Journal Des Goncourt Troisieme Serie Deuxieme Volume Memoires D
Chapter 10
_Lundi 8 septembre_.--Le soir, quand vous êtes assis à une table de café, le défilé sur le boulevard, ce défilé incessant, continu au bout de quelque temps d'attention, n'a plus l'air d'un défilé de vivants. Ça ressemble au passage mécanique de personnages d'un écran, un passage de silhouettes découpées qui n'ont pas d'épaisseur.
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_Samedi 13 septembre_.--Du coin de mon cabinet de travail, pendant que j'écris, j'ai devant moi, sur la porte de mon cabinet de toilette et dans la pénombre, une courtisane d'Hokousaï sous une robe semée de grues volantes, et par cette porte entr'ouverte, tout au fond de ma chambre à coucher, un meuble en laque aux faucons argentés, et au-dessus un grand vase céladon, aux reliefs blanc et or, se détachant d'une tapisserie crème, représentant une bergerie du XVIIIe siècle: un trou lumineux tout plein de couleurs et de clartés charmeresses.
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_Dimanche 14 septembre_.--Saint-Gratien. Le jeune Benedetti qui a passé deux ans au Brésil, comme attaché à la légation, vient s'asseoir à côté de moi, et se met à causer de la fièvre jaune, de cette épouvantable maladie, qui lors même qu'elle n'est plus épidémique, ne continue pas moins d'enlever à Buenos-Ayres, tous les jours, au moins vingt-cinq personnes.
M'entretenant de la rapidité des décès, il me conte qu'un ingénieur français, ayant fait là-bas son affaire, ayant gagné une petite fortune, partait le lendemain par le paquebot pour l'Europe avec sa femme et ses enfants. Le jeune Benedetti s'était trouvé en rapport avec le ménage, et lui donnait à dîner la veille de leur départ. Le ménage le quittait assez tard, tout le monde bien portant. À quatre heures du matin, on venait lui annoncer que l'ingénieur était mort. Alors avait lieu une scène terrible entre lui et la femme. La femme voulait retarder son départ pour l'enterrement de son mari. Il lui objectait qu'il n'y avait pas à rester parce que, à six heures, son mari serait enterré; la décomposition des corps étant si rapide, que l'enterrement a lieu deux heures après. Et dans la crainte qu'il se déclarât un cas chez la femme et les enfants, avec l'aide de la police, il embarquait de force la veuve et sa petite famille, au milieu des injures de la femme... qui, arrivée en Europe, lui adressait une lettre de remerciement.
Un détail particulier des enterrements de ce pays. Là-bas, pas de croque-morts, ce sont les parents qui portent la bière, quelquefois un flacon sous le nez tenu de la main libre et bien souvent un des porteurs rentre chez lui, atteint de la fièvre jaune.
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_Mercredi 17 septembre_.--Lavoix, revenant de Savoie, nous apprend que les Charmettes avaient été achetées par les cochers de Chambéry et d'Aix, craignant que la propriété ne tombât aux mains d'un propriétaire peu respectueux, qui y apportât des changements, lui enlevât son caractère historique, tandis qu'eux la laissent inhabitée, et telle qu'elle pouvait être au temps des amours de Jean-Jacques.
C'est un précédent. Bientôt dans toute petite localité, la pierre ou le moellon historique qu'on vient voir, sera acheté par un syndicat de cochers conservateurs.
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_Vendredi 19 septembre_.--À propos de l'historique des jetons de l'Académie, et de je ne sais quel académicien qui les toucha tous, le jour de l'exécution de Louis XVI, quelqu'un raconte qu'aux journées de Juin, Villemain qui habitait l'Institut, dans la persuasion d'être tout seul à toucher, avait ouvert et clos la séance, quand Cousin qui venait de traverser les barricades et d'affronter la mort, apparut dans la salle, en s'écriant: «Part à deux!»
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_Mercredi 24 septembre_.--En regardant dans le petit parc de Saint-Gratien, un cèdre _déodora_, ses étages de branches déchiquetées, allant en diminuant jusqu'à son sommet, j'ai comme une révélation que la pagode, la construction chinoise, a été inspirée par l'architecture de cet arbre, ainsi, que l'ogive, dit-on, le fut aussi par le rapprochement en haut d'une allée de grands arbres.
