Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire

Chapter 2

Chapter 23,775 wordsPublic domain

Dans ce mur fruste, une porte à la sonnette de tirage cassée, dont le tintement grêle éveille l'aboiement de gros chiens de montagne. On est long à venir ouvrir; à la fin, un domestique apparaît et nous conduit à un petit atelier dans le jardin, éclairé par le haut et tout souriant. C'est là que nous faisons notre première visite à Gavarni.

Il nous promène dans sa maison dont il nous raconte l'histoire: un ancien atelier de faux-monnoyeurs sous le Directoire, devenu la propriété du fameux Leroy, le modiste de Joséphine, qui utilisa la chambre de fer où l'on avait fabriqué la fausse monnaie à serrer les manteaux de Napoléon, brodés d'abeilles d'or. Il nous fait traverser les grandes pièces du rez-de-chaussée, décorées de peintures sur les murs représentant des vues locales: la porte d'Auteuil en 1802.

Nous parcourons avec lui toute la maison et les interminables corridors du second étage, où d'anciens costumes de carnaval, mal emballés, s'échappent et ressortent de cartons à chapeaux de femmes.

Nous redescendons dans sa chambre, où près d'un petit lit de fer étroit, --une couche d'ascète,--il y a sur la table de nuit un couteau en travers d'un livre ayant pour titre: LE CARTÉSIANISME.

* * * * *

--Tous comptes faits avec Dumineray, le seul éditeur de Paris qui, sous l'état de siège, ait osé prendre en dépôt notre pauvre EN 18.., nous avons vendu une soixantaine d'exemplaires.

* * * * *

--J'ai eu, dans ma famille, un type de la fin d'un monde,--un marquis, le fils d'un ancien ministre de la monarchie.

C'était, quand je l'ai connu un beau vieillard à cheveux d'argent, rayonnant de linge blanc, ayant la grande politesse galante du gentilhomme, la mine tout à la fois bienveillante et haute, la face d'un Bourbon, la grâce d'un Choiseul, et le sourire toujours jeune auprès des femmes.

Cet aimable et charmant débris de cour n'avait qu'un défaut: il ne pensait pas. De sa vie je ne l'ai jamais entendu parler d'une chose qui ne fût pas aussi matérielle que le temps du jour ou le plat du dîner. Il recevait et faisait relier le CHARIVARI et la MODE. Il pardonnait pourtant à la fin au gouvernement qui faisait monter la rente. Il s'enfermait pour faire des comptes avec sa cuisinière: c'était ce qu'il appelait _travailler_. Il avait un prie-Dieu recouvert en moquette dans sa chambre. Il avait dans son salon des meubles de la Restauration, des fauteuils en tapisserie au petit point, où était restée comme l'ombre du chapeau de la duchesse d'Angoulême. Il avait une vieille livrée, une vieille voiture, et un vieux nègre qu'il avait rapporté des colonies, où il mena joyeuse vie pendant l'émigration: ce nègre était comme un morceau du XVIIIe siècle et de sa jeunesse à côté de lui.

Mon parent avait encore les préjugés les plus inouïs. Il croyait par exemple que les gens qui font regarder la lune, mettent dans les lorgnettes des choses qui font mal aux yeux, etc., etc.

Il allait à la messe, jeûnait, faisait ses pâques. A la fin du carême, le maigre l'exaspérait: alors seulement il grondait ses domestiques.

Il demeurait dans tout cet homme quelque chose d'un grand principe tombé en enfance. C'était une bête généreuse, noble, vénérable, une bête de coeur et de race.

* * * * *

GAVARNIANA.

--Je hais tout ce qui est _coeur_ imprimé, mis sur du papier.

--Je fais le bien, parce qu'il est un grand seigneur qui me paye cela,--et ce grand seigneur, c'est le plaisir de bien faire.

--Le chemin de fer et sa vitesse relative, voilà un beau progrès, si vous avez décuplé chez l'homme le désir de la vitesse!

--Gavarni disait de Dickens «qu'il avait une vanité énorme et paralysante, peinte sur la figure.»

--Gavarni avait vu de Balzac un billet ainsi rédigé:

De chez Vachette.

