Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire
Chapter 12
Ah! cette vieille Marie-Jeanne, il faut l'entendre, dans le fond de la boutique de mercerie de son fils, contant avec sa voix cassée le bon temps de la famille, et rabâchant cette phrase: «Nous partions de Sommérecourt. Lapierre menait. Nous arrivions à Neufchâteau. Nous découvrions les crimes. Nous mettions en broche et nous repartions!» Et dans les souvenirs de la vieille cuisinière associée à l'orgueil de la famille, confusément et comme par bouffées, revient le large train bourgeois du château de Sommérecourt, et la grande hospitalité donnée au prince Borghèse par mon grand-père.
L'oncle que nous venons de perdre était le frère aîné de notre père. Un parfait honnête homme, mais avec toutes les illusions de l'honnête homme, et absolument garé des leçons sceptiques du jeu de la vie, et croyant presque les lois d'une Salente bonnes pour la France, et ne guérissant pas de cette crédulité ingénue par quatre années de législature... C'était un ancien capitaine d'artillerie, un peu sourd, brusquement cordial, appelant tout le monde _mon camarade_, puis encore un homme de la campagne, doué de tout le bon que la nature donne aux bons êtres, incapable de vouloir du mal à ses ennemis, et qui portait cette bonté ainsi que son courage, sans effort, presque sans mérite, comme faisant partie de son tempérament. Au fond, la cervelle absorbée par les mathématiques, et passant la journée à faire sous une incessante promenade, du sable, des cailloux des petites allées de son jardin. Et dans la vie, incapable de discernement, incapable d'un conseil: le sens pratique des hommes et des choses lui manquant absolument, si bien qu'il s'entêta quelque temps à vouloir marier sa petite-fille avec un prétendu qu'il assurait devoir faire son bonheur, et dont il disait les mérites dans cette phrase: «Il m'a très bien expliqué le baromètre!»
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_15 Juillet_.--Je suis entré dans la chambre de mon oncle. Quel est, demandai-je, ce portrait au-dessus de la porte, ce vieillard aux traits finauds, en jabot, en habit brun aux boutons d'acier, en perruque?
--C'est, me répond mon cousin, un portrait que ton oncle n'a jamais voulu qu'on ôtât de là... un homme qui a eu un théâtre à Paris, où il avait fait inscrire dessus: _Sicut infantes audi nos_.--Il s'appelait, il s'appelait...
--Parbleu! Audinot. Et qu'est-ce que fait Audinot ici?
--Il était de Bourmont et ami de la famille, à ce qu'il paraît, et c'est lui qui payait à Paris les quartiers de pension de ton oncle et de ton père.
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_22 juillet_.--Nous allons pour un voyage d'affaires à Breuvannes, à nos fermes des Gouttes... Breuvannes, la maison d'été de notre enfance, devenue une fabrique de limes et de tire-bouchons, toute pleine de cris et de grincements de machines; les lucarnes du grenier, d'où mon père canonnait les polissons du village à coups de pommes, sont bouchées; le mirabellier, toujours plein de guêpes et qui a fourni à tant et de si bonnes tartes, est remplacé par un appentis vitré; et la chambre à four où le maître de danse apprenait des entrechats à l'aîné de nous deux, nous ne savons plus ce qui s'y fait.
J'aime l'habitude d'ignorer l'auberge et de descendre chez un ami. Vieil ami, ce Colardez, vieux complice de mon père dans les luttes électorales, et vieil _hébergeur_ de la famille de père en fils. Imaginez un homme court et replet, la tête à la fois socratique et porcine, de petits yeux ronds pétillants de flamme, les lèvres appétentes, un double menton. Voici le dehors, quant au dedans, un grand esprit enterré vif dans un village, nourri de moelle spirituelle par la réflexion solitaire et une constante lecture, familier avec tous les hauts livres, un moment foudroyé par la mort d'un fils de onze ans, mais en train de reprendre son parti de la vie, «un cauchemar entre deux néants», un causeur à la parole espacée de mots qui font réfléchir, et jugeant à vol d'aigle, et allant au sommet des plus grandes questions, et enfermant sa pensée dans une formule nette, à arêtes coupantes, comme le métal d'une médaille; un coeur tendre, mais un politique aux principes inflexibles, un génie dantonien auquel le théâtre et les circonstances ont manqué, le seul homme que j'aie vu préparé à tout et digne de tout[1].
