Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire

Chapter 7

Chapter 73,735 wordsPublic domain

Un orateur de salon et de coin de cheminée, un charmant causeur, ami des paradoxes et des thèses sceptiques, mordant à droite, à gauche, niant les principes, rapetissant les hommes avec des anecdotes inédites, les gros faits avec de petits détails, plus jaloux de paraître ne pas ignorer que de savoir à fond, de charmer l'attention que de la subjuguer, de briller que de convaincre, et médisant de Dieu, des hommes et des choses pour la plus grande gloire de la conversation.

L'amour de la conversation, il le pousse au point que voici. Il a une discussion à Cauterets avec son neveu sur les Mérovingiens, discussion non terminée à la couchée. Il emmène son neveu partager sa chambre, qui se trouvait être une chambre à deux lits, et toute la nuit la fille de M. Passy, qui avait la chambre à côté de lui, se demande si son père est devenu fou, et ce qu'il a à parler ainsi, tout haut et tout seul, de minuit à cinq heures du matin.

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_13 octobre_.--Balzac dit, un certain soir, dans une soirée de Gavarni: «Je voudrais, un jour, avoir un nom si connu, si populaire, si célèbre, si glorieux enfin, qu'il m'autorisât...» Figurez-vous la plus énorme ambition qui soit entrée dans une cervelle d'homme, depuis que le monde existe, l'ambition la plus impossible, la plus irréalisable, la plus monstrueuse, la plus olympienne, celle que ni Louis XIV ni Napoléon n'ont eue; celle qu'Alexandre le Grand n'eût pu satisfaire à Babylone, une ambition défendue à un dictateur, à un sauveur de nation, à un pape, à un maître du monde. Il dit donc simplement Balzac: «... un nom si célèbre, si glorieux enfin qu'il m'autorisât... à p... dans le monde, et que le monde trouvât ça tout naturel.»

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--Idée pour une nouvelle humoristique, d'un garçon n'ayant pour tout titre de noblesse, que le nom de son grand-père dans l'état des malades, qui ont été traités des maladies vénériennes, sous les yeux et par la méthode de M. de Keyser, depuis le 30 mai 1765 jusqu'au 1er septembre 1866, état inséré dans le MERCURE de France, du mois d'avril 1767.

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--Binding, le maître du GRAND-BALCON, l'introducteur du bock en France, un de ces hommes si gros qu'il leur faut un cercueil sur commande.

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--Dans notre RÊVE D'UNE DICTATURE nous demandions une dotation de cent mille francs pour les grands inventeurs, les grands écrivains, les grands artistes.

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--L'amour dans le rêve qui est toujours charnel et toujours produit par un contact, un attouchement, a cela de curieux que, si vous prenez le sein d'une femme, c'est comme si votre coeur la pelotait et que dans la sensation sensuelle apportée par un songe aux gens, se mêle une idéalité d'une douceur, d'un céleste, d'un au-delà des sens physiques, d'un ravissement ineffablement spirituel.

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--Un éreintement du nommé Baudrillart, dans les DÉBATS. Le parti des universitaires, des académiques, des faiseurs d'éloges des morts, des critiques, des non producteurs d'idées, des non imaginatifs, choyé, festoyé, gobergé, pensionné, logé, chamarré, galonné, _crachaté_, et truffé et empiffré par le règne de Louis-Philippe, et toujours faisant leur chemin par l'éreintement des intelligences contemporaines, n'a donné, Dieu merci, à la France ni un homme, ni un livre, ni même un dévouement.

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--A la pension Saint-Victor, à la pension tenue par Goubaux, l'auteur de RICHARD D'ARLINGTON, où je me suis trouvé avec les Judicis et Dumas fils, je me rappelle un de mes petits camarades, devenu amoureux fou de l'infirmière, une très belle femme de 40 ans, et qui, pour la voir et avoir le contact de ses soins caressants, se mettait une gousse d'ail dans un certain endroit, afin de se donner la fièvre.

