Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire

Chapter 21

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Nous nous sauvons de là, et nous nous apercevons que notre système nerveux, dont l'état nous avait à peu près échappé dans la contention de toutes nos facultés d'observation, ce système nerveux secoué et émotionné de tous les côtés à notre insu, a reçu le coup de tout ce que nous avons vu. Une tristesse noire flotte autour de nous. Le soir nous avons les nerfs si malades, qu'un bruit, qu'une fourchette qui tombe, nous donne un tressaillement par tout le corps, et une impatience presque colère. Nous nous complaisons au coin du feu, dans le silence, le mutisme, acoquinés là, sans l'énergie de bouger, de nous remuer, de nous secouer.

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_27 décembre_,--C'est affreux, cette odeur d'hôpital qui vous poursuit. Je ne sais si c'est réel ou une imagination des sens, mais sans cesse il nous faut nous laver les mains. Et les odeurs mêmes que nous mettons dans l'eau, prennent, il nous semble, cette fade et nauséeuse odeur de cérat... Il nous faut nous arracher de l'hôpital et de ce qu'il laisse en vous, par quelque distraction violente...

Ah! lorsqu'on est empoigné de cette façon, lorsqu'on sent ce dramatique vous remuer ainsi dans la tête, et les matériaux de votre oeuvre vous faire si frissonnant, combien le petit succès du jour vous est inférieur, et comme ce n'est pas à cela que vous visez, mais bien à réaliser ce que vous avez perçu avec l'âme et les yeux!

--Il est vraiment curieux que ce soient les quatre hommes les plus purs de tout métier et de tout industrialisme, les quatre plumes les plus entièrement vouées à l'art, qui aient été traduits sur les bancs de la police correctionnelle: Baudelaire, Flaubert et nous.

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ANNÉE 1861

_Janvier 1861_.--Un livre qui n'est ni d'un artiste ni d'un penseur, n'est rien.

--Le péril, le grand péril de la société moderne est l'instruction. Toute mère du peuple veut donner, et à force de se saigner aux quatre veines, donne à ses enfants l'éducation qu'elle n'a pas eue, l'orthographe qu'elle ne sait pas. De cette folie générale, de cette manie partout répandue dans le bas de la société de jeter ses enfants par-dessus soi, de les porter au-dessus de son niveau, comme on porte les enfants au feu d'artifice, il s'élève une France de plumitifs, d'hommes de lettres et de bureau, une France où l'ouvrier ne sortant plus de l'ouvrier, le laboureur du laboureur, il n'y aura bientôt plus de bras pour les gros ouvrages d'une patrie.

--Un des caractères particuliers de nos romans, ce sera d'être les romans les plus historiques de ce temps-ci, les romans qui fourniront le plus de faits et de vérités vraies à l'histoire morale de ce siècle.

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_18 janvier_.--Murger est mourant d'une maladie où l'on tombe en morceaux, tout vivant. En voulant lui couper la moustache, l'autre jour, la lèvre est venue avec les poils... La dernière fois que j'ai vu Murger, au café Riche, il y a de cela un mois, il avait la mine d'un bien portant, était gai, heureux. Il venait d'avoir un acte joué avec succès au Palais-Royal. A propos de cette bluette, les journaux avaient plus parlé de lui qu'ils ne l'avaient fait au sujet de tous ses romans, et il nous disait que c'était trop bête de _s'échigner_ à faire des livres dont on ne vous savait aucun gré, et qui ne vous rapportaient rien... et qu'il allait dorénavant faire du théâtre, et gagner de l'argent sans douleur.

Une mort, en y réfléchissant, qui a l'air d'une mort de l'Écriture, d'un châtiment divin contre la Bohème, contre cette vie en révolte avec l'hygiène du corps et de l'âme, et qui fait qu'à quarante-deux ans un homme s'en va de la vie, n'ayant plus assez de vitalité pour souffrir, et ne se plaignant que de l'odeur de viande pourrie qui est dans sa chambre--et qu'il ignore être la sienne.

