Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire
Chapter 13
--Le fils de notre crémière nous fait demander de lui prendre des billets d'assaut de boxe. Il s'appelle Victor, et ce nom a l'air d'être connu du public. On se fait en général l'image d'un boeuf, d'un lutteur savatier, mais le vrai est plus joli, plus original que l'imagination. Ce garçon-là est un svelte Hercule, surmonté d'une petite tête de Faustine, et c'est merveille de voir cette fine et délicate tête au milieu des coups de pied et des coups de poing, toujours souriante d'un rire retroussé, avec les petites rages et toutes les perfidies nerveusement féroces d'une physionomie de femme en colère.
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--Il n'est pas impossible que, dans une grande douleur, une femme oublie de penser à la façon de sa robe de deuil.
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_Lundi 7 décembre_.--Dîné hier chez Mario Uchard. Nous étions Saint-Victor, le marquis de Belloy, un gros gaillard sanguin, à la tournure d'un gentilhomme de cheval et de chasse; Paul d'Yvoy, un Belge, chargé de raconter tous les jours Paris à Paris, les cheveux blancs, la figure aimable, l'air d'un hussard de cinquante ans; Augier, un académicien qui fume la pipe, gras et nourri comme la prose de Rabelais, et bon vivant et beau rieur, et portant tout autour de son crâne, un peu dénudé, une couronne de petites mèches frisées, autour desquelles se sont enroulées nombre d'amours de femmes de théâtre, et Murger en habit noir.
Un dîner et une soirée, où la conversation, sortant des commérages sur les bidets de courtisanes et les tables de nuit d'hommes connus, se balança sur les hautes cimes de la pensée et les grandes épopées de la littérature, avec toutes sortes d'éclairs des uns et des autres, et avec les violences et les sorties de Saint-Victor, se déclarant Latin de la tête au coeur, et n'aimant que l'art latin, et les littératures et les langues latines, et ne rencontrant sa patrie, que lorsqu'il se trouve en Italie... Cette profession de foi, suivie d'un débordement d'exécration pour les pays septentrionaux, disant que le Français chez lui serait peut-être indifférent à une invasion italienne ou espagnole, mais qu'il mourrait sous une invasion allemande ou russe. Murger conte les vrais meurt-de-faim du Paris artiste, et leurs campements sur les bords de la Bièvre dans des cabanons d'Osages... Puis la suspension de la PRESSE nous ramène, nous tous, hommes de plume, aux regrets du règne de Louis-Philippe, aux _mea culpa_ de chacun, de ses niches, de ses gamineries, de ses vers à la Barthélemy contre le Tyran. Le marquis de Belloy rappelle ces cochers d'omnibus qui, rencontrant dans l'avenue de Neuilly, la modeste berline du souverain, soulevaient leur chapeau, en ayant l'air de le saluer, et se penchant, lui criaient dans les oreilles: «M... pour le roi!»
A la fin de la soirée, Saint-Victor, enterré au coin du feu dans un grand fauteuil, en une digestion de César replet, s'allume tout à coup, nous entendant causer de la Révolution et du vil prix des belles choses du XVIIIe siècle en ces années, et s'écrie, soulevé tout droit:
--Hein! si on pouvait revivre dans ce temps-là, seulement trois jours!
--Oh! oui, faisions-nous, voir tout cela!
--Mais non, pour acheter... tout acheter et tout emballer, quel coup!
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--L'excès du travail produit un hébétement tout doux, une tension de la tête qui ne lui permet pas de s'occuper de rien de désagréable, une distraction incroyable des petites piqûres de la vie, un désintéressement de l'existence réelle, une indifférence des choses les plus sérieuses telle, que les lettres d'affaires très pressées, sont remisées dans un tiroir, sans les ouvrir.
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--On parlait au café d'un journaliste bien connu, et je ne sais qui racontait qu'aussitôt que quelqu'un entrait un peu dans son intimité, le journaliste le couchait sur un livre, un vrai livre de banquier, avec d'un côté la recette, de l'autre la dépense, et au premier service qu'il lui rendait, marquait un chiffre à la dépense, et si l'autre ripostait, marquait un point à la recette: faisant la balance, tous les mois, pour que son amitié fût toujours à la tête d'un actif considérable.
