Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire
Chapter 11
_12 mai_.--La curieuse et l'infiniment petite chose que la première idée d'une oeuvre littéraire. Les deux gros volumes in-octavo de l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION ET LE DIRECTOIRE furent ceci dans notre pensée au premier jour: «l'Histoire du plaisir sous la Terreur, » un petit volume in-32, à 50 centimes. Puis, le volume grossissant, il nous apparut dans le format Charpentier à 3 fr. 50; puis, avec son développement faisant craquer le format in-18, il devint un in-octavo; --enfin l'in-octavo se doubla.
Théophile Gautier, ce styliste à l'habit rouge pour le bourgeois, apporte dans les choses littéraires le plus étonnant bon sens, et le jugement le plus sain, et la plus terrible lucidité jaillissant en petites phrases toutes simples, d'une voix qui est comme une caresse. Cet homme; au premier abord un peu fermé ou plutôt comme enseveli au fond de lui-même, a un grand charme, et devient avec le temps sympathique au plus haut degré... Aujourd'hui, il nous disait que, lorsqu'il a voulu faire quelque chose de bien, il l'a toujours commencé en vers, parce qu'il existe chez lui une incertitude sur la prose, sur sa complète réussite, tandis qu'un vers, quand il est bon, est une chose frappée comme une médaille;--mais il ajoutait que les exigences de la vie avaient fait des nouvelles en prose de bien des nouvelles, commencées par lui en vers.
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_17 mai_.--On ne conçoit que dans le repos et comme dans le sommeil de l'activité morale. Les émotions sont contraires à la gestation des livres. Ceux qui imaginent ne doivent pas vivre. Il faut des jours réguliers, calmes, apaisés, un état bourgeois de tout l'être, un recueillement _bonnet de coton_, pour mettre au jour du grand, du tourmenté, du dramatique. Les gens qui se dépensent trop dans la passion ou dans le tressautement d'une existence nerveuse, ne feront pas d'oeuvres et auront épuisé leur vie à vivre.
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_Lundi 18 mai_.--La Brasserie des Martyrs, une taverne et une caverne de tous les grands hommes sans nom, de tous les bohèmes du petit journalisme, d'un monde d'impuissants et de malhonnêtes, tout entiers à se carotter les uns aux autres un écu neuf ou une vieille idée... A propos d'un duel né là, le commissaire de police du quartier disait à Busquet; «Comment, ce monsieur se bat avec cet homme! Mais quand on est insulté là, il faut prendre un couteau et tuer l'insulteur, la police ne s'en mêlera pas!»
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_Mercredi 20 mai_.--Au Moulin-Rouge des carafes frappées pleines de Champagne rosé; des femmes assises au milieu de l'éventail bouffant de leurs jupes sur des chaises de paille; des jeunes gens poussiéreux arrivant des Courses, de petits papiers où il y a écrit au crayon: _Retenue_ sur les tables vides; M. Bardoux à la tête d'un cuisinier d'un paquebot de la Méditerranée, la serviette sous le bras, vous proposant un _poulet en fritot_, etc., etc. Au fond du jardin, et à toutes les fenêtres de tous les étages, sur le fond éclairé des cabinets, ainsi que dans les loges d'un théâtre, des têtes de femmes saluant de gauche et de droite, quelques-unes de leurs anciennes nuits ou peut-être quelques-uns de leurs louis d'hier.
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--L'élaboration douloureuse, le supplice de la beauté: le voici à nous raconté par une femme de la société. Se lever à six heures et demie, se mettre à la fenêtre jusqu'à huit heures et faire ainsi prendre un bain d'air d'une heure et demie à son teint, puis un bain d'une heure, et après le déjeuner, la digestion dans une pose allongée et de face, de manière que la peau du visage soit isolée de tout contact.