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_Jeudi, janvier_.--Nous sommes quinze cents dans la cour de l'hospice Dubois, respirant un brouillard glacé, et piétinant dans la boue. La chapelle est trop petite pour contenir le monde descendu du quartier Latin et de la butte Montmartre. En regardant cette foule, je songe que c'est une singulière chose que la justice de cette première postérité, qui suit un talent à peine refroidi. Derrière le convoi d'Henri Heine, il y avait six à sept personnes, derrière Musset, quarante au plus. Le cercueil de l'homme de lettres a des fortunes pareilles à celles d'un livre...

Au reste, chez tout ce monde, pas le moindre deuil de coeur. Je n'ai jamais vu un enterrement, où derrière le mort, il soit si peu question de lui. Théophile Gautier commente la découverte qu'il vient de faire sur ce goût d'huile qui depuis si longtemps l'intriguait, dans les beefsteaks, et qui provient de ce que maintenant les bestiaux sont engraissés avec des résidus de tourteaux de colza; Saint-Victor cause bibliographie érotique, catalographie de livres obscènes, et demande à emprunter aux bibliophiles qui sont là, le DIABLE AU CORPS d'Andréa de Nerciat.

--Rien n'est moins poétique que la nature et les choses naturelles. La naissance, la vie, la mort, ces trois accidents de l'être; sont des opérations chimiques. Le mouvement animal du monde est une décomposition; et une recomposition de fumier. C'est l'homme qui a mis sur toute cette misère de la matière, le voile, l'image; le symbole, la spiritualité ennoblissante.

--Vendre les trois choses les plus précieuses du monde; l'argent, la femme, l'homme;--être usurier, bordelier, négrier ou entrepreneur de remplacements, sont les seuls négoces qui déshonorent l'homme. Pourquoi?

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_Février_.--On ne fait pas les livres qu'on veut. Il y a une fatalité dans le premier hasard qui vous en dicte l'idée. Puis c'est une force inconnue, une volonté supérieure, une sorte de nécessité d'écrire qui vous commandent l'oeuvre et vous mènent la plume; si bien que quelquefois le livre qui vous sort des mains, ne vous semble pas sorti de vous-même: il vous étonne comme quelque chose qui était en vous et dont vous n'aviez pas conscience. C'est l'impression que j'éprouve devant SOEUR PHILOMÈNE.

--La distinction des choses autour d'un être est la mesure de la distinction de cet être.

--C'est étonnant le matin, quand il faut passer du sommeil à une certitude douloureuse, à une réalité hostile, comme machinalement la pensée retourne au sommeil où elle se réfugie, et semble se pelotonner, pour ainsi dire, dans ses bras.

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_6 mars_.--Dans ce petit passage infect de l'Opéra, où est l'entrée des artistes, nous demandons: «La loge n° 3?--Tout droit et à gauche.» Nous montons un escalier et nous poussons une porte. Un autre escalier, dans lequel dégringole sur nous une bande de lansquenets, mi-partie rouge, mi-partie jaunes, avalanche qui semble descendre d'une gravure d'Aldegrever. Puis nous voici à errer dans un labyrinthe de corridors, de couloirs qui semblent se resserrer, ainsi que dans un rêve. «La loge n° 3, s'il vous plaît?--Suivez cet homme qui court!» Nous nous précipitons après un figurant qui saute les marches, quatre par quatre; nous nous précipitons, passant au galop devant des loges d'actrices entr'ouvertes, et qui ne sont que gaze, rubans, chair toute vive, et qui causent avec des habits noirs penchés sur elles, en des poses de galant marchandage. Puis encore un petit escalier en escargot. Nous frappons à la porte, et nous trouvons, dans une loge toute noire, les deux femmes qui nous attendent, lumineusement blanches, en une pénombre de crépuscule.

De cette grande loge à salon qui est sur le théâtre, on voit les acteurs et les actrices avec leurs sabrures de bouchon et la tache de leur rouge; on perçoit, quand on danse, le bruit mat des danseuses retombant sur le plancher et le fouettement sec de leur talon contre la cheville; on entend, quand on chante, le souffleur qui souffle tout haut. De cette loge, les personnages de la scène ressemblent à des peintures en grisaille. La rampe ne leur met son revêtement de jour, sa trame de lumière, que pour le public de la salle.