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--Vu, en allant à la Bibliothèque, un spectacle très humoristique, très fantaisiste: un gros chien de Terre-Neuve s'élançant avec des aboiements furieux contre un des jets d'eau de la Fontaine Louvois, et s'efforçant de le mordre, de le mettre en pièces, de l'étrangler, et revenant vingt fois, trente fois, avec des contorsions enragées et risibles contre le jet d'eau toujours jaillissant.
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--_13 décembre_.--... A la sortie de cette soirée, on m'entraîne dans une maison d'amour, dont les attachés d'ambassade parlent comme d'un paradis des Mille et une Nuits. Un salon de dentiste décoré de papier grenat à fleurs, de divans de velours de coton rouge, de glaces aux cadres sculptés à la serpe par des Quinze-Vingts, d'une pendule représentant un jeune berger donnant à manger à une chèvre, en zinc imitant le bronze, d'un plafond peint où l'on voit, comme sur le couvercle d'une boîte de dragées de la rue des Lombards, deux Amours dans une couronne de fleurs.
Dix femmes panachées, bleues, roses, blanches, jaunes, sont couchées, affalées, vautrées sur les divans, en des coquetteries de bestiaux et avec de petits _trémolo_ bêtes de leurs mules rouges. La conversation est celle-ci: «Sais-tu toi pourquoi les jeunes filles n'aiment pas l'architecture gothique?--Oh! Ah! Ah! Oh!--C'est parce qu'elles n'aiment pas les vitraux... Qu'on devine l'ordure. Je ne veux pas la dire. Toutes vous entourent pour un soda, vous embrassent pour un soda, vous lichent pour un soda; il y en a même qui vous promènent en vous offrant à l'admiration des autres, et en criant: «Qu'il est bel homme!»--toujours pour un soda.
Et c'est ça, cette débauche insipide! le plaisir et l'excès de toute la jeunesse élégante, bien élevée, même intelligente.
Je monte dans une chambre: c'est une très mauvaise chambre d'auberge dans une ville où les diligences ne passent plus.
Il faut convenir que les Parisiens d'aujourd'hui ne sont pas bien difficiles sur la mise en scène de leur plaisir. Ils n'exigent vraiment pas grande sauce à leur jouissance. Comment! rien que ce petit hôtel garni pour les sens du XIXe siècle. Pas un palais, des fleurs, des eaux chantantes, un entour féerique, des peintures, des femmes nuagées de gaze: ce qui invitait, et qui conviait et qui allumait les sens de l'antiquité, tout cet art magnifique enfin, ouvrant la porte du lupanar romain.
Et je pensais très tristement, que si demain Montmartre devenait un Vésuve, et qu'il enterrât sous sa lave Paris, je pensais à l'étonnement des fouilleurs des siècles futurs, quand sortirait de la lave ou de la cendre, le Priapeion célèbre de Paris. Ce serait à faire croire à la postérité, que nous fûmes un peuple de portiers mettant à c... des laveuses de vaisselle, à peine décrassées, dans le décor et le mobilier riche d'un roman de Paul de Kock.
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ANNÉE 1858
_Samedi 30 janvier 1858_.--Dans la disposition d'esprit de nous amuser au bal de l'Opéra, et devant un perdreau truffé et des sorbets au rhum, servis dans un cabinet de Voisin, Alphonse nous conseille, de la part de son oncle, d'être prudents, nous avertit que le gouvernement continue à être fort mal disposé contre nous. Bonsoir le plaisir de cette nuit, et, les nerfs montés, il nous vient des idées d'exil volontaire, et la tentation d'aller fonder en Belgique un journal, où nous montrerons aux gouvernants du moment, que nous avons certaines qualités de pamphlétaires.