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--Physionomie originale d'un petit vieillard qui, en entrant à la TAVERNE ANGLAISE, jette sur une chaise un manteau doublé d'un tartan écossais à carreaux rouges et noirs: une grosse tête renflée aux tempes, un front extraordinairement bombé avec un rentrant fait comme par un coup de marteau au-dessus du nez. Une figure en retraite, effacée, sans cils ni sourcils, et sur laquelle se détachent les deux ailes noires du nez, ainsi que les oiseaux passant à tire-d'aile dans le ciel des paysagistes. Une bouche sans couleur et sans lèvres. Une tonsure faite par une calvitie qui a au-dessus d'elle de la lumière de nimbe. Un regard baissé vers la terre, avec des mouvements de corps impérieux et une voix autoritaire.

L'idéal au théâtre du type de Rodin.

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_26 octobre_.--Château de Croissy. Paysage d'automne.

Dans les futaies rousses allant du jaune d'or à la terre de Sienne brûlée, quelques grisards élancés avec des bouquets de feuilles sèches toutes blanchâtres. Un petit chêne aux feuilles comme tiquetées de rousseur et mangées en partie par les chenilles, qui en ont mis à jour la trame semblable à un tulle. Quelques arbres n'ayant plus que quatre ou cinq feuilles repliées qui pendent après eux comme des cosses de haricots, et d'autres complètement dépouillés et aux grosses boules de gui visibles, hachant le ciel de leurs branchettes noires. Là dedans, l'aboiement éteint d'une meute lointaine. Au travers et au-dessus des arbres, un ciel tout gris, poussiéreux de pluie, avec quelques éclaircies comme faites à la mie de pain sur un dessin au fusain, et des fonds estompés dans un brouillard gris perle étendu sur un fond nankin.

Dans la grande allée où, seules, les ornières ne sont pas couvertes de feuilles, des coups de jour entrant par les trouées du feuillage et la balayant de lumière, et l'extrémité de l'allée, toute légère, toute claire, toute transparente, toute septentrionalement lumineuse, et apparaissant dans la couleur locale idéalisée d'une apothéose de l'automne.

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_5 novembre_.--Les FOLIES-NOUVELLES. Une vieille garde mal vêtue au contrôle. Le placeur: un ancien rédacteur du MOUSQUETAIRE. Les filles aux avant-scènes et aux loges découvertes, quelques-unes voilées, se dévoilant à demi et se montrant un rien à un monsieur de l'orchestre ou à des jeunes gens d'en face, souriantes ou menaçantes du doigt. A tout moment les ouvreuses suivies de femmes, demandant aux gens placés, le premier rang «pour des dames». Les spectateurs assis de côté et tournant à demi le dos à la scène... A ce théâtre, la fille se sent dans son salon. Elle a les poses penchées de l'orgueil du chez soi et de la calèche. Elle est la juge et la faiseuse des succès littéraires avec ses souteneurs du monde.

Au balcon, des rangs d'hommes au teint blafard, minéralisé, mercurialisé, que les lumières font paraître blanc, une raie androgyne en pleine tête, des hommes odieux par le soin féminin de leur barbe et de leur chevelure, se renversant comme des femmes, s'éventant avec le programme plié en éventail, lorgnant dans des petites lorgnettes de poche en nacre, et gesticulant perpétuellement d'une main chargée de bagues, pour ramener, de chaque côté des tempes, leurs cheveux poisseux en un gros accroche-coeur, tout en se tapotant les lèvres avec la pomme d'or d'une petite canne, ou suçant le sucre d'orge du voyou des cintres.

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--Rêve. Trois statues de la Mort. L'une, un squelette; la seconde, un corps de phtisique portant une grosse tête ridicule; la troisième, une statue de marbre noir. Ces trois statues posées sur des piédestaux dans une chambre, tandis que, dans l'ombre d'un corridor qui ne finit pas, se débattent des formes confuses faisant peur. A un moment, ces trois statues descendent lentement de leurs piédestaux, et me prenant par les bras, et me tiraillant à elles, se disputent ma personne comme des raccrocheuses de trottoir.