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_Vendredi 26 septembre_.--Aujourd'hui le jeune Hayashi me dit: «Voulez-vous me permettre de vous demander un renseignement?... Vous avez le masculin et le féminin dans votre langue... je le comprends pour l'homme et la femme... mais pour les choses inanimées.» Et il me montre un bol: «Pourquoi ceci est-il masculin?» Et après il me montre une tasse: «Pourquoi cela est-il féminin?» J'ai été embarrassé comme du pourquoi troublant d'un enfant.
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_Mercredi, 1er octobre_.--Lockroy, qui est venu dîner, raconte ses prisons, se plaint de l'enfermement de huit heures du soir, de ce qu'on appelle _être bouclé_, et qui vous fait passer toute la nuit sans secours, si on est malade, comme il l'a éprouvé, du temps où il avait de grandes constrictions du coeur. Il dit que la prison est supportable trois mois, mais que, passé ce terme, il se développe chez le prisonnier un besoin de sortir qui s'accentue tous les jours, et il déclare que le travail est impossible en prison: le travail ne pouvant s'obtenir que dans une séquestration volontaire et non forcée.
Un amusant épisode d'un de ces séjours en prison. Pendant la Commune, il prend un fiacre, et va faire une visite à un ami, aux environs de Paris. Il est arrêté par les hussards du général Charlemagne, et envoyé dans son fiacre à Versailles. Il est mis en prison, où il reste trois semaines, et comme il n'avait pas sur lui de quoi payer le fiacre, tous les matins le cocher se présentait à la prison, lui faisait dire qu'il était à ses ordres, et en quittant la prison, il avait trois semaines de fiacre à payer.
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_Jeudi 2 octobre_.--La falsification de tout ce qui se mange et se boit à Paris, est-elle bien organisée! Il y avait ces années-ci, une laiterie, dont je ne me rappelle plus le nom, qui avait pour faire la prison des falsifications, un employé, auquel on donnait un traitement de 1800 francs.
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_Vendredi 3 octobre_.--Il y a eu chez Hugo, dans le règlement de sa vie un méthodisme incroyable. Le jour tombé, il ne lisait pas, aux lumières, une ligne d'un journal, une ligne même d'une lettre: il la mettait dans sa poche, disant qu'il la lirait le lendemain. Et Mme Lockroy, nous racontait, ce soir, qu'au commencement de la guerre, où tout le monde _haletait_ après les nouvelles, un jour de brouillard, où les journaux étaient arrivés à la nuit, et où on se les arrachait, il n'avait touché à aucune des feuilles éparses devant lui, demandant qu'on lui racontât ce qu'il y avait dedans.
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_Samedi 4 octobre_.--Un conte fantastique à la Poë à faire avec ceci. On a calculé qu'avec l'aurification des dents, générale chez tout le monde aux États-Unis, il y avait 750 millions d'or dans les cimetières. Supposons au bout de beaucoup d'années, où les millions seront changés en milliards, une crise financière, et la recherche impie et macabre de cet or.
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_Mardi 7 octobre_.--Dîner avec un Russe, un chambellan de l'Empereur, qui affirme que Tourguéneff n'était pas un Russe sincère, qu'il jouait à Paris le nihiliste, tandis que là-bas, il se montrait un aristocrate renforcé. L'opinion de ce Russe, c'est que Tourguéneff n'a de valeur qu'en ces premiers ouvrages, dans les scènes retracées du temps de son adolescence, où il a donné de véritables photographies de son pays. Et d'après les paroles du dîneur, il me semble que Dostoïevsky, est dans ces années, l'auteur le plus russe, l'auteur reproduisant le plus fidèlement l'âme de ses compatriotes.
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_Mardi 14 octobre_.--Voici la dédicace que j'ai mise à l'exemplaire de Renan:
À RENAN
Un ami de l'homme--et quelquefois, un ennemi de sa pensée.