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_13 février_.--Je vais voir un jeune homme de ma connaissance, que je trouve grippé au coin de son feu, et occupant sa soirée ainsi. Il avait devant lui une brochurette qui était le prospectus de M. Wafflard, entrepreneur des pompes funèbres, avec les prix de toutes les classes depuis la dixième jusqu'à la première, et où rien n'est oublié dans cette carte de la mort: le nombre des prêtres, des cierges, des franges, et où même une gravure sur bois, en haut de chaque classe, représente fidèlement ce qu'on aura pour son argent.
Je feuillette la brochure et trouve en marge d'une page une addition au crayon, montant à quatre mille et quelques cents francs,--addition que son père, entré pour lui dire bonsoir, avant de sortir, regarde, et mis soudainement en gaîté--ainsi qu'un père sceptique qui aurait compris.
Son père sorti, moi qui ne comprenais pas, je lui demandai: «Mais pour qui diable fais-tu ce travail-là?--Pour mon père!» répondit tranquillement mon jeune ami.
Les plus grands comiques n'ont jamais imaginé une si féroce chose. Au coin du feu, comme distraction d'un rhume, faire, tranquillement et posément et raisonnablement, la facture de la mort de son père en parfaite santé. Et notez que mon jeune ami avait tout allié dans son devis, les convenances à l'économie, les nécessités de la position sociale de son père avec le mépris des fausses dépenses, et le convoi de seconde classe avec la messe de première.
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_Vendredi 26 février_.--Mario Uchard nous emmène à sa répétition du RETOUR DU MARI au Théâtre-Français... Dans la demi-nuit de la salle emballée, une grande filtrée de lumière pareille à la lumière d'un glacier sur un côté de la salle; tout en haut, par une ouverture du paradis, le jour du dehors frappant sur les rideaux rouges des loges, sur le lustre au milieu de l'obscurité, scintillant en huit ou dix points de petits rubis et de petits saphirs; et en l'orchestre, et en la salle vide, çà et là, des taches noires comme pochées par Granet, qui sont une vingtaine de spectateurs; et la rampe basse, et au-dessus du plafond qui s'abaisse lentement, pour rejoindre les décors, des trouées d'échafaudages bleuissants qui semblent la charpente d'un clocher éclairé par un clair de lune.
On charge de braise les chaufferettes traditionnelles et monumentales de la maison de Molière, et la répétition commence avec un sac de bonbons sur une fausse cheminée. Mme Plessy est en brûleuse de maison; Provost arrive en retard, plié en deux par un rhumatisme; l'amoureux, tout emmitouflé, joue enfoui dans un cache-nez, et les acteurs, tout en faisant le geste d'ôter leur chapeau, le gardent... Quelque chose de bourgeoisement fantomatique.
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_5 mars_.--Curieux êtres que nos étourdis, nos dissipateurs, nos fous! qui ne jettent au vent que l'argent des usuriers. La fortune leur vient-elle, les voilà tout à coup rangés, sages, économes, comptant et liardant. X... ce dernier des fils de famille sans famille, ce type d'enfant prodigue, a positivement dans le moment de l'argent à lui. Hier il a ouvert son secrétaire devant des amis, leur a montré quinze cents vrais billets de cent francs, les a feuilletés plusieurs fois, a soupiré... et les a fait rentrer dans le tiroir où ils étaient, en disant: «Je sais que je vous dois à tous de l'argent, mais c'est une drôle de chose, ça m'ennuie de vous le rendre! Voulez-vous me tenir quitte pour un souper?»
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--Un prêtre que je connais à travers des gens de notre intimité, disait dernièrement à une femme, dont le mari commence à se refroidir auprès d'elle: «Il faut, voyez-vous, ma chère enfant, qu'une femme honnête ait un petit parfum de lorette!»
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--Raphaël a créé le type classique de la vierge par la perfection de la beauté vulgaire,--par le contraire absolu de la beauté, que le Vinci chercha dans l'exquisité du type et la rareté de l'expression. Il lui a attribué un caractère de sérénité tout humaine, une espèce de beauté ronde, une santé presque junonienne. Ses vierges sont des mères mûres et bien portantes, des épouses de saint Joseph. Ce qu'elles réalisent, c'est le programme que le gros public des fidèles se fait de la Mère de Dieu. Par là, elles resteront éternellement populaires: elles demeureront de la vierge catholique, la représentation la plus claire, la plus générale, la plus accessible, la plus bourgeoisement hiératique, la mieux appropriée au goût d'art de la piété.
