Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire

Chapter 20

Chapter 203,764 wordsPublic domain

Au cimetière, parmi les cénotaphes chargés d'armoiries, une tombe d'Américaine portant ce beau cri de guerre de la foi: _Resurgam_. Tout à côté se trouve l'antique tombeau d'un apothicaire ou d'un potier d'étain, où se trouvent deux seringues modelées en bronze: deux seringues témoignant combien ce peuple est insensible à l'ironie, et à quel point le ridicule n'existe pas en Allemagne.

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_18 septembre_.--Munich. Une brasserie dans un Parthénon de carton-pierre... Les fresques de Kaulbach sont bêtes comme une métaphore de la Révolution: c'est l'hydre du fédéralisme et les grenouilles du Marais, exécutés par un rapin chassé de l'atelier de M. Biard.

--A la Glyptothèque. Le faune Barberini. La plus admirable traduction, par le marbre et l'art statuaire, d'une humanité contemporaine des Dieux. Cette gracieuse tête renversée par le sommeil sur l'oreiller du bras, l'ombre calme de ces yeux clos, le sourire de cette bouche d'où semble s'exhaler un souffle, la mollesse el la tendresse de ces joues détendues par le repos: c'est le tranquille et beau sommeil de l'humanité au sortir des mains du Créateur. Tel, je me figure, le sommeil d'Adam, dans la nuit, où une compagne lui fut donnée.

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_25 septembre_.--Je dîne (le dîner est ici à deux heures), je dîne à l'hôtel de Francfort en face d'une Viennoise, accompagnée de son frère en uniforme, d'une jeune fille décolletée à la peau éblouissante. Quelle gaîté des yeux, quelle fête du regard s'en est allée avec la suppression de ce décolletage en plein jour du XVIIIe siècle,--gardé ici.

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_Lundi 24 septembre_.--Vienne. Musée Lichtenstein... Quatre Chardin, dans une tonalité plus chaude, plus bitumeuse, que ceux que je connais en France. LA RATISSEUSE: fichu blanc et bleu, casaquin brun, tablier blanc. Dans le bonnet et le tablier des rugosités, de vraies scories de blanc d'argent en plein bain d'huile. Esquisse signée: _Chardin_, 1738.--LA POURVOYEUSE; du jaune, du rouge, du rose, du bleuâtre violacé, posés l'un à côté de l'autre dans la figure, et jouant la tapisserie au gros point, signé: _Chardin_, 1735.--LA GOUVERNANTE, placée trop haut pour être bien vue, mais dans un ton roux superbe.--Un sujet non gravé dans le temps (LES ALIMENTS DE LA CONVALESCENCE), une femme cassant un oeuf qu'elle se prépare à faire cuire dans une poêle: la femme dans des tons doucement roses, violacés, blanchâtres, sur un fond chaudement sombre.

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_Paris, 30 septembre_.--Au sortir de cette ville de bruit et de mouvement (Vienne), où les voitures volent, où les pavés sonnent, où il y a dans les rues un monde riant et gai à poignée, et où les femmes ne sont plus les Allemandes de Berlin, mais des femmes au sang mêlé, des métis de Hongroises, de Croates, de Bohêmes, de Russes, au front bas, à l'oeil amoureux, et qui depuis la fille de boutique jusqu'à l'Impératrice, sont des images de volupté... Paris me paraît gris et morne, et ses femmes inexpressives, et les roues de ses voitures avoir des chaussons de lisières. Rien de la patrie ne me sourit, pas même notre intérieur.

--La vanité de l'auteur dramatique a quelque chose de la démence de ce fou de Corinthe, convaincu que le soleil était uniquement fait pour l'éclairer--lui seul.

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_8 novembre_.--«Savez-vous comment on a pris Sébastopol? Vous croyez que c'est Pélissier, n'est-ce pas?» nous dit quelqu'un d'assez bien informé. Et il continue: «Ah! que la vraie histoire n'est jamais l'histoire! Pélissier n'y a été pour rien. On a pris Sébastopol par le ministère des affaires étrangères.»

