Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire

Chapter 16

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_Mars_.--Tous ces temps-ci, nous ne voyons personne, nous restons plongés et la pensée enfermée dans l'eau-forte. Rien n'occupe, rien n'arrache aux soucis comme ces distractions mécaniques. Distraction venue à temps et qui nous empêche de songer au retardement de notre roman dans la PRESSE. Allons, nous voilà dans les mains un outil d'_immortalisation_ pour ce que nous aimons, pour le XVIIIe siècle, et nous roulons projets sur projets de livres à figures, popularisant par l'estampe les hommes et les choses de ce temps: d'abord une série sur les artistes par fascicules et dont la première livraison, LES SAINT-AUBIN, s'imprime dans ce moment chez Perrin de Lyon; puis un PARIS AU XVIIIe SIÈCLE, donnant les tableaux et les dessins inédits; enfin les personnages célèbres peints au pastel par La Tour, les masques et les têtes reproduites dans leur grandeur nature.

Il faut en ce monde beaucoup faire, beaucoup vouloir.

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_26 avril_.--Il me semble que tout joue faux autour de moi. Je souffre au contact des autres. Le bruit des paroles et des gens qui m'entourent me blesse et m'agace. Ma bonne, ma maîtresse me paraissent plus bêtes que les autres jours. Mes amis m'ennuient, et me semblent s'entretenir d'eux-mêmes plus qu'à l'ordinaire. La sottise que j'accroche ou avec laquelle je suis forcé d'échanger quelques mots, me grince aux oreilles. Tout ce que j'approche, tout ce que je touche, tout ce que je perçois me gratte à rebrousse-nerfs. Je n'attends rien et j'espère cependant quelque chose d'impossible, un transport, je ne sais comment, loin des milieux où je vis, loin des journaux annonçant ou n'annonçant pas le passage du Tessin par les Autrichiens, loin de mon _moi_, contemporain, littéraire et parisien, un transport qui me jetterait dans une campagne couleur de rose, semblable à la FOLIE de Fragonard, gravée par Janinet,--et où la vie ne m'embêterait pas.

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_27 avril_.--De l'ennui, de l'ennui plus noir, plus profond, plus intense, et nous nous y enfonçons, non sans une certaine jouissance amère et rageuse. Au fond de nous, la pensée de dépouiller notre qualité de Français, d'aller à l'étranger recommencer la Hollande _libre parleuse_ des XVIIe et XVIIIe siècles, de faire un journal contre ce qui est, de s'ouvrir, de briser le sceau sur sa bouche, de répandre ses dégoûts dans un cri de colère... Il y a depuis un mois une veine de malheur sur nous. Tout avorte, tout manque, tout rate. Notre pièce, annoncée par les journaux comme reçue, est au panier. Notre roman à moitié composé nous a été rendu. Et par là-dessus des ennuis de rembaillement de fermes et des accrocs de santé.

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_8 mai_.--On a beaucoup écrit sur la tragédie, sur la grande tragédie du grand siècle. Et rien ne la dit, rien ne la montre comme une image, cette belle gravure des COMÉDIENS FRANÇAIS de Watteau.

Comme c'est l'interprétation parlante de la tragédie, telle qu'elle fut conçue dans le cerveau d'un Racine, déclamée, chantée, dansée par une Champmeslé, applaudie par les gens bien nés d'alors et les seigneurs sur les banquettes. En voici la pompe, la richesse, la composition solennelle, le geste accompagnant la mélopée... Oui, la tragédie respire et vit là, mieux que dans l'oeuvre imprimée et morte de ses maîtres, mieux que dans les reconstitutions des critiques; oui, là, sous ce portique ordonnancé par un Perrault, qui laisse voir sous un de ces arcs le jet d'eau d'un bassin de Latone; là, dans ce quatuor balancé, dans cette partie carrée où la passion dramatique semble un menuet grandiose.