Mon cher Posper (_sic_), viens ce soir chez Laurent-Jan, il y aura des c.... p..... bien habillées.

BALZAC.

--Quand Gavarni avait été à Bourg avec Balzac pour tâcher de sauver Peytel, il était obligé de lui répéter à tout moment: «Voyons, il s'agit d'une chose grave, Balzac, il faut être convenable pendant les quelques jours que nous sommes ici,» et il lâchait le grand écrivain le moins possible. Un jour qu'il avait été obligé de le quitter deux heures, il le retrouvait sur la place où il avait accroché le sous-préfet, et lui racontait comment les petites filles s'amusent dans les pensions.

Dans ce voyage où Gavarni était obligé de veiller à la propreté de son compagnon, un jour il ne pouvait s'empêcher de lui dire:

--«Ah çà, Balzac, pourquoi n'avez-vous pas un ami... oui, un de ces bourgeois bêtes et affectueux, comme on en trouve... qui vous laverait les mains, mettrait votre cravate, enfin qui prendrait de vous le soin que vous n'avez pas le temps...»

--«Oh! s'écria Balzac, un ami comme ça, je le ferai passer à la postérité!»

* * * * *

--Nos soirées, presque toutes les soirées, où nous ne travaillons pas, nous les passons dans le fond de la boutique d'un singulier marchand de tableaux, dans la boutique de X..., qui, sous le prétexte d'occuper l'oisiveté de sa vie, va encore manger une cinquantaine de mille francs à son père. Un grand, gros, fort garçon, occupé à remonter à toute minute, par un geste bête, une paire de lunettes qui lui dévale du nez, et si soufflé par tout le corps d'une mauvaise graisse, qu'il semble en baudruche, et que la plaisanterie ordinaire de Pouthier est de crier: «Fermez les fenêtres ou Pamphile va s'envoler!» Le meilleur des hommes et le marchand le plus paresseux, le plus flâneur, le plus _boubouilleur_, le plus incapable de tirer un gain d'une chose qu'il vend,--et qui, 365 fois par an, a besoin de voir, autour de son dîner, cinq ou six figures, si ce n'est au moins autour de la table, où, du matin au soir, se vident les canettes.

Il a emménagé avec lui une jeune femme, pas précisément jolie, et qui de temps en temps se dérobe et se cache dans un joli mouvement contourné pour prendre une prise de tabac, mais une jeune femme qui a de paresseuses poses de chatte dans sa bergère au coin de la cheminée, un petit bagout spirituel, une grâce de gentille bourgeoise d'un autre siècle: toute cette douce et tranquille séduction cachant une hystérie très prononcée, qui la fait, presque tous les mois, à un quantième, où elle dit, aller chez elle pour donner son linge à la blanchisseuse, disparaître deux ou trois jours avec un des attablés ordinaires de son amant,--après quoi, elle rentre au bercail et le ménage reprend comme si de rien n'était.

Pouthier, après des aventures à défrayer un roman picaresque, et qui, sans attribution bien fixe dans la maison, est à la fois commis, restaurateur de tableaux, et surtout le _patito_ de la jeune femme, remplit le fond du magasin de lazzis et de tours de force.

Là arrivent, tous les soirs,--car la bière vient du GRAND BALCON, et la femme a le don capiteux de produire autour d'elle une certaine excitation de l'esprit et de mettre les imaginations en verve,--là arrivent le peintre Hafner, le plus bredouilleur des Alsaciens; Valentin, le dessinateur de l'ILLUSTRATION; Deshayes, le petit maître aux tonalités grises, et le blond coloriste Voillemot, avec sa tignasse d'Apollon roussi, et Galetti, et le tout jeune Servin, et d'autres, et d'autres, et c'est toute la soirée un tapage et une débauche de paroles, que de temps en temps, solennellement, le maître de la maison réprime par un «Où te crois-tu!» indigné.

Dans les raisons que X... a données à son père, pour qu'il lui fournît les fonds nécessaires à son commerce, il a fait entrer l'énorme économie qu'il réaliserait en n'allant plus au café, et le malheureux en tient un gratis!

