Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire
Chapter 18
Puis l'on vague dans des corridors, où l'on cause avec des têtes de femmes, qui, pendant qu'on les habille par derrière, se voilent la gorge avec les deux rideaux de leur loge, croisés sur elle, dans le coquet mouvement de la Frileuse d'Houdon.
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_24 janvier_.--Nous paraissons aujourd'hui (LES HOMMES DE LETTRES). Nous avons cette fébrilité qui vous chasse de votre chez soi et vous pousse dans la rue... Et à la fin de la journée, nous sommes au boulevard du Temple, dans le cabinet de travail de Flaubert, dont le milieu de cheminée est un Boudha. Sur sa table des pages de son roman qui ne sont que ratures. Il nous adresse sur notre livre de chauds compliments qui nous font du bien au coeur, et nous sommes heureux de cette amitié qui vient à nous franchement, loyalement, avec une sorte de démonstration robuste.
Le soir, nous vaguons sur les boulevards, supputant les chances de duel, les chances de succès, regardant les étalages avec une certaine excitation nerveuse que nous ne pouvons maîtriser.
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_Dimanche 29 janvier_.--... Le vieux Barrière nous conte cette chose saisissante. Il a vu, sur la place de Grève, un condamné dont les cheveux coupés ras, au moment où on le tournait en face de l'échafaud, se dressèrent tout droit, très visiblement. Et cet homme était cependant celui qui, après sa condamnation à mort, interrogé par le docteur Pariset, lui demandant ce qu'il voulait, avait répondu: «Un gigot et une femme!»
--Nous passons la soirée chez Flaubert avec Bouilhet. Causerie sur de Sade auquel revient toujours, comme fasciné, l'esprit de Flaubert: «C'est le dernier mot du catholicisme, dit-il. Je m'explique. C'est l'esprit de l'inquisition, l'esprit de torture, l'esprit de l'Église du moyen âge, l'horreur de la nature... Remarquez-vous qu'il n'y a pas un animal, pas un arbre dans de Sade?»
Il nous parle ensuite de romantisme, nous dit qu'au collège, il couchait un poignard sous son oreiller, et encore qu'il arrêtait son tilbury devant la campagne de Casimir Delavigne, et montait sur la banquette pour lui crier des injures de _bas voyou_.
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_Lundi 30 janvier_.--On nous dit chez Dentu, qu'il y a eu ce matin un article de Janin sur les HOMMES DE LETTRES. Nous achetons les DÉBATS, et nous trouvons dix-huit colonnes d'éreintement, dans lesquelles Janin nous accuse d'avoir fait un pamphlet contre notre ordre, un tableau poussant au mépris des lettres. Oui, c'est ainsi que le critique parle de ce livre, la meilleure et la plus courageuse action de notre vie, ce livre qui ne fait si bas le bas des lettres que pour en faire le haut, plus haut et plus digne de respect.
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_Samedi 4 février_.--Gavarni vient dîner. Il a fait la grande partie d'aller au bal de l'Opéra avec nous. En arrivant, il demande une feuille de papier et y dépose de petites machines mathématiques, qui lui sont venues en route. Pour attraper l'heure du bal, nous l'emmenons voir Léotard, et, après le Cirque, nous allons prendre un grog dans un café des boulevards, où il nous parle avec une admiration enthousiaste des travaux de Biot, de ses livres de mathématiques où il n'y a pas de figures.
Et le voici, montant cet escalier du bal de l'Opéra, qu'il n'a pas vu depuis quinze ans, le voici à mon bras, perdu dans cette foule, comme un roi perdu dans son royaume: lui, Gavarni, qui pourrait dire: «Le carnaval, c'est moi!»
Il vient jeter les yeux sur les modes nouvelles de la mascarade. Nous restons une heure à regarder, d'une loge, la danse et les masques, une heure où il semble faire une sérieuse étude du costume nouveau et presque général des danseuses: de ce costume de bébé, de cette petite robe-blouse descendant au genou, laissant voir la jambe et les hautes bottines ballantes dans l'air, et dessinant des nimbes au-dessus de la tête des danseurs. Puis quand il a tout le bal dans les yeux, je le ramène coucher chez nous. Il a eu froid en sortant du Cirque, puis la chaleur du bal l'a suffoqué. Il se traîne en marchant, il monte notre escalier lentement, lentement, et nous confie, au coin de notre feu, qu'en sortant du bal de l'Opéra, il ne pouvait mettre un pied devant l'autre.