Quel Roi-Soleil de l'alexandrin, celui à qui une Ariane dit: «Seigneur!» ce glorieux personnage couronné de sa perruque, en grand et magnifique habit, avec ses brassards et ses cuissards de dorure et de broderie, sa cuirasse de rayons! Et quelle reine magique de Versailles, celle qu'on appelle de ce grand nom: «Madame!» la princesse au panier superbe, au corsage semblable à la queue d'un paon! Et l'attitude respectueuse de ces deux ombres qui suivent le Prince et la Princesse, en portant la queue de leurs tirades: le confident et la confidente, ces deux silhouettes qui se détournent pour pleurer et font une si régulière perspective d'attendrissement!

--On a souvent essayé de définir le Beau en art. Ce que c'est? Le Beau est ce qui paraît abominable aux yeux sans éducation. Le Beau est ce que votre maîtresse et votre bonne trouvent d'instinct affreux.

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_11 mai_.--On sonne. C'est Flaubert, à qui on a dit que nous avions vu quelque part une masse à assommer, à peu près carthaginoise, et qui vient nous demander l'adresse de la collection. Il nous conte ses embarras au sujet de son roman carthaginois: il n'y a rien. Pour retrouver, il faut inventer du vraisemblable... Et il se met à regarder avec le plaisir exubérant d'un enfant qui contemple une boutique de joujoux, et il s'amuse une grande heure à voir nos cartons, nos livres, nos petits musées.

Flaubert ressemble extraordinairement aux portraits de Frédérick Lemaître jeune. Il est très grand, très large d'épaules, avec de beaux gros yeux saillants aux paupières un peu soufflées, des joues pleines, des moustaches rudes et tombantes, un teint martelé et plaqué de rouge. Il passe quatre ou cinq mois à Paris, n'allant nulle part, voyant seulement quelques amis, menant la vie d'ours que nous menons tous, Saint-Victor comme lui, et nous comme Saint-Victor.

Cette _ourserie_ de l'homme de lettres au XIXe siècle est curieuse, quand on la compare à la vie mondaine des littérateurs du XVIIIe siècle, de Diderot à Marmontel. La bourgeoisie de l'heure actuelle ne recherche guère l'homme de lettres que lorsqu'il est disposé à accepter le rôle de bête curieuse, de bouffon ou de cicérone à l'étranger.

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_14 mai_.--Charles Edmond, qui a vécu partout et connu tout le monde, et qui, de temps en temps, dans la causerie, entr'ouvre ses mémoires, et en tire une curieuse figure, un souvenir caractéristique, nous conte ceci, à propos de la susceptibilité nationale des Italiens.

Il y a sept ans, il se trouvait à Nice, en même temps qu'Orsini avec lequel il était assez intimement lié. Un matin, Orsini l'invite à déjeuner, il refuse, lui disant, en forme de plaisanterie, qu'il est un mangeur sérieux, aimant un morceau de boeuf, et que les Italiens se nourrissent de polenta et de macaroni. Là-dessus il s'en va déjeuner chez une comtesse russe à laquelle Orsini faisait la cour. Pendant qu'il est là, un comte Pepoli, ami commun d'Orsini et de Charles Edmond, le fait demander dans l'antichambre, lui dit qu'Orsini a consacré toute sa vie à la patrie italienne, qu'il n'y a pour lui de plus mortelle injure qu'une offense au drapeau italien... et, de fil en aiguille, Charles Edmond découvre qu'il venait comme témoin à cause du propos sur la polenta et le macaroni.

Là-dessus survient la comtesse, qui se moque tellement d'Orsini, qu'un peu honteux de sa folle susceptibilité, il se raccommode avec Charles Edmond.

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_22 mai_.--Chez Charles Edmond nous rencontrons About. En nous promenant dans le bois de Bellevue, il cause, il s'ouvre, il s'expansionne. C'est la mesure d'intelligence d'un homme du monde très intelligent, avec un rien de pion et un peu du bagout de faiseur. Il nous parle de sa personne, de ses cheveux déjà gris, de sa mère, de sa soeur, de sa famille, de son château de Saverne, de ses cinq domestiques, des dix-huit personnes qu'il a toujours à sa table, de sa chasse, de son ami Sarcey de Suttières, dont le roman des «Salons de province» vient comme du _Balzac bien écrit_, de la désillusion qu'il a eue à relire NOTRE-DAME DE PARIS, la semaine dernière, des qualités de Ponson du Terrail, et du cas qu'il en fait avec Mérimée. C'est le _moi_ du succès, mais point trop lourd, point trop insupportable, et sauvé par des singeries spirituelles, par de petites caresses littéraires à l'endroit des littérateurs qui sont là, et auxquels il sert des citations de leurs livres. Mais dans sa conversation, pas un atome qui ne soit terrestre, parisien, et de petit journal.