Il y avait à Saint-Pétersbourg, pendant la guerre, un attaché militaire de Prusse, M. de Munster, très aimé en Russie, et qui envoyait au roi Guillaume tous les détails secrets de la campagne, les procès-verbaux des conseils de guerre tenus chez les Impératrices. Le roi de Prusse ne communiquait les dépêches de M. de Munster à personne, pas même à son chef de cabinet, M. du Manteuffel. Il ne les communiquait qu'à son mentor intime, M. de Gerlach, un mystique germain, un conservateur féodal à la de Maistre, plein de mépris pour les parvenus du droit national, et outré de la visite de la reine Victoria à Paris.

M. de Manteuffel eut connaissance de cette correspondance secrète. Il la fit intercepter et copier, pendant le trajet qu'elle faisait du palais chez M. de Gerlach. Dans ces lettres se trouvaient toutes les révélations possibles sur la défense de Sébastopol. Ainsi on y disait: «Si tel jour on avait attaqué Sébastopol à tel endroit, il était pris.» Et encore: «Il n'y a qu'un point à attaquer (et qu'on désignait) et tout est perdu, mais tant que les Français ne l'auront pas trouvé, il n'y a rien à craindre.» Le gouvernement français achetait le voleur qui interceptait la correspondance au profit du ministre, et l'empereur Napoléon avait communication des lettres révélatrices. Il envoyait aussitôt à Pélissier l'ordre de tenter l'assaut sur un endroit qu'il lui indiquait, toutefois sans pouvoir lui mander sur quoi il fondait la certitude de son succès.

Pélissier ayant en mémoire l'assaut manqué du 18 juillet, se refusa à donner l'assaut demandé par l'Empereur. Dépêches sur dépêches. Pélissier impatienté, et qui n'était pas commode, coupe le télégraphe. L'Empereur est au moment de partir. Enfin le général Vaillant est envoyé, et les indications de M. de Munster font gagner la Tchernaia et attaquer Malakoff dans le point juste où il fallait l'attaquer.

Ces lettres n'ont coûté que 60,000 francs, un morceau de pain. Maintenant, allez voir la prise de Malakoff d'après les journaux, au Panorama[1].

[Note 1: _Note communiquée_. «On a su depuis par une publication de M. Seiffert, le directeur de la Cour des comptes à Potsdam, que M. de Manteuffel, le ministre des affaires étrangères, pour se prémunir contre les agissements du parti russe, très puissant alors à la cour de Berlin, avait de compte à demi avec M. de Hinkeldey, le président de la police, organisé un service secret, qui, depuis plus d'un an, lui livrait la copie des lettres particulières que M. de Gerlach et M. de Niebuhr échangeaient derrière son dos, avec l'attaché militaire de Prusse à Saint-Pétersbourg. C'est par l'agent du ministre prussien, que M. de Moustier fut informé, au moment où l'on allait lever le siège de Sébastopol, de l'état désespéré de la place. M. de Manteuffel rendait ainsi, par des voies mystérieuses, un signalé service aux puissances occidentales, en même temps qu'à son pays, car si le dernier mot de la guerre était resté à la Russie, la Prusse serait retombée sous la pesante tutelle de la cour de Saint-Pétersbourg. Il est également permis de croire qu'en cette affaire, M. de Manteuffel obéissait un peu à son ressentiment contre le parti russe, qui ne lui pardonnait pas d'avoir empêché le roi de Prusse de prendre fait et cause pour son beau-frère, l'Empereur Nicolas.»

Donc le fait avancé par mon frère et moi, dans notre JOURNAL, est parfaitement vrai, sauf quelques petites erreurs de détail, provenant du récit, tel qu'il nous a été fait à cette époque.]

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--Dans les sociétés de la vie, le lendemain ne rit jamais comme la veille. La gaîté d'un salon se fane avant son papier. Le plaisir d'une maison vieillit avant ses hôtes.

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_Samedi 19 octobre_.--Nous allons voir les écuries de Chantilly. Cela est de la rocaille grande comme une ruine romaine. C'est peut-être le plus grand effort du XVIIIe siècle vers le colossal.

--Dans l'histoire du monde c'est encore l'absurde qui a fait le plus de martyrs.

