Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire

Chapter 22

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Aujourd'hui, un avoué se fait peindre en habit de chasse, un notaire en jaquette habillée pour les petits théâtres. Une bonne chose au fond que cette habitude ancienne de la transmission des portraits de famille: c'était un enchaînement de la race. Les morts n'étaient enterrés que jusqu'à la ceinture, et il y avait comme des patrons de votre conscience dans ces méchantes toiles, toujours sous vos yeux. Le bon exemple des vôtres vous entourait. Et dans cette pièce remplie de portraits de famille, le germe d'une mauvaise action était mal à l'aise.

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_11 juillet_.--Après avoir fait des dépôts de SOEUR PHILOMÈNE, toute la journée, je dîne ce soir chez Charles Edmond, qui vient de passer quelques jours avec Hugo, à Bruxelles. Le poète, qui, le jour où il est arrivé avait écrit le mot _fin_ sur les MISÉRABLES, lui a dit: «Dante a fait un Enfer avec de la poésie, moi j'ai essayé d'en faire un avec de la réalité!»

Hugo supporte avec une parfaite indifférence l'exil, n'admettant pas que la Patrie soit seulement la terre d'un sol et répétant: «La Patrie, qu'est-ce? Une idée! Paris, quoi? Je n'en ai pas besoin. C'est la rue de Rivoli, et je déteste la rue de Rivoli!»

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--Rien de si mal écrit qu'un beau discours.

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_29 juillet_.--Retour anxieux à Paris, vers l'aimant de notre vie, vers notre livre, vers les nouvelles de notre succès ou de notre insuccès. Quelle vie que cette vie des lettres! Je la maudis par moment et je la hais. Ces journées où les émotions se précipitent en vous! Ces montagnes d'espérances qui s'élèvent et s'écroulent! Cette succession perpétuelle d'illusions et de dégringolades. Ces heures de platitude où l'on attend sans espérer. Ces minutes d'angoisses, comme ce soir, où l'on interroge la fortune de son livre aux étalages, et où je ne sais quoi de poignant vous mord à la vitrine d'un libraire, où vous n'êtes pas exposé. Enfin, tout le travail haletant de votre pensée nerveusement partagée entre l'espérance et la désespérance: tout cela vous bat, vous roule, vous retourne comme des vagues un naufragé.

--J'ai parfois l'idée, si je devenais riche, de me faire peindre, pour l'été, un paysage, un paysage très bien peint--et rafraîchi par un vrai courant d'air.

--Le confortable anglais est l'admirable entente du bonheur matériel du corps, mais d'une espèce de bonheur d'aveugle, où rien n'est donné au sens artiste de l'homme, à l'oeil.

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_9 août_.--Croissy. Une rude capitale que ce Paris, dont la vie nocturne projette au-dessus de l'endroit où il est, une réverbération d'incendie, --et je suis à huit lieues de Paris.

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_Mardi 3 septembre_--Nous partons avec Saint-Victor pour un petit tour sur les bords du Rhin et en Hollande.

Pourquoi nous, la France, si rayonnante, si intellectuellement diffuse, si envahissante par nos idées, nous une nation d'une si grande déteinte sur tout le monde, pourquoi subissons-nous sur toutes nos frontières la langue et les moeurs de nos voisins. Pourquoi la frontière allemande est-elle allemande? la frontière italienne, italienne? la frontière espagnole, espagnole?

--En voyant le choeur de la cathédrale de Mayence, d'un rococo si tourmenté, si joliment furibond, avec ses stalles qui semblent une houle de bois, en voyant ces églises de Saint-Ignace et de Saint-Augustin, aux balustres des orgues, égayés d'Amours comme un théâtre Pompadour, la pensée se perd sur ce catholicisme, si rude en ses commencements, si ennemi des sens, et tombé dans cette pâmoison, dans cet éréthisme, qui est l'art jésuite.