Il nous entretient de son livre la QUESTION ROMAINE, qui vient d'être saisi. Il nous dit, et nous le croyons, que l'Empereur a corrigé les épreuves, que Fould y a travaillé et que Morny a fourni la fin, «la Métropole à Paris», une idée du MÉMORIAL, une idée de l'autre, dont tout cet empire est une contrefaçon. About a ajouté que Fould lui avait confié qu'on préparait les appartements du pape à Fontainebleau, à Fontainebleau! si par hasard il voulait se montrer méchant, ou si Antonelli faisait quelque tour.

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--Si j'étais tout à fait riche, j'aurais aimé à faire une collection de toutes les saletés des gens célèbres sans talent, payant au poids de l'or le plus mauvais tableau, la plus mauvaise statue de celui-ci et de celui-là. Cette collection, je l'aurais livrée à l'admiration des bourgeois, et après avoir joui de leur stupide épatement, sur l'étiquette et le grand prix de l'objet, je me serais livré à un éreintement épileptique, composé avec du fiel, de la science et du goût.

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_12 juin_.--Dîner à Bellevue avec Saint-Victor.

Comme nous revenons par les voies qui descendent du chemin de fer Montparnasse à la rue de Grenelle, nous voici avec Saint-Victor, à regarder le ciel éclairé par un splendide clair de lune, et nous disant que c'est cette même voûte vers laquelle se sont tournés les yeux de ces millions d'hommes morts, pour des causes si diverses et des querelles si contraires,--depuis les soldats de Sennachérib jusqu'aux soldats de Magenta.

Et nous nous demandons ce qu'il peut y avoir derrière cette voûte, ce que signifie cette comédie: la vie; ce que c'est que ce Dieu, qui est loin de nous apparaître avec les attributs de la bonté, ce Dieu qui préside à la loi du dévorement des créatures; ce Dieu de cette nature, seulement préoccupée de la conservation des espèces et si férocement dédaigneuse des individus... Et puis Dieu, se le figure-t-on occupé à fabriquer la cervelle de M. Prud'homme ou des insectes innommables?...

Et l'éternité, cette chose qui n'aura jamais de fin et qui n'a jamais eu de commencement. C'est cela surtout, l'éternité en arrière, que notre pauvre cervelle ne peut imaginer... Et pas une révélation, cela était si facile à Dieu... oui, de grandes lettres dans le ciel, quoi, une charte divine, imprimée clairement en caractères de feu. Ah! le Buisson ardent devrait bien se rallumer... Enfin l'immortalité de l'âme, qu'est-elle? Est-ce une immortalité de l'âme personnelle? est-ce une immortalité de l'âme collective? Collective, c'est plutôt à penser. La nature n'est pas personnelle, elle est collective. Oui, oui, une immortalité à la gamelle! lui dis-je.

... Et songer que l'humanité est si jeune, songer que vingt-quatre centenaires, se tenant par la main, nous feraient une chaîne qui nous ramènerait aux temps héroïques, à Thésée...

Ah! tenez, il faut en revenir à Kant: toutes les fois qu'il avait essayé d'échafauder un système, l'ayant senti s'écrouler, il a conclu qu'il n'y avait que la morale, le sentiment, du devoir. Mais c'est diantrement froid, fichtrement sec... Pourquoi sur cette terre? Pourquoi la mort? Et puis après la mort! Au fond, c'est la pensée fixe de l'homme. Et que personne de ceux qui sont morts ne soit revenu dans le rêve d'un vivant, à ce moment où il est délié de la vie, un père pour avertir son fils, une mère, une mère!... Ah! mon cher, DIIS IGNOTIS, c'était un bel autel des Athéniens.

Au fond de ce monologue à bâtons rompus, je sens la préoccupation et la terreur du au-delà de la mort, que donne aux esprits les plus émancipés l'éducation religieuse.

