Journal Des Goncourt Troisieme Serie Deuxieme Volume Memoires D

Chapter 12

Chapter 123,658 wordsPublic domain

_Jeudi 29 janvier_.--Voici mes idées sur la réglementation et la police des théâtres, que j'exposais ce soir, chez Daudet. Pas de censure et pas d'interdiction préventive. Une pièce amenant des batailles, pas interdite tout d'abord, mais suspendue. Au bout de huit jours, après une semaine donnée aux passions, aux animosités, aux colères, pour se calmer, une seconde représentation, ou si les batailles recommençaient, alors seulement l'interdiction formelle.

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_Samedi 31 janvier_.--La FILLE ÉLISA, le drame interdit par la censure, a obtenu un succès considérable. Il a assourdi Paris, sous la criée des camelots, pendant plusieurs jours, et un premier tirage de 300 000 épuisé, la _Lanterne_ à dû le faire retirer.

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_Mercredi 4 février_.--Aujourd'hui j'achète chez Hayashi une poche à tabac de Gamboun, le _figurateur_ spécialiste de la fourmi au Japon: un objet de la vie intime, au caractère d'un objet de sauvage, mais fabriqué par le sauvage le plus artiste de la terre.

C'est extraordinaire la jouissance que procure à un amateur la possession d'un objet parfait: c'est si rare le bibelot qui vous satisfait complètement.

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_Lundi 9 février_.--Ce soir, M. Villard soutenait que la qualité du Français et sa supériorité sur tous les autres Européens, étant l'ordre, la méthode, l'économie, on ne savait pourquoi, dans tout l'univers, sa grande réputation était sa légèreté.

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_Mardi 10 février_.--Les Daudet ont signé, ce matin, le contrat de mariage de leur fils Léon avec Jeanne Hugo.

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_Jeudi 12 février_.--À cinq heures et demie, les Montégut et Nicolle viennent me chercher dans le landau officiel des noces, et me mènent avenue Victor-Hugo.

Le cortège est organisé. On monte en voiture. Malgré une petite pluie fine, une population grouillante autour de la mairie de Passy, comme un jour d'émeute... C'est effrayant le monde dans la salle, c'est tout le monde politique, tout le monde littéraire, tout le monde élégant, enfin tous les mondes de Paris. Un moment de houle dans cette foule pressée, tassée, devant un bouquet monstre aux rubans tricolores, qu'une députation pénétrant de force dans la salle, veut porter à la mariée. Mais ce n'est qu'une minute de tumulte. Bientôt tout se tait, tout s'apaise et commence la cérémonie du mariage civil, suivi d'un discours de Marmottan.

Après Marmottan, Jules Simon adresse à la mariée une allocution charmante, la vraie allocution d'un mariage civil.

Le défilé, un défilé d'une heure.

Enfin sur le coup de huit heures, les gens qui dînent chez les Lockroy sont de retour, avenue Victor-Hugo. Et là, est revenu avec nous le docteur Potain, le second témoin de Léon, qui malgré les sollicitations de tout le monde, se refuse à dîner et s'en va, ayant pour principe, que si une fois il dînait en ville, il serait obligé d'y dîner d'autres fois, et que son travail du soir serait complètement perdu.

Les dîneurs sont Schoelcher, le ménage Jules Simon, les Ernest Daudet, les deux frères Montégut, Nicolle, etc., etc.

Schoelcher, une tête de casse-noisette, non le casse-noisette méchant, mais le bon. Une chaîne d'or qui dépasse son gilet, lui fait demander ce que c'est. Il se défend un moment de le dire, se plaignant d'avoir un gilet qui l'a laissée à découvert, puis il avoue que c'est une chaîne d'or, au bout de laquelle, il y a un médaillon contenant des cheveux de son père, et je l'entends à la fin du dîner discuter avec Daudet, et soutenir que l'homme de maintenant vaut mieux que l'homme d'il y a deux cents ans.