Ce ne sont qu'évêques dégingandés au pas saltateur de Dupré, grands prêtres de bacchanales, anges qui tiennent le saint-ciboire avec le geste d'un arc qu'un Amour détend, saints qui se renversent sur le crucifix avec des attitudes de violonistes, effets de lumière derrière les autels qui ressemblent à une gloire derrière une conque de Vénus: toute une religion descendue du Corrège, et que Noverre semble avoir réglée comme le plus délicieux opéra de Dieu;--si bien qu'au son des flûtes, des bassons, de la musique la plus chatouillante, la plus enivrante, la plus _ambrée_, si l'on peut dire, on s'attend à voir un joli homme d'évêque, avec le geste sautillant d'un marquis tirer l'hostie d'une boîte d'or, et l'offrir comme une pastille ou une prise de tabac d'Espagne.

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--En Allemagne, une chambre d'auberge à deux lits évoque tout de suite, à l'oeil et à la pensée, l'idée d'un mari et d'une femme, d'un ménage. Tout, jusqu'aux rideaux d'un blanc nuptial, parle d'un amour honnête, consacré, autorisé. En France, la chambre d'auberge n'est jamais conjugale. On croit voir aux murs, sur les meubles, l'ombre et la trace d'un enlèvement, d'un monsieur avec sa maîtresse: l'oreiller ne semble avoir gardé que le moule du plaisir.

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_8 septembre_.--Amsterdam... Une terre sortie de l'eau et véritablement bâtie; un pays à l'ancre, un ciel aqueux; des coups de soleil qui ont l'air de passer par une carafe remplie d'eau saumâtre; des maisons qui ont l'air de vaisseaux, des toits qui ont l'air de poupes de vieilles galères, des escaliers qui sont des échelles, des wagons qui sont des cabines, des salles de danse qui figurent des entreponts; des hommes, des femmes à sang blanc et froid; des caractères qui ont la patience de l'eau; des existences qui ont la platitude d'un canal, des castors dans un fromage:--voilà la Hollande.

--Hier en chemin de fer, je regardais dormir, en face de moi, un petit jeune homme. J'étudiais la valeur d'un coup de soleil sur sa figure, avec la densité de l'ombre portée par la visière de sa casquette.

En arrivant devant le Rembrandt, qu'on est convenu d'appeler la RONDE DE NUIT, j'ai retrouvé le même effet, je n'ai vu qu'un plein, un chaud, un vibrant rayon de soleil dans la toile. Seulement, comme fait presque toujours Rembrandt, ce n'est pas avec du jour, un jour égal qu'il a éclairé sa toile, mais avec un coup de soleil qui tombe de haut et éclate en écharpe sur les personnages. Jamais la figure humaine vivante et respirante dans la lumière n'est venue sous des pinceaux comme là; c'est sa coloration animée, c'est le reflet rayonnant qu'elle jette autour d'elle, c'est la lumière que la physionomie et la peau renvoient, c'est le plus divin trompe-l'oeil sous le soleil. Et cela est fait, on ne sait comment. Le procédé est brouillé, indéchiffrable, mystérieux, magique et fantasque. La chair est peinte, les têtes sont modelées, dessinées, sorties de la toile avec une sorte de tatouage de couleurs, une mosaïque fondue, un fourmillement de touches qui semblent le grain et comme la palpitation de la peau au soleil: un prodigieux piétinement de coups de pinceau qui fait trembler la lumière sur ce canevas de touches au gros point.

C'est le soleil, c'est la vie, c'est la réalité, et cependant il y a dans cette toile un souffle de fantaisie, un sourire de poésie enchantée. Voyez-vous cet homme contre la muraille, à droite, coiffé d'un chapeau noir? et des gens n'ont jamais trouvé de noblesse à Rembrandt! Puis au second plan, dans ces quatre têtes, cette figure indéfinissable, au sourire errant sur les lèvres, cette figure au grand chapeau gris, mélange de gentilhomme et de bouffon, héros étrange d'une comédie du _Ce que vous voudrez_; et à côté, cette espèce de gnome et de pitre idéal, qui semble glisser à son oreille les paroles des confidents comiques de Shakespeare... Shakespeare! ce nom me revient, et je ne sais quel mirage voit mon esprit entre cette toile, et l'oeuvre de Shakespeare. Et regardez encore la petite fille toute de lumière, enfant de soleil qui jette ses reflets d'ambre à toute la toile, cette petite fille coiffée d'or, qu'on dirait habillée d'émeraudes et d'améthystes, et à la hanche de laquelle pend un poulet: petite juive, vraie fleur de Bohème. N'en trouverez-vous pas encore le nom et le type dans Shakespeare, en quelque Perdita?