* * * * *

--Un soir, le monde de la boutique se décide à faire une excursion dans la forêt de Fontainebleau, à passer quelques jours chez le père Saccaux, à Marlotte, la patrie d'élection du paysage moderne et de Murger. Pouthier ferme le magasin. Mélanie met sa toilette la plus pimpante, réunissant sur sa personne tous ses bijoux; et nous voilà dans cette forêt, où chaque arbre semble un modèle entouré d'un cercle de boîtes à couleurs. Là, de grandes courses à la suite des peintres et de leurs maîtresses en joie, et comme grisées par le plein air de la campagne: des jours qui ressemblent à des dimanches d'ouvriers. On vit en famille, en s'empruntant son savon, et on a des appétits et des soifs qui vous font trouver bonne la médiocre _ratatouille_ et aimable le _ginglet_ de l'endroit. Chacun paye son écot de bonne humeur. Les femmes mouillent leurs bottines dans l'herbe sans grogner. Murger semble rasséréné comme en une convalescence d'absinthe. On promène une gaieté vaudevillière par toute la forêt, même en ce Bas-Bréau, où nos _fumisteries_ semblent faire fuir dans la profondeur de la feuillée des dos de peintres chenus, ressemblant à des dos de vieux druides. On essaye des parties de billard sur un _sabot_ de l'auberge où il y a des ornières qui font des carambolages forcés. Palizzi, les grands jours, revêt un tablier de cuisine et fricote un gigot _à la juive_, dont il reste à peine l'os.

La nuit, pendant que les esquisses du jour sèchent, on dort comme si on revenait de la charrue, et un matin j'entends la maîtresse de Murger, au milieu d'un doux transport, lui demander ce que rapporte la feuille de la REVUE DES DEUX MONDES.

--Le travail et les femmes, voilà ma vie!--C'est Gavarni qui parle.

* * * * *

_Août 1852_.--Je trouve Janin toujours gai, toujours épanoui, en dépit de la goutte à un pied. «Quand on vint guillotiner mon grand-père, nous dit-il, il avait la goutte aux deux pieds... du reste, je ne me plains pas... c'est, dit-on, un brevet de vie pour dix ans... Je n'ai jamais été malade et ce qui constitue l'homme, je l'ai encore,»--fait-il en souriant.

Il nous montre une lettre de Victor Hugo, apportée par Mlle Thuillier, et où il nous fait lire cette phrase: «Il fait triste ici... il pleut, c'est comme s'il tombait des pleurs.» Dans cette lettre, Hugo remercie Janin de son feuilleton sur la vente de son mobilier, lui annonce que son livre va paraître dans un mois, et qu'il le lui fera parvenir dans un panier de poisson ou dans un cassant de fonte, et il ajoute: «On dit qu'après, le Bonaparte me rayera de l'Académie... Je vous laisse mon fauteuil.»

Puis, Janin se répand sur la saleté et l'infection de Planche, sa bête d'horreur: «Vous savez, quand il occupe sa stalle des Français, les deux stalles à côté restent vides. Sa maladie, c'est l'éléphantiasis... un moment on a espéré qu'il avait la _copulata vitrea_ de Pline. Il l'aurait eue, oh! il l'aurait eue... s'il s'était tenu un rien du monde moins salement!»

Une petite actrice des Français, dont je ne sais pas le nom, lui demandant s'il a vu une pièce quelconque: «Comment, s'écrie Janin, en bondissant sur son fauteuil, vous n'avez pas lu mon feuilleton!» Et là-dessus il la menace, il la terrorise de ne jamais arriver, si elle ne lit pas son feuilleton, si elle n'est pas au fait de la littérature, si elle ne fait pas comme Talma, comme Mlle Mars, qui ne manquaient jamais un feuilleton important.

* * * * *

--Sur le trottoir de la rue Saint-Honoré, j'entends derrière moi une fille disant à une autre: «Ah! Julie... elle a changé de religion, elle aime les hommes à présent!

--Les grands hommes sont des médailles, que Dieu frappe au coin de leur siècle.

--L'idée du manchon de Mimi donnée à Murger par Paul Labat qui, conduisant sa maîtresse à l'hôpital, fit arrêter le fiacre devant une écaillère de marchand de vin, sur le désir que la mourante témoigna de manger des huîtres.