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_Jeudi 21 mai_.--Création dans une oeuvre moderne d'un médecin qui, ressuscitant les traditions charlatanesques du XVIIIe siècle, prendrait la spécialité des débilités, de tous les hommes de 35 ans de Paris; un homme qui aurait assez étudié la chimie et le corps humain pour savoir la dose la plus forte de dépuratif qu'il peut supporter dans un temps donné,--et un temps assez court; un homme qui aurait fait des expériences assez grandes sur les choses alimentaires et fortifiantes pour refaire, avec des jus de viande, du bordeaux, etc., un tempérament et une jeunesse à un corps usé et à des organes las.
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--Il faut à des hommes comme nous, une femme peu élevée, peu éduquée, qui ne soit que gaieté et esprit naturel, parce que celle-là nous réjouira et nous charmera ainsi qu'un agréable animal auquel nous pourrons nous attacher. Mais que si la maîtresse a été frottée d'un peu de monde, d'un peu d'art, d'un peu de littérature, et qu'elle veuille s'entretenir de plain-pied avec notre pensée et notre conscience du beau, et qu'elle ait l'ambition de se faire la compagne du livre en gestation ou de nos goûts; elle devient pour nous insupportable comme un piano faux,--et bien vite un objet d'antipathie.
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_22 mai_.--J'ai lu un livre de 1830, les CONTES de Samuel Bach. Comme c'est jeune! comme le scepticisme y est un scepticisme de vingt ans! Comme l'illusion traverse l'ironie! Comme c'est l'imagination de la vie et non la vie! Mettez à côté les livres remarquables des jeunes gens depuis 1848. Quel autre scepticisme. Comme il est mûr et formé et bien portant: le scalpel a remplacé le blasphème. Si cela continue, nos enfants naîtront à quarante ans.
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_23 mai_.--L'insipide chose que la campagne, et le peu de compagnie qu'elle tient à une pensée militante. Ce calme, ce silence, cette immobilité, ces grands arbres avec leurs feuilles repliées sous la chaleur, comme des pattes de palmipèdes... cela met en gaieté les femmes, les enfants, les clercs de notaire. Mais l'homme de pensée ne s'y trouve-t-il pas mal à l'aise comme devant l'ennemi, comme devant l'oeuvre de Dieu qui le mangera et fera de l'engrais et de la verdure de sa cervelle de philosophe? Vous échappez à ces idées dans la pierre des grandes villes.
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--Ma maîtresse me racontait aujourd'hui qu'elle avait une fluxion de poitrine et qu'elle n'avait pas dans le moment l'argent nécessaire pour acheter le nombre de sangsues, commandées pour qu'elle guérît. Elle racontait cette anecdote d'une manière très apitoyante, la pauvre fille! Mais qu'est-ce que cela auprès des terribles souffrances de ceux qui peuvent acheter des sangsues tant qu'il leur plaît! Le tout est de savoir, si un homme qui meurt de male amour ou de male ambition, souffre plus qu'un homme qui meurt de faim. Et moi, je le crois bien sincèrement.
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--Idée d'une insertion dans les petites affiches à propos d'un dîneur qui n'est plus amusant: «A céder un parasite qui a servi.»
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_28 mai_.--Notre pièce des HOMMES DE LETTRES va être finie--des châteaux en Espagne--et nous nous disons que, si elle nous rapportait de l'argent, beaucoup d'argent, nous nous amuserions à blaguer cet argent, à le fouler aux pieds, à en rire, à en faire abus, à le jeter et à le faire rouler dans l'absurde. Nous qui ne croyons pas qu'avec l'argent on puisse se procurer ni un sens, ni même un bonheur de plus, nous userions de l'argent expérimentalement, nous ferions des folies de dépenses pour essayer entre quatre murs notre originalité, et la légèreté spécifique d'une grosse somme, et le soufflet qu'on peut donner aux adorations de la foule et de la plèbe des riches.
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--Un joli titre pour des souvenirs publiés de son vivant: SOUVENIRS DE MA VIE MORTE.
