledit Antoine est de très mauvaise humeur, et maltraite de paroles tout le monde, et même un peu moi-même, à propos d'une marche de Barny, appuyée sur une béquille, marche qui la force à scander par des temps ce qu'elle dit. Et tout le monde, nerveux, tourné à la dispute, à la bataille, l'homme de l'électricité voulant se battre avec un figurant, et le comte de Valjuzon exaspéré de se trouver mal habillé, et menaçant de quitter le rôle. Et ceux qui ne sont pas prêts à se prendre aux cheveux, jouant comme endormis, comme sous l'influence d'une boisson opiacée. Au milieu de ce désarroi, la petite Varly venant me souffler de ses jolies lèvres dans l'oreille: «Ah! que je vous plains, Monsieur, d'être interprété comme ça!»
Puis cette foule de voyous, magnifiquement effrayants sous leurs blouses, dans le moderne de leurs vêtements, en leurs travestissements de pêcheurs de Masaniello, ayant perdu tout caractère, ayant l'air d'une mascarade historique de chienlits de la Révolution. Ah! si la Providence ne s'en mêle pas, ce sera grotesque la première.
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_Lundi 18 mars_.--Profond découragement avec un fonds de _jemenfoutisme_, et une attente un peu ironique de ce qui va arriver.
Oui, j'en ai plein le dos du théâtre, et de la fièvre des répétitions et des représentations, et j'aspire à mercredi, où je serai tout entier, au retournement de mon jardin, et à la fabrication de cet amusant livre de pêche à la ligne, dans les brochurettes de la bibliothèque de l'Opéra, qui s'appellera: LA GUIMARD.
Je trouve à cinq heures Daudet plongé dans le MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE, et il m'en raconte le commencement, comme dans une hallucination blagueuse. C'est l'Empereur en contact avec une famille de gens gras à lard, d'une famille Durham, et qui n'a jamais entendu parler de lui, et ne s'intéresse qu'au héros et à l'héroïne d'un roman de Mme Cottin, arrivé par hasard dans cette île perdue, et à propos duquel, jeunes et vieux assassinent de questions l'Empereur, qui exaspéré, à une question du gros oncle demandant ce qu'est devenue l'héroïne, lui jette durement: «Elle est morte!» et alors voit couler, à cette nouvelle, sur le _facies_ de cet Anglais, ressemblant à un derrière, voit couler de grosses larmes.
Cela est conté avec les suspensions d'une respiration difficile, des yeux par moment un peu fixes, au milieu du grossissement d'une ironie gasconne.
Une surprise, ce soir, à la répétition générale. La pièce marche. Antoine est très bien dans Boussanel, et tout à fait supérieur dans l'acte de Fontaine près Lyon. Ah! certes, ce n'est pas la composition de la Comédie-Française, et ce n'est pas, comme nous l'avions espéré dans le temps jadis, Dressant jouant le comte de Valjuzon, Delaunay jouant Perrin... mais telle que la pièce est jouée, elle a l'air de mordre les nerfs du public.
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_Mardi 19 mars_.--La toile se lève. Je suis dans une logette sur le théâtre, où une chaise a peine à tenir entre les murs de planches blanchies par une peinture à la colle, et j'ai devant les yeux un emmêlement de tuyaux de caoutchouc, au travers desquels j'aperçois l'avant-scène de gauche, et au-dessous cinq ou six têtes de la première banquette de l'orchestre. Je suis là dedans avec le sentiment d'un coeur non douloureux, mais plus gros qu'ailleurs.
Les mots spirituels du premier acte tombent dans un silence de glace, et Antoine me jette: «Nous avons une salle _sur la réserve_, toute disposée à empoigner n'importe quoi, une phrase quelconque, une perruque d'actrice, une culotte d'acteur!»
Cette froideur s'accentue au second acte, dans la scène pathétique des deux femmes, pendant l'attaque des Tuileries, et finit sur un maigre claquement de mains.
Des amis viennent me voir et s'exclament: «Oh cette salle, on ne peut s'en faire une idée!» Et je sens les acteurs nerveux, et j'ai peur qu'Antoine ne joue pas si bien qu'hier. Hennique très indigné s'en retourne, en criant dans les corridors: «Voilà ce que c'est que d'écrire en français!»
La pièce se relève, est très applaudie au troisième acte.
