Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire

Chapter 9

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_19 octobre_.--Étudié chez Niel, l'oeuvre de Méryon, dans tous ses états, ses essais, et même une partie de ses dessins. Il semble qu'une main du passé ait tenu la pointe du graveur, et que mieux que la pierre du vieux Paris soit venu sur ces feuilles de papier. Oui, dans ces images, on dirait ressuscitée un peu de l'âme de la vieille cité: c'est comme une magique réminiscence d'anciens quartiers sombrant parfois dans le rêve trouble de la cervelle du _voyant_ perspectif, du poète-artiste, ayant assises à son établi la Démence et la Misère. En effet, pas de commandes, pas de travail, pas de pain: pour toute nourriture, les quelques légumes d'un petit jardin, au haut du faubourg Saint-Jacques. Et en ce meurt-de-faim, exténué d'imaginations peureuses: la terreur de la police de l'Empereur qui en veut à son existence, à son talent, à ses amours, qui l'a empêché d'être le mari d'une petite actrice entrevue au soleil des quinquets, et qui a empoisonné son amoureuse avec des mouches cantharides--son poison redouté,--et qui l'a enterré dans son jardin qu'il retourne, sans cesse, pour retrouver son cadavre.

Pauvre misérable fou qui, dans les moments lucides de sa folie, fait, la nuit, d'interminables promenades, pour surprendre l'étrangeté pittoresque des ténèbres dans les grandes villes.

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--Il y aurait à faire une belle chose intitulée: LA BOUTEILLE,--et faire cela sans moralité aucune.

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--Une très honnête demoiselle que j'ai connue, mais en même temps très toquée et fort drolatique, disait, en parlant de sa future nuit de noces: «J'ai si peur, si peur, que j'ai envie de me faire chloroformer!»

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_21 octobre_.--«Vous n'êtes pas disposés à épouser, tous deux, Mme Doche, n'est-ce pas? Eh bien! ne présentez pas cela. Il vous faut, comme on dit, de grands acteurs, et vous ne les aurez pas!» C'est Banville qui nous parle ainsi, après la lecture d'un acte intitulé: INCROYABLES ET MERVEILLEUSES, et que nous avions écrit, après notre HISTOIRE DU DIRECTOIRE.

... Le joli causeur à la malice amusante que ce Banville, et tout ce qu'il raconte sur le théâtre qu'on ne lit pas, avec des aperçus si philosophiquement blagueurs, et les portraits si bien mordus à l'eau-forte qu'il enlève des comédiens et des comédiennes, et le délicieux comique et le parfait acteur qu'il est pour jouer ce monde des planches, et l'art unique qu'il a, avec son ironie flûtée et poignardante, d'exposer les dessous infâmes ou ironiques des choses des coulisses... Et les paradoxes charmants, énormes, stupéfiants, les paradoxes de lettré, où au fond de l'exagération hyperbolique, existe toujours un grain infinitésimal de vérité ou de bon sens, et qui sortent de sa bouche à tout moment. Qu'on l'écoute:

«Savez-vous la recette de Duvert et de Lausanne pour faire un vaudeville? Ils prennent Andromaque. Oui, Andromaque! Maintenant, voici comment ils l'arrangent. D'Andromaque, ils font un pompier. Puis, la jalousie, le noeud de la pièce, ils la transforment en le désir d'obtenir un bureau de tabac...» Et ainsi du reste.

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_26 octobre_.--Une journée passée à l'atelier, de Servin. Un _farniente_ sans remords, une flâne majestueuse et déridée, un lundi du pinceau, des rires, de l'esprit abracadabrant, des blagues énormes et pouffantes, et des enfantillages, et des coups de pied au cul, et la gaminerie et la clownerie parisiennes dansant autour des couleurs et des tubes enchantés tenant le soleil et la chair; enfin, des heures molles, inertes, avachies, et le Temps s'endormant sur le divan, où ces joyeux pitres le bercent avec de la farce, des pantomimes drolatiques, des ironies, des riens, et le complet oubli et la parfaite insouciance du proverbe anglais: _Time is money_.