Et il se couche, nous faisant de son lit, avant de s'endormir, de charmantes plaisanteries enfantines et qu'il sait si bien faire, sur le bal et les folies que nous aurions pu y faire.
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_Dimanche 5 février_.--Déjeuner chez Flaubert. Bouilhet nous conte cette tendre histoire sur une Soeur de l'hôpital de Rouen, où il était interne. Il avait un ami, interne comme lui, et dont cette Soeur était amoureuse--platoniquement, croit-il. Son ami se pend. Les Soeurs de l'hôpital étaient cloîtrées et ne descendaient dans la cour de l'hôpital que le jour du Saint-Sacrement. Bouilhet était en train de veiller son ami, quand il voit la Soeur entrer, s'agenouiller au pied du lit, dire une prière qui dura un grand quart d'heure--et tout cela sans faire plus d'attention à lui, que s'il n'était pas là.
Lorsque la Soeur se relevait, Bouilhet lui mettait dans la main une mèche de cheveux, coupée pour la mère du mort, et qu'elle prenait, sans un merci, sans une parole. Et depuis, pendant des années qu'ils se trouvèrent encore en contact, elle ne lui parla jamais de ce qui s'était passé entre eux, mais en toute occasion se montra pour lui d'une extrême serviabilité.
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Mardi 7 février.--... Du chalet de Janin à Passy nous allons au Point-du-Jour, chez Gavarni. Nous le trouvons assez inquiet de l'espèce de coup de sang qu'il a eu samedi, disant: «Je n'aime pas les choses que je ne comprends pas!»
Nous causons des femmes qu'il a vues danser, et nous lui demandons s'il en a fait des croquis. «Non, non, mais je les ai emportées dans ma tête. Dans six mois, elles me seront parfaitement présentes. Le tout est de résumer ça par une idée très simple; au fond qu'est-ce? une chemise sans taille, et pour tout le reste; ce sont des ajustements au caprice et à la fantaisie de la femme.»
Là-dessus, il nous met sur les genoux un album de ses anciennes lithographies qu'il a retrouvé, et nous voyons combien, avant d'arriver à sa facilité de dessin sans modèle, à son _imagination du vrai_, il a fait de profondes, sérieuses, patientes, scrupuleuses études de la nature... C'est partout là dedans, la mère de Feydeau, le père de Feydeau, et d'Abrantès, et jusqu'au dos d'Henri Berthoud, faisant le dos de cet inconnu. Il nous arrête à une petite image de bal qui ressemble à un bal d'insectes, et dont il moque la maigreur, et la conscience des parquets, et le fini et le précieux, mais où il rencontre l'animation du bal, et une opposition assez satisfaisante des blancs et des noirs, des habits et des robes,--toutefois en déclarant que, dans ce temps, il n'avait pu encore arriver ni aux noirs ni aux gris _veloutés_.
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_Dimanche 20 février_.--Au coin de sa cheminée, Flaubert nous raconte son premier amour. Il allait en Corse. Il n'avait fait encore que se _desniaiser_ avec une fille de chambre de sa mère. Il tombe dans un petit hôtel à Marseille, où des femmes de Lima étaient descendues avec un mobilier d'ébène, incrusté de nacre, qui faisait l'émerveillement des voyageurs. Trois femmes en peignoir de soie, filant du dos au talons, flanquées d'un négrillon habillé de nankin et chaussé de babouches: un monde qu'il entrevoyait dans un _patio_ tout plein de fleurs des tropiques, et où chantait au milieu un jet d'eau,--pour un jeune Normand qui n'avait encore voyagé que de Normandie en Champagne et de Champagne en Normandie, c'était d'un exotisme bien tentant. Et un matin, revenant d'une pleine eau dans la Méditerranée, à l'une de ces trois femmes rencontrée sur le seuil de sa chambre, une femme de trente-cinq ans, une magnifique créature, il jetait un de ces baisers où l'on jette son âme... Ce furent une fontaine de délices, puis des larmes, puis des lettres, puis plus rien.