--Il me semble que les fonctionnaires sont destitués comme on renvoie les domestiques: aux seconds, on donne huit jours d'avance, aux premiers, la croix.

* * * * *

_22 octobre 1852_.--Le PARIS paraît aujourd'hui. C'est, croyons-nous, le premier journal littéraire quotidien, depuis la fondation du monde. Nous écrivons l'article d'en-tête.

--Nous soupons beaucoup cette année: des soupers imbéciles où l'on sert des pêches à la Condé, des pêches-primeurs à 8 francs pièce, dont le plat coûte quatre louis et où l'on boit du vin chaud fabriqué avec du Léoville de 1836; des soupers en compagnie de gaupes ramassées à Mabille, de gueuses d'occasion qui mordent à ces repas d'opéra, avec un morceau de cervelas de leur dîner, resté entre les dents, et dont l'une s'écriait naïvement: «Tiens, quatre heures... maman est en train d'éplucher ses carottes!»

--Gavarni nous dit aujourd'hui qu'il croit avoir trouvé une force motrice qui pourra, un jour, se débiter chez les épiciers, et dont on pourra demander pour deux sous.

ANNÉE 1853

_Janvier 1853_.--Les bureaux du PARIS, d'abord établis, 1, rue Laffitte, à la Maison d'Or, furent, au bout de quelques mois, transférés rue Bergère, au-dessus de l'ASSEMBLÉE NATIONALE.

La curiosité de ces bureaux était le cabinet de Villedeuil où le directeur du journal avait utilisé la tenture, les rideaux de velours noir à crépines d'argent de son salon de la rue de Tournon, où se donnaient, un moment, toutes bougies éteintes, des punchs macabres. A côté du cabinet, la caisse, une caisse grillée, une vraie caisse, où se tenait le caissier Lebarbier, le petit-fils du vignettiste du XVIIIe siècle, que nous avions retiré avec Pouthier des bas-fonds de la bohème. Un échappé du CORSAIRE faisait dans un petit salon la cuisine du journal. C'était un petit homme, jaune de poil, à l'oeil saillant du _jettatore_, un des seuls écrivains échappés au coup de filet dans lequel le gouvernement avait ramassé les journalistes, le 2 Décembre.

Il était père de famille et père de l'Église, prêchait les bonnes moeurs, se signait parfois comme un saint égaré dans une bande de malfaiteurs, et, malgré tout, allait dans la définition libre des choses plus loin qu'aucun de nous. En ses moments de loisir, il rédigeait pour le journal: LES MÉMOIRES DE Mme SAQUI.

A la table de la rédaction s'asseyaient journellement: Murger à l'air humble, à l'oeil pleurard, aux jolis mots de Chamfort d'estaminet; Aurélien Scholl, avec son monocle vissé dans l'orbite, ses colères spirituelles, son ambition de gagner la semaine prochaine 50,000 francs par an, au moyen de romans en vingt-cinq volumes; Banville, avec sa face glabre, sa voix de fausset, ses fins paradoxes, ses humoristiques silhouettes des gens; Karr, toujours accompagné de l'inséparable Gatayes. Et c'était encore un maigre garçon, aux longs cheveux gras, nommé Eggis, qui en voulait personnellement à l'Académie; et c'était Delaage, l'Ubiquité faite homme et la Banalité faite poignée de main, un garçon pâteux, poisseux, gluant, et qui semblait un glaire bienveillant; et c'était l'ami Forgues, un Méridional congelé, ayant quelque chose d'une glace frite de la cuisine chinoise, et qui apportait, d'un air diplomatique, des articles artistiquement pointus; et c'était Louis Enault, orné de ses manchettes et de sa tournure contournée et gracieusée de chanteur de romances de salon; enfin Beauvoir, se répandait souvent dans les bureaux comme une mousse de champagne, pétillant et débordant, et parlant de tuer les avoués de sa femme, et jetant en l'air de vagues invitations à des dîners chimériques.

Gaiffe avait élu domicile sur un divan, où il demeurait des après-midi, couché et somnolent, ne se réveillant que pour jeter des interjections troublantes dans la phraséologie vertueuse du père Venet.