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--Le café m'apparaît comme une distraction bien en enfance. Il me semble que les siècles futurs trouveront mieux. Dans ces temps, il y aura des endroits où des philtres vous épanouiront la rate, où avec je ne sais quoi, avec un gaz exhilarant, on vous remplira de gaieté pour quarante centimes, et où des garçons vous verseront par tout le corps une sorte de paix et de joie: une demi-tasse de paradis.

De véritables débits de consolation, où l'on détournera le cours de l'âme et la mélancolie de la pensée, pendant une heure.

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--Rue Bonaparte, en achetant notre bacchanale enfantine d'Angelo Rossi, on nous montra une terre cuite de Clodion, un bas-relief, haut comme les deux mains, représentant une femme sortant du bain, des parties de corps saillantes en ronde bosse dans le relief d'une médaille. Elle est debout, de face, près d'un brûle-parfums, en train de tordre, de ses deux mains ramenées en arrière, ses cheveux mouillés, en deux longues tresses. Dans ce corps en retraite, tout fuit et s'efface et s'estompe, sauf une jambe qui avance, un genou qui se détache et sort du fond de la terre rose.

C'est une jeunesse, une gracilité de ligne, une finesse ténue des attaches, un modelage douillet du ventre, une science de tout ce grassouillet virginal et bridé, une grâce délicate comme voilée d'enfance, avec dans une si petite chose, presque la grandeur d'une statue. Un corps de fillette étudié d'un bout à l'autre dans la beauté de la jeune fille plus en bouton qu'en fleur, à l'heure des promesses physiques qui éclosent, à l'heure où la forme de la femme dans son accomplissement, garde encore un peu des élancements et des maigreurs adorables de la jeune fille.

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_29 octobre_.--Marie m'emmène chez Edmond, le grand sorcier des lorettes. Il habite, rue Fontaine-Saint-Georges, une maison toute fleurie de fausses sculptures du XVIe siècle, avec des chouettes de pierres dans les niches des dessus de fenêtres. Une vieille femme à cheveux blancs vous introduit dans une salle à manger, où sont encadrées, sur fond noir, des mains découpées sur du papier blanc et ponctuées de lignes, et margées d'annotations tracées à la plume. Il y a là, la main de Robespierre, la main de l'Empereur, la main de l'Impératrice, la main de Mgr Affre, tué sur les barricades, enfin la main de Mme de Pompadour, qui semble jointe aux autres mains, pour les filles qui font antichambre dans cette salle à manger, et viennent y acheter de l'espérance.

A la glace est fichée une pancarte contenant tout ce qu'on peut demander: _Talismans, thèmes généthliaques, horoscopes_, etc., etc.

Une porte s'ouvre, et un homme paraît, à la grosse tête carrée, aux gros traits, aux grosses moustaches, à la forte figure des portraits de Frédéric Soulié; il est en robe de chambre de velours noir, aux grandes manches pendantes d'astrologue. La chambre est noire ou à peu près, avec un jour venant du haut de la fenêtre et traversant des vitraux de couleur, un jour étrange, prismatique, tombant et dansant dans cette pénombre fourmillante de choses que l'oeil tâtonne et ne peut saisir, et parmi lesquelles il distingue cependant vaguement un hibou blanc. Une table sur laquelle une filtrée étroite de jour descend, comme dans un tableau de Rembrandt, vous sépare du diseur de bonne aventure.

--En quel mois êtes-vous né?

--Quel âge avez-vous?

--Quelle fleur aimez-vous?

--Quel animal préférez-vous?

Il dit cela, remuant un paquet de cartes hautes d'un pied où sur chacune est une représentation d'une femme, d'un épisode de l'existence: toutes ces allégories dessinées par une main ignare du dessin, mais burlesquement fantastiques, mais bourgeoisement monstrueuses, et peinturlurées brutalement de noir et de vilain rouge, et mettant à ces images de la vie réelle, je ne sais quoi du sauvage et du macabre des figurations d'idoles des peuples primitifs et anthropophages.