Et la toile baissée, l'on assiste au ménage de la scène, aux allées et aux venues de l'armée des coryphées, des machinistes, des figurants et des figurantes. Les décors se lèvent lentement du plancher, un danseur en bretelles suisses fait des battements, une danseuse met l'oeil au trou de la toile, qui lui dessine sur la joue une lentille de lumière. Dans les fonds, entre les décors, des silhouettes d'hommes et de femmes s'entassent et remuent confusément. Une lanterne jette un reflet dans l'ombre pleine d'objets, sur le casque d'un pompier, sur un visage, sur un bout de jupe à la couleur éclatante. Ces grands fonds d'ombre tout grouillants, éclaboussés de lueurs sur leurs arêtes, et qu'on dirait pochés par le pinceau de Goya, renferment une vie fantastique. Puis tout cet immense mouvement de choses qui se déplacent sans bruit et comme d'elles-mêmes, a quelque chose de mystérieux, et qui fait penser à des rouages féeriques mettant ce monde de machines en branle.

Et par moment, dans sa demi-nuit et ses ténèbres transparentes, le peuple bariolé qu'on entrevoit là, apparaît comme un carnaval dans les Limbes.

--Dans toute société d'hommes, un don, une qualité de l'individu impose sa reconnaissance et son autorité à tous. Cette chose qui fait autour de lui le respect et une disposition des autres à s'incliner sous ses idées: c'est le caractère.

--L'horreur de l'homme pour la réalité lui a fait trouver ces trois échappatoires: l'ivresse, l'amour, le travail.

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_Dimanche 17 mars_.--Flaubert nous disait aujourd'hui: «L'histoire, l'aventure d'un roman: ça m'est bien égal. J'ai la pensée, quand je fais un roman, de rendre une coloration, une nuance. Par exemple dans mon roman carthaginois, je veux faire quelque chose _pourpre_. Dans MADAME BOVARY, je n'ai eu que l'idée de rendre un ton, cette couleur de moisissure de l'existence des cloportes. L'affabulation à mettre là dedans me faisait si peu, que quelques jours avant de me mettre à écrire le livre, j'avais conçu «Madame Bovary» tout autrement. Ça devait être, dans le même milieu et la même tonalité, une vieille fille dévote et chaste... Et puis j'ai compris que ce serait un personnage impossible.»

En rentrant à la maison, nous trouvons notre manuscrit de SOEUR PHILOMÈNE que nous retourne Lévy, avec une lettre de regret, s'excusant sur le lugubre et l'horreur du sujet. Et nous pensons que si notre oeuvre était l'oeuvre de tout le monde, une oeuvre moutonnière et plate, le roman que chacun fait, et que le public a déjà lu, notre volume serait accepté d'emblée. Oh! vouloir faire du neuf, ça se paye!

Décidément, hommes et choses, éditeurs et public, tout conspire à nous faire la carrière littéraire plus semée d'échecs, de défaites, d'amertumes, plus dure qu'à tout autre, et au bout de dix ans de travail, de luttes, de batailles, de beaucoup d'attaques et de quelques louanges par toute la presse, nous serons peut-être réduits à faire les frais de ce volume. Et cela, en ce temps qui paye, dit-on, 2 800 francs, à Hector Crémieux, un couplet dans le retapage du PIED DE MOUTON.

--Les femmes demandant à être étonnées: le beau, c'est de les étonner par de la simplicité.

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_Dimanche 31 mars_.--Déjeuner chez Flaubert avec Sari et Lagier, et conversation toute spéciale sur le théâtre... Ce n'est que depuis ce siècle que les acteurs cherchent en leurs silhouettes l'effet _tableau_: ainsi Paulin Ménier montrera au public des effets de dos pris aux dessins de Gavarni; ainsi Rouvière apportera à la scène les poses tordues et les épilepsies de mains, des lithographies du FAUST de Delacroix.