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_Jeudi 16 octobre_.--En corrigeant les épreuves d'Outamaro, je pensais à la tendance de mon esprit de n'aimer à travailler que _d'après du neuf_, d'après des matériaux non déflorés par d'autres. D'abord des recherches dans les autographes et les documents inédits du XVIIIe siècle, puis après, et avant tout le monde, le roman naturaliste,--aujourd'hui des travaux sur ces artistes du Japon, ces artistes qui n'ont pas encore, à l'heure présente, de biographies imprimées.
Chez Charpentier, je tombe sur Zola, qui vient d'apporter le commencement de la copie de son volume sur l'Argent.
«Son livre se compose de douze chapitres. Il en a fait huit, il ne lui en reste plus que quatre... Il n'est pas tout à fait content de son livre, mais il ne faut pas le dire trop haut... ça pourrait nuire... et il y a d'autres livres dont il n'était pas content, et qui ont marché cependant... et puis, il n'est pas possible que tous les livres, quand on en produit un certain nombre, aient la même valeur... Enfin l'Argent, c'est bon comme mobile d'une action... mais dans l'Argent pris comme étude, il y a trop d'argent.»
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_Samedi 18 octobre_.--C'est superbe, les journalistes m'accusent de n'avoir ni patriotisme ni coeur, ils nient même mon affection fraternelle. Pourquoi? simplement parce que mes souffrances patriotiques et mes deuils de coeur: c'est écrit. Si cela ne l'était pas, j'aurais--et à en revendre--tout ce qu'on dit me manquer.
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_Mercredi 22 octobre_.--Margueritte vient me faire sa visite d'adieu, avant son départ. Il ne va pas cet hiver en Algérie, trouvant que l'humidité chaude de là-bas, le rend cérébralement paresseux. Il va en Corse, où il espère une atmosphère moins déprimante, et où il s'imagine trouver quelque chose à faire de neuf: la Corse n'ayant point été explorée depuis Mérimée.
Lavoix me disait, ce soir, s'être trouvé à Jérusalem, avec un placeur de vin, très voltairien, qu'un jour il rencontre dans la rue, tout bouleversé, tout extraordinaire, et qui interrogé par lui sur ce qu'il avait, lui répondit: «Je viens du tombeau du Christ, où je ne sais pas ce qui m'est arrivé, j'ai voulu dire une prière... je les avais oubliées... et je rentre à l'hôtel pour en apprendre une.»
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_Lundi 27 octobre_.--J'ai passé aujourd'hui toute la journée chez Lenoir, à chercher et à retrouver la ressemblance de mon frère, sur l'ébauche du médaillon, qu'il fait en découpure pour sa tombe. Je suis parvenu, en guidant l'ébauchoir du sculpteur, à affiner la grosse et large matérialité qu'il avait donnée à sa figure, à resserrer le bas du visage, où il y avait une si jolie et si petite touche, ce bas du visage que tous les dessinateurs ont allongé au détriment du haut de la tête; je suis parvenu à lui refaire la ligne du nez tout à fait juste. Et c'est une petite joie intérieure, en interrogeant les menteuses photographies et les incomplets dessins étalés sur un divan, de faire revenir dans ce morceau de terre, petit à petit, et autant que le souvenir le permet, de faire revenir le profil aimé...
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_Mardi 28 octobre_.--C'est étonnant, comme toute ma vie, j'ai travaillé à une littérature spéciale: la littérature qui produit des embêtements. Ç'a été d'abord les romans naturistes que j'ai écrits, puis les pièces révolutionnaires que j'ai fait représenter, enfin en dernier lieu le JOURNAL. Il y a tant de gens auxquels la littérature ne fait que rapporter des caresses pour leurs nerfs.
Aujourd'hui, sur ma demande, on m'envoie de l'_Écho de Paris_ un reviewer, que je charge de répondre à l'attaque de Renan, en lui remettant le canevas de la réponse.
Voici le petit morceau de prose qu'il a dû mettre en dialogue, sans y changer, sans y ajouter rien:
--Vous avez lu l'interview de la _France_ à propos de votre Journal sur le siège de Paris et la Commune?