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--Jeté sur le pavé les SAINT-AUBIN: la première livraison d'un beau livre de biographies d'art sur le XVIIIe siècle que nous avons en tête.

--Nous avons pris, ces temps-ci, un maître d'armes, un vrai maître d'armes, comme George Sand en mettrait un dans ses romans. Républicain et philanthrope _axiomatique_ comme Sancho Pança, rustique et aimant la campagne comme un Parisien, industrieux comme un sauvage et, avant de posséder une centaine de mètres à Créteil, habitant un wagon de marchandises monté sur un mur dans un terrain vague.

En somme, l'escrime, la science la plus problématique du monde--après la politique.

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_22 juin_.--Notre siècle, un siècle d'_à peu près_. Des hommes qui ont à peu près du talent, des flambeaux qui sont à peu près dorés, des livres qui sont à peu près imprimés,--et tout au monde qui est à peu près à bon marché.

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--Dialogue:

--Bonjour, mère Mahu! Et vos enfants?

--Oh! j'en ai déjà un de placé.

--Où ça?

--A Clairvaux.

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--Louis XIV, véritable et prodigieuse incarnation de la Royauté. C'est de lui-même qu'il en tire l'image. Il fixe le personnage royal, comme un grand acteur fixe un type au théâtre.

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--Un temps dont on n'a pas un échantillon de robe et un menu de dîner, l'Histoire ne le voit pas vivre.

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_Août_.--1° Une troupe de comédiens. 2° Une troupe de danseuses. 3° Des montreurs de marionnettes (au moins trois ou quatre). 4° Une centaine de femmes françaises. 5° Des médecins, des chirurgiens, des pharmaciens. 6° Une cinquantaine de jardiniers. 7° Des liquoristes; des distillateurs. 8° 200 000 pintes d'eau-de-vie. 9° 30 000 aunes de drap bleu et écarlate.

Voilà avec quoi Napoléon se faisait fort de fonder une société civilisée en Égypte.

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_12 août_.--Hier j'étais à un bout de la grande table du château. Edmond à l'autre bout causait avec Thérèse. Je n'entendais rien, mais quand il souriait, je souriais involontairement et dans la même pose de tête... Jamais âme pareille n'a été mise en deux corps.

--J'ai mesuré: il faut à la campagne un invité par arpent.

--J'ai eu des chaleurs de tête, des dévouements d'idées, des enthousiasmes d'âme; mais à présent je juge qu'il n'y a pas une chose ou une cause qui vaille un coup de pied dans le cul,--au moins dans le mien.

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_28 septembre_.--On sonne. C'est Gavarni que nous n'avons pas vu depuis deux mois. Il vient perdre sa journée avec nous. Pendant tout ce temps, pendant ces deux mois il n'a vu personne. Il a été un instant malade: «Oui, nous dit-il, car pour moi il n'y a pas d'autre mal que la crainte de la maladie, et je l'ai eue. Ç'a été une douleur au coeur, et le sang si fort à la tête que je craignais à tout moment de tomber. J'avais perdu le sentiment de la verticalité... Vous concevez, ce n'était pas drôle.» Mais le médecin l'a rassuré: ce n'était que rhumatismal.

Il n'a guère fait qu'une sortie pour aller acheter 300 francs de plantes à l'exposition d'horticulture. «C'est ma grande passion, dit-il, cela n'a cependant aucun rapport avec mes idées, avec les mathématiques.» Pourtant cette _chinoiserie_, comme il l'appelle, est si forte en lui qu'il a été transporté par la lecture d'un catalogue de pépiniériste d'Angers, et qu'il songe, lui si casanier, à faire le voyage par amour d'une plante annoncée: le lierre _à feuilles de catalpa_.

Il nous parle de son jardin, des choses qu'il veut y amener, des nouveaux arbres qu'il y plantera, de son dégoût absolu de l'arbre caduc, de son projet de tout mettre en arbres verts et de tuer ses grands arbres avec du lierre qui montera dans leurs branches. Il médite une réhabilitation de l'arbre vert, un guide de l'amateur d'araucarias et de cyprès, sous le titre: LE JARDIN VERT; s'élevant contre le préjugé qui fait de l'arbre vert un arbre triste, nous citant son buisson ardent de houx, rouge de baies comme un sorbier.