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_18 novembre_.--Je vais ce soir à l'ELDORADO, un café-concert du boulevard de Strasbourg, une salle à colonnes d'un grand luxe de décor et de peintures.

Mon Paris, le Paris où je suis né, le Paris des moeurs de 1830 à 1848 s'en va. Il s'en va par le matériel, il s'en va par le moral. La vie sociale y fait une grande évolution qui commence. Je vois des femmes, des enfants, des ménages, des familles dans ce café. L'intérieur va mourir. La vie menace de devenir publique. Le cercle pour le haut, le café pour le bas, voilà où aboutiront la société et le peuple... De là une impression de passer là dedans, ainsi qu'un voyageur. Je suis étranger à ce qui vient, à ce qui est, comme à ces boulevards nouveaux sans tournant, sans aventures de perspective, implacables de ligne droite, qui ne sentent plus le monde de Balzac, qui font penser à quelque Babylone américaine de l'avenir. Il est bête de venir en un temps en construction, l'âme y a des malaises comme un corps qui essuierait des plâtres.

--Peut-être n'y a-t-il de bien vraie liberté pour l'individu, que lorsqu'il n'est pas encore enrégimenté dans une société parfaitement civilisée, où il perd l'entière possession de lui-même, des siens, de son bien. L'État surtout, depuis 1789, a été diantrement absorbant, a joliment entamé au profit de tous, les droits d'un chacun, et je me demande si l'avenir ne nous réserve pas, sous le nom du gouvernement absolu de l'État, servi par le despotisme d'une bureaucratie française, une tyrannie bien autre que celle d'un Louis XIV.

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_21 novembre_.--Tous ces temps-ci, travaillé à notre roman de SOEUR PHILOMÈNE. Quand vous avez travaillé toute la journée, quand votre pensée s'est échauffée le jour entier, sur le papier, sans le contact et le rafraîchissement de l'air extérieur et des distractions, votre tête que vous sentez, dans la journée, lourde de la crasse d'une cervelle, vous semble à la nuit, pleine d'un gaz, léger, spirituel, capiteux.

--Il semble que dans la création du monde, Dieu n'a pas été libre et tout-puissant. On dirait qu'il a été lié par un cahier des charges... Pour pouvoir faire l'été il a été obligé de faire l'hiver.

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_29 novembre_.--A propos d'un croquis de Mme Hercule, le modèle de femme, célèbre par ses histoires extravagantes, Gavarni revient sur sa jeunesse, sur cette vie de noctambule qu'il affectionnait, sur ces nuits où il se trouvait avec Mlle Aimée et toute une bande de jeunes et honnêtes femmes au bois de Boulogne, dans le faubourg du Roule, à la campagne, sur ces parties qui n'avaient que le plaisir apporté par le rire fou de Mlle Aimée et les cocasseries de Chandellier. C'est étonnant, c'est particulier comme cette génération de 1830, comme cette société de Gavarni, qui n'était pas une exception, s'amusait de peu, et quelle ingénuité de la première jeunesse restait à ces hommes qui avaient très peu besoin du fouet et du charme irritant de l'orgie, et qui semblent avoir passé beaucoup de leur vie avec des bourgeoises très adultes ou mariées, nourrissant des tendresses secrètes pour eux.

Il nous conte une journée chez Mme Waldor, qui les avait invités, Gavarni, Chandellier, Mlle Aimée, à visiter sa maison de campagne à Saint-Ouen. Or la maison de campagne était deux chambres louées dans un bâtiment de blanchisseur, et qui n'avaient pour perspective que les murs de la cour et le linge qui y séchait. On y déjeunait, on y dînait, et ma foi, on trouvait tant de charme à la singulière villégiature, qu'on passait la nuit à causer: les deux hommes assis sur des chaises, les deux femmes couchées sur le lit. Les rafraîchissements étaient, en tout et pour tout, un punch qu'on allongeait avec de l'eau, que Chandellier dut aller chercher à la Seine, en se livrant à toutes sortes de singeries amusantes.