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_1er juin_.--Dans le monde rien ne recommence et l'homme ne doit jamais _revouloir_ la chose qu'il a trouvée une fois bonne. Aujourd'hui chez Maire, les écrevisses bordelaises n'étaient pas réussies... Ah! ce restaurant Maire! aux environs de 1850... du temps qu'il était simplement un marchand de vin, et que derrière le comptoir en zinc, il avait un tout petit cabinet pouvant contenir, les coudes serrés, six personnes. Là, le vieux père Maire, servait lui-même en personne, et dans de la vraie argenterie, aux gens dont il estimait le goût culinaire, servait un haricot de mouton aux morilles, un macaroni aux truffes inénarrable: le tout arrosé de plusieurs bouteilles de ces jolis petits bourgognes, venant de la cave du roi Louis-Philippe, dont il avait acheté la cave presque tout entière.
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_4 juin_.--Aujourd'hui, vu à l'Hôtel Drouot la première vente de photographies. Tout devient noir en ce siècle, et la photographie, n'est-ce pas l'habit noir des choses?
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_7 juin_.--Tombé au cabinet de lecture sur un éreintement féroce; où à propos de la publication de nos PORTRAITS INTIMES et de SOPHIE ARNOULD, nous sommes traités de _sergents Bertrand de la littérature_.
Dîner chez Asseline avec Anna Deslions, Adèle Courtois, Juliette et sa soeur. Anna Deslions, des cheveux noirs opulents, magnifiques, des yeux de velours avec un regard qui est comme une chaude caresse, le nez un peu en chair, la bouche aux lèvres un rien entr'ouvertes, une superbe tête d'adolescent italien, éclairée de la coloration dorée de Rembrandt en ses têtes juives. Adèle Courtois, une vieille célébrité de la galanterie. Juliette une blondinette toute chiffonnée, toute frisottée, aux cheveux lui mangeant entièrement le front, une blondinette ayant quelque chose du pastel de la Rosalba au Louvre; «la Femme au singe», et tout à la fois de la femme et du singe.
Juliette est flanquée de sa soeur, une petite maigriotte enceinte, à l'apparence d'une araignée au gros ventre. Ces quatre femmes décolletées en triangle dans le dos, sont en robe blanche, dans des étoffes d'écume à mille volants.
Et pour accompagner la fête, le pianiste Quidant, à l'esprit si foncièrement parisien, à l'ironie féroce, qui a baptisé Marchal «le peintre des connaissances utiles».
Conversation sur les maîtresses de l'Empereur, sur la Castiglione, sur la jalousie de l'Impératrice, conversation tout à coup coupée par Juliette, jetant: «Vous savez le joli mot de Constance sur l'Empereur: «Si je lui avais résisté, je serais Impératrice!»
Juliette tressautant sur sa chaise, battant la mesure avec son couteau sur son assiette, parle javanais au milieu d'éclats de rire nerveux et d'une gaieté comédienne.
Un nom d'homme est prononcé, à propos duquel Deslions jette à Juliette:
--Tu sais, cet homme que tu as tant aimé et pour lequel tu t'es tuée?
--Oh! je me suis tuée trois fois!
--Enfin, tu sais bien, chose... chose...
Juliette met la main devant son front, comme une personne qui regarde au loin, et cligne des yeux pour voir si elle n'aperçoit pas ce monsieur sur le grand chemin de ses souvenirs.
Puis elle dit en éclatant de rire:
--Tiens, c'est comme à Milan, au théâtre de la SCALA, un particulier qui me faisait des saluts, des saluts... Je disais: «Je connais cette bouche-là,» mais je ne reconnaissais que la bouche, absolument que la bouche...
--Te rappelles-tu, reprend tout à coup la Deslions, quand par ce sale temps nous avons été voir où s'était pendu Gérard de Nerval... Oui, je crois même que c'est toi qui as payé la voiture... J'ai touché le barreau. C'est ça qui m'a porté bonheur. Tu sais ça, toi Adèle, c'est la semaine suivante...
Après dîner, Quidant fait sur le piano l'imitation du carillon d'un coucou, auquel il manque une note.
Puis Anna Deslions et Juliette se mettent à valser, et cette valse de la blonde et de la brune courtisane, toutes blanches et tout envolées dans ce salon tendu de reps rouge et non encore meublé, est un charmant spectacle. Alors en tourbillonnant, et sans avoir l'air de rien, Juliette happe entre ses dents le collier d'Anna Deslions au bout duquel pend une grosse perle noire qu'elle mordille. Mais la perle est vraie, elle ne se brise pas sous ses envieuses quenottes.