Nous causons photographie et de la façon _demoiselle_, dont se colorient les figures dans la chambre noire, du contraste complet avec la manière de sentir et de reproduire des peintures. Il nous dit qu'évidemment la peinture est une convention dont le triomphe est le style, c'est-à-dire «la tension de l'entendement vers l'idéalité»!

De là, la causerie saute à la femme. Selon lui, c'est l'homme qui a fait la femme en lui donnant toutes ses poésies. Il se plaint de sa non-compréhension, de son bavardage vide... Dans le temps où il imaginait dans sa tête des caricatures fantastiques, il avait eu l'idée de celle-ci: Un homme aimé. C'était une femme, les bras noués autour du cou d'un homme qui la portait avec effort sur son dos... Et il nous entretient de ses chasses d'autrefois à la femme, chasses à l'inconnu, dont le grand charme est l'aléatoire, l'aléatoire qui, dit-il, «fait le pêcheur à la ligne, le joueur, le coureur de femmes».

Puis nous arrivons aux mathématiques, nous ne savons plus par quel zigzag. Ici il ne mange plus,--car nous dînions,--sa voix devient amoureuse, son oeil, plus vif, prend de la fixité, et avec sa haute parole, il nous emporte comme dans un monde de rêves et d'idées, où il fait jaillir, sous des mots, des éclairs qui nous montrent des sommets.

Il va publier bientôt un premier cahier de ses recherches sur le _mouvement_ et la _vitesse_... Mais il y a pour lui une difficulté personnelle à se faire accepter, à se faire lire. Car sur de telles choses, il faut qu'il compte avec les préjugés du public, les préventions des savants, pour lesquels il n'est que le peintre des DÉBARDEURS. Il est obligé par là à une défiance de toute poésie: «Il faut s'astreindre à écrire cela comme un maître d'école de village.» Il faut aussi commencer par des choses qui ne renversent personne, et ne venir qu'après aux grandes révolutions, à celle qu'il veut tenter contre le calcul différentiel, contre l'X. Et il s'écrie: «La mathématique meurt de l'X!»

C'est tout un renversement de la géométrie qu'il nous indique... Les géomètres ne sont que des arpenteurs qui mesurent à un cheveu près la distance de la terre au soleil; mais ce cheveu, qui n'est rien pour nous, est énorme comparé par nous à l'acarus du bourdon... La géométrie mal baptisée: mesure de la terre: ce n'est pas de mesure qu'il s'agit, «c'est de faire connaître, c'est de donner la forme de la durée et de l'intensité des choses.»

Et redescendant brusquement à terre, il termine la conversation par un charmant portrait en quatre mots de son vieil ami Chandellier, ce comique mélacolique aux cheveux blancs et tout plein au fond de vignettes de romances.

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--Il est indispensable, pour être célèbre, d'enterrer deux générations: celle de ses professeurs et celle de ses amis de collège,--la vôtre et celle qui vous a précédé.

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Il y a dans le talent de certains hommes, une certaine continuité et égalité de production qui parfois m'ennuie. Ils ne me semblent plus écrire, mais couler. Ce sont ces fontaines de vin des fêtes publiques, une distribution de métaphores au peuple.

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Le peuple se promène au cimetière et fait des visites à l'hôpital.

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_15 octobre.--Edouard nous enlève passer deux jours à la Comerie... Nous allons voir, au château de Boran, chez la comtesse de Sancy dont le mari est Sancy-Parabère, et qui est dame d'honneur de l'Impératrice, le portrait de Mme de Parabère.

C'est un triomphant portrait de Largillière. La dame galante, dans un corsage aux tons violets, affectionnés par le Titien, trône sur des ondoiements de satin saumoné. D'une main elle cueille un oeillet donné par le Régent, et qui serait, d'après une légende de famille, le prix de sa livraison. Dans le bas du tableau, un négrillon du Véronèse tend une corbeille de fleurs à celle que le Régent appelait mon petit _corbeau noir_, à la frêle jeune femme aux nerfs d'acier pour le plaisir et l'orgie.