Sur le coup de onze heures, on s'embrasse et on se quitte, et Montégut et Nicolle me font la conduite, Nicolle, un garçon du plus grand talent, mais incontestablement le plus grand bavard scientifique, que je connaisse, me parlant dans le roulement de la voiture, sans relâche et sans miséricorde, de l'adaptation de l'oeil de l'aigle et de l'oeil du sauvage pour la vision des grands espaces, et de la myopie produite par la civilisation, me parlant des microbes du tétanos qu'on trouve en quantité dans la terre des Hébrides, où les sauvages n'ont qu'à enfoncer leurs flèches pour qu'elles soient empoisonnées, me parlant de je ne sais quoi encore, quand la voiture s'est arrêtée devant ma porte.

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_Mardi 17 février_.--J'ai envoyé ce matin ma préface à Magnard, en réponse à Renan, et j'attends sa réponse pour savoir, si elle passera dans le _Figaro_. Et je ne suis en train de rien faire, et ayant besoin d'être absent de chez moi, et un peu de moi-même, je m'en vais au Musée du Louvre, remiser mon esprit dans du vieux passé.

Ah! cette vieille Grèce vert-de-grisée! Ah! ces miroirs de Corinthe! Ah! toutes ces choses de la vie usuelle, rongées par la rouille des siècles, et où survit et se détache dans un fragment de métal pourri, la fière ronde bosse et le puissant relief d'un corps de femme emporté sur la croupe d'un animal, galopant dans l'espace... De la Grèce, et sa sculpture dans la tête, en ma promenade hallucinée, presque aussitôt tomber sur les portraits à la mine de plomb de M. Ingres, sur ces crayonnages, peinés, pinochés d'un pauvre dessinateur, qui expose dans un cadre, rue de la Paix... Alors, fuyant ces choses, se trouver soudainement devant les pylônes du _Palais d'Artaxerxès Mnémon_, soutenus par ces hiératiques lions rosâtres sur la vétusté pâle des murs, se trouver devant la _Frise des archers de la salle du trône de Darius_, avec ces troublantes silhouettes de noirs guerriers de profil, aux yeux de face, à la barbe verte!

En rentrant, je trouve la réponse de Magnard qui me dit qu'il accepte, et quoique je l'aie désiré, je me trouve maintenant avoir un peu peur de cette publicité.

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_Mercredi 18 février_.--C'est bien tout à fait, ce roman de Huysmans de l'_Écho de Paris_. C'est de la prose qu'on ne trouve pas d'ordinaire au bas d'un journal, et qui vous fait plaisir à lire, au réveil. Oui, c'est de la plantureuse écriture, avec derrière de la pensée _outrancière_.

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_Jeudi 19 février_.--Carrière, qui dînait chez Daudet, après dîner, est venu s'asseoir à côté de moi, et dans une longue, vague et diffuse conversation, ressemblant à sa peinture, et avec sa voix étoupée, m'a entretenu longtemps de son mépris pour le _chatoyant_ en peinture, et de ses efforts et de son ambition pour attraper les _fugitivités_ de l'expression d'une figure, de son travail enfin, acharné et sans cesse recommençant, pour tâcher de fixer un peu du moral d'un être sur une toile.

Puis il nous entretient de ses longs mois de captivité à Dresde, et est amusant dans la peinture de ses camarades, qu'il nous représente en leur blouse bleue et leurs sabots, tout semblables à des facteurs ruraux l'été--et cela pendant qu'il gelait à pierre fendre. Il nous renseigne aussi sur la médiocre nourriture qu'on leur donnait dans les premiers temps, qui était de la soupe au millet. Il a dans le récit un comique froid, particulier et assez désarçonnant pour les interrogations ingénues, et comme il déclarait qu'au fond les prisonniers n'avaient pas eu à se plaindre des Allemands, et qu'une dame, qui se trouvait là, lui disait: «--Alors on a été très aimable avec vous?--Oh! Madame, on n'est pas aimable avec 25 000 hommes!»

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_Mardi 24 février_.--Ce matin, à propos du patriotisme de Renan, je reçois une carte postale signée: «_Un patriote français vainqueur à Coulmiers (9 novembre 1870_) me disant: «L'article du 15 septembre 1870 de la _Revue des Deux Mondes_, signé Renan, connu plus tôt, eût, peut-être empêché son élection à l'Académie française, car cet article antifrançais, n'était pas fait pour encourager les soldats de l'armée de la Loire, qui, comme moi l'ont lu à Orléans, avant de marcher à l'ennemi.»