Chandellier: c'était le grand _dérideur_ de Gavarni, qui nous raconte, en riant encore aux larmes, qu'un jour Mme Hercule se plaignant d'un échange qu'elle avait fait d'un gril et d'une guitare, contre une fausse queue qu'on lui avait assurée être de la couleur de ses cheveux et qui n'en était pas, au milieu de mille lazzis, Chandellier prenant la queue des deux mains et l'enjambant, se mettait à galoper frénétiquement autour de la chambre, ainsi qu'un enfant monté sur un cheval de bois.

--Parler pour parler, c'est la femme. Les hommes chantent, quand ils sont entre eux. La femme chante, quand elle est seule, pour parler.

--Dans la langue de la bourgeoisie, la grandeur des mots est en raison directe de la petitesse des sentiments.

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_Décembre_.--La plus grande force de la religion chrétienne, c'est qu'elle est la religion des tristesses de la vie, des malheurs, des chagrins, des maladies, de tout ce qui afflige le coeur, la tête et le corps. Elle s'adresse aux gens qui souffrent. Elle promet des consolations à ceux qui en ont besoin, l'espérance à ceux qui désespèrent. Les religions antiques étaient les religions des joies de l'homme, des fêtes de la vie. Depuis, le monde est devenu vieux et douloureux. C'est la différence d'une couronne de roses à un mouchoir de poche: la religion chrétienne sert quand on pleure.

--Les gens qui ont beaucoup roulé dans la vie, et dans des positions subalternes, sont effacés, usés comme de vieux sous. Même sur les catastrophes qu'ils voient, qu'ils entendent, ils semblent avoir les sens de l'âme émoussés comme leurs physionomies et leurs personnes. Leur jugement n'a plus de vivacité, d'indignation, de colère. Ils sont affectés des choses comme de loin.

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_18 décembre_.--Nous nous décidons à aller porter, ce matin, la lettre que nous a donnée, sur la recommandation de Flaubert, le docteur Follin pour M. Edmond Simon, interne dans le service de Velpeau à la Charité. Car il nous faut faire pour notre roman de SOEUR PHILOMÈNE, des études à l'hôpital, sur le _vrai_, sur le _vif_, sur le _saignant_.

Nous avons mal dormi. Nous sommes levés à six heures et demie. Il fait un froid humide, et sans nous en rien dire l'un à l'autre, nous avons une certaine peur, une certaine appréhension dans les nerfs. Quand nous entrons dans la salle des femmes, devant cette table, sur laquelle sont posés un paquet de charpie, des pelotes de bandes, une montagne d'éponges, il se fait en nous un petit trouble qui nous met le coeur mal à l'aise. Nous nous raidissons, et nous suivons avec ses internes, Velpeau; mais nous nous sentons les jambes, comme si nous étions ivres, avec un sentiment de la rotule dans les genoux, et comme du froid dans la moelle des tibias.

Quand on voit cela, et au chevet des lits, ces pancartes sinistres contenant ces seuls mots: _Operée le..._ il vous vient l'idée de trouver la Providence abominable, et d'appeler bourreau ce Dieu, qui est la cause de l'existence des chirurgiens.

Ce soir, il nous reste de tout cela une lointaine vision, la réminiscence d'une matinée qu'il nous semble plutôt avoir rêvée que vécue. Et chose étrange, l'horreur du dessous est si bien dissimulée sous les draps blancs, la propreté, l'ordre, la tenue, qu'il nous reste de cette visite--c'est très difficile à donner la note juste--quelque chose de presque voluptueux et de mystérieusement irritant; il nous reste de ces femmes entrevues sur ces oreillers bleuâtres, et transfigurées par la souffrance et l'immobilité, une image qui chatouille sensuellement l'âme et qui vous attire par ce voilé qui fait peur. Oui, c'est étrange, je le répète, nous qui avons horreur de la souffrance, des excitations cruelles, nous nous sentons plus qu'à l'ordinaire en veine d'amour. J'ai lu quelque part que les personnes qui soignaient les malades étaient plus portées vers les plaisirs des sens que les autres. Quel abîme tout cela!

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_Dimanche 23 décembre_.--Nous passons une partie de la nuit à l'hôpital.