Alors, avec un geste impérieux--l'index de la main droite plongeant dans le rayon lumineux, et comme montrant dans du jour, l'avenir,--le devin commence, et avec une voix canaille et des intonations de peuple, il vous récite pendant une demi-heure le roman qui vous menace. Cet homme n'est pas le premier venu dans son métier, il parle sans arrêt, sans hésitation, sans repos, jetant de temps en temps au milieu de la phraséologie dramatique et des vieux clichés de la bonne aventure, de crapuleux éclats de verbe et de voix à la Vautrin: «Vous coucherez avec une femme, vous la lâcherez!...» Et longtemps, longtemps, il berce et amuse les côtés aventureux de votre âme par l'invraisemblance d'incidents qui vous mèneront à connaître des «étrangères puissamment riches et merveilleusement belles, dans une ville où il y aura des ruines». Et ce diable d'homme vous met dans le cerveau tant d'images de kaléidoscope et de lanterne magique, et un tel bruit de paroles, et un tel _brouillamini_ de faits prédits, qu'il semble, avec la sonorité de sa voix et la fixité de ses yeux, vous verser de la confusion dans la cervelle et de l'étourdissement dans l'attention.

Il m'a dit une seule chose qui m'a frappé: «Vous, vous n'avez rien à craindre d'un coup d'épée ou d'un coup de pistolet, vous avez tout à craindre d'un trait de plume!» Vraiment, le hasard ne l'a pas trop mal servi, parlant à un homme de lettres déjà poursuivi et qui se sent poursuivable toute sa vie... Mais dans la bouche du devin, la phrase n'avait-elle pas un autre sens? Voyant un jeune homme avec une femme légère du quartier, son trait de plume ne faisait-il pas allusion à la signature de billets?

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_4 novembre_.--Il y a longtemps que nous avons l'idée de faire un journal à nous deux: des SEMAINES CRITIQUES plus renseignées que celles du Directoire; un TABLEAU DE PARIS de Mercier, où nous mêlerions un peu de l'indignation d'un père Duchêne à notre vision personnelle. Donner les nouvelles sociales, la philosophie des aspects des salons et de la rue, --commencer par un premier article sur l'influence de la fille dans la société présente,--un second sur l'esprit contemporain et sur ce que le monde et même les jeunes filles ont emprunté à la blague et à l'esprit de l'atelier,--un troisième sur la bourse et la plus-value des charges d'agent de change, etc., etc. Enfin un journal moral (moral dans le sens de journal des moeurs) du XIXe siècle. Mais il faut, pour cela,--attendre!

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_21 novembre_.--Nous allons voir aujourd'hui un nommé Chambe, un ferrailleur auvergnat qui demeure rue de l'École-Polytechnique.

Un antre noir, bondé de débris de voitures, de harnais pourris, de poêles de fonte, de faïences égueulées, de détritus d'uniformes, au milieu desquels va et vient le ferrailleur, un tout petit bossu, au gros nez sensuel, aux yeux coquins, et perpétuellement souriant dans sa blouse bleue, sous son chapeau noir à haute forme. Eh bien! ce misérable ferrailleur a acheté, l'année dernière, la bibliothèque d'un portier dont il a tiré 12,000 francs; et c'est dans cette vente, faite obscurément, que Lefèvre a acquis le manuscrit des CONFÉRENCES DE L'ACADEMIE ROYALE DE PEINTURE, où nous avons retrouvé la vie inédite de Watteau, du comte de Caylus, que tout le monde croyait perdue.

Il vient de lui tomber, je ne sais d'où, un trésor merveilleux de gravures, de dessins du XVIIIe siècle, vingt Boucher, des Watteau superbes. Il ne veut rien _séparer_, gardant le tout pour une vente. Il consent toutefois à me montrer dans sa chambre cinq ou six Boucher, accrochés par un clou au mur, des Boucher de sa plus large manière,--tout le reste est sous son lit: un ci-devant lit doré de cocotte d'un affreux goût.

Et dans le grenier, au milieu d'une lessive qui sèche sur des ficelles, tous les papiers de Lucas Montigny: une montagne.