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_Mercredi 25 février_.--À midi, enfin arrive une dépêche de la comtesse Greffulhe, qui m'annonce d'une manière positive, que l'Impératrice de Prusse ne viendra pas décidément chez moi, ce qui me comble de joie, vu que dans l'état des esprits et le mouvement d'éreintement de ma personne, cette visite aurait fait demander ma tête.

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_Samedi 28 février_.--Au milieu de l'embêtement de ces jours-ci, une petite satisfaction, je lis dans un journal d'art, qu'à Londres, dans la galerie de _Burlington Fine Arts club_, est exposée une collection d'eaux-fortes françaises, où parmi les oeuvres des aqua-fortistes les plus illustres, figurent les eaux-fortes de mon frère, et où se trouve le «Taureau» de Fragonard.

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_Dimanche 1er mars_.--Dire dans ce moment, que parmi ces directeurs du boulevard, au bord d'une faillite, je n'en ai pas trouvé un qui ait eu l'idée de jouer sa dernière carte sur la PATRIE EN DANGER, et tenté l'aventure d'opposer une pièce à THERMIDOR.

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_Mardi 3 mars_.--Dîner d'hommes politiques chez Charpentier.

Constans raconte sur son séjour en Chine, des choses assez curieuses. Je me rappelle cette anecdote. Son cocher ayant insulté le marquis Tseng, eut le choix entre une amende ridicule et cinquante coups de bambou. En sa qualité d'humain exotique, dénué de système nerveux, il préféra les coups de bambou.

La pensée de Constans est que la Cochinchine, bien administrée, rapporterait dans quelques années cent millions; mais il nous donne connaissance de mesures extraordinaires, d'ordres imbéciles venus de Paris, et imposés par des tout-puissants du ministère, ne se doutant pas ce que c'est un pays de là-bas.

Constans méridional, Floquet méridional, Daudet méridional, le musicien Chabrier, qui dînait, méridional... Ah! ce pauvre Nord est-il battu en ce moment par le Midi!

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_Dimanche 8 mars_.--Daudet me confiait qu'il avait cherché ces jours-ci à retrouver dans sa mémoire son enfance, et que la légende qui faisait de lui, à cette époque, un catholique fervent, était une légende. C'était, disait-il, le coquet surplis avec lequel il servait la messe, l'élégante calotte qu'il avait sur ses cheveux bouclés, les compliments sur sa charmante petite personne, les louanges sur sa jolie voix de _ténorino_, qui lui donnaient l'air d'un enfant confit en dévotion.

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_Mardi 10 mars_.--Hayashi m'apporte aujourd'hui une traduction des passages importants des MAISONS VERTES d'Outamaro.

Je lui parle des biographies, avec lesquelles je voudrais faire mon art japonais du XVIIIe siècle, lui citant les noms de Ritzouo et de Gakutei.

De Ritzouo, il me raconte ceci. Il a débuté en vendant, sur le pont de Riôgoku (le Pont Neuf de la Soumida à Yedo) des bouts de bois ornementés, mais d'une ornementation très économique, parce qu'il manquait absolument d'argent. Et en même temps il faisait des dessins en plein air. Un jour qu'il avait sa petite exposition devant lui, passait le prince de Tsugarou, qui regardait l'étalage, et lui disait d'envoyer chez lui tous ses morceaux de bois. Et il travaillait un temps pour le prince, ornant alors ses travaux de bois, de belles et riches matières, et en faisant de somptueux objets d'art que collectionnait le prince, et dont il faisait cadeau aux _daïmio_, ses amis. Et le prince le prenait en telle affection, qu'il voulait en faire son _ronin_. Mais arrêté dans son désir par le caractère de ses oeuvres, qui étaient les oeuvres d'un artisan, et non d'un poète ou d'un savant, il lui demandait une fois, s'il n'avait pas un autre talent que celui d'ornemaniste. Ritzouo, à la demande du prince, répondait qu'il était un savant militaire, un tacticien. Le prince le faisait alors interroger par le tacticien attaché à sa maison, qui venait trouver le prince, tout stupéfait de la science militaire de Ritzouo, et lui demandait de le prendre comme tacticien en titre, heureux d'être son second.