... Nous arrivons au lit d'un phtisique qui vient de _passer_ à l'instant même. Je regarde et je vois un homme de quarante ans, le haut du corps soulevé par des oreillers, un tricot brun mal boutonné sur la poitrine, les bras tendus hors du lit, la tête un peu de côté et renversée en arrière. On distingue les cordes du dessous du cou, une barbe forte et noire, le nez pincé, des yeux caves; autour de sa figure, sur l'oreiller ses cheveux, étalés, sont plaqués ainsi qu'un paquet de filasse humide. La bouche est grande ouverte, ainsi que celle d'un homme dont la vie s'est exhalée en cherchant à respirer, sans trouver d'air. Il est encore chaud, sous la sculpture profonde de la mort sur un vieux cadavre. Ce mort a réveillé une image dans ma mémoire: le supplicié par le garrot de Goya.

... Puis j'ai vu venir dans l'ombre, tout au loin, tout au loin, au delà d'un grand cintre vitré, j'ai vu venir une petite lueur, qui a grandi, est devenue, une lumière. Il y avait quelque chose de blanc qui marchait avec cette lumière, et que cette lumière éclairait. Ce qui venait a ouvert la porte du cintre, et deux femmes, dont l'une, une chandelle à la main, se sont trouvées dans la grande salle. C'était la soeur faisant sa ronde, accompagnée d'une bonne de la communauté! La soeur, une novice sans doute, car elle n'avait pas le voile noir, était tout en blanc, d'un blanc molletonneux, avec un bandeau sur le front; la bonne en bonnet de nuit, en foulard noir, en camisole et en jupon.

Elles ont été à un lit, la soeur à la tête, la bonne au pied et élevant la chandelle en l'air. Alors j'ai entendu une voix si doucement faible, que j'ai cru que c'était la voix de la malade. Non, c'était la soeur qui parlait à une vieille femme avec une voix de caresse, une voix calmement impérieuse, comme on en prend avec les enfants aimés, quand on veut leur faire faire quelque chose, qu'ils ne veulent pas. «Vous souffrez du siège?» La vieille malade a bougonné de mauvaise humeur quelque chose d'inintelligible. La soeur a soulevé la couverture, a pris dans ses bras la malade infirme et infecte, l'a retournée sur le dos, un pauvre dos talé et meurtri, semblable au dos d'un nourrisson meurtri par des langes trop serrés, a retiré prestement, de dessous le corps changé de place, l'alèze souillée, et toujours lui parlant, sans cesser une minute de la caresser de la voix, lui disant qu'on allait lui mettre un cataplasme, qu'on allait lui donner à boire... Et cela a fini par le bassin.

En vérité, cela vous arrache l'admiration du coeur, et cela est d'une grandeur simple, qui fait bien petits, les bruyants _aimeurs_ de leurs semblables, les aimeurs de peuple. C'est vraiment un triomphe pour une religion d'avoir amené une femme, cette faiblesse, ce délicat appareil nerveux, à la victoire de dégoûts de cette nature, d'avoir amené l'affectuosité d'une créature distinguée à appartenir tout entière à d'abjects et sordides misérables qui souffrent. Ah! les religions de l'avenir auront de la peine à créer de tels dévouements.

Et devant cette jeune femme, tendrement penchée sur cette horrible et breneuse mégère qui l'injurie, je pense, comme on penserait à un goujat en goguette, à ce Béranger, à cet auteur qui a trouvé _drolichon_ de faire entrer au paradis une soeur de charité et une fille d'Opéra, avec des états de service se valant à ses yeux... Oui, il a toujours manqué aux ennemis du catholicisme, un certain sens respectueux de la femme propre, manque qui est la marque et le caractère des gens de mauvaise compagnie, et le grand patron de la confrérie, M. de Voltaire, voulant faire un poème ordurier, a été nécessairement choisir comme héroïne Jeanne d'Arc: la Sainte de la patrie.

--De tout tableau, qui procure une impression morale, on peut dire, en thèse générale, que c'est un mauvais tableau.

