Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire
Chapter 17
_Novembre_.--Une belle indifférence de l'argent qui nous peint d'après nature. Nous avons donné ces jours-ci à vendre de la rente pour l'impression de nos HOMMES DE LETTRES. Et nous, qui lisons, tous les soirs, le journal LE SOIR, n'avons songé, ni l'un ni l'autre, à regarder ce qu'avait fait la Bourse.
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_4 novembre_.--Nous recevons nos épreuves. Quand la feuille est venue, que nos personnages paraissent vivants, que notre dialogue nous semble une voix, nous sortons de ce papier, échappé de nos entrailles et que nous corrigeons avant de nous coucher,--nous sortons avec une vraie fièvre qui nous retourne deux ou trois heures, sans sommeil, dans notre lit.
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_15 novembre_.--Comme mon dentiste me nettoyait les dents, penché sur moi, il me dit tout à coup: «Est-ce que vous allez quelquefois entendre les prêtres? Ils sont si bêtes! Ils n'ont jamais dit ce que c'était que Dieu!» Et la voix de mon dentiste était devenue une voix d'apôtre.--Dieu ne peut pas être homme, il est essence. Il n'y a qu'un philosophe qui a dit cela: c'est Bacon... Quant à Marie, c'est la reproduction universelle, la réverbération de Dieu. Voici ce que les prêtres n'ont jamais formulé, et cependant Apollonius de Tyanes l'a vue ainsi, des siècles avant sa naissance, car elle a existé de toute éternité!
Comme il fait chaud aujourd'hui! Quel drôle de temps! Des tremblements de terre! Vous savez qu'il vient d'y en avoir encore un à Erzeroum? Des chaleurs inexplicables! la comète de l'an passé! Tout cela est signe de quelque chose. Il va encore y avoir un fier coup de balai autour du Pape. Il ne restera presque plus de prêtres. C'est le règne de Jésus-Christ qui arrive... Et tout ça, ce ne sont pas des farces, c'est dans l'Apocalypse. Les prêtres le savent bien. Mgr l'archevêque de Paris en a parlé, de ce règne de Jésus-Christ, dans son mandement. Et il y a une église de cela, du règne de Jésus-Christ, qui était autrefois près du chemin de fer, à la barrière du Maine, et qui est maintenant au Panthéon. Je connais un médecin qui en fait partie. Ce sont les aperçus religieux de Swedenborg, mais ça n'a pas de base...
Malaise des esprits, trouble des âmes, religiosité remuant dans l'ombre, agitations sourdes de la veillée d'armes d'une suprême bataille livrée par le catholicisme, toute une mine de mysticisme couvant sous le scepticisme du XIXe siècle, il y a de cela dans les paroles de mon dentiste, sous le coup de la question italienne, des lettres pastorales des évêques, de la levée de boucliers de l'Église en faveur du pouvoir temporel; et il y a dans ces paroles comme l'annonce d'une sorte de fièvre et de délire des consciences; et j'y vois, germant déjà dans le petit bourgeois éclairé, l'anarchie des croyances et le gâchis social que cela prépare dans un avenir très prochain.
Dans ses divagations, ce dentiste a pour excuse de ne pouvoir porter quelque chose sur la tête et de tenir dans la rue son chapeau à la main, mais les folies qui jaillissent de sa faible cervelle, ne lui sont pas tout à fait personnelles: elles lui sont apportées par le courant des choses, elles lui sont soufflées par le vent des idées dans l'air.
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--Nous n'allons qu'à un théâtre. Tous les autres nous ennuient et nous agacent. Il y a un certain rire du public à ce qui est vulgaire, bas et bête, qui nous dégoûte. Le théâtre où nous allons est le Cirque. Là, nous voyons des clowns, des sauteurs, des franchisseuses de cercles de papier, qui font leur métier et leur devoir: au fond, les seuls acteurs dont le talent soit incontestable, absolu comme les mathématiques ou mieux encore comme le saut périlleux. Car, en cela, il n'y a pas de faux semblant de talent: ou on tombe ou on ne tombe pas.