Et au milieu de tout ce monde, Villedeuil, ordonnant, pérorant, allant, courant, correspondant, innovant, et découvrant tous les huit jours un système d'annonces ou de primes, une combinaison, un homme ou un nom, devant apporter au journal, dans les quinze jours, dix mille abonnés.

A l'heure présente, le journal remue, il ne fait pas d'argent, mais il fait du bruit. Il est jeune, indépendant, ayant comme l'héritage des convictions littéraires de 1830. C'est dans ses colonnes l'ardeur et le beau feu d'une nuée de tirailleurs marchant sans ordre ni discipline, mais tous pleins de mépris pour l'abonnement et l'abonné. Oui, oui, il y a là de la fougue, de l'audace, de l'imprudence, enfin du dévouement à un certain idéal mêlé d'un peu de folie, d'un peu de ridicule... un journal, en un mot, dont la singularité, l'honneur, est de n'être point une affaire.

* * * * *

_Dimanche 20 février_.--Un jour de la fin du mois de décembre dernier, Villedeuil rentrait du ministère en disant avec une voix de cinquième acte:

--Le journal est poursuivi. Il y a deux articles incriminés. L'un est de Karr; l'autre, c'est un article où il y a des vers... Qui est-ce qui a mis des vers dans un article, ce mois-ci?

--C'est nous! disions-nous.

--Eh bien! c'est vous qui êtes poursuivis avec Karr.

Or, voici l'article qui devait nous faire asseoir sur les bancs de la police correctionnelle, absolument comme des messieurs arrêtés dans une pissotière. Cet article, paru le 15 décembre 1852, avait pour titre: _Voyage du n° 43 de la rue Saint-Georges au n° 1 de la rue Laffitte_[1]. Un voyage de notre domicile d'alors au bureau du journal, et qui passait en revue, d'une façon fantaisiste, les industries, les officines de produits bizarres, les marchands et marchandes de tableaux et de bibelots que nous rencontrions sur notre route, et entre autres, la boutique d'une femme célèbre autrefois, comme modèle, dans les ateliers de peinture.

[Note 1: J'ai donné l'article en son entier dans PAGES RETROUVÉES, volume publié, l'année dernière, chez Charpentier.]

Donnons le paragraphe incriminé:

«Dans cette boutique, ci-gît le plus beau corps de Paris. De modèle qu'il était, il s'est fait marchand de tableaux. A côté de tasses de Chine se trouve un Diaz, et j'en connais un plus beau. C'est un jeune homme et une jeune femme. La chevelure de l'adolescent se mêle aux cheveux déroulés de la dame, et la Vénus, comme dit Tahureau:

Croisant ses beaux membres nus Sur son Adonis qu'elle baise; Et lui pressant le doux flanc; Son cou douillettement blanc, Mordille de trop grande aise.

Ce Diaz-là, mes amis, a bien voyagé; mais, Dieu merci, il est revenu au bercail. J'ai vu quelqu'un qui sait tous ses voyages et qui m'a conté le dernier. Mlle ***[2] l'avait envoyé à Mlle ***[3]. Mlle *** l'a renvoyé à Mlle *** avec cette lettre:

«Ma chère camarade,

«Ce Diaz est vraiment trop peu gazé pour l'ornement de ma petite maison. J'aime le déshabillé d'un esprit charmant, je ne puis admettre cette nudité que l'Arsinoé de Molière aime tant. Ne me croyez pas prude. Mais pourquoi vous priverais-je d'un tableau que je serais obligée de cacher, moi!

«Mille remerciements quand même, et croyez-moi votre dévouée camarade.

«***»

[Note 2: Mlle Nathalie.]

[Note 3: Mlle Rachel.]

Et Mlle*** a repris son Diaz, ô gué! elle a repris son Diaz, turelure! et a répondu à Mlle*** en le raccrochant au mur déjà en deuil et tout triste:

«Chère camarade,

«Je suis une folle, et presque une impie d'avoir cru mon petit tableau digne de votre hôtel. Mais ma sottise m'a du moins valu un précieux renseignement sur les limites de votre pudeur. Permettez-moi seulement de défendre contre vous le répertoire comique que vous invoquez ici un peu à contre-sens, car c'est justement dans les tableaux qu'Arsinoé n'aime pas les nudités,

Elle fait des tableaux couvrir les nudités, Mais elle a de l'amour pour les réalités.