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--Je copie ces quelques lignes dans de vieilles notes d'Edmond: «Quand je commençai à être un jeune homme, je me rappelle qu'allant au printemps dans la campagne, j'avais une impression langoureusement triste de cette terre à la pauvre petite verdure, de ces arbres maigrelets, de toute cette puberté souffrante de la nature, et je me surprenais des larmes dans les yeux, gonflé de désirs, les glandes des seins douloureuses, l'âme, pour ainsi dire, pleine de bourgeons. A cette époque, le désir de la femme, non chaudement sensuel, mais plutôt une aspiration vers elle, grêle, malingre, souffreteusement élancée, une aspiration ayant quelque chose de l'impression donnée par la contemplation d'une statuette de vierge gothique. Et peindre ce jour du printemps, un jour non _flou_, non rayonnant, non tamisé de l'or des chauds soleils, mais un jour aigu, un jour frigidement clair, où les lumières semblent des hachures de blanc sabrant du papier bleu.»

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_6 novembre_.--Départ pour l'Italie.

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ANNÉE 1856

_6 mai 1856_.--Je reviens. J'ai la tête comme si on y rangeait un musée de toiles et de marbres... Je m'en vais tâter le pouls aux lettres dans les petits journaux. Le pouls est remonté. Où? Je ne sais! Plus d'école ni de parti, plus une idée ni un drapeau. Des attaques accomplies comme des corvées, des insultes où il n'y a pas même de colère. Des bons mots de vaudevillistes, des scandales de coulisses infimes. Michel Lévy et Jacottet devenus les Augustes de tous ceux qui salissent du papier pour vivre. Pas un jeune homme, pas une jeune plume, pas une amertume. Plus de public, mais une certaine quantité de gens qui aiment à digérer, en lisant une prose claire ressemblant à un journal, qui aiment à se faire raconter des histoires en chemin de fer par un livre qui en contient beaucoup, et qui lisent non pas un livre, mais pour vingt sous... Véron, un Mécène encensé sous le masque par la Société des gens de lettres. Milhaud aumônant de royales lippées tous les porte-clairons de la Renommée et du feuilleton! Fiorentino décoré! Mirès chanté en vers!

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--Tous ces jours-ci, mélancolie vague, découragement, paresse, atonie du corps et de l'esprit. Plus grande que jamais cette tristesse du retour qui ressemble à une grande déception. On retrouve sa vie stagnante à la même place. De loin, on rêve je ne sais quoi qui doit vous arriver, un inattendu quelconque, qu'on trouvera chez soi en descendant de fiacre. Et rien... Votre existence n'a pas marché, on a l'impression d'un nageur qui, en mer, ne se sent pas avancer. Il faut renouer ses habitudes, reprendre goût à la platitude de la vie. Des choses autour de moi, que je connais, que j'ai vues et revues cent fois, me vient une insupportable sensation d'insipidité. Je m'ennuie avec les quelques idées monotones et ressassées qui me passent et me repassent dans la tête.

Et les autres, dont j'attendais des distractions, m'ennuient autant que moi. Ils sont comme je les ai quittés, il ne leur est arrivé rien à eux non plus. Ils ont continué à être. Ils me disent des mots que je leur connais. Ce qu'ils me racontent, je le sais. La poignée de main qu'ils me donnent, ressemble à celles qu'ils m'ont données. Ils n'ont changé de rien, ni de gilet, ni d'esprit, ni de maîtresse, ni de situation. Ils n'ont rien fait d'extraordinaire. Il n'y a pas plus de nouveau en eux qu'en moi. Personne même n'est mort parmi les gens que je connais. Je n'ai pas de chagrin, mais c'est pis que cela.

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_30 mai_.--X*** vient me voir, me lit un paquet de lettres de sa maîtresse. Mon ami a une doctrine: c'est de toujours occuper la femme qui vous aime,--dût-on l'occuper à pleurer. Il exige tout son temps, toute sa pensée, et, pour arriver à cela, il lui impose de petits devoirs matériels, comme de la forcer à se lever, tous les matins, pour lui écrire des lettres de sept ou huit pages. Puis, il la distrait par des scènes continuelles, des consignations de gens à la porte, des sacrifices de toutes sortes, et la boude, la gronde, l'insulte, fait amende honorable, puis la réinsulte,--maintenant son adorée, tout le temps, dans l'émotion fiévreuse d'une liaison toujours au bord d'une rupture ou d'une réconciliation. Bref, il bat son coeur à tour de bras pour ne pas qu'il s'ennuie.