Un monsieur était devant ce tableau, qui le copiait minutieusement, à l'encre de Chine. J'ai pensé à un homme qui graverait le soleil à la manière noire.

--Pour moi, le plus étonnant trompe-l'oeil de la vie sur des figures, le plus merveilleux morceau de peinture, le plus beau tableau de la terre: c'est le tableau des QUATRE SYNDICS de Rembrandt. La toile que je préfère ensuite est le MARTYRE DE SAINT MARC du Tintoret. Je dois dire que je ne connais pas les Velasquez de Madrid, que je ne connais pas les fameuses ouvrières en tapisserie.

--Entré dans une synagogue. Une odeur d'Orient et l'apparence d'une religion heureuse. Une sorte de familiarité avec Dieu. La prière dans la religion catholique a toujours l'air de demander pardon d'un crime. Ici on cause, on se repose, on est comme dans un café de la Foi.

--Un maître diantrement original que Van der Meer. On pourrait dire de sa LAITIÈRE, que c'est l'idéal cherché par Chardin. Même peinture laiteuse, même touche aux petits damiers de couleur fondus dans la masse, même égrenure beurrée, même empâtement rugueux sur les accessoires, même picotement de bleus, de rouges francs dans les chairs, même gris de perle dans les fonds.

Et chose invraisemblable, ce maître de Chardin, bien certainement inconnu de notre maître français, dans un tableau d'une tout autre manière: une rue de Delft aux maisons de brique,--semble le précurseur de Decamps.

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_13 septembre_.--La Haye... A une seconde séance devant la LEÇON D'ANATOMIE de Rembrandt, Saint Victor et nous, nous tombons sur le collectionneur La Caze, un _parleur_ enthousiaste de tableaux, un esthéticien loquace, un conférencier indétachable de votre bouton d'habit, une façon de Diderot épileptique, qui a des crises d'admiration presque inquiétantes, devant toute bonne toile ancienne. C'est lui qui dit de son Rembrandt, qu'il fait dans la nuit: _ho! ho!_ et le possesseur grogne comme un féroce. Et à propos des QUATRE SYNDICS il s'écrie: «C'est plus vivant que la vie; c'est de la vie condensée et précipitée comme on pourrait en mettre dans une bouteille d'eau de seltz, chargée au point d'éclater!»

Un doux maniaque qu'on n'a jamais pu décider à porter un gilet, un original, à la tendre et honnête tête, annonçant l'homme qui s'est fait médecin pour soigner sa mère, attaquée d'une maladie mortelle.

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--Leyde... Ici au musée, on a mis contre une fenêtre, deux momies démaillotées, deux momies d'enfants. Elles regardent éternellement, par les carreaux, un canal de Hollande, des feuilles mortes sur une eau morte, un ciel gris, un soleil jaune, des briques noires, des arbres noirs. C'est impie ces deux enfants du soleil, posés là pour toujours, contre un Pierre de Hooghe. Ils me font penser à ces pauvres grands poètes nostalgiques, expatriés du ciel de leur rêve et exilés dans la vie, ainsi que ces momies dans la mort,--devant un perpétuel paysage morne.

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_18 septembre_.--Bruxelles... Nous dormions ce matin, dans nos petits lits de l'hôtel de Flandre attenant à l'église Saint-Jacques, et dans un office du matin, l'orgue, qui est dans notre mur, mettait en notre demi-sommeil de sept heures, un angélique bourdonnement. C'était tout à la fois une mélodie lointaine et proche, s'élevant, montant, mourant parmi nos sensations et nos pensées encore endormies, et qui nous berçait comme dans le rêve d'une musique flottante, aérienne, amoureusement divine et vague, à la façon de la lumière d'une apparition en train de disparaître.