De Gakutei, de l'artiste des _sourimono_, du dessinateur de la femme sacerdotale, Hayashi me raconte cela. C'était un littérateur, un littérateur donnant ses inspirations à Hokousai, et qui à la fin fut si charmé, si séduit par son talent, qu'il devint peintre et se fit son élève.

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_Jeudi 12 mars_--En rentrant chez moi, enfin une lettre qui m'apporte une bonne nouvelle, une lettre de l'Odéon me demandant des brochures, pour commencer les répétitions de la reprise de GERMINIE LACERTEUX.

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_Vendredi 13 mars_--Je lis ce soir, dans un journal, la mort de ce vieux camarade de lettres, de Banville. Diable, diable, les gens de mon âge s'en vont autour de moi. Il faut cette année pousser les préparatifs de sa sortie de scène. Au fond, malgré du froid arrivé entre nous, je lui suis resté et lui reste toujours reconnaissant de son article sur mon frère.

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_Samedi 14 mars_.--Ce matin, chez Bing, été voir l'exposition Burty. Le feu a l'air d'être à la vente. Voici, je crois, le japonisme lancé, et qui va partir pour les gros prix, comme j'ai vu partir l'estampe et le dessin français du XVIIIe siècle.

Aujourd'hui se vend ma collection de livres dans la vente Burty. J'avoue que j'aurais aimé assister à la vacation, mais c'est vraiment gênant de se voir vendre. Et cependant je me demande, avec une certaine anxiété, ce qu'a pu se vendre le manuscrit de MADAME GERVAISAIS que j'avais donné à Burty, le seul manuscrit qui existe des romans des deux frères: les autres ayant été brûlés par nous. Je sais que Gallimard a donné une commission de 3000 fr. à Conquet.

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_Dimanche 15 mars_.--Une nuit d'insomnie. Ce matin, un moment d'endormement trouble, dans lequel j'ai rêvé ceci. Je me trouvais avoir couché dans une localité inconnue de la banlieue, et j'avais besoin le matin d'assister à un enterrement à Paris,--c'était sans doute la préoccupation de l'enterrement de Banville.--En descendant l'escalier, pendant que je me demandais, où je pourrais trouver une voiture, je me rappelais qu'il me semblait avoir vu le bas de la maison occupé par un loueur. Et, en effet, comme si je l'avais demandé, au moment où je posais le pied sur la dernière marche, un vieux landau s'engageait à reculons devant moi, dans l'allée resserrée entre de hauts murs, et si étroite que je ne pouvais voir l'attelage,--et l'allée, longue, longue, ne finissait pas. Enfin, à la sortie de l'allée, alors que le landau tournait dans la rue, et que la portière m'était ouverte, je m'apercevais que le landau était attelé de huit cochons noirs, qu'avec de grandes guides, et un peu à la façon de la voiture des chèvres des Champs-Élysées, menaient deux hommes ayant, moitié l'aspect de postillons de Longjumeau, moitié l'aspect de toréadors. Et j'avais une terrible dispute avec ces hommes qui soutenaient que j'avais pris la voiture, tandis que moi, avec un peu de la lâcheté qu'on a dans les rêves, je m'excusais en disant, que j'avais cru que la voiture était attelée avec des chevaux, et que ce serait trop ridicule d'arriver à un enterrement devant la porte de l'église, avec un attelage comme le leur.

Au _Grenier_, on cause de Huysmans qui se dit malade, inquiété par des espèces d'attouchements frigides le long de son visage, presque alarmé par l'appréhension de se sentir entouré par quelque chose d'invisible. Est-ce qu'il serait par hasard victime du succubat qu'il est en train de décrire dans son roman? Puis une terreur secrète est en lui, de ce que son chat qui couchait sur son lit, ne veut plus y monter, et semble fuir son maître.