Et nous les voyons, ces braves, risquer leurs os dans les airs pour attraper quelques bravos, nous les voyons avec je ne sais quoi de férocement curieux en même temps que de sympathiquement apitoyé,--comme si ces gens étaient de notre race, et que tous, bobêches, historiens, philosophes, pantins et poètes, nous sautions héroïquement pour cet imbécile de public... Au fait, quelqu'un a-t-il jamais vu une femme faire le saut périlleux, et la grande supériorité de l'homme serait-elle en cette seule et unique chose?
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--Dans les troubles de l'art, à la fin des vieux siècles, quand les nobles doctrines sont mourantes, et que l'art se trouve entre une tradition perdue et quelque chose qui va naître, il apparaît des décadents libres, charmants, prodigieux, des aventuriers de la ligne et de la couleur qui risquent tout, et apportent en leurs imaginations, avec une corruption suave, une délicieuse témérité. Tel Honoré Fragonard, le plus merveilleux improvisateur parmi les peintres.
Parfois je m'imagine Fragonard sorti du même moule que Diderot. Chez tous deux pareil bouillonnement, pareille verve. Une peinture de Fragonard, ça ne ressemble-t-il pas à une page de Diderot? Tableaux de famille, attendrissement de la nature, libertés d'un conte plaisant et en tout le même ton ému et polissonnant.
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_Mardi 13 novembre_.--Pour la première fois de notre vie, une femme nous sépare pendant 30 heures. Cette femme est Mme de Châteauroux, qui fait faire à l'un de nous le voyage de Rouen tout seul, pour aller copier un paquet de ses lettres intimes, adressées à Richelieu, et faisant partie de la collection Leber.
En revenant, je rencontre, à la gare, Flaubert faisant la conduite à sa mère et à sa nièce qui vont passer l'hiver à Paris. Son roman carthaginois est à la moitié. Il me parle d'un travail qu'il lui a fallu faire d'abord, tout simplement pour se convaincre que cela était comme il le disait, puis il se plaint de l'absence de dictionnaire qui le force aux périphrases pour toutes les appellations, trouvant que les difficultés augmentent à mesure qu'il avance, et forcé d'_allonger_ sa couleur locale, ainsi qu'une sauce.
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--Tous les mariages aujourd'hui se font, sous le régime dotal. Les parents veulent bien livrer au mari, le corps, la santé, le bonheur d'une fille, enfin toute sa femme,--sauf sa fortune.
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_Fin novembre_.--Aujourd'hui,--je ne sais pas quel jour nous sommes, et pour combien de jours ce sera--nous avons un groom. Il a une vraie livrée: une grande redingote vert russe, un pantalon noisette, une cravate blanche et un chapeau à cocarde noire. Il tombe d'Afrique, où il a mangé de la panthère, et encore plus, je crois, de la vache enragée. C'est une charité que je fais, à ce que me dit Rose, qui est sa tante. Il a un visage, moitié singe, moitié voyou de Londres, et une petite tête et un petit corps, où semblent germer tous les mauvais instincts d'un cocher de remise, d'une bonne de fille, d'un enfant de pauvre, enfin le type complet de l'emploi. Avec cela il est socialiste, et fort monté contre les rentiers et les propriétaires.
Rose, qui, à notre école, commence à faire des tirades comme dans une pièce des boulevards, lui prêche, dans un coin de la cuisine, _la religion de l'honneur_.
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_9 décembre_.--Comme nous allions, il y a deux jours, au Musée du Louvre, demander la permission de graver le dessin de Watteau, représentant l'Assemblée des musiciens chez Crozat, Chennevières nous raconte que le Musée est, sens dessus dessous, à propos du dessin de la REVUE DU ROI, qu'on a proposé au Musée d'acheter, et que le Musée n'a pas de quoi acheter. Oh! si c'était un dessin de l'École italienne ou flamande, on en trouverait, de l'argent, et même, s'il le fallait, un certain nombre de mille francs. Chennevières nous donne l'adresse du dessin, et nous courons rue des Bourdonnais n° 13.
Nous voici dans une toute petite chambre, chauffée par un poêle de fonte, et où une grande table, sur laquelle est couché un enfant de quelques mois, tient toute la pièce. Une femme est là, qui travaille sous une lampe à la confection de chemises de peuple. Nous demandons à voir le dessin. De dessous la table elle tire un dessin empaqueté dans une serviette, et c'est le fameux dessin de l'exposition de 1781.