Sari parle curieusement de ses figurants à 20 sous, de ses choristes à 30 sous, de cette maladie incurable du théâtre qui fait que, quand on y a goûté, on y revient toujours; de cette maladie du théâtre, qui est, dit-il, comme la prostitution et la mendicité. Il nous dit: ces ouvriers, la plupart très intelligents dans leur partie, lâchant des gains de 10 francs par jour, pour gagner de quoi manger, dans les cabarets borgnes de la rue Basse, une soupe à l'oignon de quatre sous;--séduits, affolés, ces hommes, par cette vie incidentée du théâtre, cette camaraderie entre hommes et femmes, ce _potinage_ des coulisses, et l'intérêt fiévreux aux chutes et aux succès des pièces représentées, et l'_électrisation_ par les bravos du public.

Lagier, elle, cherche à définir l'odeur _sui generis_ du théâtre, cette odeur générale faite de l'odeur particulière du gaz mêlé à l'odeur de bois échauffé des portants, à l'odeur de poussière _poivrée_ des coulisses, à l'odeur de la peinture à colle des décors, qui fait une atmosphère entêtante de toutes ces senteurs d'un monde factice, une atmosphère, qui, selon son expression, fait hennir, à pleins naseaux, l'actrice entrant en scène.

Et de l'odeur du théâtre, elle passe aux parfums affectionnés par les acteurs et les actrices, racontant que Frédérick Lemaître joue toujours avec des gousses de vanille, cousues dans les collets de ses habits.

--Le peuple n'aime ni le vrai ni le simple: il aime le roman et le charlatan.

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_Dimanche 7 avril_.--Le soir nous allons dîner avec Saint-Victor, au passage de l'Opéra. Après dîner sur le boulevard, faisant cent un tours, nous avons avec lui une de ces communions de causerie, qui sont les plus douces heures des hommes de pensée. Je ne sais comment la conversation est venue sur le progrès. C'était, je crois, à propos de Gaiffe et du système cellulaire. Le progrès, le voilà; il a remplacé la torture morale, le brisement du corps par le brisement du cerveau... Le progrès, il a fait des misérables de tous ceux qui avaient une petite fortune!... Le progrès, qu'est-ce que lui doit au fond Paris? Des boulevards, de grandes artères... oui il n'a plus laissé de coins, dans des rues ignorées, où l'on pouvait jadis vivre caché et heureux... Et en toutes choses, les falsifications, les sophistications, le mensonge. Savez-vous maintenant que les fines gueules du Jokey, les vrais gourmets, ont chez eux un pilon pour écraser leur poivre eux-mêmes. Les épiciers le mélangent avec je ne sais quoi, avec de la cendre.

--Ce soir, à la répétition d'une pièce, sur un petit théâtre du boulevard, une pièce pleine de femmes. Ça a l'air d'une distribution de prix dans une maison de tolérance. Ce genre de théâtre n'est absolument que la surexcitation de tous les bas appétits du public. Et ce qu'on vient de trouver de mieux en ce genre, c'est d'habiller les femmes en militaires: de greffer le chauvinisme sur l'érotisme. Une femme ayant un beau c... et des jambes pas trop cagneuses, et qui sauve le drapeau français: on conçoit que c'est irrésistible.

--J'appellerai un sage, un homme qui ne serait affecté dans la vie que par la souffrance physique.

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_11 avril_.--Nous sommes bien heureux de vendre à la Librairie Nouvelle, notre roman de SOEUR PHILOMÈNE, à 20 centimes l'exemplaire, mais nous sommes consolés de notre triste succès, après lequel encore il nous a fallu courir en trouvant chez nous une lettre d'un éditeur russe, nous demandant à traduire tout notre oeuvre historique.

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_15 avril_--Je vais rechercher l'acte de naissance du peintre Boucher, dans les archives de l'état de Paris, près l'Hôtel de Ville.

Un respect vous saisit, quand on entre dans ces chambres pleines de registres en vélin blanc, entre lesquels vous passez comme dans un couloir. Les mots que portent les dos ont quelque chose de solennel: NAISSANCES, DÉCÈS, MARIAGES, ABJURATIONS. L'oeil accroche au passage quelque nom de vieille paroisse qui fait songer: Saint-Séverin, Saint-Jean-en-Grève. Là est le passé de Paris. Ce papier est la seule mémoire de tant de morts. _Né, Marié, Mort_,--que d'ombres n'ont que cette biographie! Et quelle anonyme poussière ferait tout ce passé de millions d'hommes, qui est sous nous, sans cette signature de leur nom et de leur vie déposée là!