Au fond, chez moi, une inquiétude de ce relèvement de la pièce, et une crainte de réaction au quatrième acte, de la part de cette salle, qui veut la chute de la pièce, et va sans doute chercher à l'égayer, ne pouvant la siffler. Ça ne manque pas. On rit à des phrases comme celle-ci: «Vous n'êtes pas Suisse», ou à des phrases comme celle-là: «Il parlait... il parlait comme jamais je n'ai entendu parler un homme!» Ah! le bel article à faire sur la lourde bêtise et l'ignorance des jeunes blagueurs de première. Et chez ces gens pas deux sous d'intelligence: ce qu'il y avait à blaguer dans cet acte, à blaguer avec intelligence, c'était la résurrection de Perrin, et ils ne l'ont pas fait...
Enfin arrive le cinquième acte, qu'on joue au milieu de l'égayement, amené par la figure de Pierrot, que s'est faite un détenu. Mais le dramatique de l'acte prend à la fin des gens. Et le baisser du rideau, après l'annonce du nom des deux auteurs, a lieu dans les applaudissements.
Zola, un moment, vient chaleureusement me féliciter d'avoir la salle que j'ai, me congratuler de n'être pas reconnu, d'être contesté, d'être échigné; cela prouve que je suis jeune, que je suis encore un lutteur, que... que... que...
--Ah! que vous êtes détesté, haï,--c'est Rosny qui succède à Zola,--cela dépasse l'imagination, il fallait entendre ce qu'il y avait de fureur contre vous dans les corridors, et ce n'est point encore tant le lettré que l'homme, qui est abominé!
--Oui, oui, je le sais, mon éloignement du bas monde des lettres, mes attaques contre la société juive, aujourd'hui régnante, mon dédain, mes mépris pour le ramassis interlope d'hommes et de femmes dont se compose une première, l'honorabilité même de ma vie... Tout cela fait qu'on me déteste, vous ne m'apprenez rien!
Et quelques instants après me promenant, à la sortie du théâtre avec Paul Alexis, il me dit:
--C'est extraordinaire... J'avais derrière moi, dans une baignoire une femme, une femme bien, une habituée du Théâtre-Libre, qui vient accompagnée, je crois, d'un vieux mari. Eh bien, elle s'est écriée avec un soupir douloureux: «Ah! que je plains les acteurs de jouer une telle pièce!» Et, Dieu sait, ajoute Alexis, ce que sont vos acteurs, sauf Antoine.
--C'est clair, si la pièce avait été écrite par Dennery, cette femme se serait écriée: «Ah! qu'ils sont donc heureux les acteurs qui jouent dans un pareil chef-d'oeuvre.»
Je rentre, et trouve mes deux femmes sous l'émotion du récit qui vient de leur être fait d'un assassinat, commis la veille dans la villa.
Là-dessus la petite va se coucher, promenant sa lumière par la maison, et je mange un gâteau, en buvant un verre d'eau rougie, quand Pélagie me dit:
--Entendez-vous des pas, comme glissés sous la fenêtre?
--C'est vrai... Donnez-moi la canne à épée qui est là, et ouvrez tout doucement la porte.
Pélagie entre-bâille la porte, et aperçoit trois horribles chenapans... dont l'un lui crie aussitôt: «N'ayez pas peur, Madame!» C'étaient trois agents de la sûreté, déguisés en grinches, qui intrigués par ces promenades de lumière dans la maison, à cette heure indue, avaient cru à une intrusion de voleurs chez moi.
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_Mercredi 20 mars_.--Une presse moins exécrable que je ne l'attendais; toutefois une allusion perfide de Vitu, dans le _Figaro_, au sujet de la retraite de la princesse, qui souffrante, a quitté le théâtre avant la fin.
Ce soir, Dieulafoy contait, que dans une salle de l'hospice Necker, les malades se plaignaient de vols journaliers, qu'une surveillance avait été exercée sur les infirmiers et les filles de service, et qu'on n'avait pas découvert le voleur. A ce moment était placé dans la salle, un sergent de ville, malade d'une fluxion de poitrine, mourant, presque agonisant. À quelques jours de là, un matin, à la visite, il disait à Dieulafoy: «Moi, je connais le voleur!» L'homme de la police avait fait son métier en pleines affres de la mort. Et le voleur était un aveugle, traité dans cette salle pour albuminurie.