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--Quand Murger écrivit la VIE DE BOHÈME, il ne se doutait guère qu'il écrivait l'histoire d'un monde qui allait être un pouvoir au bout de cinq ou six ans, et cela est cependant à l'heure qu'il est. Ce monde, cette franc-maçonnerie de la réclame règne et gouverne, et défend la place à tout homme bien né. C'est un _amateur_, et avec ce mot-là, on le tue: a-t-il derrière lui les in-folio d'un bénédictin ou apporte-t-il un peu de la fantaisie d'Henri Heine. Oui, ça ne fait rien, c'est un amateur, et il sera déclaré un amateur par tous les gagistes des feuilles de chou. Sans qu'on s'en doute, cet avènement de la Bohème: c'est la domination du socialisme en littérature.

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--Les croque-morts ont vingt sous par _papillotte_: ainsi on appelle les cercueils d'enfants.

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_Mai_.--Divan de la rue Le Peletier. Un petit mauvais lieu fort bête, où s'assemble, le soir, un ramassis de messieurs, qui sont aux lettres ce que sont les courtiers de journaux au journalisme. Celui-ci, après avoir plié les bandes de je ne sais quel canard, est au contrôle d'un petit théâtre des boulevards; celui-là, au nez duquel on serait tenté d'allumer un cigare, a vu Alfred de Musset écrire... et ainsi des autres. J'allais oublier un original, un certain Fioupou, en grande dispute, par correspondance, avec Émile Saisset, sur le platonisme chrétien, et tout au _logos_, et parlant toujours et toujours exégèse... A l'heure présente, Barthet est le grand homme de l'endroit, un poète du Danube qui porte des souliers ferrés, et brandit un gourdin en l'honneur de Boileau... On y boit de la mauvaise bière, on y fait un _mistron_... Gavarni, qui n'y est allé qu'une fois, assure qu'on y scie les pommes de canne, quand elles sont en or.

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--J'ai eu quelques secondes d'une jolie contemplation: Marie les cheveux aux bandeaux joliment ondulés, les yeux morts, les paupières battantes, la bouche ouverte, un sourire tremblant sur ses lèvres pâles dans le demi-jour de rideaux roses.

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--J'entends un timbre: c'est un bruit net, sec, mécanique, anglican, toujours semblable à lui, qui dit qu'on sonne et non qui sonne: la détente d'un ressort d'acier qui tombe dans le vide de votre attente, de vos espérances. Oh! la sonnette qui fait drelin! drelin! qui rit, qui chante comme un tourne-broche--au fait, il n'y a plus de tourne-broche aujourd'hui et l'on cuit au four--la sonnette qui vous dit de sa chanson fêlée, retour, amour, un vieil ami, une maîtresse neuve. Que c'est laid la civilisation des machines: le timbre me semble la sonnette du phalanstère.

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--Une bonne d'une lorette qui habite la maison prête de l'argent à ses amants de coeur, à 20, 30, 50 pour 100.

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--J'ai vu aujourd'hui le modèle des maîtresses, la maîtresse d'un jeune Anglais phtisique, une Italienne assez attachée à la poitrine de son amant, pour l'empêcher de sortir tous les soirs, s'enfermant avec lui, causant, fumant des cigarettes, lisant, toujours couchée sur une chaise longue, et dans une attitude qui montre un bout de jupon blanc et les bouffettes rouges de ses pantoufles. Viennent là, trois ou quatre Anglais et Allemands, qui apportent leurs pipes, une demi-douzaine d'idées hégéliennes, un très grand mépris pour la politique de la France qu'ils traitent de _politique sentimentale_.

La dame du logis ne sort guère plus dans la journée que le soir. Elle a conservé à Paris ses habitudes de réclusion de la femme italienne, et pour s'occuper, quand elle a découvert dans le CONSTITUTIONNEL, un roman qui ne dure pas vingt-quatre volumes, elle le traduit pour elle toute seule, en pur toscan.