--Oui je l'ai lu avec un certain étonnement, car voici le portrait que je faisais de Renan, dans l'avant-dernier volume paru: «L'homme toujours plus charmant et plus affectueusement poli, à mesure qu'on le connaît et qu'on l'approche. C'est le type dans la disgrâce physique de la grâce morale; il y a chez cet apôtre du doute, la haute et intelligente amabilité d'un prêtre de la science.»
Oui, je suis, ou du moins j'étais l'ami de l'homme, mais parfois l'ennemi de sa pensée, ainsi que je l'écrivais dans la dédicace de l'exemplaire à lui adressé.
En effet, tout le monde sait que M. Renan appartient à la famille des grands penseurs, des contempteurs de beaucoup de convictions humaines, que des esprits plus humbles, des gens comme moi, vénèrent encore un peu, _estomaqués,_ quand ils entendent un penseur de la même famille proclamer que la religion de la patrie, à l'heure présente, est une religion aussi vieille que la religion du Roi sous l'ancienne monarchie.
Ici, je ne veux pas entrer dans la discussion, à propos des conversations rapportées dans le dernier volume, que du reste M. Renan déclare n'avoir pas plus lu que les autres, mais j'affirme sur l'honneur,--et les gens qui me connaissent, pourraient attester qu'ils ne m'ont jamais entendu mentir,--j'affirme que les conversations données par moi dans les quatre volumes, sont, pour ainsi dire, des sténographies, reproduisant non seulement les idées des causeurs, mais le plus souvent leurs expressions, et j'ai la foi, que tout lecteur désintéressé et clairvoyant, en me lisant, reconnaîtra que mon désir, mon ambition a été de faire _vrais_, les hommes que je portraiturais, et que pour rien au monde, je n'aurais voulu leur prêter des paroles qu'ils n'auraient pas dites.
M. Renan me traite de «monsieur indiscret». J'accepte le reproche et je n'en ai nulle honte,--d'autant plus que mes indiscrétions ne sont pas des divulgations de la vie privée, mais tout bonnement, des divulgations de la pensée et des idées de mes contemporains;--des documents pour l'histoire intellectuelle du siècle. Oui, je le répète, je n'en ai nulle honte, car depuis que le monde existe, les mémoires un peu intéressants n'ont été faits que par des indiscrets, et tout mon crime est d'être encore vivant, au bout de vingt ans qu'ils ont été écrits--ce dont humainement je ne puis avoir de remords.
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_Jeudi 30 octobre_.--Lefebvre de Behaine vient déjeuner, et me remercie d'avoir accepté d'être le témoin du mariage de son fils.
Et l'on cause de la cherté du mariage à la Nonciature apostolique et ailleurs, et il me raconte qu'à son mariage, sa belle-mère se plaignant de cette cherté à l'abbé, avec lequel elle réglait la cérémonie, l'abbé lui avait répondu: «Oh! madame, ce serait encore plus cher, si au lieu de marier votre fille, vous la faisiez enterrer!»
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_Dimanche 9 novembre_.--Cette vénération des jeunes littérateurs pour la littérature, prenant des personnages et des décors dans le passé, cette vénération qui leur fait préférer SALAMMBÔ à MADAME BOVARY, a pour moi quelque chose de l'admiration respectueuse des gens des secondes galeries, pour les pièces de théâtre ayant pris les personnages et les décors de notre ancienne monarchie.
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_Dimanche 23 novembre_.--Par un temps à ne pas mettre un chien dehors, me voici à cinq heures en bas de mon lit, et bientôt dans le chemin de fer de Rouen, avec Zola, Maupassant, etc., etc.
Je suis frappé, ce matin, de la mauvaise mine de Maupassant, du décharnement de sa figure, de son teint briqueté, du caractère _marqué_, ainsi qu'on dit au théâtre, qu'a pris sa personne, et même de la fixité maladive de son regard. Il ne me semble pas destiné à faire de vieux os. En passant sur la Seine, au moment d'arriver à Rouen, étendant la main vers le fleuve couvert de brouillard, il s'écrie: «C'est mon canotage là dedans, le matin, auquel je dois ce que j'ai aujourd'hui!»
Visite à Lapierre malade dans son lit, et de là déjeuner chez le maire.