[Note 1: Nous avons tenté, mon frère, et moi, un croquis, bien incomplet de cette originale figure dans nos CRÉATURES DE CE TEMPS, sous le titre de _Victor Chevassier_.]
Ce captif dans ce trou, ce grand méconnu, parfois se console, en racontant que les derniers Clermont-Tonnerre, réfugiés dans un petit bois qui leur reste près de Saint-Mihiel, ont là, dépouillé le noble, presque l'homme, et que ces Clermont-Tonnerre, dont un aïeul, au dire de Mme de Sévigné, vendait cinq millions une terre de vingt-deux villages, aujourd'hui vêtus de peaux de bêtes, vivent dans ce bois, _peuplent_ avec des bûcheronnes, --en train de revenir une race sauvage au XIXe siècle, et parlant déjà une langue à eux, une langue qui recule au patois, au bégayement des peuples.
Morimond! Il ne reste plus de la magnifique abbaye que de quoi faire la plus belle propriété mélancolique de France, soixante-dix arpents d'eau où se mirent des arbres centenaires renfermant, écroulées à leurs pieds, des pierres de taille à bâtir un petit Versailles.
Une servante nous sert à dîner à Lamarche, une servante dont les deux rigides bouts de seins ont usé l'indienne de son casaquin, et font deux petits ronds à claire-voie dans la trame effiloquée. C'est la séduction robuste et brutale de la Haute-Marne. Elle va, elle marche, elle volte sur ses larges pieds, élastique et lourdement rebondissante, et, vous frottant l'épaule, à chaque assiette qu'elle donne, de ces orbes à la Jules Romain, sur lesquels on se figure couché un Jupiter métamorphosé en taureau.
«Ah! Messieurs, nous travaillons comme des satyres!»
C'est l'originale phrase dont nous salue notre fermier Foissey des Gouttes, et comme nous lui demandons de faire manger sa fille avec nous, la mère, en train de faire des _toutelots_ à la cuisine, nous crie: «Elle n'ose pas venir, elle dit qu'elle est trop maigre!»
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_4 août_.--Rose nous apporte des lettres de couvent trouvées dans l'étui de serge noire du livre de messe de sa nièce. C'est la correspondance d'une petite amie: du pathos mystique et amoureusement tendre. Le couvent développe chez les jeunes filles, destinées à être des femmes d'ouvriers, des côtés poétiques, hostiles au foyer laborieux. Tout ce tendre, tout ce vaporeux hystérique, toute cette surexcitation de la tête par le coeur, font de la religion catholique un mauvais mode d'éducation de la femme pauvre. Elle la prédispose à l'amour idéal, et à toutes les choses romanesques et élancées de la passion, qu'elle n'est pas destinée à trouver dans son mari.
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_20 août_.--Me voilà en plein rêve de bien des gens, à la campagne, de l'argent dans ma poche, avec une femme bon garçon, vieille amie qui me raconte ses amants; libres tous les deux, n'ayant à craindre l'amour ni l'un ni l'autre, et bien à l'aise.
Quelques jolis moments, comme de la voir dans la chambre en camisole, un peu de peau de-ci de-là, troussée et ballonnante, ou enfoncée dans un grand fauteuil avec des ronrons de chatte, ou bien encore, dans une allée retirée du parc, couchée tout de son long, les bras arrondis en couronne, et sa robe ondoyant tout autour d'elle,--paresseuse et blanche, enviée du regard par la marchande de coco tannée qui passe.
Mais la femme est femme. Celle-ci est parfaite à cela près, qu'elle est prise en mangeant d'une crise de narration. Dès que la soupe lui a ouvert la bouche, le dernier roman de la PATRIE en découle, sans arrêt, sans suite au prochain numéro, à pleins bords. Et cela va jusqu'au légume, souvent jusqu'au dessert. L'étonnant est qu'elle mange, le miraculeux est qu'il finit par finir, l'insupportable est qu'elle veut être comprise.