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_19 septembre_.--Nous voici dans le chemin de fer, revenant de Hollande avec Saint-Victor. Tout le temps, il éclate en images inattendues, qui peignent tantôt poétiquement, tantôt brutalement, à votre pensée, les hommes et les choses par l'antithèse ou le rapprochement: des images multiples et variées, jaillissant d'une mémoire nourrie d'une immense lecture, et non enfermée en un temps et une branche de sciences, mais qui a grappillé au fond de tous les livres de moelle, de toutes les curiosités de l'histoire, de tous les traités de théogonie et de psychologie. C'est ainsi qu'il vous apporte dans sa conversation un intelligent butin de partout, mis en relief par des contrastes ingénieux, spirituels, cocasses même parfois.

Maintenant très original dans sa façon de s'exprimer, il l'est assez peu dans sa façon de penser, n'ayant une impression de la beauté et du caractère des choses, que lorsqu'il en est averti par un livre bon ou mauvais, croyant, à la façon d'une intelligence inférieure, à l'imprimé, et par cette servitude assez soumis dans le fond à l'opinion générale. C'est ainsi que dans un musée, il ira tout droit, comme un somnambule, les yeux fermés, au tableau consacré par l'admiration commune, le suffrage universel du beau et le gros prix marchand, qui le fascine s'il est énorme--incapable de découvrir un chef-d'oeuvre inédit, anonyme, méconnu. Puis un homme plutôt d'un goût appris que d'un goût instinctif, de ce goût universel qui s'étend à tout, à une forme de meuble, à un détail de toilette, à la particularité élégante d'une plante, et n'ouvrant les yeux qu'à ce qui est étiqueté, peinture, sculpture, architecture, et en voyage complètement aveugle à la vie vivante, à la rue, aveugle aux passants, aveugle à la beauté artistique des êtres et des aspects, regardeur uniquement de tableaux et de statues.

Un être sans fantaisie, sans appétit passager d'une bouteille de bon vin, incapable d'excès, effrayé par les livres de médecine qui défendent les moules et l'amour après dîner, superstitieux jusqu'à retourner votre pain quand il n'est pas à plat.

Violent en paroles avec une grande faiblesse de caractère, avec des désespoirs enfantins à propos de rien, lui faisant monter les larmes aux yeux, traversé de caprices, de boutades, d'humeurs qui ont quelque chose de malaises physiques,--et souvent s'absorbant en des enfoncements qui lui viennent, m'a-t-il dit, d'un an de solitude passé à Rome, à l'âge de treize ans, époque où toute sa vivacité expansive d'enfant, est rentrée chez lui comme une gourme... Un garçon paraissant avoir toujours vécu seul, tant son corps est égoïste, et qui prend tout le trottoir s'il marche avec vous, et vous entre, en chemin de fer, les coudes dans les côtes.

Maintenant, charmant de simplicité, sans tyrannie en voyage, et gai de la joie d'un collégien en vacance, et charmeur à la fois autant par les grandes idées qu'il remue, que par la grâce ingénue de sa plaisanterie et de ses imitations naïvement maladroites de la pratique de M. Prud'homme ou du _gnouf, gnouf_ de Grassot, il est pour nous, si gâtés par notre ménage, le seul compagnon de voyage presque absolument sympathique et supportable, pendant un mois. Et l'éloge n'est pas mince.

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_18 septembre_.--Décidément, c'est le plus triste métier que ce bel art des lettres. La Librairie nouvelle est en faillite. Nos HOMMES DE LETTRES nous ont coûté à peu près un billet de cinq cents francs. SOEUR PHILOMÈNE ne nous rapportera rien. C'est un progrès.

--«Voulez-vous, nous dit Gavarni, le secret, de toute société, de toute association? Ce sont des unités sans valeur à la recherche d'un zéro, d'un zéro qui leur apporte la force d'une dizaine!»

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_10 octobre_--Il me semble, je le présume du moins, il me semble que l'amour doit être cela: Entrer quelque part, voir une femme et se crier en dedans: «La voilà! C'est celle-là! je n'en retrouverai pas une autre. Non, il n'y en a pas deux! Mon rêve en chair et en os...» Mais il doit arriver souvent pour cette femme, ce qui arrive pour la maison dont on devient passionné, toqué,--elle est louée.