Un intérieur charmant, mais trop de portraitures d'amis et de parents. Le petit salon ressemble au Temple de l'Amitié. De tous ces portraits, un seul est intéressant au point de vue moral: c'est le portrait de la maîtresse par la mère de l'amant.

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--On peut se servir de coquins, a dit La Bruyère, mais l'usage en doit être discret. Peut-être, en ce temps, l'usage en est-il sans discrétion?

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--Dîner chez Dinochau, le marchand de vin de la rue de Navarin. Petit escalier tournant à tablier, menant à une salle boisée de chêne verni, tendue de papier rouge velouté. Table en fer à cheval. Un dîner à 35 sous, un dîner bourgeois dont le fond est la soupe et le bouilli, et qui est le dîner de la littérature dans les moments de désargentement et de _panne_. Là dedans, Monselet, Scholl, Audebrand, Busquet, le doux poète à lunettes et à manchettes bouillonnées, et des femmes en cheveux du quartier, et d'amusants déclassés comme ce Bourgogne, à la laideur d'un Mirabeau, avec une fièvre pétillante d'esprit dans les yeux, et qui vous dit: «Moi, je suis un plumitif, on ne me demande que de l'exactitude et de la paresse!»

A la fin du dîner, au café, dans ce monde dînant en manches de chemise, Dinochau, le cheveu frisotté, la figure émerillonnée, vient se mêler à la littérature, et raconte des charges d'Auvergnat.

Et nous revenons avec Monselet, tenant dans une main un paquet de rillettes de Tours, enveloppé dans du papier, et dans l'autre un joujou d'enfant, un diable qu'il fait jaillir gaminement de sa boîte, avec le _couicoui_ d'une pratique de polichinelle, chaque fois que nous passons devant une femme.

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_31 mai_.--... Alors Gavarni nous entretient de son dégoût et de son détachement des choses réalisées: «Je ne fais une chose qu'à cause de ses difficultés, et que parce qu'elle n'est pas facile à faire: ainsi mon jardin, quand il sera fini, j'en ferai volontiers cadeau à quelqu'un. Il y en a qui peignent des paysages, moi je m'amuse à faire des paysages en relief. Eh bien, qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse d'un dessin une fois fait: il n'y a qu'à le donner.»

Puis il nous parle du théâtre, de ses idées contre l'illusion scénique en faveur du tréteau, déclarant qu'il n'admire que deux pièces: les PRÉCIEUSES RIDICULES et le BOURGEOIS GENTILHOMME, parce que ce sont des leçons de philosophie sous la forme la plus tangible, sous la forme la plus parade,--et s'interrompant: «Avez-vous jamais regardé attentivement non le théâtre, mais la salle? Avez-vous vu ces têtes? Je ne sais pas, après avoir vu ça, comment on a le courage de parler au public... Le livre, l'homme en prend au moins connaissance dans la solitude, mais la pièce, elle est appréciée par une masse d'humanité réunie, une bêtise agglomérée.»

Puis lâchant le théâtre, après un silence où il reste un moment perdu dans ses réflexions, il s'écrie: «Ah! la recherche, c'est une fière monomanie! Maintenant, quand je ferai une lithographie de plus ou de moins, ça ne fera pas grand'chose pour ma renommée, au lieu que s'il y avait le théorème Gavarni,--hein, ce serait gentil?»

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_9 juin_.--Rue du Bac, au fond de deux ou trois cours, un vaste logis, retiré, tranquille, placide, avec de l'air, des coins de verdure, un grand morceau de ciel. Une porte derrière laquelle on entend, pendant plusieurs secondes, des pas avant qu'elle ne s'ouvre. Un domestique sans livrée. Un salon au meuble en palissandre et en velours rouge, et ayant l'aspect d'un salon du monde bourgeois riche--mais toutefois avec, au-dessus du piano, une copie du tableau du MARIAGE DE LA VIERGE de Pérugin, et, en face, le BAPTÊME DE JÉSUS, un gothique brugeois.