La VIERGE A LA CHAISE sera toujours l'Académie de la divinité de la femme.
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_7 mars_.--... Un individu étrange avec lequel Gavarni se fait une fête de dîner un de ces jours. C'est un Italien, au passé inconnu, vivant autrefois à Londres où il tirait de connaissances, à peu près tous les jours, de quoi risquer quelques schellings dans les maisons de jeu de la populace. Habitué d'un tripot où il était défendu de dormir, et où il n'y avait rien pour s'asseoir, on l'appelait la _mouche_, par l'habitude qu'il avait prise de dormir, appuyé contre les murs. Un soir, le jeu s'avive, et un souverain tombe de la table et roule jusqu'à lui. Il avance un pied nu sous une botte qui n'avait guère que le dessus, et saisissant la pièce d'or avec l'orteil, il reste jusqu'au matin, sans le ramasser, de peur d'être soupçonné. Le matin, pour la première fois de sa vie, se trouvant au monde avec un souverain dans sa poche, cet homme, qui ne se couchait jamais, songea à coucher dans un lit. Il frappe à une maison garnie, où il est reçu. A dix heures il est réveillé par la bonne qui lui demande s'il veut déjeuner avec ses maîtresses, deux vieilles _governess_. Il plaît, devient, quelques jours après, l'amant de l'une, l'épouse, donne bientôt à toutes les deux le goût du jeu, et les ruine. Puis quand il les a ruinées, il fait convertir sa femme au catholicisme, puis sa belle-soeur, et, de l'argent reçu des lords catholiques, tente le jeu à Hombourg, gagne 200, 000 francs, reperd et maintenant... Savez vous ce qu'il fait? Il va de cabaret en cabaret, autour de la barrière de l'Étoile, organiser une société de jeu parmi les compagnons maçons, pour laquelle il ira jouer en Allemagne, sous la surveillance d'un comité d'une dizaine de maçons, costumés en habit noir, et qui n'auront qu'à manger et à se promener.
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_12 mars_.--Ce soir on cause de 1830, et le marquis de Belloy, pour nous donner une idée de la confraternité de ce temps, et des folies excentriques et généreuses, et des choses ridicules et grandes qu'elle amenait, nous raconte cette anecdote. Quelque temps avant la représentation de MARION DELORME, il écrit à un ami, étudiant de médecine en province. L'ami trouve de la tristesse dans la lettre, croit à un manque d'argent, ramasse la monnaie qu'il peut, et la lui apporte à Paris. De Belloy n'en avait pas besoin, il le remercie, l'empêche de repartir, et le mène le soir chez sa maîtresse.
Alors, une vie à trois, du matin au soir, pendant quelques jours. Puis, tout à coup, de Belloy ne voit plus son ami, il passe un matin chez lui, et trouve au lit... un monstre. Son ami s'était rasé cheveux, sourcils, barbe, moustaches, et il confesse à de Belloy que, devenu amoureux de sa maîtresse, il a voulu se mettre dans l'impossibilité de la revoir. Et le soir, qui était le jour de la première de MARION DELORME, cet ami modèle, amené au théâtre, faillit faire tomber la pièce. Chaque fois qu'il se retournait pour imposer silence au classicisme, la figure de ce monstre, enthousiaste et glabre, faisait éclater de rire la salle.
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_19 mars_.--Reçu la première feuille de l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE.
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_26 mars_.--Au Jardin des Plantes... Peu de dépense d'imagination de la part du Créateur. Beaucoup trop de répétitions de formes chez les animaux... Comme nous regardions engloutir une grenouille dans la tête en triangle d'un serpent, et descendre dans son cou à la façon d'un ressort de laiton distendu, une femme, en compagnie de sa bonne, regardait, elle aussi, en détournant les yeux, et criait avec une sensibilité qui faisait du bruit: «C'est affreux!» J'avais à côté de moi la grande marchande de chair humaine de notre temps: Élisa, la Farcy II.