Pour lui donner toutes les joies intellectuelles à sa portée, et nous nourrir avec elle de choses en situation, nous allons louer, au cabinet de lecture de l'endroit, le premier roman venu de Paul de Kock: L'HOMME AUX TROIS CULOTTES. Elle lit cela le soir, les deux pieds allongés sur une chaise, un genou remonté entre le jupon et la jarretière rouge, scandant dramatiquement tout le mélodramatique de la chose, et nous avertissant par des temps, de formidables temps, de toute la couleur révolutionnaire du susdit romancier. O Providence, si tu existes, tes ironies sont d'un joli calibre... Dire que ça nous est infligé, à nous qui avons fait l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION!
Un homme admirable, après tout, ce Paul de Kock, pour avoir appris au public la révolution des légendes Pitt et Cobourg, pour avoir immortalisé _poncivement_ tous ces types consacrés qui traînent dans les mémoires idiotes, toutes ces vieilles connaissances du préjugé populaire, tous ces personnages du drame salé de gros rires et de larmes bêtes: l'émigré hautain, le jeune républicain sentimental, platonique et honnête, la femme, adultère déesse de la liberté, le portier dénonciateur dont le caractère moral est une queue de renard à son bonnet... Oh! la belle chose de n'avoir rien dérangé dans l'instinct et l'idée préconçue du petit boutiquier, d'en avoir tiré toute sa fable, et d'avoir fait une révolution à côté de l'autre--une révolution plus typique, plus historique, et populaire à la façon d'une imagerie de canard.
Et puis des cartes. Car il faut cela, Paul de Kock et des cartes. Deux tueurs de temps et deux amis de la femme restée femme du peuple sous la soie, et qui gagne sa vie avec le plaisir.
Un curieux travail sur ce petit diable de Loudun que le champagne transvase dans la femme, sur cette petite bête hystérique qu'il déchaîne, qu'il lâche en elle et qui court jusqu'au bout de ses doigts, soudain frémissants et prêts à pincer, de ce rien de gaz qui met en folie sa matrice et sa cervelle, apporte un frétillement agressif à ses nerfs, un glapissement à sa voix.
La femme ne se suffit pas. Elle ne va pas toute seule de soi. Sa fébrilité a besoin d'être remontée, de recevoir une impulsion, un _la_. Il faut qu'on lui fouette le temps, la pensée, la causerie, les nerfs. Si elle n'est tenue impérieusement en haleine, vous avez chez elle la rêvasserie insipide.
La femme aime naturellement la contradiction, la salade vinaigrée, les boissons gazeuses, le gibier faisandé, les fruits verts, les mauvais sujets.
La femme semble toujours à avoir à se défendre de sa faiblesse. C'est à propos de tout et de rien, un antagonisme de désirs, une rébellion de menus vouloirs, une guerre de petites résolutions incessantes et comme faites à plaisir. La combativité est, à ses yeux, la preuve de son existence.
La femme gagne à ces batailles sourdes, courtoises, mais irritantes, une domination abandonnée, des victoires sur la lassitude, en même temps qu'un tantinet de mépris de l'homme, qui n'aime à se dépenser qu'en gros et non en détail sur de toutes petites choses.
La domination est la volonté fixe de la femme. L'exigence est son moyen, la patience sa force.
Au fond la lorette n'est que l'exagération de la femme.
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_23 août_.--Murger nous dit l'oraison funèbre de Planche par Buloz: «J'aimerais autant avoir perdu 20 000 francs.»
La vérité est que le vieux Buloz versa de vraies larmes sur son ami, qui a pu avoir l'horreur de l'eau, mais qui a été un caractère noble et désintéressé. Édouard Lefebvre nous conte ce soir ce fait, un fait rare en ce temps. Lorsque Louis Napoléon était à Ham, écrivant des livres en littérateur d'occasion, il envoyait sa copie pour être revue à Mme Cornu. La femme du peintre qui était en relation avec la REVUE DES DEUX MONDES, la confiait à Planche qui la remaniait avec beaucoup de travail et de soin. Louis Napoléon le sut, et quand il fut nommé président, il faisait proposer, à Planche, sans conditions aucunes, la direction des Beaux-Arts. Planche refusa.