--Vous en voulez, Madame?
--Mille francs!
Et comme nous lui en offrons 300 francs, le prix auquel nous savions que le mari était à peu près descendu, après l'avoir fait offrir à tous les riches amateurs de Paris, un sec: «Reconduisez ces Messieurs», dit par la femme à une petite fille, nous ôte tout espoir et nous fait descendre le misérable escalier, le gosier sec comme après une grande émotion.
Le lendemain, nous offrons 400 francs au mari, à l'homme du ménage, et cela par acquit de conscience et sans la moindre espérance, quand, le soir, le mari et la femme, et même le petit enfant au sein de sa mère, nous apportent le dessin sur lequel nous ne comptions pas.
Et nous passons toute la soirée, à regarder le roi Louis XV passer la revue de sa maison militaire, son livret à la main, et les soldats microscopiques et les curieux refoulés à coups de crosse de fusil, et les chambrières montées sur le haut des carrosses, et dont un coup de vent fait envoler les jupes.--Notre plaisir mêlé d'un petit remords, d'avoir pu si peu donner d'argent, pour un si beau dessin, à de si pauvres gens!
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--Rien de plus charmant, de plus exquis que l'esprit français des étrangers, l'esprit de Galiani, du prince de Ligne, de Henri Heine.
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_15 décembre_.--Nous tombons sur des fragments oratoires du Marat de Lyon, sur l'éloquence grisée de Chalier, où la phrase sonne parfois comme un vers d'Hugo. Personne n'a vraiment rendu la passion, l'excitation, la furie, le grand _delirium tremens_ de ce temps. La Révolution n'a eu pour historiens jusqu'à présent que de froids journalistes comme M. Thiers ou des harpistes comme Lamartine... Et les peintres donc, quelles pauvres intelligences! Nous étions plongés, ces journées-ci, dans les MÉMOIRES DE Mme DE LAROCHEJACQUELEIN. Quel livre! Quelle épopée! Quel roman. C'est tout à la fois l'Illiade et le Dernier des Mohicans. Que de tableaux! Le passage de la Loire à Florent-le-Vieux, c'est le passage du Nil. Et comme dans les temps antiques, toujours des individualités en relief, et la guerre ayant encore l'air d'être entre des hommes et non entre des multitudes. Là dedans, les derniers héros! Et jusqu'au comique qui se trouve mêlé au tragique, quand les restes de l'armée en guenilles s'affublent de turbans du théâtre de La Flèche, et qu'on se fait fusiller dans de vieux jupons. Oui, c'est comme la défroque du Roman comique tombée sur les épaules d'une légion thébaine. Et savez-vous ce que la peinture a trouvé dans cette retraite des Dix Mille... un curé qui monte la garde.
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--Sommes-nous bien ou mal organisés? En toute chose, nous voyons la fin, l'extrémité de la chose! Les autres se jettent comme des étourneaux, et sans réflexion, dans une aventure. Nous, dans un duel par exemple, quand nous ne voyons pas notre mort, nous voyons la mort de notre adversaire, la prison qu'il faudra faire, la pension qu'il faudra payer à la famille! C'est toujours dans notre cervelle les infinies déductions de l'imprévu, déductions qui ne viennent à la pensée de presque personne. Dans un caprice, dans une liaison, notre pensée escompte d'avance les sommes d'argent, de liberté, etc., etc., qu'il sera nécessaire de débourser. Enfin, dans un verre de vin, nous envisageons la migraine du lendemain. Ainsi de tout, et cela sans que cela nous fasse renoncer à un duel nécessaire, à une femme tentante, à une bouteille de vin supérieur.
Est-ce tout à fait un malheur? Non. Si cela empoisonne un peu la jouissance présente, l'imprévu ne vous désarçonne pas,--et vous êtes toujours prêt à aller au bout de tout ce que vous avez entrepris, avec une résolution délibérée, une volonté amassée, une patience constante des mauvais hasards.
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_11 décembre_.--Nous sommes à la Porte-Saint-Martin dans la loge de Saint-Victor. C'est la première de la TIREUSE DE CARTES, de Victor Séjour et de Mocquard. Saint-Victor a la bouche crispée, et cette physionomie dure, fermée, cette _tête de bois_ qu'il a dans l'embarras, l'émotion, l'ennui.