Plus loin, aux herbivores, devant l'hippopotame ouvrant, à fleur d'eau, cette chose rose et immense et informe, cette bouche ressemblant à un lotus gigantesque fait de muqueuses, c'est Vigneron le lutteur.
Voici donc la promenade et la distraction de ces deux débris du monde antique dans la société moderne: l'athlète et la matrulle.
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_31 mars_.--«Vous ne serez jamais décorés!» C'est ainsi qu'un ami commence le récit suivant: A Biarritz, il y a une bibliothèque de 25 volumes, votre HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE DIRECTOIRE s'y trouvait. Damas-Hinard dit à l'Impératrice: «Lisez ce livre, un livre nouveau qui vous intéressera.» L'Impératrice prend le livre, se met à le lire, et tout à coup part d'un grand éclat de rire. L'Empereur s'approche, interroge; l'Impératrice lui montre le mot _tétonnières_ appliqué aux femmes du Directoire. L'Empereur regarde, relit, s'assure de l'épithète,--et ferme sévèrement le livre.
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_Avril_.--Nous feuilletons depuis quelque temps une sage-femme, intéressante comme la portière de l'existence humaine. Le mouvement instinctif du nouveau-né, lorsqu'il sort de son premier domicile, et qu'il est encore oscillant à l'ouverture, ce mouvement, ce premier acte de vie, est de redresser la tête et de la soulever vers la lumière: _coelumque tueri jussit_.
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_11 avril_.--Dans un angle glacé de la place Royale, il y deux coupés qui se morfondent à une porte, des sergents de ville, et une queue de ménages du Marais, de ménages à la Daumier, et, derrière ces ménages, de petites ouvrières en cheveux. C'est là. Je monte avec ceux qui montent. Et d'abord une grande pièce éclairée par le jour morne d'une cour, et, tout autour, dans des poses affaissées et pleurantes, les hardes de la morte, hardes de femmes, hardes de reines; les sorties de bal de satin blanc et les robes d'Athalie, tous les chiffons-reliques de ce corps, tous les costumes de cette gloire, accrochés en grappes, comme aux murs d'une Morgue, avec un aspect d'enveloppes fantomatiques et de vêtements ondoyants et radieux de rêves, immobilisés et morts au premier rayon du jour.
Quelques marchandes à la toilette s'en vont le long de ces nippes orgueilleuses et flétries, semblant, dans la tunique de Camille, chercher l'accroc de l'épée de son frère...
«Passez, messieurs et dames!» fait la voix glapissante d'un crieur qui pousse par les épaules la foule hébétée.
A côté, voici l'argenterie et les seaux de Champagne, que certes ni Meissonier ni Germain n'ont ciselés, trois nécessaires de voyage, quelques livres en misérable habit, en demi-reliure, des diamants; un reliquaire de bijoux dessiné sur les étrusques du Vatican et du MUSOEO BORBONICO, une parure zingare aux pierres sans valeur, montée par quelque Gilles l'Égaré du royaume de Thunes, un odieux service de dessert en porcelaine peinte et des tasses de Sèvres moderne.
«Passez, messieurs et dames», glapit encore la voix.
Et c'est le salon: un salon de tapissier du Marais. Puis, la chambre à coucher, avec son petit lit en bois noir, aux rideaux de soie bleue, et jetés dans toute la chambre, sur le lit, les fauteuils, les chaises, des dentelles, des volants d'Angleterre, des garnitures de Malines, des mouchoirs de Valenciennes, qu'une vieille, toute jaune, assise au chevet du lit, surveille et couve de son oeil cupide et juif. «Passez...» répète encore la voix.
_E tutto_... Et voilà ce que laisse Rachel: des diamants, des bijoux, de l'argenterie, des dentelles, des demi-reliures et du faux Sèvres.