Le chanoine de Lyon qui lui a donné des renseignements sur la _messe noire_, dit-il, lui a écrit que ces choses devaient lui arriver, et chaque jour, il lui mande ce qui suivra le lendemain, avec accompagnement d'ordonnances anti-sataniques pour s'en défendre.

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_Lundi 16 mars_.--Un article de Mirbeau dans l'_Écho de Paris_, prenant ma défense contre M. de Bonnières, un article du tact le plus délicat et de la méchanceté la plus distinguée. C'est à l'heure qu'il est, le seul valeureux dans les lettres, le seul prêt à compromettre un peu de la tranquillité de son esprit, le seul prêt à se donner un coup de torchon. Ç'a été mon seul défenseur, mon seul champion, quant aux habitués de mon _Grenier_, pas un n'a dépensé pour moi une _plumée_ d'encre.

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_Vendredi 20 mars_.--Dernière répétition de GERMINIE LACERTEUX. Très grand caractère, le nouveau décor du cimetière Montmartre, exécuté d'après l'aquarelle de mon frère. Je ne sais décidément pas si la pièce est bonne ou mauvaise, mais pour moi, c'est un fort emmagasinement d'émotions dramatiques.

Ce soir, au dîner des Spartiates, on soutenait que l'homme de l'Occident, était une individualité plus entière, plus détachée, plus en relief sur la nature, moins mangée par l'ambiance des milieux, par cela même une individualité plus déteneuse d'une volonté propre que l'homme de l'Orient, dont l'individualité est comme perdue, fondue, noyée, dans le grand Tout, en son exubérance de végétalité et d'animalité, et faisant de l'homme de là-bas la proie du nirwanisme, de cette lâche et souriante veulerie d'une volonté, qui semble avoir donné sa démission, devant le rien qu'est l'humanité en ces contrées exotiques.

Et un dîneur disait à ce sujet une chose curieuse. Il déclarait que lui, resté un fervent catholique, sur cette terre, il sentait un peu mourir chez lui l'idée religieuse, ne croyant plus que Dieu pût s'intéresser à la prière de l'animalcule qu'il lui semblait être, en cette poussée incessante et ce fourmillement de création!

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_Samedi 21 mars_.--À huit heures et demie, nous partons avec les Daudet, pour assister à la reprise de GERMINIE LACERTEUX. J'avoue que j'ai une petite émotion, et un peu peur que la bataille de la première ne recommence. Non, les tableaux défilent, et pas un oh! pas un mouvement de répulsion, pas un timide chuchotement, pas un sifflet. Des trois rappels à chaque acte. Il n'y a de désapprobateur dans la salle, que la grosse tête de Sarcey jouant l'ennui.

Du reste, sauf le tableau du bal, qui manque de cohésion, jamais GERMINIE LACERTEUX n'a été jouée comme cela. Dumény est tout à fait entré dans la peau et la canaillerie de Jupillon. Mme Crosnier qui ne laisse plus tomber les pénultièmes de ses mots a apporté dans son rôle, une énergie, une verdeur, une puissance qu'elle n'avait pas encore déployées. Réjane a été admirable: elle a dit la scène de l'apport de l'argent comme la plus grande artiste dramatique, ainsi que l'aurait pu dire Rachel.

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_Lundi 23 mars_.--Le raccrochage sur les quais l'hiver.

Une femme noire, immobilisée par le froid, sous un ciel, où la lune met un rayonnement blême dans le moutonnement des nuages couleur de suie, près de cette eau morne aux lueurs saumonées, trémolente sur la fluctuation lente du fleuve,--près de cette eau de suicide, qui semble appeler à elle.

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_Mardi 24 mars_.--C'est un épanouissement, une gaîté, une joie à l'Odéon, qui descend de l'auteur aux machinistes. Ah! le succès au théâtre, quelle atmosphère, ça fait, quelle griserie, ça apporte à tout le monde. Puis cette salle autrefois si rétractile, si éplucheuse des mots elle applaudit, à tout rompre. Crosnier qui a joué médiocrement ce soir, me disait, avant le tableau du concierge: «Ah! il y a des jours, où on joue comme on ne joue qu'une fois... samedi, aux applaudissements de la salle, j'ai eu le sentiment que je jouais, comme je n'avais jamais joué... Quand je suis rentrée dans ma loge, j'avais les yeux tout brillants, et ma fille m'a dit: «Ah! tu sais, maman, il ne faut pas te donner toute, ainsi que tu l'as fait ce soir...» Eh bien! aujourd'hui, non, c'est vrai, je ne suis pas la femme de samedi!»