Depuis, il revint plusieurs fois à Marseille, s'informa et ne put jamais savoir ce qu'étaient devenues ces trois femmes. La dernière fois qu'il y passa, se rendant à Tunis à l'occasion de son roman de Carthage, il ne retrouve plus la maison, qu'à chacun de ses passages il avait été voir. Il regarde, il cherche, il s'aperçoit que c'est devenu un bazar de jouets, et que le premier est occupé par un coiffeur. Il y monte, s'y faire raser, et reconnaît encore au mur le papier de la chambre.
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_27 février_.--N'y a-t-il pas dévoilée toute une existence d'homme dans cette énumération d'une affiche de vente après décès: un pistolet de salon, une lorgnette en écaille, une canne de jonc à pomme d'or, une épingle jumelle ornée de brillants?
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_4 mars_.--Nous causons avec Flaubert des LÉGENDES DES SIÈCLES de Hugo. Ce qui le frappe surtout dans Hugo, qui a l'ambition de passer pour un penseur: c'est l'absence de pensée. Hugo n'est pas un penseur; c'est, selon son expression, un naturaliste. Il a de la sève des arbres dans le sang... Puis il parle avec un mépris colère de Feuillet, de la cour basse qu'il fait aux femmes dans ses oeuvres, disant: «Ça prouve qu'il n'aime pas la femme. Les gens qui l'aiment, font des livres où ils racontent ce qu'ils ont souffert à propos d'elle, car on n'aime que ce dont on souffre.--Oui, lui disons-nous, cela explique la maternité!»
Alors on lui apporte trois gros volumes in-4, imprimés à l'Imprimerie Impériale, sur les mines de l'Algérie où il espère trouver un mot dont il a besoin pour son livre sur Carthage.
Soudain, il se met à nous réciter des lambeaux formidablement cocasses d'une tragédie ébauchée avec Bouilhet sur la découverte de la vaccine, dans les purs principes de Marmontel, où tout, jusqu'à «grêlée comme une écumoire» était en métaphores de huit vers: tragédie à laquelle il a travaillé pendant trois ans, et qui montre la persistance de boeuf de cet esprit, même dans les imaginations comiques, dignes d'un quart d'heure de blague.
Il a beaucoup écrit à sa sortie de collège et n'a jamais rien publié, sauf deux petits articles dans un journal de Rouen. Il regrette un volume d'environ 150 pages, composé l'année qui a suivi sa philosophie: la visite d'un jeune splenétique à une fille, un roman psychologique trop plein, dit-il, de sa personnalité. Dans MADAME BOVARY, il nous affirme qu'il n'y a qu'un seul type, esquissé de très loin d'après nature, un certain ancien payeur des armées de l'Empire, bravache, débauché, sacripant, menaçant sa mère de son sabre pour avoir de l'argent, toujours en bottes, en pantalon de peau, en bonnet de police, pilier du cirque Lalanne, dont les écuyers venaient prendre chez lui du vin chaud fait dans des cuvettes, et dont les écuyères venaient aussi accoucher sous son toit.
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--C'est un grand, événement de la Bourgeoisie que Molière, une solennelle déclaration de l'âme du Tiers-État. J'y vois l'inauguration du bon sens et de la raison pratique, la fin de toute chevalerie et de toute haute poésie en toutes choses. La femme, l'amour, toutes les folies nobles, galantes, y sont ramenées à la mesure étroite du ménage et de la dot. Tout ce qui est élan et de premier mouvement y est averti et corrigé.
Corneille est le dernier héraut de la noblesse; Molière est le premier poète des bourgeois.
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--Ne jamais parler de soi aux autres et leur parler toujours d'eux-mêmes, c'est tout l'art de plaire. Chacun le sait et tout le monde l'oublie.