C'est plein de mères d'actrices, de vaudevillistes, de critiques, d'hommes sans nom qui ont un nom au théâtre, ou des droits sur le directeur, ou des créances sur l'auteur, ou une parenté avec le souffleur, le placeur, et d'actrices qui ne jouent pas, et d'acteurs de province en congé, et de filles littéraires et de leurs petits amants de poche.
Dans la loge d'avant-scène du rez-de-chaussée, trône, dans le demi-jour, Jeanne de Tourbet, admirable dans sa pose de royale nonchalance, et tout entourée d'une cour de cravates blanches, qu'on perçoit dans l'ombre. Et voici Fiorentino avec son aspect et son teint de figure de cire: Bischoffsheim, l'ami de tous les critiques, papillonnant de loge en loge; la petite Dinah, avec sa jolie tête serpentine, assise au balcon à côté de la mère Félix, parée d'un manchon blanc. Ici rayonne, enveloppée de gaze comme une fiancée d'Abydos, Gisette, à côté de la femme du célèbre dramaturge Grangé; Dennery est derrière avec son petit oeil éteint. Le patriarche du feuilleton, le podagre Janin, laisse voir autour de ses poignets des manchettes de tricot rouge. Doche montre ses doux yeux d'enfant et sa mine chiffonnée, un peu écrasée par la grande passe bleue de son chapeau. Théophile Gautier, torpide à la façon d'un sphinx et d'un poussah, semble résigné à tout ce qui va se passer.
C'est une grande représentation. Il y a un sergent de ville au carreau de notre loge, et tout près un cent-garde flamboyant; et assis à côté de l'ouvreuse, Alessandri surveille le corridor, la main sur le manche d'un poignard de son pays. L'Empereur est venu applaudir avec l'Impératrice l'oeuvre de Mocquard, le ci-devant historien des Crimes célèbres, et présentement le secrétaire de l'Empereur.
La pièce commence, une pièce comme toutes celles que les rhétoriciens serrent dans leur commode. Ce n'est pas même du faux Hugo. Et dans la salle on entend les femmes murmurer dans des sortes de pâmoisons; «Oh! que c'est bien écrit!» Mais la pièce n'est pas sur le théâtre, elle est dans la salle. L'intrigue et le drame, c'est la déclaration officielle des amours de Saint-Victor et de l'actrice en scène. Toutes les lorgnettes interrogent la face de marbre du critique, et précisément en face de nous, au balcon des secondes, l'ancienne, la délaissée, l'Ariane, Ozy en personne, en compagnie de Virginie Duclay, plonge sur l'ingrat, en remuant à grand bruit un immense éventail noir, au milieu de rires ironiques.
On marche l'un sur l'autre dans les corridors, où Janin souffle sur une banquette, où Villemessant raconte le duel Galliffet, où Claudin vague, où Villemot montre un gilet blanc de la Belle Jardinière, où Crémieux se plaint de la poitrine avec des tonalités de Grassot récitant du Millevoye, où Marchal salue tout le monde.
Saint-Victor a une émotion qui se trahit par le silence, la fixité de sa lorgnette sur l'actrice, enfin par ce cri enfantin si naïf à la tombée du rideau, au quatrième acte, ce cri timide: «Lia toute seule! Lia toute seule!» quand le public rappelle les acteurs et crie: «Tous, tous, tous!»
La pièce est finie. Les ouvreuses jettent les toiles sur les velours des balcons. Le rideau s'est relevé sur la scène où les lampistes emportent les quinquets des portants. Dans la demi-nuit de la scène, nous nous heurtons à Fournier, qui se promène comme un fantôme, en cravate blanche, en habit noir, demandant nerveusement aux gens, si c'est un succès et qu'il n'a rien vu.--Cela dit du ton d'un homme qui interroge si ça va être sa faillite.