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_Lundi 18 octobre_.--Sainte-Beuve, qui nous a écrit pour faire notre connaissance intellectuelle, vient à deux heures chez nous. C'est un homme petit, rond, court, rustique d'encolure, à la mise campagnarde, une sorte de silhouette à la Béranger. Il a un grand front, un crâne chauve et luisant, de gros yeux à fleur de tête, un nez de curieux, de sensuel, de gourmand, la bouche large au vilain dessin rudimentaire, caché par un aimable sourire, des pommettes particulières, des pommettes saillantes et bombées comme d'énormes loupes. A le voir avec son front blanc, ses joues colorées, la carnation rose et poupine du bas de son visage, on le prendrait pour un bibliothécaire de province vivant dans l'ombre d'un cloître de livres, sous lequel il y aurait un cellier de généreux bourgogne.

Il cause avec bavardage et à petites touches menues, sans jamais un large coup de pinceau: sa conversation ressemble à la palette d'une _peintresse_ à l'aquarelle, toute chargée de jolis, de délicats et de timides tons.

Comme nous lui parlions de son portrait du roi Louis-Philippe, il nous dit qu'il sait que le général Dumas envoya, au mois d'août 1848, une lettre du Roi à M. de Montalivet, où Louis-Philippe écrivait à l'Assemblée pour garder ses biens, comme le plus ancien général datant de la Révolution. Cette lettre, M. de Montalivet l'aurait jetée au feu. «Je publierai cela,» ajoute-t-il. Et il reprend: «Le roi Louis-Philippe, je ne l'ai vu qu'une seule fois, quand on me présenta comme académicien. J'étais avec Hugo et Villemain.» Le Roi prit avec effusion les mains d'Hugo et le remercia très chaudement d'avoir rappelé, dans son discours, le jugement de Napoléon sur lui.

Puis, à propos de l'Académie, qualifiée la plus ancienne, Louis-Philippe dit que ce n'était pas elle, mais l'Académie _della Crusca_, et donna la date de sa fondation. Ce n'était pas à un roi à savoir cela; mais Mme de Genlis lui avait arrangé et ordonné tout cela dans la mémoire. «Quant au mot _caboche_, je ne l'ai pas inventé, comme l'insinue M. Cuvillier-Fleury. C'est Cousin, qui me dit un jour, en me montrant le pavillon des Tuileries, aujourd'hui démoli: «La bonne tête ou plutôt la bonne caboche qui est là!»

Là-dessus il nous parle de SOEUR PHILOMÈNE, disant que seules ont de la valeur, les oeuvres venant de l'étude de la nature, qu'il a un goût très médiocre pour la fantaisie pure, qu'il prend peu de plaisir aux jolis contes d'Hamilton; qu'au reste, cet idéal dont on parle tant, il n'est pas bien sûr que les anciens s'en soient préoccupés, qu'il croit au contraire que leurs oeuvres étaient des oeuvres de réalité,--que peut-être seulement ils travaillaient d'après une réalité plus belle que la nôtre.

De SOEUR PHiLOMÈNE, il passe aux femmes, aux vieilles femmes, comme Mme de Boigne, auprès desquelles il a pu retrouver l'accent du XVIIIe siècle, et nous félicite de vivre un peu, ainsi que nous le faisons, dans un siècle passé, de vivre une double existence.

Et comme ses yeux tombent en ce moment sur une gouache de l'ILE d'AMOUR en 1793, il s'écrie: «Tiens, ça me rappelle la connaissance de Salvandy et de Béranger.» Un Anglais installé en France et demeurant à Belleville après la Restauration, donnait beaucoup à dîner. Un jour Salvandy, invité à dîner, se met à sonner à la porte de l'Anglais, à côté d'un monsieur qui y avait déjà sonné. Ni l'un ni l'autre n'avait lu l'adresse donnée, dans la lettre d'invitation. L'Anglais était, depuis quatre mois, déménagé à Passy. Les deux invités de l'Anglais prennent le parti de dîner à Belleville, et dînent ensemble sans se connaître. Salvandy était légèrement intrigué de cet homme un peu peuple, mais dans lequel il percevait une certaine finesse, quand, au milieu du dîner, son commensal lui dit tout à coup: «Je vais vous chanter une petite chanson pour me tenir en haleine!» C'était Béranger, et l'endroit semblait vraiment choisi pour la rencontre.