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--Un mot du peuple: A quoi penses-tu? Au chapeau d'Henri IV?
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_11 juin_.--Je suis repris de mes douleurs de foie et je crois un moment à une seconde jaunisse[1]. On est bien malheureux vraiment, d'être organisé nerveusement, quand on vit dans le monde des lettres. Si le public savait au prix de combien d'insultes, d'outrages, de calomnies, et de malaises d'esprit et de corps, est acquise une toute petite notoriété, bien sûrement, au lieu de nous envier, il nous plaindrait.
[Note 1: A la suite de cet article où nous étions appelés _les sergents Bertrand de l'Histoire_. Je ne nomme pas l'auteur, parce que j'aime beaucoup son talent et sa personne, et que je crois maintenant ce double sentiment partagé par lui à mon égard.]
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_15 juin_.--Nous nous sauvons de la maladie, à la campagne, au château de Croissy, dans notre famille. Il fait bon de passer des heures, couché dans le parc, sous une rochée de trois immenses tilleuls, réunis et joints au pied, vieux tilleuls sur lesquels s'étend par plaques une mousse sèche et verdegrisée, qu'imitent si bien les naturalistes sous les pattes de leurs animaux empaillés.
L'énorme bouquet d'arbres où, à chaque instant, la brise fait courir de longs frissons, est tout albescent de petites fleurs d'un blanc jaunâtre, d'où descend la fine, moelleuse et pénétrante senteur d'un arome sucré et tiède.
Et dans le fouillis des branches de ce triple arbre une infinie musique emplissant l'oreille, du bruit d'un monde ailé en travail, d'un murmure heureux, d'un susurrement comme grisé de millions de petites chansons balancées aux millions des feuilles; l'hymne de cent ruches d'abeilles butinant dans la flore de ce morceau de forêt, et l'emplissant de je ne sais quelle vie dodonienne.
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_15 juin_.--Nous allons voir des voisins de campagne, des gens aimables, accueillants... Ça ne nous pousse pas à faire des frais. Plus nous allons, moins nous pouvons jouer par politesse la fatigante comédie du monde, que tous jouent si naturellement et sans aucun effort. Il y a dans ce travail de l'amabilité une énervante dépense physique du soi-même. Ce masque du sourire nous pèse et nous contracte les lèvres. Les lieux communs nous répugnent tant, que c'est presque une souffrance quand nous les abordons. Faire semblant de prendre intérêt par le remuement et le jeu de la physionomie au bruit de paroles dont le devoir est seulement d'empêcher le silence, devient une attention crispante au bout de quelque temps.
Puis entre nous et ce monde, il y a un fossé. Notre pensée vivant au-dessus des choses bourgeoises, a de la peine à descendre au terre-à-terre de la pensée ordinaire, tout entière alimentée par les basses réalités de la vie et la matérialité des événements journaliers. Oui, nous sommes de ce monde, nous en avons le langage, les gants, les bottes vernies, et cependant nous y sommes dépaysés et mal à l'aise, comme des gens déportés dans une colonie, dont les colons n'auraient que les dehors à notre portée, mais l'âme à cent lieues de la nôtre.
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--J'ai connu une petite fille de quatre ans à laquelle un monsieur avait l'habitude de baiser la main. Aussitôt qu'elle le voyait traverser la cour, elle montait vite, vite, dans la chambre de sa gouvernante, se lavait les mains à la pâte d'amandes, et redescendait au moment où le monsieur entrait au salon.
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--Le jour où tous les hommes sauront lire et où toutes les femmes joueront du piano, le monde sera en pleine désorganisation, pour avoir trop oublié une phrase du testament du cardinal de Richelieu: «Ainsi qu'un corps qui auroit des yeux en toutes ses parties, seroit monstrueux, de même un État le seroit, si tous les sujets étoient savants. On y verrait aussi peu d'obéissance que l'orgueil et la présomption y seroient ordinaires.»