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_Jeudi 21 mars_.--Une vraie terreur dans Auteuil à propos du garçon jardinier assassiné. Des gens qui déménagent, des maisons où l'on prend des gardiens pour la nuit. Pas si exagérée, la lettre que j'avais écrite, il y a quelques mois, au _Figaro_, et où je demandais qu'en ce pays,--le pays qui paye le plus d'impôts de toute la terre,--l'existence et le foyer du citoyen, fussent un peu mieux défendus des assassins et des voleurs.
Un article incroyable est celui paru dans le _Petit Journal_, et qui demande la suppression de la commission de censure, sur ce qu'elle a laissé passer une pièce, qui est la glorification de la capitulation de Verdun. Vous l'entendez, la glorification de la capitulation de Verdun! Je fais un appel à toute personne de bonne foi, lui demandant si ce n'est pas absolument le contraire. Et savez-vous d'où vient cette accusation, elle vient de ce que, hier, des gens de la Ligue des patriotes ont applaudi cette phrase de la chanoinesse, dans l'acte du siège de Verdun: _Plus de cette Assemblée de Paris, et le balai à ce ramas de robins, d'avocats, de marchands de paroles. Oui, oui, à bas l'Assemblée! à bas l'Assemblée!_
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_Vendredi 22 mars_.--Un affreux détail sur le pauvre garçon jardinier assassiné, c'est un double sillon, creusé par les larmes, le long des deux ailes du nez. Le pauvre diable aurait été tué dans toute la peur d'un faux sommeil, mal joué.
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_Samedi 23 mars_.--C'est dur d'aller ce soir au théâtre, où on m'interrompt brutalement demain; mais je veux remercier Antoine, je veux remercier ces pauvres diables d'acteurs, pour qu'ils ne puissent pas croire, un moment, que je leur attribue mon insuccès.
Je tombe dans la fin du second acte, et trouve le jeune Montégut, à l'effet d'imiter la fusillade, tirant des coups de revolver dans le corridor derrière le théâtre, tandis qu'un gros homme à tête de manant du moyen âge, tire, lui, des coups de canon d'une grosse caisse, et que dans le foyer des acteurs, deux figurants tapent sur deux cloches, pour simuler le tocsin. Un moment Montégut a tiré tant de coups de revolver qu'on ne peut plus respirer. C'est vraiment être en pleine cuisine de la chose.
Antoine ne me paraît pas trop moralement déconfit de notre _four_. Il me dit que s'il avait été le maître, il aurait tenu plus longtemps, et ajoute aimablement que la pièce n'avait pas été peut-être jouée, comme elle aurait dû l'être. À cela je lui réponds que la pièce aurait été miraculeusement jouée, que ça aurait été la même chose, qu'il y a eu une combinaison, un amalgame de l'hostilité contre lui, de l'hostilité contre moi, qu'il n'y avait rien à faire, que la pièce est peut-être _relevable_ ailleurs, ne l'est pas aux Menus-Plaisirs.
Le bruit court que Claretie est dans la salle, et sur cette annonce, tout le monde de déployer ses talents pour se faire engager aux Français; Antoine, lui-même, moitié pour Claretie, moitié pour moi, est superbe dans le quatrième acte.
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_Dimanche 24 mars_.--Je ne sais dans quel journal, je lisais que ma vie se passait au milieu d'une société d'admiration. Elle est restreinte cette société, car personne en littérature n'a été attaqué, insulté, injurié comme moi,--et si peu soutenu par ma société. Et cette société d'admiration, je la cherchais à la première de GERMINIE LACERTEUX, où la salle ne voulait pas laisser prononcer mon nom, à la première de la PATRIE EN DANGER, cette reconstitution d'une époque historique, je puis l'affirmer, comme il n'y en a aucune dans une pièce française, et que la salle, par ses mépris, ses _égayements_, l'affectation de son ennui, déclarait inférieure à tout. Et dans ma pensée, je rapprochais ces deux premières, de l'avis de tout le monde exceptionnelles et particulières aux Goncourt, de la première d'HENRIETTE MARÉCHAL, où on aurait voulu nous déchirer mon frère et moi.
Les gens de mon _Grenier_, dans mon désastre, se sont montrés gentils, affectueux. Ils ont eu l'idée de me donner un dîner, de m'entourer un peu de la chaleur de leur affection, et ça m'a été une jouissance de coeur, de savoir que c'était Geffroy qui avait eu cette idée.
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_Lundi 25 mars_.--Tristesse, en pensant que ma carrière littéraire est finie--et que ma dernière cartouche a raté--et cependant la PATRIE EN DANGER est une oeuvre, qui méritait mieux qu'une chute au Théâtre-Libre.
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