«Je reprends donc mon petit Diaz, un peu confus de son excursion téméraire, et je cache sa confusion dans ma chambre où M. A... peut seul le voir.

«Votre très dévouée,

«***»

Et ces vers de Tahureau, nous ne les avions pas pris dans Tahureau, dont les éditions originales sont de la plus grande rareté, nous les avions pris dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE DE LA POÉSIE FRANÇAISE ET DU THÉATRE FRANÇAIS AU XVIe SIÈCLE de Sainte-Beuve,--oui, dans ce livre couronné par l'Académie. N'est-ce pas, ça n'a pas l'air vraisemblable? Et cependant c'est parfaitement vrai. Du reste, le ministère de la justice d'alors, qui nous faisait poursuivre, n'avait-il pas eu, vingt-quatre heures, l'idée de poursuivre en police correctionnelle, dans un article de je ne sais qui du PARIS, une ligne de points, paraissant avoir un sens obscène à M. Latour-Dumoulin.

Mais dans cette poursuite, il s'agissait vraiment bien de littérature. Le PARIS passait pour la continuation du CORSAIRE. M. Latour-Dumoulin, en ce temps d'aplatissement, était personnellement blessé par les allures de Villedeuil, qui, lorsque sur la présentation de sa carte n'était pas immédiatement reçu, remontait dans sa voiture. On l'accusait, à tort ou à raison, de jouer à la baisse. On allait même jusqu'à lui faire un grief de ne pas solliciter pour son journal des invitations aux Tuileries, aux soirées de Nieuwerkerke. Nous personnellement, à ce qu'il paraît, nous passions, à cause de nos relations avec les Passy, pour des orléanistes fougueux. Il circulait même, dans le faubourg Saint-Germain, un refus très insolent de nous--une pure légende--à une demande de cantate de la part du gouvernement.

M. Armand Lefebvre, notre parent, écrivait en notre faveur à M. de Royer, procureur général, qui lui répondait une lettre ne laissant aucun doute sur l'imminence des poursuites. Et dans une entrevue au ministère de la justice, M. de Royer lui annonçait que nous serions condamnés, que nous aurions même de la prison, ajoutant que si nous voulions adresser un recours en grâce à l'Empereur, il serait le premier à l'appuyer.

Nous attendions, ainsi que des gens menacés de la justice d'une chambre correctionnelle sous un Empire--nerveux et insomnieux pendant de longues semaines--lorsque dans la fumée de tabac d'une fin de dîner d'amis, tombaient chez nous les assignations.

Et, à quelques jours de là, nous comparaissions devant un juge d'instruction presque poli, mais qui perdait soudainement toute politesse dans son embarras et son déconcertement, quand nous lui montrions les cinq vers incriminés, tout vifs imprimés dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE DE LA POÉSIE FRANÇAISE.

Il nous fallait un avocat. Un allié de notre famille, M. Jules Delaborde, avocat à la Cour de cassation, nous recommandait de bien nous garder de confier notre défense à un avocat brillant dont le talent pouvait blesser et irriter le tribunal. Il nous conseillait de prendre un avocat «ayant l'oreille des juges», un nom et une parole très peu sonores, une de ces médiocrités dont le néant attire sur ses clients une sorte de miséricorde; enfin un de ces verbeux qui, doucement, platement, ennuyeusement, soutirent un acquittement comme une aumône. L'homme qu'il nous indiqua réunissait toutes ces conditions. Dans son salon, il avait une jardinière dont le pied était fait par un serpent en bois verni qui montait en s'enroulant vers un nid d'oiseau. En voyant cette jardinière, j'eus froid dans le dos, et je devinai l'avocat qui m'était échu. Nous étions pour lui un composé d'hommes du monde et d'êtres louches. D'une main il nous eût confié sa montre, de l'autre main il nous l'eût retirée.

Nous étions cités à comparaître en police correctionnelle devant la 6e chambre. C'était une chambre pour ces sortes d'affaires, une chambre dont on était sûr et qui avait fait ses preuves. Ses complaisances lui avaient valu l'honneur de la spécialité des procès de presse et des condamnations politiques.