Dans ces catacombes de l'état civil, rôde et furette, avec l'air du génie du lieu, flairant les actes, découvrant les vieilles naissances et les vieilles morts, comme on trouve les sources avec une espèce divination, un vieux bonhomme au teint gris sale, de la couleur de ces vieux livres, grand, fort, cassé et voûté: il ressemble à une figure du Temps, dans un ancien tableau. Un chat le suit, blanc comme les animaux qui habitent la mort, comme les souris blanches des cimetières.

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--Vu à la glace de la loge de Mlle *** la carte d'un acteur du boulevard, qui est un précieux travail et un curieux renseignement sur le goût cabotin. Cette carte est un décrassoir--on le jurerait en ivoire--et avec les cheveux, les tannes, toutes les saletés d'une tête, engagées dans les dents du peigne. Il n'y manque pas même au milieu, à côté de la signature du propriétaire, le sang d'un pou écrasé,--tout cela imité merveilleusement avec de la plume, de la mine de plomb, une goutte d'aquarelle, et les dents du peigne brèche-dents découpées dans le carton. Cette carte est l'abomination de la dégoûtation,

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_Dimanche 18 avril_.--Flaubert nous racontait aujourd'hui qu'avant d'aller chez Lévy, il avait proposé à Jacottet, de la Librairie Nouvelle de lui éditer MADAME BOVARY. «C'est très bien, votre livre, lui avait dit Jacottet, c'est _ciselé_... mais vous ne pouvez pas, n'est-ce pas, aspirer au succès d'Amédée Achard, dont je publie deux volumes, et je ne puis m'engager à vous faire paraître cette année.--«C'est ciselé, rugit Flaubert. Je trouve ça d'une insolence de la part d'un éditeur! Qu'un éditeur vous exploite, très bien! mais il n'a pas le droit de vous apprécier. J'ai toujours su gré à Lévy de ne m'avoir jamais dit un mot de mon livre.»

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_Lundi 6 mai_.--A quatre heures, nous sommes chez Flaubert qui nous a invités à une grande lecture de SALAMMBÔ, en compagnie du peintre Gleyre. De quatre à sept heures, Flaubert lit avec sa voix mugissante et sonore, qui vous berce dans un bruit pareil à un ronronnement de bronze. A sept heures on dîne, et aussitôt le dîner, après une seule pipe fumée, la lecture recommence, et nous allons de lectures en résumés de morceaux qu'il analyse, et dont quelques-uns ne sont pas complètement terminés, nous allons jusqu'au dernier chapitre. Il est deux heures.

Je vais écrire ici ce que je pense sincèrement de l'oeuvre d'un homme que j'aime, et dont j'ai admiré sans réserve le premier livre. SALAMMBÔ est au-dessous de ce que j'attendais de Flaubert. La personnalité si bien dissimulée de l'auteur, dans MADAME BOVARY, transperce ici, renflée, déclamatoire, mélodramatique, et amoureuse de la grosse couleur, de l'enluminure. Flaubert voit l'Orient, et l'Orient antique, sous l'aspect des étagères algériennes. L'effort sans doute est immense, la patience infinie, et, malgré la critique que j'en fais, le talent rare; mais dans ce livre, point de ces illuminations, point de ces révélations par analogie qui font retrouver un morceau de l'âme d'une nation qui n'est plus. Quant à une restitution morale, le bon Flaubert s'illusionne, les sentiments de ses personnages sont les sentiments banaux et généraux de l'humanité, et non les sentiments d'une humanité particulièrement carthaginoise, et son Mathô n'est au fond qu'un ténor d'opéra dans un poème barbare.

On ne peut nier que par la volonté, le travail, la curiosité de la couleur empruntée à toutes les couleurs de l'Orient, il n'arrive, par moments, à un transport de votre cerveau, de vos yeux, dans le monde de son invention; mais il en donne plutôt l'étourdissement que la vision, par le manque de gradation des plans, l'éclat permanent des teintes, la longueur interminable des descriptions.