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_Septembre_.--Château de Croissy... J'ai regretté Decamps à la messe de ce matin: d'un rien, avec ces gueules à peine ébauchées de chantres de village, quel beau lutrin de singes il eût fait!
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--Relu les PAYSANS de Balzac. Personne n'a dit Balzac homme d'État, et c'est peut-être le plus grand homme d'État de notre temps, le seul qui ait plongé au fond de notre malaise, le seul qui ait vu d'en haut le déséquilibrement de la France depuis 1789, les moeurs sous les lois, les faits sous les mots, l'anarchie des intérêts débridés sous l'ordre apparent, les abus remplacés par les influences, l'égalité devant la loi annihilée par l'inégalité devant le juge, enfin le mensonge de ce programme de 89 qui a remplacé le nom par la pièce de cent sous, fait des marquis des banquiers--rien de plus.
Et c'est un romancier qui s'est aperçu de cela.
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--De la confusion des langues à la tour de Babel, sont nés: Pierrot qui s'en joue, et les traducteurs qui en vivent.
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_Octobre_.--Le café Riche semble en ce moment vouloir devenir le camp des littérateurs qui portent des gants. Chose bizarre, les lieux font les publics. Sous ce blanc et or, sur ce velours rouge, les hommes de la Brasserie n'osent pas s'aventurer. Du reste, leur grand homme, Murger, est en train de renier la Bohème, et de passer, armes et bagages, aux lettrés, gens du monde. Là-bas on crie à la défection, à la trahison du nouveau Mirabeau. C'est, au fond, dans le salon donnant sur la rue Le Peletier, que se tiennent, de onze heures à minuit, sortant du spectacle ou de soirée, Saint-Victor, About, Mario Uchard, Fiorentino, Villemot, l'éditeur Lévy et le nerveux Aubryet, dessinant avec son doigt dans le bain de pied des consommations répandu sur les tables, ou malmenant soit les garçons soit M. Scribe.
Dans le salon d'entrée, on aperçoit quelques oreilles tendues qui boivent les paroles de notre cénacle, des oreilles de gandins qui finissent de manger leurs petites fortunes, des oreilles de jeunes gens de la Bourse, de commis de Rothschild qui ramènent du Cirque ou de Mabille, quelques lorettes de la première catégorie, auxquelles ils offrent le passe-temps d'un fruit ou d'un thé, en leur montrant de loin, du doigt, les premiers rôles de la troupe.
Baudelaire soupe aujourd'hui à côté de nous. Il est sans cravate, le col nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche voulue, de petites mains, lavées, écurées, soignées comme des mains de femme--et avec cela une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix d'acier, et une élocution visant à la précision ornée d'un Saint-Just et l'attrapant.
Il se défend obstinément, avec une certaine colère rèche, d'avoir outragé les moeurs dans ses vers.
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--Un gouvernement serait éternel à la condition d'offrir, tous les jours, au peuple un feu d'artifice et à la bourgeoisie un procès scandaleux.
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_Mercredi 21 octobre_.--Lu notre pièce: LES HOMMES DE LETTRES, à Paul de Saint-Victor, Mario Uchard, Xavier Aubryet. Le cinquième acte paraît un peu lyrique, et Saint-Victor trouve que la mort de notre homme de lettres est trop une mort de sensitive[1]. Nous nous décidons à le retrancher.
[Note 1: C'est cependant de cette mort de sensitive que mourra mon frère.]
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_Samedi 24 octobre_.--Nous allons remettre notre pièce en quatre actes à Uchard, qui s'est chargé de la présenter avec Saint-Victor au Vaudeville.
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_Lundi 26 octobre_.--Notre pièce commence à grouiller. Elle est annoncée dans l'ENTR'ACTE, le NORD, le PAYS, etc. Ce soir, la PRESSE affirme que nous sommes reçus. Cela commence à nous inquiéter comme un mauvais présage.
Ce soir, au café du Helder, Saint-Victor me dit qu'il a présenté aujourd'hui la pièce à Goudchaux, et qu'il doit avoir la réponse, mercredi.