--Si, dans notre vie, il n'y a eu, jusques à présent, ni chance, ni hasard heureux, nous avons du moins cette grande chose, une chose peut-être unique depuis que le monde existe, cette société intellectuelle de toutes les heures, cette mise en commun de nos orgueils, enfin cette communion des coeurs, à laquelle nous sommes habitués comme à la respiration: un bonheur rare et précieux. Du moins c'est à le croire par le prix auquel nous le fait payer la vie; oui, comme si ce bonheur était l'envie de tous.

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_26 décembre_.--Nous allons à la Charité. Nous partons dans la neige par un jour qui se lève, avec un bas du ciel ressemblant à une réverbération d'incendie. La pierre des maisons, au milieu de ces blancheurs froides, a comme un ton de rouille. Nous assistons à la visite, et nous voyons mettre dans la _boîte à chocolat_ un paquet noué aux deux bouts, qui est une morte.

Nous descendons avec un interne à la consultation qui se tient dans le cabinet du chirurgien, et où il y a des bancs et une barrière. Lentement s'est approché un petit vieillard, le collet de son paletot gras et lustré, remonté jusqu'aux yeux, un misérable chapeau lui tressautant aux mains. Il a de longs et rares cheveux blancs, la figure osseuse et décharnée, les yeux tout caves et au fond une petite lueur. Et il tremble ce pauvre vieux, comme un vieil arbre mort, fouetté par un vent d'hiver. Il a tendu son poignet noueux où il y a une grosse excroissance.

--Vous toussez? lui dit l'interne.

--Oui, Monsieur! beaucoup!--a-t-il répondu d'une voix douce, éteinte, dolente et humble,--mais c'est mon poignet qui me fait mal!

--Nous ne pouvons pas vous recevoir. Il faut aller au Parvis Notre-Dame.»

Le vieillard ne disait rien et regardait vaguement l'interne.

--«Et demandez la médecine et pas la chirurgie? lui répéta l'interne le voyant rester immobile.

--Mais c'est là que j'ai mal, reprit doucement le vieillard, en montrant son poignet.

--On vous guérira ça, en guérissant votre toux.

--Au Parvis Notre-Dame,» lui cria, d'une voix où la brutalité s'attendrissait, le concierge, un gros bonhomme à moustaches d'ancien soldat.

On voyait la neige tomber à flocons par la fenêtre. Le vieillard s'éloigna sans un mot avec son chapeau à la main. «Pauvre diable! quel temps! c'est loin!... il n'en a peut-être pas pour cinq jours!» fit le concierge.

Et l'interne nous dit: «Si je l'avais reçu, Velpeau l'aurait renvoyé demain. C'est ce que nous appelons en terme d'hôpital une _patraque_. Oui, il y a comme cela des moments durs... mais si nous recevions tous les phtisiques... Paris est une ville qui use tant... nous n'aurions plus de place pour les autres!» Cette scène nous a remués plus que tout ce que nous avons vu jusqu'ici à l'hôpital.

Là-dessus nous allons visiter l'ancienne salle de garde, décorée par les peintres, amis des internes, par Baron qui a représenté les Amours malades, reprenant et rebandant leurs arcs, à la sortie de l'hôpital; par Doré, qui a composé une sorte de jugement dernier de tous les médecins passés et présents aux pieds d'Hippocrate; par Français, etc., etc.

Puis nous passons dans la vraie salle de garde, une petite pièce cintrée qui était l'ancienne chambre ardente des prêtres morts. Il n'y a pas de serviettes. On tire d'une armoire deux taies d'oreiller, pour nous en servir.

On entend la sonnerie de la chapelle pour un mort, et devant la fenêtre, donnant sur la cour, se dessine le coin d'un corbillard de pauvre qui stationne.

Nous retournons à quatre heures pour entendre la prière, et à cette voix grêle, virginale, de la novice agenouillée, adressant à Dieu les remerciements de toutes les souffrances et de toutes les agonies qui se soulèvent de leurs lits vers l'autel, deux fois les larmes nous montent aux yeux, et nous sentons que nous sommes au bout de nos forces pour cette étude, et que pour le moment c'est assez, c'est assez.