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_10 mars_.--J'ai reçu de Mme Sand sur les HOMMES DE LETTRES une lettre charmante comme une poignée de main d'ami... La vérité est que notre livre a un succès d'estime: il ne se vend pas. Au premier jour, nous avons cru à une grande vente. Et nous restons depuis quinze jours à cinq cents, ignorant si nous arriverons à une seconde édition. Après tout, nous sommes fiers entre nous de notre livre, qui restera, quoi qu'on fasse, en dépit des colères des journalistes; et à ceux qui nous demanderaient: «Vous vous estimez donc beaucoup?» nous répondrions volontiers avec l'orgueil de l'abbé Maury: «Très peu quand nous nous considérons, beaucoup quand nous nous comparons!»
Il est bon toutefois d'être deux pour se soutenir contre de pareilles indifférences et de semblables dénis de succès, il est bon d'être deux pour se promettre de violer la Fortune, quand on la voit coqueter avec tant d'impuissants.
Peut-être, un jour, ces lignes que nous écrivons froidement, sans désespérance, apprendront-elles le courage à des travailleurs d'un autre siècle. Qu'ils sachent donc qu'après dix ans de travail, la publication de 13 volumes, tant de veilles, une si persévérante conscience, des succès même, une oeuvre historique qui a déjà une place en Europe, après ce roman même, dans lequel nos ennemis mêmes reconnaissent «une force magistrale», il n'y a pas une gazette, une revue petite ou grande qui soit venue à nous, et nous nous demandons si le prochain roman que nous publierons, nous ne serons pas encore obligés de le publier à nos frais;--et cela quand les plus petits fureteurs d'érudition et les plus minces écrivailleurs de nouvelles, sont édités, rémunérés, réimprimés.
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_Dimanche 11 mars_.--On sort de table... Femme au délicat profil, au joli petit nez droit, à la bouche d'une découpure si spirituelle, à la coiffure de bacchante donnant aujourd'hui à sa physionomie une grâce mutine et affolée, femme aux yeux étranges qui semblent rire, quand sa parole est sérieuse. Toutes les femmes sont des énigmes, mais celle-ci est la plus indéchiffrable de toutes. Elle ressemble à son regard qui n'est jamais en place, et dans lequel passent, brouillés en une seconde, les regards divers de la femme. Tout est incompréhensible chez cette créature qui peut-être ne se comprend guère elle-même; l'observation ne peut y prendre pied et y glisse comme sur le terrain du caprice. Son âme, son humeur, le battement de son coeur a quelque chose de précipité et de fuyant, comme le pouls de la Folie. On croirait voir en elle une Violante, une de ces courtisanes du XVIe siècle, un de ces êtres instinctifs et déréglés qui portent comme un masque d'enchantement, le sourire plein de nuit de la Joconde. Il y a souvent comme la tombée d'une larme au milieu d'une de ses blagues, et presque toujours, au bout d'une de ses phrases attendries, un strident _rrrr_, qui semble la crécelle de l'ironie.
Et l'on ne sait vraiment si c'est une femme qui a plus envie d'être à vous que de se moquer de vous.
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_Samedi 17 mars_.--Une jouissance tout à fait supérieure: un grand acteur dans une pièce sans talent. Vu Paulin Ménier dans le COURRIER DE LYON. Un admirable comédien, le comédien supérieur de ces années. Un créateur de types, avec une silhouette, des gestes, une physionomie des épaules, un masque du crime d'après des études sur le vrai, d'après des modèles entrevus dans une imitation de génie.
Paulin Ménier, le seul acteur qui donne aujourd'hui à une salle le frisson, le petit froid derrière la nuque, que donnait Frédérick Lemaître.
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--L'humoristique chose qu'on me contait hier à propos de l'étiquette des cours d'Allemagne. Il est défendu de se moucher, même d'éternuer devant les souverains de là-bas. Une ambassadrice de ma famille se trouvait très embarrassée quand il lui arrivait de s'enrhumer. Heureusement qu'elle était prise en affection par une espèce d'antique _camerera mayor_, dans la famille de laquelle se léguait au lit mort, de génération en génération, le secret de ne pas éternuer devant son souverain. Et elle lui révéla ce secret: qui est de se pincer le cartilage, intérieur du nez d'une certaine façon.