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_Jeudi 26 mars_.--Au cimetière, où je vois poser la dalle de granit sur la tombe de mon frère.

Ce soir, Rosny qui vient de lire, chez Antoine, NELL HORN, faite en collaboration avec son frère, nous parle de ce frère. Il nous le peint comme un esprit de la même famille que le sien, comme un mystique, mais avec une touche mélancolieuse, venant d'une santé plus frêle, d'une nature plus délicate. Il a pris un moment une autre carrière que la littérature, mais cette carrière ne lui allait pas, et il est revenu à la littérature, mais il n'a voulu collaborer avec Rosny, que lorsqu'il s'en est trouvé digne. Rosny ajoute que les deux frères ne pouvaient se faire la guerre, c'est-à-dire travailler, chacun de leur côté, et que cela l'a décidé à lui donner l'hospitalité dans son talent.

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_Vendredi 27 mars_.--Ah! qu'on est malheureux, d'être comme je suis, d'avoir des nerfs qui me font tout percevoir du dedans des gens qui m'entourent, ainsi qu'un corps souffreteux reçoit inconsciemment l'impression des températures ambiantes, en leurs moindres variations. Ainsi je sens parfaitement, au son de la voix de mes amis, les choses dites pour m'annoncer de vraies et positives bonnes nouvelles, et les choses dites pour m'être agréable, pour panser des blessures, les choses de gentille amabilité qui sont des compliments à côté de la vérité.

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_Jeudi 2 avril_.--Après un morceau sur les érotiques japonais, ainsi qu'après tous les morceaux que je travaille un peu, il me semble ressentir comme une déperdition cérébrale, comme un vide laissé dans ma tête par quelque chose qui en serait sorti, et aurait été pompé par le papier de la copie.

Dîner chez Zola, dîner qu'il donne pour l'anniversaire de sa naissance. Il a aujourd'hui 51 ans.

Un moment, Daudet a été joliment verveux. Il a dit le remarquable _marchand de bonheur_ qu'il ferait; assurant qu'il savait très bien le bonheur qu'il fallait à chaque homme, après l'avoir interrogé sur son tempérament, ses goûts, son milieu.

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_Samedi 4 avril_.--Je crois vraiment, que lorsqu'on sait regarder, découvrir tout ce qu'il y a dans une image, on n'a pas besoin d'aller dans les pays à images. Ainsi aujourd'hui, ayant sous les yeux une image de Toyokouni, représentant le bureau d'une _Maison Verte_, d'une maison de prostitution, et me faisant donner une explication japonaise de tous les objets, grands ou petits, garnissant ce bureau, j'avais la conviction que j'apporterais au lecteur, avec ma description, une sensation du rendu de l'endroit, tout aussi photographique, que la donnerait une description d'après nature de Loti.

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_Dimanche 5 avril_--C'est curieux, pendant que vous êtes à travailler dans votre cabinet, en le silence de cette banlieue endormie, le rappel qui se fait soudain, dans votre cervelle occupée ailleurs, qu'on joue GERMINIE LACERTEUX à l'Odéon, avec ce sentiment complexe, où se mêle à la fois du regret et de la satisfaction de n'y être pas.

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_Mardi 7 avril_.--Oui, elle persiste même chez les vieux, l'allégresse intérieure, éprouvée en se couchant, après une bonne journée de travail.

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_Vendredi 10 avril_.--Dans ce moment, une vie absolument en dehors de la vie réelle, et toute remplie par la contemplation de l'objet et de l'image d'art, produisant une espèce d'onanisme de la rétine et de la cervelle, un état physique d'absence et de griserie, où l'on échappe aux embêtements moraux et aux malaises physiques.

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_Samedi 11 avril_.--La liberté et le bon marché de la vie, c'est ce que devrait nous payer un gouvernement républicain.