Puis une trop belle syntaxe, une syntaxe à l'usage des vieux universitaires flegmatiques, une syntaxe d'oraison funèbre, sans une de ces audaces de tour, de ces sveltes élégances, de ces virevoltes nerveuses, dans lesquelles vibre la modernité du style contemporain... et encore des comparaisons non fondues dans la phrase, et toujours attachées par un _comme_, et qui me font l'effet de ces camélias faussement fleuris, et dont chaque bouton est accroché aux branches par une épingle... et toujours encore des phrases de _gueuloir_, et jamais d'harmonies en sourdine, accommodées à la douceur des choses qui se passent ou que les personnes se disent, etc.

Enfin pour moi, dans les modernes, il n'y a eu jusqu'ici qu'un homme qui ait fait la trouvaille d'une langue pour parler des temps antiques: c'est Maurice de Guérin dans le CENTAURE.

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--A-t-on remarqué que jamais un vieux juif n'est beau? Il n'y a pas de nobles vieillards dans cette race. Le travail des passions sordides, de la cupidité, y tue sur les visages la beauté du jeune homme.

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--Un bien joli mot de débiteur parisien. Vachette connaissait un jeune peintre qu'il va voir, au moment où un huissier pratiquait une saisie chez lui. Vachette s'informe de la somme due, et paye.--«Au fait, dit-il, jeune homme, est-ce que vous avez beaucoup de dettes comme ça, sur le pavé de Paris.--Une vingtaine de mille francs.--Une vingtaine de mille francs, vous n'en sortirez jamais!--Oh! il n'y a là-dessus de sérieux que quinze à seize cents francs... le reste est dû à des amis comme vous!

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_19 juin_.--Dîner tous ces jours-ci chez Grosse-Tête, au passage de l'Opéra, avec du monde des lettres et du théâtre. Pas de monde au monde, d'où l'on sorte plus triste, et avec quelque chose en soi de non satisfait. On ne sent pas là un frottement d'hommes. On coudoie un feuilleton, un paradoxe, une blague. Mais ni une parole ni une poignée de main, où l'on trouve, une chaleur, une communication de sympathie. On s'en va de là, vide, glacé, désappointé. Eux, les autres, pourtant vivent dans cette sécheresse comme dans leur élément natal... Oui vraiment, il y a surtout là, une certaine manière de demander aux gens comment ils vont, où la question est tellement et uniquement faite avec les lèvres, qu'elle est plus durement indifférente que le silence.

Dans ce restaurant, on entrevoit, se profilant sans bruit, la silhouette de Ponson du Terrail, avec à l'horizon du boulevard son _dog cart_, la seule voiture d'homme de lettres roulant sur le pavé de Paris. Le pauvre garçon la gagne assez sa voiture, et par le travail et par l'humilité de sa modestie littéraire. C'est lui qui dit aux directeurs de journaux, où il a un immense roman en train: «Prévenez-moi trois feuilletons d'avance, si ça ennuie votre public, et en un feuilleton je finirai.» On vend des pruneaux avec plus de fierté.

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--La femme de quarante ans cherche furieusement et désespérément dans l'amour la reconnaissance qu'elle n'est pas encore vieille. Un amant lui semble une protestation contre son acte de naissance.

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_13 juin_.--Bar-sur-Seine. Je m'éveille ce matin dans une chambre pleine de portraits d'aïeux et d'aïeules qui me regardent tous, dans le costume de leur profession ou dans l'habillement de leur classe, avec des accessoires aussi naïfs d'indication que les phylactères du moyen âge: le médecin avec un Boerhave à la main, le prêtre avec un paroissien, l'homme de banque avec une lettre de change. Il y a aussi un garde française au pastel tout pâle, une petite fille qui a un serin jaune perché sur un bras, une vieille femme noire, austère, janséniste, la mère inconsolable du garde française tué en duel à vingt ans. On sent dans ces portraits, l'ordre de la société passée, avec l'orgueil chez chacun, de sa profession, de sa position.