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_Dimanche 1er avril_.--Nous parlions aujourd'hui de l'amoureux à la mode, de l'homme à femmes de l'heure présente, et du renouvellement qui se fait tous les trente ans, dans la physionomie du séducteur. Le _ténébreux_ de 1830 est démodé; qui l'a remplacé? le jocrisse de salon, le farceur, le faiseur d'imitations. Et ce changement vient de l'influence du théâtre sur les femmes. En 1830, c'étaient les Antony qui faisaient prime, aujourd'hui ce sont les Grassot. L'acteur dominant, culminant d'une époque, semblerait donner le _la_ à la séduction amoureuse.
--Certains mots d'une méchanceté sublime sont donnés à des femmes sans intelligence: la vipère a la tête plate.
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_7 avril_.--A la salle du Vaux-Hall, rue de la Douane, à un assaut donné par Vigneron, qui annonce le _Désespoir des bras tendus_.
Un rendez-vous de la force moderne, depuis l'athlète de la lutte à main plate et l'hercule du Nord, jusqu'au gymnaste de l' «Adresse française». Tous les types: les forts de la Halle apoplectiques, à la chemise sans cravate, à la courte blouse relevant et ouverte; les marchands de vins à nuque de taureau; les maigres petits savatiers pâlots, à la mine de catin, le cou et les bras nus dans des gilets de flanelle rose; les souples tireurs de canne, à la tête de chat; les jolis éreintés de barrière, un bouquet de violettes à la boutonnière, ramenant leur avant-bras, pour faire palper, à leurs voisins, sur le drap de la manche, le _sac de pommes de terre_ de leurs biceps; les maîtres d'armes de régiment, une redingote passée sur leur veste de salle, la tenue martiale et académique, le front évasé, les yeux enfoncés, un petit bout de nez relevé et le visage en as de pique.
A côté de ces hommes, deux genres de femmes: la vieille teneuse de gargot et de basse table d'hôte; la petite fille du peuple, toute jeunette, au bonnet noir à rubans de feu, à laquelle le gros homme élastique, qui vient de tirer le sabre, redemande son mouchoir, où les sous sont noués dans un coin.
--Ce qui me dégoûte c'est qu'il n'y a plus d'extravagance dans les choses du monde. Les événements sont raisonnables. Il ne surgit plus quelque grand toqué de gloire ou de foi, qui brouille un peu la terre et tracasse son temps à coups d'imprévu. Non, tout est soumis à un bon sens bourgeois, à l'équilibre des budgets. Il n'y a plus de fou même parmi les rois.
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_10 avril_.--Flaubert, qui part à Croisset marier sa nièce, vient me faire ses adieux. Il nous entretient d'une création qui a fort occupé sa jeunesse, aussi bien que quelques-uns de ses amis, et surtout son intime, Poitevin, un camarade de collège qu'il nous peint comme un métaphysicien très fort, une nature un peu sèche, mais d'une élévation d'idées extraordinaire.
Donc ils avaient inventé un personnage imaginaire, dans la peau et les manches duquel ils passaient, tour à tour, et les bras et leur esprit de blague.
Ce personnage assez difficile à faire comprendre, s'appelait de ce nom collectif et générique: _le Garçon_. Il représentait la démolition bête du romantisme, du matérialisme et de tout au monde. On lui avait attribué une personnalité complète, avec toutes les manies d'un caractère réel, compliqué de toutes sortes de bêtises bourgeoises. Ça avait été la fabrication d'une plaisanterie lourde, entêtée, patiente, continue, ainsi qu'une plaisanterie de petite ville ou une plaisanterie d'Allemand.
Le _Garçon_ avait des gestes particuliers qui étaient des gestes d'automate, un rire saccadé et strident à la façon d'un rire de personnage fantastique, une force corporelle énorme. Rien ne donnera mieux l'idée de cette création étrange qui possédait véritablement les amis de Flaubert, les affolait même, que la charge consacrée, chaque fois qu'on passait devant la cathédrale de Rouen.