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_5 juillet_.--Été voir ce pauvre Gavarni qui a perdu son fils Jean, pendant notre absence. Nous le trouvons frappé en plein coeur et, selon son expression, «découragé de faire et de continuer à être».
--M. Andral, nous dit-il, l'avait vu la veille et n'avait trouvé rien d'alarmant. Le matin, à un moment, il fixa les yeux sur les miens, sans me voir sans doute, mais avec des yeux grands comme je n'en ai jamais vu... la pupille était comme ça.. Et il nous montre la grandeur sur l'ongle de son pouce. Je lui pris la main, elle commençait à être froide. L'expression de ses yeux était comme un grand étonnement... La main devint glacée... C'était fini... J'ai voulu user ma douleur... Je ne suis pas sorti d'ici... Je n'aurais jamais pu y rentrer.»
Après un silence:
--«Pour cet enfant... c'était une manie, une _toquade_... J'avais toujours peur... Quand je revenais, en descendant de gondole, mes yeux se portaient aux fenêtres de suite... Je craignais toujours voir un accident, un attroupement, je ne sais quoi... Oh! oui, c'était une toquade... Ah! maintenant, ça a un bon côté! On peut crier, la maison peut brûler: j'ai un qu'est-ce que ça me fait... tout à fait sublime. Je peux même me casser le cou...
Et sa parole s'arrêta. Nous faisons un tour dans le jardin.
--Dites donc, Gavarni, c'est bien nu là, entre les arbres?
--Ah! ça!... Maintenant, qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? C'était le jeu de ballon de mon enfant.
Il nous avait dit avant de descendre:
--Vous pensez bien, il faut que la pension (il avait loué sa maison à une pension pour n'être point séparé de son fils); il faut que la pension s'en aille à présent... J'ai dit à cet homme que s'il voulait partir avant quinze jours, il n'y avait pas d'argent à me donner.»
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_6 juillet_.--Salon de peinture. Plus de peinture ni de peintres. Une armée de chercheurs d'idées ingénieuses. Partout l'intrigue d'un tableau au lieu et place de sa composition. De l'esprit, non de touche, mais dans le choix du sujet. De la littérature de pinceau. Deux idéals vers lesquels est tourné tout ce monde. L'idéal anacréontique: des logogriphes, dont Eros est le sujet, fixés sur la toile avec la poussière de l'aile d'un papillon de nuit; la mythologie reproduite en grisaille au travers d'une ingénuité sentimentale et niaise, inconnue de l'antiquité; enfin des hannetons que de grands enfants semblent s'amuser à attacher par la patte contre les murs de marbre du Parthénon.
D'autre part, l'idéal anecdotier et de l'histoire en vaudeville, dont la trouvaille sublime est de composer un tableau, à l'instar de Molière lisant le MISANTROPE chez Ninon de Lenclos. Plus une main douée, plus une scélérate de _patte_, peignant, couvrant de pâte colorée, un morceau. Rien que des gens adroits, des malins volant le succès par le chemin de traverse de Paul Delaroche, par le drame, la comédie, l'apologue, par tout ce qui n'est pas de la peinture,--en sorte que sur cette pente, je ne serais pas étonné que le tableau à succès d'un de nos futurs Salons représentât, sur une bande de ciel, un mur mal peint, où une affiche contiendrait quelque chose d'écrit, excessivement spirituel.
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_11 juillet_.--Parti de Paris pour Neufchâteau, sur la nouvelle que notre oncle le représentant est au plus mal. Enterrement le 13. Le salon en chapelle ardente avec la croix et l'écharpe de représentant sur le cercueil. Autour du cercueil, des compagnons d'armes, de vieux soldats, de vieux bonshommes encore verts, au ruban de la Légion d'honneur passé et devenu orangé: le souvenir de notre père vivant ça et là, et les fils de M. Charles, comme on nous appelle, passant dans des bras d'inconnus qui nous parlent de ceux qui ne sont plus. Puis les fermiers, en chapeaux noirs, venus de loin et tout poussiéreux, et les vieux serviteurs retraités, les domestiques septuagénaires ayant derrière eux leurs fils approchés de la fortune par le commerce et les négoces heureux:--dernière représentation de cette _gens_, de cette clientèle amie et dévouée qui faisait à la famille le cortège de ses noces, le convoi de ses funérailles, et ne laissait ni la joie ni la douleur isolée et personnelle, comme en notre temps de familles d'une génération.