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_Mardi 27 octobre_.--Passé à l'ARTISTE. Les réclames autour de notre pièce--reçue dans les journaux seulement, hélas!--mettent l'ARTISTE à mes pieds, Aubryet me salue comme un succès, m'adresse la parole comme à un grand homme, et moi-même, je me mets à lui parler comme du haut d'un piédestal. Mille propositions de courriers de Paris, de biographies, etc., etc.
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_Mercredi 28 octobre_.--Mauvaise nuit. La bouche sèche comme après une nuit de fièvre. Des espérances qu'on chasse et qui reviennent. Et des émotions, et des mauvais pressentiments. Nous sommes trop nerveux pour attendre tranquillement la réponse chez nous, et nous nous sauvons à la campagne, regardant bêtement à la portière du chemin de fer passer les maisons et les arbres. D'Auteuil nous gagnons le pont de Sèvres, nous avons besoin de marcher. Là, dans les vapeurs bleues, dans l'or de l'automne, au-dessus du Bas-Meudon, le bord de rivière inspirateur de notre pauvre En 18..; nous allons devant nous au hasard, sur la route de Bellevue. Dans le sentier étroit, nous rencontrons, tenant une blonde petite fille à la main, une ci-devant demoiselle, maintenant une mère que l'aîné de nous deux a eu, pendant huit jours, la très sérieuse intention d'épouser, et qui nous rappelle du bien vieux passé... Il y a des années qu'on ne s'est vu. On s'apprend les mariages et les morts, et l'on vous gronde doucement d'avoir oublié d'anciens amis... Et nous voilà dans la maison du docteur Fleury, causant avec Banville, quand tombe dans notre conversation le vieux dieu du drame, le vieux Frédérick Lemaître... Dans tout cela, par tous ces chemins, en toutes ces rencontres, dans ce que le hasard fait repasser devant nous de notre vie morte, dans ces _revenez-y_ de notre jeunesse qui semble nous promettre une vie nouvelle, nous roulons, écoutant et regardant tout comme un présage, tantôt bon, tantôt mauvais, pleins de pensées qui se heurtent autour d'une idée fixe, prêtant aux choses un sentiment de notre fébrilité et croyant, dans un air d'orgue qui passe, entendre l'ouverture de notre pièce.
En rentrant: rien.
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_Jeudi 29 octobre_.--Plus la moindre espérance. L'épigastre inquiet, la tête vide, le toucher émotionné, et pas le courage d'aller au-devant de la nouvelle. Battu les quais, usé l'idée fixe avec la fatigue des jambes toute la journée.
Le soir, dans l'impossibilité du travail, nous remontons tous deux, en fumant des pipes, à nos souvenirs de collège, alternant de la voix et de la mémoire: Jules contant le collège Bourbon, et ce terrible professeur de sixième, cet Herbette qui fit toute son enfance heureuse, malheureuse, le poussant sans miséricorde aux prix de grands concours, puis, plus tard, ce professeur de seconde, auquel il déplut pour faire autant de calembours que lui, et aussi mauvais, enfin cette bienheureuse classe de rhétorique, où il fila presque toute l'année, fabriquant en vers un incroyable drame d'ÉTIENNE-MARCEL, sur la terrasse des Feuillants, averti de l'heure de la rentrée à la maison par la musique de la garde montante se rendant au Palais-Bourbon, et les rares fois où il se montrait au collège, passant la classe à illustrer NOTRE-DAME-DE-PARIS de dessins à la plume dans les marges: Edmond contant ce Caboche, cet excentrique professeur de troisième du collège Henri IV, qui donnait aux échappés de Villemeureux, à faire en thème latin le portrait de la duchesse de Bourgogne de Saint-Simon, cet intelligent, ce délicat, ce bénédictin un peu amer et sourieusement ironique, ce profil original d'universitaire, resté dans le fond de ses sympathies, comme un des premiers éveilleurs chez lui de la compréhension du beau style, de la belle langue française mouvementée et colorée, ce Caboche qui, un jour, à propos de je ne sais quel devoir, lui jeta cette curieuse prédiction: «Vous, monsieur de Goncourt, vous ferez du scandale!»