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_Novembre_.--Je rêvais (un rêve tout éveillé) que le bon Dieu descendait sur la terre, qu'il m'écrivait ma pièce (LES HOMMES DE LETTRES), qu'il la signait de son nom, qu'il la portait au Gymnase où le portier voulait bien le laisser monter chez M. de Montigny, qu'il obtenait une lecture, une réception,--et qu'enfin à la représentation, il se faisait claqueur.

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_10 décembre_.--Visite au père Barrière des DÉBATS, qui est malade, souffreteux.

Un puits d'historiettes que ce vieillard aimable. A propos d'un charmant portrait de la Duthé, que nous lui disons se trouver chez Mme de Boigne, et provenant d'un legs fait à un d'Osmont par l'abbé de Bourbon, lors d'une maladie dont il crut mourir, il nous raconte qu'il a vu la Duthé, étant encore tout enfant. Le père de Barrière était joaillier de la Reine, et, un jour, une belle dame vint choisir chez son père des bijoux. La mère de Barrière, une très jolie femme, mais, comme toute jolie femme, assez récalcitrante à la reconnaissance de la beauté de ses semblables, lui demanda comment il trouvait cette dame, et comme il disait qu'elle était tout à fait gentille: «Oh! elle a un trop grand cou!» s'écria Mme Barrière. C'était la Duthé.

De la grande impure, je ne sais plus par quel tour et quel saut, la conversation va à Thiers, et Barrière nous conte encore cette curieuse anecdote sur l'homme d'État. Il y a de cela longtemps--Thiers avait 23 ans--et il venait souvent dîner chez Barrière, dans son petit appartement de la rue de Condé. Barrière avait gardé de son enfance des soldats de plomb. Après dîner, tous deux les rangeaient sur une commode, et Thiers s'amusait, pendant une partie de la soirée, à les démolir avec des boulettes de mie de pain. Ainsi il préludait aux récits des batailles de l'Empire.

Mais bientôt, ajoute Barrière, le petit appartement d'un pauvre homme de lettres ne put plus contenir le politique, en train de prendre son essor.

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_12 décembre_.--A propos de la vente d'estampes du XVIIIe siècle (vente Delbergue), sur la polissonnerie de laquelle M. Thiers a tant débagoulé, le vieux Delécluze, contait à Vignères, que lui et sa soeur avaient été élevés jusqu'à l'âge de quatorze ans, dans une chambre où il y avait aux murs: les «QUATRE PARTIES DU JOUR» de Baudouin, sans que jamais ces images leur eussent fait songer à mal. Et dans la salle à manger était encadrée l'ESCARPOLETTE, de Fragonard, qu'on lui avait dit représenter une femme qui avait le cauchemar. Certaines pudeurs sont des questions de mode et de temps.

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_25 décembre_.--Gavarni est en train de _tripoter_ des eaux-fortes avec Bracquemond, d'essayer à la pointe sur le cuivre une série de célébrités, parmi lesquelles il nous fait voir un Balzac d'un admirable travail...

La journée finie, nous allons, tous les quatre, dîner dans un _bistingo_, à la porte d'Auteuil.

Gavarni vit plus seul avec lui-même que jamais. On ne voit plus personne dans la mansarde carrelée où il travaille maintenant. Il n'est plus un homme, mais un pur esprit, que rien, rien au monde, ne semble rattacher à l'humanité. Quand on lui parle de l'avant-dernière couche de ses amis, on sent qu'il y a déjà des pelletées d'oubli dessus. A peine s'il s'en souvient, et s'entretient-il d'eux, c'est avec un regard qui a l'air de fouiller la lointaine cantonade de ses souvenirs.

Ce soir, dans une de ces fouilles qu'a provoquées la parole de l'un de nous, il nous fait un drolatique tableau de l'intérieur de Daumier, l'artiste, le grand artiste, nous dit-il, le plus indifférent au succès de son oeuvre, qu'il ait rencontré dans sa vie. Une immense pièce, où, autour d'un poêle de fonte chauffé à blanc, des hommes étaient assis à terre, chacun ayant à sa portée un litre auquel il buvait à même, et dans un coin, une table portant, dans le désordre le plus effroyable, un entassement et un amoncellement de choses lithographiques, et dans un autre coin, le groom et le rapin tout à la fois du dessinateur, _choumaquant_ et _recarrelant_ de vieux souliers.