--Pardon, Messieurs, voulez-vous entrer dans mon cabinet?

Des livres tout autour. Des deux côtés de la cheminée des tableautins, et sur la bordure dorée de la glace un portrait en miniature de religieuse.

«Oh! fait le maître de la maison, c'est un costume de comédie... Oui, une personne de ma famille qui, dans une pièce de théâtre, a rempli un rôle de couvent et voulut se faire peindre avec les habits de son rôle... Des moeurs, Messieurs, que vous aimez, des moeurs du XVIIIe siècle... Ma famille adorait la comédie. Tenez. Et il tire des rayons un volume: THÉÂTRE DE M. LE COMTE DE MONTALEMBERT, _joué sur le théâtre de Montalembert_... Votre tableau de Paris m'a vivement intéressé, c'est bien curieux... Je vous ai écrit... Oui.... Ce sont des vivacités de style qui vous ont fait écarter. L'Académie est une dame qui n'aime pas ces choses-là. Vous savez que je pense comme vous et non comme elle... Tous ces hôtels, c'est bien curieux à suivre dans votre livre... Je me rappelle, quand nous sommes revenus de l'émigration, il y avait un cheval qui tournait une meule dans le théâtre de notre hôtel... Si vous aviez pu recueillir en province la tradition orale, hélas! ce sera chose perdue plus tard... Dans les premiers chapitres de ses PAYSANS, M. de Balzac a tracé une peinture des paysans comme les a faits la Révolution. Oh! ce n'est pas flatté, mais c'est si vrai. Je suis du Morvan et je me disais: Il faut qu'il y soit venu.»

Puis il ajoute: «Je voudrais que le CORRESPONDANT rendît compte de votre livre. «Je n'ai personne dans le moment, le petit Andral est si paresseux... Avez-vous un ami qui pourrait faire ce compte rendu? Il faut quelqu'un qui puisse faire cela pour les presbytères et les châteaux.»

M. de Montalembert a de longs cheveux gris et plats, une face pleine, des traits de vieil enfant, un sourire dormant, des yeux profonds mais sans éclairs, une voix nasillarde et manquant de mordant, une amabilité douce et reposée, une caresse féminine des manières et de la poignée de main, une robe de chambre cléricale.

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--Je suis triste, et j'entends sur le marbre de la servante du salon tomber, une à une, avec un bruit mou et floche--une chute à voix basse--les feuilles d'un gros bouquet de pivoines--et, au-dessus et au-dessous de ma chambre, des éclats de rire de femmes.

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--Je suis tombé sur du Victor Laprade. Je n'y ai vu que des _seins de jeunes filles palpitant sous des baisers de jeunes hommes_. Les poètes sont comme les enfants: ils peuvent tout montrer. Je suis sûr qu'on permettrait à Béranger de mettre JUSTINE en couplets. La rime et la gaudriole, ça excuse, ça autorise les choses les plus cochonnes;--mais que si vous vous avisez de parler en prose et de tenter le cru, le vrai, le philosophique: les Legonidec sont là.

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_16 juin_.--Déjeuner chez Chennevières à Versailles. Chennevières tout heureux, tout réjoui. Il vient d'acheter, dans le Perche, Saint-Santin, une masure qui l'a séduit par la date de 1555 sur une vieille pierre, et il a enfin trouvé un logis et un asile pour les portraits et les livres de ses amis, qu'il était ennuyé de promener çà et là, depuis des temps infinis.

Tout amoureux qu'il est de l'exhumation d'infimes personnalités, de petites médiocrités d'art provinciales, et qui condamnent cet esprit distingué et original à des travaux au-dessous de lui, Chennevières caresse toujours, à l'horizon de sa pensée, quelque petit conte normand ou vendéen: un entre autres, qui serait l'histoire d'un jeune homme prenant le fusil dans la levée d'armes en 1832, et jugé et mis au Mont Saint-Michel, et là, développant la politique qu'aurait pu faire prévaloir le parti légitimiste d'alors, la politique de la décentralisation, qui était la politique de la duchesse de Berry.