Puis les groupes noirs de femmes en deuil suivant ici le mort jusqu'au bout, la haie des gardes nationaux qui ne rient pas, et toutes ces têtes associées des fenêtres pieusement au deuil.
Tout, en ce spectacle de la mort, a été digne, simple, décent, chose rare! Il n'y a point eu un incident grotesque, et les fermiers même régalés à l'auberge, ont respecté le vin des funérailles.
Nous avons donc revu cette maison où est mort notre grand-père, ce joli modèle bourgeois de l'hôtel du XVIIIe siècle, cette façade de pierre blanche, tout égayée de serpentements de rocaille et de fleurettes, l'escalier à grands repos, la salle à manger au papier peint représentant des jardins de Constantinople peuplés de Turcs des Mille et une Nuits, la cuisine avec son puits dans une armoire et ses fusils au manteau de la cheminée,--enfin dans le jardin, la serre.
Elle est toujours une petite merveille, la serre, avec ses mansardes en oeil-de-boeuf et ses statues fantaisistes aux pieds dans la gouttière, avec le fronton de sa porte représentant une face au gros rire jaillissant d'une fraise, un chapeau à plumes sur la tête, une moustache en l'air, une moustache en bas, et avec encore les trumeaux des fenêtres, les trumeaux où tous les symboles gais, tous les instruments sonnants de la fête et de la joie, tous les outils du plaisir, sculptés de verve et en plein relief, semblent le _Memento vivere_ muet d'un autre siècle. Pauvre salle de spectacle, où jamais comédie ne fut jouée, et qui pourtant, s'élevant de terre et se parant de sculptures, dut prendre tant de place dans les rêves du bâtisseur de cette maison au temps jadis. Son nom, qui est quelque part dans un contrat de vente, je l'ai oublié, mais le personnage était un vieux marchand de sabots,--oui, un marchand de sabots artiste,--qui, sa fortune faite, avait donné asile, pendant deux ou trois ans, à deux sculpteurs italiens de passage dans la province, et qui, affolé de musique et de gentille sculpture, sur les marches de son perron, devant la fête de la façade de sa maison, amusait les échos de la grande place, debout toute la journée, penché sur le radotage d'un antique violon.
Là, dans la salle à manger d'hiver, Edmond a vu notre grand-père, le député du Bassigny en Barrois, à la Constituante, un petit vieillard bredouillant des jurons dans sa bouche édentée, et perpétuellement fumant une pipe éteinte, qu'il rallumait à chaque instant avec un charbon saisi au bout de petites pincettes d'argent,--une canne sur sa chaise à côté de lui. Un rude homme, qui n'avait pas eu toujours sa canne sur sa chaise, et qui, dans son château de Sommérecourt, dont il fatiguait la cantonade des colères de sa voix, avait façonné et formé, à coups de canne, une domesticité, qu'il avait trouvé le moyen de s'attacher ainsi. La vieille Marie-Jeanne remémore encore avec un ressouvenir affectueux et tendre les coups de canne distribués aux uns et aux autres. Elle-même n'a nullement gardé rancune d'avoir été, sur les ordres de notre grand-père, plusieurs fois plongée dans la pièce d'eau, pour lui rafraîchir le sang, quand elle éprouvait la tentation de se marier. Après tout, en ce temps, ces coups de canne étaient considérés comme une familiarité du maître à l'endroit du valet, et devenaient un lien entre eux. Du reste, un chef de famille pas commode; notre père qui était chef d'escadron à vingt-cinq ans et qui passait pour un vrai casse-cou parmi ses camarades de la Grande Armée, racontait qu'il lui arrivait de garder dans sa poche, huit ou dix jours, une lettre de son père, avant d'oser l'ouvrir.