Gavarni rit beaucoup avec nous d'un article de biographie crânologique publié sur lui, ces jours-ci, article dans lequel on lui accorde la _sensitivité_, mais on lui refuse la _vénération:_ «Voilà, Messieurs, s'écrie-t-il, c'est cruel, mais c'est comme ça, je n'ai pas pour deux sous de vénération!»

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--Vendu 300 francs à Dentu nos PORTRAITS INTIMES DU XVIIIe SIÈCLE (deux volumes), pour la fabrication desquels nous avons acheté deux ou trois mille francs de lettres autographes.

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ANNÉE 1857

_1er janvier_.--Nous n'avons plus que deux visites à faire. La famille est tout ébranchée. Une visite à un oncle, et une visite à notre vieille cousine de Courmont, habitant un logement d'ouvrier et assise dans le courant d'air de la porte à la fenêtre.

Elle est pourtant la petite-fille d'une femme qui avait trois millions, et le grand et le petit hôtel Charolais, et le château de Clichy-Bondy, et des plats d'argent pour le rôti de gibier, que deux laquais avaient peine à porter. Tout cela est devenu des assignats, et cette Elisabeth Lenoir, cette _fille d'argent_, comme on disait alors, et que M. de Courmont avait épousée pour sa fortune,--morte dans un grenier en compagnie d'un vieux chien,--a été enterrée dans la fosse commune, et notre cousine n'a qu'une toute petite rente viagère et une place au cimetière Montmartre, payée d'avance et bien à elle.

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_3 janvier_.--Au bureau de l'ARTISTE. Théophile Gautier, face lourde, les traits tombés dans l'empâtement des lignes, une lassitude de la face, un sommeil de la physionomie, avec comme les intermittences de compréhension d'un sourd, et des hallucinations de l'ouïe qui lui font écouter par derrière, quand on lui parle en face.

Il répète et rabâche amoureusement cette phrase: _De la forme naît l'idée_, une phrase que lui a dite, ce matin, Flaubert, et qu'il regarde comme la formule suprême de l'école, et qu'il veut qu'on grave sur les murs. A côté de lui est un grand gaillard brun et grave, un homme de la Bourse, toqué d'Egypte, et qui, sous le bras, un plâtre d'un Cheops quelconque, expose en phrases solennelles son système de travail: se coucher à huit heures du soir, se lever à trois heures, prendre deux tasses de café noir, et aller en travaillant jusqu'à onze heures.

Ici Gautier, sortant comme un ruminant d'une digestion, et interrompant Feydeau:

«Oh! cela me rendrait fol! Moi, le matin, ce qui m'éveille, c'est que je rêve que j'ai faim. Je vois des viandes rouges, des grandes tables avec des nourritures, des festins de Gamache. La viande me lève. Quand j'ai déjeuné, je fume. Je me lève à sept heures et demie, ça me mène à onze heures. Alors je traîne un fauteuil, je mets sur la table le papier, les plumes, l'encre, le chevalet de torture, et ça m'ennuie, ça m'a toujours ennuyé d'écrire, et puis, c'est si inutile!... Là, j'écris posément comme un écrivain public... Je ne vais pas vite,--il m'a vu écrire, lui,--mais je vais toujours, parce que, voyez-vous, je ne cherche pas le mieux. Un article, une page, c'est une chose de premier coup, c'est comme un enfant: ou il est, ou il n'est pas. Je ne pense jamais à ce que je vais écrire. Je prends ma plume et j'écris. Je suis homme de lettres, je dois savoir mon métier. Me voilà devant le papier: c'est comme un clown sur le tremplin... Et puis, j'ai une syntaxe très en ordre dans la tête. Je jette mes phrases en l'air... comme des chats, je suis sûr qu'elles retomberont sur leurs pattes. C'est bien simple, il n'y a qu'à avoir une bonne syntaxe. Je m'engage à montrer à écrire à n'importe qui. Je pourrais ouvrir un cours de feuilleton en vingt-cinq leçons!... Tenez, voilà de ma copie: pas de rature... Tiens, Gaiffe, eh bien! tu n'apportes rien?