Puis des pompiers nous dégringolent sur le corps d'un petit escalier, et au bout d'un corridor noir, nous entrons dans une loge tout engorgée de monde, et à la porte de laquelle on fait queue, un bon moment. Et ce sont des effusions pareilles aux effusions de la sacristie à un mariage. Au milieu d'hommes qui s'effacent pour les laisser passer, des avalanches de femmes se précipitent sur Lia, l'embrassent. Et bientôt, sous le coup des émotions de la soirée, de l'ébranlement des nerfs de chacun, l'embrassade devient générale, et de bonne foi dans le moment. Au milieu du désordre des houppes, des pots de cold-cream, des cartons à serrer les fausses nattes, dans la lumière fumeuse et sentant la mauvaise huile de deux quinquets de cuivre à globes de lampe, assise sur un tabouret de piano, recouvert de maroquin gris perle, Lia, qui a l'air d'un petit séraphin gothique de maître primitif, et dont le corps grêle est perdu dans les grands plis d'une robe de chambre brune, aux compliments qu'on lui fait sur le talent qu'elle a su déployer, aux reproches qu'on lui adresse d'avoir été trop vite, Lia, la tête soulevée au-dessus de l'affaissement de tout son corps, répète d'un air à la fois hébété et tendre: «Ah! mes enfants! mes enfants!»
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ANNÉE 1860
_Jeudi 12 janvier_.--Nous sommes dans notre salle à manger, cette jolie boîte tendue, fermée, plafonnée de tapisseries, où nous venons d'accrocher le triomphant Louis Moreau de la REVUE DU ROI, et qui est toute lumineuse et égayée des feux doux d'un lustre de cristal de Bohême.
A notre table, il y a Flaubert, Saint-Victor, Aurélien Scholl, Charles Edmond, Julie, Mme Doche coquettement coiffée d'une résille rouge sur ses cheveux qui ont un oeil de poudre. On parle du roman de ELLE ET LUI de Mme Colet, où Flaubert est férocement peint sous le nom de Léonce... Au dessert, Mme Doche se sauve à la répétition de la PÉNÉLOPE NORMANDE qu'on doit jouer le lendemain, et Saint-Victor, qui n'a rien pour son feuilleton, l'accompagne avec Scholl.
Entre ceux qui restent, l'on se met à causer théâtre, et Flaubert de blaguer un peu grossement, ainsi qu'il en a l'habitude: «Le théâtre n'est pas un art, s'exclame-t-il, c'est un secret... et je l'ai surpris chez les propriétaires du secret. Voici ce secret. D'abord il faut prendre des verres d'absinthe au café du Cirque; puis dire de toute pièce: Ce n'est pas mal, mais... des coupures, des coupures! ou encore répéter: Pas mal!... mais il n'y a pas de pièce;--et surtout toujours faire des plans et jamais de pièces. Au fond, quand on fait une pièce, on est f..... Voyez-vous, je tiens le secret d'un idiot, mais qui le possède de La Rounat. C'est lui qui a trouvé ce mot sublime: Beaumarchais est un préjugé!... Beaumarchais! du phosphore... Ah! les cochons, qu'ils me trouvent seulement le type de Chérubin!»
La causerie se promène sur les uns et les autres de notre monde, sur la difficulté de trouver des gens avec lesquels on puisse vivre, et qui ne soient ni tarés, ni insupportables, ni bourgeois, ni mal élevés. Et l'on se met à regretter ce qui manque à Saint-Victor; on en ferait un si joli ami, de ce garçon à l'expansion de coeur auquel on n'arrive jamais, quand même on est arrivé à sa plus entière expansion d'esprit, de ce garçon qui, après trois ans de relations d'amitié, a des glaces subites et des froideurs de poignées de main comme pour un inconnu. Flaubert explique l'homme par son éducation, disant que ces trois éducations, ces trois institutions de l'homme: l'éducation religieuse, l'armée, l'école normale, marquent d'un cachet indélébile l'individu.
Et nous voilà seuls, Flaubert et nous, dans le salon tout brouillardeux de fumée de cigare; lui, arpentant le tapis, cognant la calvitie de sa tête à la boule du lustre, se répandant en paroles, débordant, se livrant à nous comme à des frères de son esprit.