L'un disant: «C'est beau, cette architecture gothique, ça élève l'âme!» Et aussitôt celui qui faisait le _Garçon_ s'écriait tout haut, au milieu des passants: «Oui, c'est beau et la Saint-Barthélémy aussi, et les Dragonnades et l'Édit de Nantes, c'est beau aussi!...» L'éloquence du _Garçon_ éclatait surtout dans une parodie des Causes célèbres qui avait lieu dans le grand billard du père Flaubert, à l'Hôtel-Dieu, à Rouen. On y prononçait les plus cocasses défenses d'accusés, des oraisons funèbres de personnes vivantes, des plaidoiries grasses qui duraient trois heures.
Le _Garçon_ avait toute une histoire, à laquelle chacun apportait sa page. Il fabriquait des poésies, etc., etc., et finissait par tenir un HOTEL DE LA FARCE, où il y avait la Fête de la Vidange... Homais me semble la figure réduite, pour les besoins du roman, du _Garçon_.
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_Jeudi 12 avril_.--Nous partons, ce matin, pour le plus ennuyeux voyage d'affaires du monde, un rembaillement de fermes, qui est le fond de nos ennuis et de nos préoccupations depuis un an...
Le lendemain à Chaumont, il faut attendre jusqu'à trois heures la voiture... Nous attendons sur un petit banc de bois d'où l'on voit la grande place de la ville, et l'Hôtel de ville, aux heures tombant avec un bruit de glas. Ce sont de grosses servantes, crevantes de santé, les joues presque bleues de sang, qui traversent la place. Après les servantes, défilent lentement un, deux, trois, quatre, cinq individus. On compterait les allants et les venants sur ses doigts... Puis un chien qui fait, comme un homme, le tour de la place, puis un autre... Ah! une femme en chapeau! Il y a, au milieu de la place, une petite voiture--boutique de mercerie, où personne n'achète... A deux heures la marchande ferme et s'en va bien contente. Il y a quelque chose de plus mort que la mort; c'est le mouvement de la place d'une ville de province.
Le soir nous sommes à Breuvannes, chez ce vieil ami de notre famille, M. Colardez. Il est là, toujours le même, toujours dans ses livres, avec sa mémoire, son intelligence, son ironie restée debout. Philosophant avec ce grand et charmant esprit, en cette petite allée toute droite de son jardin, dans laquelle nous allons jusqu'au bout, puis nous revenons, nous causons de la mort de la province, depuis la Révolution qui a commencé à appeler toutes les capacités dans la capitale. Car tout va aujourd'hui à Paris: les cerveaux comme les fruits; et Paris est en train de devenir une ville colossale et absorbante, une cité--polype, une Rome au temps d'Aurélien.
Et revenant à la province, Colardez nous esquisse des figures pantagruéliques des vieux temps de la Haute-Marne, où nos aïeux, du matin au soir, toujours prêts à boire, nos aïeux restaient sur le banc de pierre de leur porte à raccrocher des buveurs, tandis que leurs dignes épouses se faisaient des noirs au visage, en buvant à la cave un coup du vin, et remontaient trébuchantes. Il nous peint ces triomphantes apoplexies des propriétaires dans leurs jardinets, après une rincette d'eau-de-vie, sous un coup de soleil de juin: natures perdues qui n'ont guère laissé d'héritiers que ce notaire de Daillecourt, qui ces années-ci, après un souper prolongé jusqu'à huit heures du matin, fit explosion, à table. _Crepuit médius_, oui, son ventre éclata, sans figure aucune.
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_17 avril_.--Au fond des plaintes des fermiers, il y a ce fait incontestable. Il n'y a plus de bras pour les travaux de la terre. L'éducation détruit la race des laboureurs et par conséquent l'agriculture... Et tout en se lamentant, notre fermier Flammarion nous fait remarquer que nous marchons sur des champs à nous: impossible vraiment de plus ressembler aux champs des autres.
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