Et comme nous laissons entrevoir que nous trouvons un peu exagérée cette gloire de Béranger, Sainte-Beuve reprend: «Oui, on a été très loin. Tenez, il y a un monsieur qui m'envoie de Batignolles, presque tous les quinze jours, une pièce de vers, en l'honneur du chantre de Lisette, on voit que c'est chez lui une idée fixe... Ce sont des veines et des déveines comme cela en France.... Mais ensuite n'a-t-on pas été trop dur!... Le commun sans doute, c'est le grand chemin de Béranger; mais il y a des _bas-côtés_, bien jolis, bien délicats. Sous l'enveloppe grossières se cachait une excessive finesse. Lamartine a dit qu'il avait de grosses mains, ce n'est pas vrai, il avait des mains de femme.»

Et la conversation va à l'esprit, aux bons mots, et Sainte-Beuve cite ce mot de Mme d'Osmont abîmant la duchesse de Berry, lors de son arrestation en Vendée, et à laquelle on demandait pourquoi elle était si dure pour la princesse et qui répondait: «Elle nous a fait toutes _cocues!_»

De là, la parole de Sainte-Beuve saute à Flaubert: «On ne doit pas être si longtemps à faire un livre... Alors on arrive trop tard pour son temps... Pour des oeuvres comme Virgile, ça se comprend... Et puis après MADAME BOVARY, il devait donner des oeuvres vivantes... des oeuvres, où l'on sente l'auteur touché personnellement... tandis qu'il n'a fait que recommencer les MARTYRS de Chateaubriand... S'il avait fait cela, son nom serait resté à la bataille, à la grande bataille du roman, au lieu que j'ai été forcé de porter la lutte sur un moins bon terrain, sur FANNY...

Alors, Sainte-Beuve s'étend sur l'ennui de sauter de sujet en sujet, de siècle en siècle... On n'a pas le temps d'aimer... Il ne faut pas s'attacher... Cela brise la tête: c'est comme les chevaux dont on casse la bouche en les faisant tourner à gauche, à droite,--et il fait le geste d'un homme qui tire sur un mors.--«Tenez, me voilà engagé pour trois ans... à moins d'un accident. Eh bien, au bout de trois ans, j'aurai à peu près gagné ce que rapporte une pièce de théâtre, qui ne réussit pas.» Puis, après un silence: «Ah! le théâtre! La comédie en vers me semble finie. Ou vous faites des vers qui ne sont pas des vers de comédie, ou vous faites de la prose... Oui, tout ira au roman, c'est si vaste... et un genre qui se prête à tout... Il y a bien du talent dans le roman maintenant!»

Il nous quitte, en nous donnant une main grasse, douce, froide, et, sur le pas de la porte, nous dit: «Venez me voir, les premiers jours de la semaine... après cela, j'ai la tête dans un sac.»

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_19 octobre_.--Non, non, jamais je ne trouverai dans Paris une femme réunissant les qualités de ma maîtresse: ne pas me demander de me faire la barbe, et ne jamais m'adresser une question au sujet du livre que je fais.

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_3 novembre_.--Dîner chez Peters avec Saint-Victor et Claudin. Après dîner, Claudin m'emmène aux DÉLASSEMENTS-COMIQUES. J'ai travaillé toute cette semaine. J'ai besoin, je ne sais pourquoi, de respirer l'air d'un _bouibouis_. On a de temps en temps besoin d'un encanaillement de l'esprit... Je rencontre dans le corridor Sari. Il me dit que Lagier est allée voir Flaubert à Rouen, et qu'elle craint que la solitude et le travail ne lui fassent partir la tête. Il lui a parlé d'un sérail d'oiseaux, de choses incompréhensibles. Sur ce travail énorme et congestionnant, je ne sais plus qui, l'autre jour,--je crois que cela vient de Mlle Bosquet, l'institutrice de la nièce de Flaubert,--me contait qu'il avait donné l'ordre à son domestique de ne lui parler que le dimanche, pour lui dire: «Monsieur, c'est Dimanche!»