Il nous redit sa vie retirée, sauvage même à Paris, enfermée et cadenassée. Il n'a point d'autre distraction que le dîner du dimanche de Mme Sabatier, la _présidente_, comme on l'appelle dans le monde de Théophile Gautier. Il a horreur de la campagne. Il travaille dix heures par jour, mais il est un grand perdeur de temps, s'oubliant en lectures et faisant, à tout moment, des écoles buissonnières autour de son livre. Il ne s'échauffe guère que vers cinq heures, quand il s'est mis au travail à midi... Il ne peut écrire sur du papier blanc, ayant besoin de le couvrir d'idées, à l'instar d'un peintre qui place sur sa toile ses premiers tons...
Soudain, comptant le petit nombre de gens qui s'intéressent aux choix d'une épithète, au rythme d'une phrase, _au bien fait_ d'une chose, il s'écrie: «Comprenez-vous l'imbécillité de travailler à ôter les assonances d'une ligne ou les répétitions d'une page? Pour qui?... Et dire que jamais, même quand l'oeuvre réussit, jamais ce n'est le succès que vous avez voulu, qui vous vient! N'est-ce pas les côtés vaudeville de Mme BOVARY qui lui ont valu son succès. Oui, le succès est toujours à côté... La forme, ah! la forme, mais qu'est-ce qui dans le public est réjoui et satisfait par la forme. Et notez que la forme est ce qui nous rend suspects à la Justice, aux tribunaux qui sont classiques... Classiques, oh! la bonne farce! mais personne n'a lu les classiques! Il n'y a pas huit hommes de lettres qui aient lu Voltaire,--lu, vous m'entendez. Et sont-ils cinq dans la Société des Auteurs dramatiques, qui pourraient dire les titres des pièces de Thomas Corneille?... Mais l'image, les classiques en sont pleins, la tragédie n'est qu'image. Jamais Pétrus Borel n'aurait osé cette image insensée:
Brûlé de plus de feux que je n'en allumai!
L'art pour l'art, en aucun temps, n'a eu sa consécration comme dans le discours à l'Académie d'un classique, de Buffon: «La manière dont une vérité est énoncée, est plus utile à l'humanité même que cette vérité.» J'espère que c'est de l'art pour l'art cela. Et La Bruyère qui dit: «L'art d'écrire est l'art de définir et de peindre.» Là-dessus, Flaubert nous avoue ses trois bréviaires de style: La Bruyère, quelques pages de Montesquieu, quelques chapitres de Chateaubriand.
Et le voilà, les yeux hors de la tête, le teint allumé, les bras soulevés dans une envergure d'Antée, tirant de sa poitrine et de sa gorge des fragments du «Dialogue de Scylla et d'Eucrate», dont il nous jette le bruit au visage, un bruit qui ressemble au rauquement d'un lion.
Alors, revenant à son roman carthaginois, il nous conte ses recherches, ses lectures, les volumes de notes qu'il a prises, disant: «Savez-vous toute mon ambition? Je demande à un honnête homme, intelligent, de s'enfermer quatre heures avec mon livre, et je lui donne une _bosse de haschisch historique_. C'est tout ce que je demande.»
Puis il ajoute sur une note mélancolique: «Après tout, le travail, c'est encore le meilleur moyen d'escamoter la vie!»
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_Dimanche 22 janvier_.--Nous montons l'escalier d'une maison du boulevard Saint-Martin. Au premier nous frappons à une porte d'appartement. On demande qui est là. Nous nous nommons. On ouvre. Et nous voici dans la loge de Lagier, puis dans la loge de Lia Félix. Quatre becs de gaz donnent dans la petite pièce une chaleur stupéfiante: c'est l'atmosphère d'un bain maure. Là dedans, la pensée s'engourdit, le sentiment de la réalité des personnes et des choses s'en va, et l'on reste somnolent, les yeux ouverts, pendant que vos doigts tripotent machinalement toutes les choses de la toilette et du maquillage.
Dans cette espèce d'hébétement, on voit les actrices venir, sortir, comme à un appel invisible, aller à quelque chose de lointain, d'où s'échappe un murmure profond comme une clameur d'océan. Et tout ce mouvement autour de vous fait l'effet d'une agitation automatique, et le coin de foyer qu'on entrevoit, vous montre, assis sur la banquette, des personnages en costumes, les bras tombants comme des marionnettes aux ficelles cassées. Et l'on est entouré d'un brouhaha sourd, où ne se perçoit distinctement que: «Combien ce soir?--5,200.--La Gaîté?--400!--Le Cirque?--800!»