Un portrait où éclate l'esprit de la physionomie, ce caractère tout moderne et qui se lit assez peu dans les portraits du temps de Louis XIV, et même dans la plupart des portraits, au type bovin de la Régence, peints par Nattier. Et à cette physionomie moderne se trouve alliée une grâce légère et volante dans l'arrangement du costume, et l'accommodement de la chevelure joliment frisée et relevée en deux cornes, qui lui font un diadème de déesse amoureuse: toutes choses dont il n'existe rien dans le portrait gravé de Vallée.

Au moment de partir, Mme de Sancy, qui est la fille du général Lefebvre-Desnouettes, nous offre aimablement de visiter son musée napoléonien: la chambre de Napoléon à l'hôtel de la rue de la Victoire, léguée à son père.

La porte de cette pièce, qui était mansardée, a tout au plus la hauteur d'un homme un peu grand. Sur un fond brun violacé, des arabesques, genre Pompéi, en camaïeu d'un blanc bleuâtre, et où l'on voit, sous une figuration de la Légion d'honneur, _Honneur et Patrie_, d'un côté une tête d'homme antique surmontée d'un aigle, de l'autre, une tête de femme antique surmontée d'un crocodile. Le lit est en bois peint en bronze vert, des canons en font les quatre montants, et la flèche du lit est une lance de laquelle tombent des rideaux pareils aux rideaux de la fenêtre, des rideaux de tente, de la cotonnade à grandes rayures bleues. A côté, se trouve une petite commode d'acajou à têtes de lions avec des anneaux dans la gueule. Le bureau sur lequel fut peut-être préparé le 18 Brumaire a, sur les côtés, l'applique de deux glaives antiques, toujours peints en bronze vert. Les sièges simulent des tambours.

On voit dans cette chambre à coucher, l'homme d'avant Brumaire, théâtral déjà. C'est un logis qu'on dirait dramatisé avec les mauvais accessoires d'un théâtre de province.

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_23 octobre_.--Ce sont, chez l'homme, deux grands glas de la mort de la jeunesse, que le dégoût des sauces de restaurant et le rêve d'une maison de campagne.

--Au fond, la médisance est encore le plus grand lien des sociétés.

--Après un habit mal fait, le tact est ce qui nuit le plus dans le monde.

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_29 octobre_.--Vraiment, il y a du courage à résister à la tentation du feuilleton, à cette chose qui procure la grosse publicité, sans parler de la place matérielle qu'elle donne à votre individu, et de la présentation toute naturelle qu'elle fait de vous à toutes les femmes de théâtre et de la gloire touchée comptant, et de l'argent sonnant qu'elle met dans votre poche. Être dans son coin, vivre seul et sur soi-même, n'avoir que les maigres satisfactions qui vous touchent de bien loin et dont vous avez si peu conscience: la conscience du succès d'un livre qui n'est jamais au présent, mais toujours dans l'avenir. Être inconnu de ses ennemis, méconnu de ses amis par le renfermé de son oeuvre et le peu de bruit qu'on fait autour de soi-même,--il y a, surtout en ce temps, quelque force à cela.

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_1er novembre_.--Je vais inviter Saint-Victor à dîner. Je l'invite pour vendredi: «Ah! mon cher, c'est mon feuilleton, désolé, impossible!--Samedi, alors?--Pas possible plus que le vendredi.» Et il me montre des photographies de Memling qu'il appelle le Vinci flamand, et parle de la spiritualité de ses vierges, faite chez cet artiste avec la lymphe des Flandres.

Et comme, à la fin, nous nous mettons à causer des deux livres auquels nous travaillons, lui aux BORGIA, nous aux MAITRESSES DE LOUIS XV, nous nous avouons que ce sont des sujets diantrement embarrassants, pour ne pas compromettre deux vieilles choses que nous respectons,--peut-être parce qu'elles sont vieilles--la Papauté et la Royauté.

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--L'amour romain avait volé le soupir de l'amour grec. Il s'exhalait dans cette exclamation expirante du plaisir, dans ce mot ailé et palpitant, mourant sur le bord des lèvres: Psyché. «Mon âme.»

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