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_9 novembre_.--Été au Petit-Trianon pour pénétrer dans le _chez soi_ intime de Marie-Antoinette. Voilà donc ce joujou de reine, dont on a fait une si monstrueuse folie, ce Trianon le grand chef d'accusation contre la pauvre femme. Mais les moindres financiers ont fait bien pis, et je ne sache pas qu'une pièce du mobilier ait été payée le prix que Mme de Pompadour avait accordé pour une chaise percée, destinée au château de Bellevue: 800 livres de pension que touchait un ouvrier du faubourg Saint-Antoine, au dire de d'Argenson.
Le bon Soulié, qui nous guide, nous dit combien cette Marie-Antoinette, cette ombre charmante et dramatique de l'histoire, est l'occupation de la pensée de l'étranger. C'est M. de Nesselrode lui demandant à lui indiquer l'endroit de l'entrevue d'Oliva, et lui envoyant Georgel à lire, et que le diplomate sait par coeur. C'est le prince Constantin, amoureux de son souvenir, et laissant presque éclater de la colère, de ne pouvoir rester, toute la journée, à causer d'elle, si près d'elle.
Et nous allons religieusement émus dans ce passé tout présent, tout vivant encore en ces arbres, ces eaux, ces rochers, ces pavillons, cet opéra-comique de la nature, cette berquinade de la princesse et d'Hubert-Robert, marchant peut-être où elle a marché, et coudoyant des bourgeois irrespectueux, et où rien ne rappelle plus la royauté qu'une sentinelle ridicule, du haut d'un pont rustique, s'efforçant d'empêcher un cygne en fureur de battre les autres.
Dans tout le palais-bonbonnière, dans la salle de spectacle, des traces bourgeoises, ainsi qu'un mouchoir à carreaux bleus d'invalide traînant sur un canapé de Beauvais. Le roi Louis-Philippe a fait partout coller, sur le souvenir de Marie-Antoinette, du papier à vingt-deux sous, et partout fourré de l'acajou et du velours d'Utrecht.
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_15 novembre_.--Je retourne chez Mario Uchard. Il a vu Goudchaux. Le théâtre étant encombré de pièces dans le moment, les HOMMES DE LETTRES ne sont pas reçus... Dans la journée, nous songeons à livrer encore une bataille sur le terrain choisi par nous, à faire tout le contraire de ce qui se fait ordinairement,--à tirer un roman de notre pièce.
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_23 novembre_.--Un fier balayage de fortune--ce Paris--et la mort aux jeunes gens... et si vite, et avec si peu d'aventures, si peu de bruit. Ah! le boulevard en mange diablement de ces caracoleurs, de ces viveurs. Un an, deux ans au plus--et brûlés.
Je rencontre un garçon de ma famille qui a coupé ses dettes à temps, qui s'est rangé, qui a pris racine dans la vie provinciale, qui s'est fait à son cercle de sous-préfecture, aux jours qui se suivent et se ressemblent, à l'hiver à la campagne.
--Et un tel? lui demandai-je.--Il a un conseil judiciaire... il empruntait à 400 pour 100 à des messieurs qu'il rencontrait aux courses. Ah! ce qu'il a mangé, celui-là, en bêtes de somme... et en bêtes d'amour!--Et le gros que je voyais toujours chez toi?--Il est en fuite, il répondait pour son père, son père a croulé.--Et l'autre si gai?--Il s'est retiré avec sa maîtresse en Dordogne, au diable, dans sa dernière ferme... Il fait le piquet avec son curé.--Et tu sais, Chose?--Ah! Chose, il a fini par un fait-divers... il s'est fait sauter le caisson... un coup de pistolet, vlan!
C'est une série de catastrophes, de misères, de ruines, ou de chutes dans le pot-au-feu.
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_4 décembre_.--Beaufort, le nouveau directeur du Vaudeville, a dit à Saint-Victor que notre pièce n'est ni refusée ni acceptée, seulement il n'ose pas la jouer dans ce moment; il y voit un danger et veut attendre.
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--Béranger, l'Anacréon de la garde nationale.
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