Dehors, toujours de la bruine, de la pluie et du vent, le temps ordinaire des inaugurations à Rouen, et là dedans, une population tout à fait indifférente à la cérémonie qui se prépare, et prenant tous les chemins qui n'y mènent pas. En tout une vingtaine de Parisiens dans les lettres et le reportage, et une fête avec tente pour les autorités, et musique de foire, comme pour les comices agricoles de MADAME BOVARY.
D'abord une promenade dans le musée, à travers des manuscrits de Flaubert, sur lesquels est penchée une députation de collégiens, puis enfin l'inauguration du monument pour de vrai.
Diable, moi qui ne peux lire, chez moi, une page de ma prose à deux ou trois amis, sans un tremblement dans la voix, je l'avoue, je suis plein d'émotion, et crains que mon discours ne s'étrangle dans mon larynx, à la dixième phrase.
Messieurs,
Après notre grand Balzac, le père et le maître à nous tous, Flaubert a été l'inventeur d'une réalité, peut-être aussi intense que celle de son précurseur, et incontestablement d'une réalité plus _artiste_, d'une réalité qu'on dirait obtenue comme par un objectif perfectionné, d'une réalité qu'on pourrait définir du _d'après nature_ rigoureux, rendu par la prose d'un poète.
Et pour les êtres, dont Flaubert a peuplé le monde de ses livres, ce monde fictif à l'apparence réelle, l'auteur s'est trouvé posséder cette faculté créatrice, donnée seulement à quelques-uns, la faculté de les créer, un peu à l'instar de Dieu. Oui, de laisser après lui des hommes et des femmes qui ne seront plus pour les vivants des siècles à venir, des personnages de livres, mais bien véritablement des morts, dont on serait tenté de rechercher une trace matérielle de leur passage sur la terre. Et il me semble qu'un jour, en ce cimetière aux portes de la ville, où notre ami repose, quelque lecteur, encore sous l'hallucination attendrie et pieuse de sa lecture, cherchera distraitement aux alentours de la tombe de l'illustre écrivain, la pierre de Madame Bovary.
Dans le roman Flaubert n'a pas été seulement un peintre de la contemporanéité, il a été un résurrectionniste, à la façon de Carlyle et de Michelet, des vieux mondes, des civilisations disparues, des humanités mortes. Il nous a fait revivre Carthage et la fille d'Hamilcar, la Thébaïde et son ermite, l'Europe moyenageuse et son Julien l'Hospitalier. Il nous a montré, grâce à son talent descriptif, des localités, des perspectives, des milieux que, sans son évocation magique, nous ne connaîtrions pas.
Mais permettez-moi d'aimer surtout, avec tout le monde, le talent de Flaubert dans MADAME BOVARY, dans cette monographie de génie de l'_adultère bourgeois_, dans ce livre absolu, que l'auteur jusqu'à la fin de la littérature, n'aura laissé à refaire à personne.
Je veux encore m'arrêter un moment, sur ce merveilleux récit, sur cette étude apitoyée d'une humble âme de peuple qui a pour titre: UN COEUR SIMPLE.
En votre Normandie, Messieurs, au fond de ces antiques armoires, qui sont la resserre du linge, et de ce qu'a de précieux le pauvre monde de chez vous, quelquefois vos pêcheurs, vos paysans, sur les panneaux intérieurs de ces armoires, d'une maladroite écriture tracée par des doigts gourds, mentionnent un naufrage, une grêle, une mort d'enfant, enfin une vingtaine de grands et de petits événements: l'histoire de toute une misérable existence. Cet envers écrit de leurs armoires, c'est l'ingénu _Livre de raison_ de ces pauvres hères. Or, Messieurs, en lisant UN COEUR SIMPLE, j'ai comme la sensation de lire une histoire qui a pris à ces tablettes de vieux chêne, la naïveté et la touchante simplesse, de ce qu'ont écrit dessus, votre paysan et votre pêcheur.