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--Dans le nu, peint, sculpté, décrit, quelques-uns ne voient que la ligne du Beau. D'autres y voient toujours la peau de la femme et sa tentation. Il y a du Devéria pour certaines gens dans la Vénus de Milo.
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--Relu le NEVEU DE RAMEAU. Quel homme, Diderot! quel fleuve, comme dit Mercier!... Et Voltaire est immortel et Diderot n'est que célèbre. Pourquoi? Voltaire a enterré le poème épique, le conte, le petit vers, la tragédie. Diderot a inauguré le roman moderne, le drame et la critique d'art. L'un est le dernier esprit de l'ancienne France, l'autre est le premier génie de la France nouvelle.
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_16 avril_.--Sceptique, être sceptique, professer le scepticisme, hélas! une mauvaise voie pour faire son chemin. Et d'abord, le moyen du scepticisme n'est-ce pas l'ironie, la formule la moins accessible aux épais, aux obtus, aux sots, aux niais, aux masses? Puis cette négation, ce doute de tout, choque les illusions de tous, ou du moins celles que tous affichent: le contentement de l'humanité qui suppose le contentement de soi,--cette paix de la conscience humaine, que le bourgeois affecte de donner comme la paix de sa conscience particulière.
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_23 avril_.--Nous revenons de chez Gavarni avec Guys, le dessinateur de l'ILLUSTRATED LONDON.
Un petit homme à la figure énergique, aux moustaches grises, à l'aspect d'un grognard; marchant en boitaillant, et sans cesse, d'un coup de plat de main sec relevant ses manches sur ses bras osseux, diffus, débordant de parenthèses, zigzaguant d'idées en idées, déraillé, perdu, mais se retrouvant et reprenant votre attention avec une métaphore de voyou, un mot de la langue des penseurs allemands, un terme savant de la technique de l'art ou de l'industrie, et toujours vous tenant sous le coup de sa parole peinte et comme visible aux yeux. Et ce sont mille souvenirs qu'il évoque dans cette promenade, où il jette, de temps en temps, des poignées d'ironies, des croquis, des paysages, des villes trouées de boulets, saignantes, éventrées, des ambulances où les rats entament les blessés.
Puis au revers de cela, comme, dans un album, ou au revers d'un dessin de Decamps se voit une pensée de Balzac, il sort de la bouche de ce diable d'homme, des silhouettes sociales, des aperçus sur l'espèce française et sur l'espèce anglaise, toutes nouvelles, et qui n'ont pas moisi dans les livres, des satires de deux minutes, des pamphlets d'un mot, une philosophie comparée du génie national des peuples.
Et c'est Janina prise, et ce ruisseau de sang tout barboteux de chiens, coulant entre les jambes du jeune Guys...
Et c'est Dembinski, en chemise bleue, sa dernière chemise, jetant un louis, son dernier louis, sur un tapis vert, et sans pâlir le poussant à 40,000 francs.
Et c'est le château anglais, la haute futaie, la chasse, trois toilettes par jour et bal tous les soirs, une vie royale menée, conduite, payée par un monsieur qui s'appelle Simpson ou Tompson, et dont le fils de vingt ans inspecte dans la Méditerranée les 18 bateaux de son père, dont pas un n'a moins de deux mille tonneaux, «une flotte comme l'Egypte n'en a jamais eu», dit Guys. Puis c'est nous qu'il compare aux Anglais, nous! et il s'écrie: «Un Français qui ne fit rien, qui fut à Londres pour dépenser de l'argent tranquillement, qui a vu cela? Les Français voyagent pour se distraire d'un chagrin d'amour, d'une perte au jeu, ou pour placer des rouenneries, mais là, un Français dans une calèche, un Français qui ne soit ni un acteur, ni un ambassadeur, un Français ayant à ses côtés une femme comme une mère ou une soeur, et pas une fille, une actrice, une couturière, non on n'en a jamais vu!»
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_24 avril_.--Entre le soufflé au chocolat et la chartreuse, Maria desserre son corsage et commence ses mémoires.