--Ah! mon cher, c'est drôle, je n'ai plus aucun talent, et je reconnais ça, parce que maintenant je m'amuse de choses crétines... C'est crétin, je le sais, eh bien! ça ne fait rien, ça me fait rire... Pour moi, la littérature est un état violent dans lequel on ne se maintient que par des moyens excessifs.

--Tu étais _talenteux_, toi, pourtant?

--Moi, je n'aime plus qu'à me rouler dans les créatures.

--Il ne te manque plus que de boire!

--Merci, si je buvais... j'aurais des fibrilles bleues dans le nez... les folles courtisanes ne m'aimeraient plus... je serais obligé de posséder des femmes à vingt sous... je deviendrais abject et repoussant, et alors...»

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--Jamais siècle n'a plus blagué, même dans le domaine de la science. Voilà des années que les Bilboquets de la chimie et de la physique nous promettent, tous les matins, un miracle, un élément, un métal nouveau, prennent solennellement l'engagement de nous chauffer avec des ronds de cuivre dans de l'eau, de nous nourrir ou de nous tuer avec rien, de faire de nous tous des centenaires, etc., etc. Tout cela, des blagues grandioses qui mènent, à l'Institut, aux décorations, aux traitements, à la considération des gens sérieux. Et pendant ce, la vie augmente, double, triple, décuple, les matières premières de l'alimentation manquent ou se détériorent, la mort même à la guerre ne progresse pas,--on l'a bien vu à Sébastopol,--et le bon marché est toujours le plus mauvais marché du monde.

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_18 janvier_.--Été hier au bal masqué. Voici une chose grave, plus grave qu'on ne croit: le Plaisir est mort. Ce rendez-vous de l'imprévu, ce coudoiement de rencontres, cette foire de romans d'aventure, ce feu roulant de reparties, ce carnaval de la gaieté et de l'amour, cette folie, cette joie démente d'une jeunesse furieuse, qui sautait douze heures sous l'archet de Musard, la fouettant et la refouettant des fifres et des tonnerres de son orchestre: ce n'est plus tout cela qu'un trottoir.

Du bas en haut et du haut en bas, nous nous sommes promenés, cherchant à retrouver quelque chose de notre vieil Opéra: une blague, un vrai rire, la charité d'un sourire, un abandon de corps gratis, du désordonnement, de la fantaisie, du caprice, enfin l'apparence d'une intrigue--qui ne fût pas de cinq louis. Des affaires, partout des affaires, rien que des affaires et jusqu'au cintre. La fille de l'heure présente n'est plus même cette lorette de Gavarni qui avait gardé au fond d'elle un petit rien de grisette, et consacrait un peu de son temps à amuser son coeur... Du reste, le bas monde de l'amour ne fait que refléter le haut monde de l'amour, ce monde où les femmes de la société commencent à prendre l'habitude de se faire entretenir.

La fille, devenue homme d'affaires, est un pouvoir. Elle règne, elle trône, elle a le dédain insultant, la morgue olympienne. Elle envahit la société, elle gouverne les moeurs, elle éclabousse l'opinion publique, et elle possède déjà à elle les Courses et les Bouffes.

A la fin, agacé par l'air princesse d'une de ces rosses régnantes, que je reconnais sous le masque, je lui ai touché l'épaule en lui disant: «Là, vois-tu, un de ces jours, on te marquera d'un phallus au fer chaud!» Oui, je crois que dans un avenir non lointain, On sera amené à des mesures de police répressives, qui leur défendent, comme au XVIIIe siècle, les loges honnêtes, qui corrigent leur insolence, refrènent leurs prospérités, les remettent à leur leur place--au ruisseau.

Tout cela viendra, et il viendra encore autre chose: une grande lessive. C'est un temps anormal, une annihilation trop énorme de la cervelle et du coeur de la patrie, une matérialisation de la France trop purulente, pour que la société ne crève pas. Et alors ce ne sera pas qu'un 93! Tout y passera peut-être!

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