Maintenant qu'il est mort, mon pauvre grand Flaubert, on est en train de lui accorder du génie, autant que sa mémoire peut en vouloir... Mais sait-on, à l'heure présente, que de son vivant la critique mettait une certaine résistance à lui accorder même du talent. Que dis-je «résistance à l'éloge»!... Cette vie remplie de chefs-d'oeuvre, lui mérita, quoi? la négation, l'insulte, le crucifiement moral. Ah! il y aurait un beau livre vengeur à faire de toutes les erreurs et de toutes les injustices de la critique, depuis Balzac jusqu'à Flaubert. Je me rappelle un article d'un journaliste politique, affirmant que la prose de Flaubert déshonorait le règne de Napoléon III, je me rappelle encore un article d'un journal littéraire, où on lui reprochait un _style épileptique_,--vous savez maintenant, ce que cette épithète contenait d'empoisonnement pour l'homme auquel elle était adressée.
Eh bien, sous ces attaques, et plus tard dans le silence un peu voulu qui a suivi, renfonçant en lui l'amertume de sa carrière, et n'en faisant rejaillir rien sur les autres, Flaubert est resté bon, sans fiel contre les heureux de la littérature, ayant gardé son gros rire affectueux d'enfant, et cherchant toujours chez les confrères ce qui était à louer, et apportant à nos heures de découragement littéraire, la parole qui remonte, qui soulève, qui relève, cette parole d'une intelligence amie dont nous avons si souvent besoin, dans les hauts et les bas de notre métier. N'est-ce pas, Daudet? N'est-ce pas, Zola? N'est-ce pas, Maupassant? qu'il était bien ainsi, notre ami?--et que vous ne lui avez guère connu de mauvais sentiments que contre la trop grosse bêtise?
Oui, il était foncièrement bon, Flaubert, et il pratiqua, je dirais, toutes les vertus bourgeoises, si je ne craignais de chagriner son ombre avec ce mot, sacrifiant un jour sa fortune et son bien-être à des intérêts et à des affections de famille, avec une simplicité et une distinction, dont il y a peu d'exemples.
Enfin, Messieurs, en ce temps où l'argent menace d'_industrialiser_ l'art et la littérature, toujours, toujours, et même en la perte de sa fortune, Flaubert résista aux tentations, aux sollicitations de cet argent; et il est peut-être un des derniers de cette vieille génération de désintéressés travailleurs, ne consentant à fabriquer que des livres d'un puissant labeur et d'une grande dépense cérébrale, des livres satisfaisant absolument leur goût d'art, des livres d'une mauvaise vente payés par un peu de gloire posthume.
Messieurs,
Cette gloire, afin de la consacrer, de la propager, de la répandre, de lui donner en quelque sorte une matérialité, qui la fasse perceptible pour le dernier de ses concitoyens, des amis de l'homme, des admirateurs de son talent, ont chargé M. Chapu, le sculpteur de tant de statues et de bustes célèbres, du bas-relief en marbre que vous avez sous les yeux, ce monument où le statuaire, dans la sculpture de l'énergique tête du romancier, et dans l'élégante allégorie de la Vérité prête à écrire le nom de Gustave Flaubert sur le livre d'Immortalité, a apporté toute son habileté, tout son talent. Ce monument d'art, le comité de souscription l'offre par mon intermédiaire à la ville de Rouen, et le remet entre les mains de son maire.
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Eh bien, non, ça s'est passé mieux que je ne croyais, et ma voix s'est fait entendre jusqu'au bout, dans une bourrasque impétueuse qui me collait au corps ma fourrure, et me cassait sous le nez les pages de mon discours,--car l'orateur ici est un harangueur de plein air;--mais mon émotion, au lieu de se faire aujourd'hui dans la gorge, m'était descendue dans les jambes, et j'ai éprouvé un _trémolo_ qui m'a fait craindre de tomber, et m'a forcé à tout moment de changer de pied, comme appui.
Puis après moi, un discours plein de tact du maire, et après le maire, un discours d'un académicien de l'Académie de Rouen, à peu près vingt-cinq fois plus long que le mien, et contenant tous les clichés, tous les lieux communs, toutes les expressions démodées, toutes les _homaiseries_ imaginables: un discours qui le fera battre par Flaubert, le jour de la résurrection.
Maintenant, pour être franc, le monument de Chapu est un joli bas-relief en sucre, où la Vérité a l'air de faire ses besoins dans un puits.