Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire

Chapter 10

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_20 janvier_.--Comme on causait, aux bureaux de l'ARTISTE, de Flaubert, traîné, à notre instar, sur les bancs de la police correctionnelle, et que j'expliquais qu'on voulait en haut la mort du romantisme, devenu un crime d'État, Théophile Gautier s'est mis à dire: «Vraiment, je rougis du métier que je fais! Pour des sommes très modiques qu'il faut que je gagne, parce que sans cela je mourrais de faim, je ne dis que la moitié du quart de ce que je pense... et encore je risque, à chaque phrase, d'être traîné derrière les tribunaux.»

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--Une jeune fille de ma connaissance a eu la plus fraîche, la plus délicate, la plus poétique imagination de coeur. Elle s'est fait un reliquaire de gants: de gants qu'elle portait le premier jour, où elle a donné la main à une personne aimée.

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--Louis m'a dit aujourd'hui:--Au fait, tu sais, je t'aurai peut-être des documents sur le peintre Boucher.

--Comment cela?

--Par sa petite-fille.

--Tu la connais.

--Non, mais j'ai rencontré un médecin qui la soigne d'une maladie, d'une maladie... et à qui elle a donné deux pastels de Boucher qui viennent de sa maison de campagne à Château-Thierry. C'est une femme galante.

La petite-fille de Boucher, femme galante... En effet, c'était un peu dans le sang du peintre des Grâces impures...

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--O Jeunesse des écoles, jeunesse autrefois jeune, qui poussait de ses deux mains battantes le style à la gloire! Jeunesse tombée à l'enthousiasme du plat bon sens! Jeunesse comptable et coupable des succès de Ponsard!

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--La Justice à deux degrés: chose absurde! La Justice devrait apparaître infaillible comme le Pape. Voir ces jours-ci (affaire Hachette) un jugement de cour royale qui contredit et discrédite complètement un jugement de première instance.

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_22 février_.--L'autre dimanche, il y avait tant de voitures au bois de Boulogne qu'on les a fait revenir par les contre-allées, au lieu de leur faire prendre l'avenue de l'Impératrice. Qui n'a pas voiture aujourd'hui? Singulière société où tout le monde se ruine. Jamais le _paraître_ n'a été si impérieux, si despotique et si démoralisateur d'un peuple. Le camp du Drap d'Or est, pour ainsi dire, dépassé par le luxe des femmes portant sur leurs dos presque des métairies. Ça en est venu à un tel point que nombre de magasins ouvrent des crédits à leur clientes, qui ne payent plus que l'intérêt de leurs achats. On parle de la femme d'un haut fonctionnaire, dont on n'a pu me citer le nom, qui a tiré de son gendre 30 000 francs sur la corbeille de noces et avec lesquels elle a acquitté les dettes de son couturier. Un beau jour, demain peut-être, sera établi un grand livre de la dette de la toilette publique.

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_5 mars_.--Charles Blanc, à l'ARTISTE, en train de reprocher à Théophile Gautier, avec force coups d'encensoir, de mettre tout au premier plan dans ses articles, de ne laisser ni repos ni parties plates, de tout faire étinceler.

--Voyez comme je suis malheureux, dit Gautier, tout me paraît plat. Mes articles les plus colorés, je trouve ça gris, papier brouillard. Je f... du rouge, du jaune, de l'or, je barbouille comme un enragé, et jamais ça ne me paraît éclatant. Et je suis très embêté, parce que, avec ça, j'adore la ligne et Ingres... Mon opinion sur Molière, vous voulez l'avoir, sur Molière et le MISANTHROPE. Eh bien, ça me semble infect. Je vous parle très franchement: c'est écrit comme un cochon!

--Oh! peut-on, blasphémer ainsi! s'écrie Charles Blanc.

--Non, Molière je ne le sens pas du tout. Il y a dans ses pièces un bon gros sens carré, ignoble. Molière, je le connais bien, je l'ai étudié, je me suis rempli de sa pièce typique LE COCU IMAGINAIRE, et pour essayer si j'avais l'instrument bien en bouche, j'ai fait une petite pièce, LE TRICORNE ENCHANTÉ. L'intrigue, nous n'en parlons pas, n'est-ce pas, ça n'a pas d'importance; mais la langue, mais les vers, c'est beaucoup plus fort que Molière. Pour moi, Molière, c'est Prud'homme écrivant des pièces!

--Il ose, il ose dire cela du MISANTHROPE! fait Charles Blanc, se voilant la face des deux mains.

--Le MISANTHROPE, reprend sans s'émouvoir Gautier, une véritable ordure... Je dois vous dire que je suis très mal organisé d'une certaine façon. L'homme m'est parfaitement égal. Dans les drames, quand le père frotte sa fille retrouvée comme les boutons de son gilet, ça m'est absolument indifférent, je ne vois que les plis de la robe de sa fille. Je suis une nature _subjective_... Oui, je vous dis ce que je sens. Après ça, ces choses-là, du diable si je les écrirai. Il ne faut pas diminuer les chefs-d'oeuvre consacrés. Mais le MISANTHROPE...

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_6 mars_.--Il y a dans ce moment à Paris 68 beaux partis,--68 dots, importantes. Ces partis sont affichés au cercle de la rue Royale.

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--Dans le monde, nous ne parlons jamais musique, parce que nous ne nous y connaissons pas, et jamais peinture, parce que nous nous y connaissons.

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_16 mars_.--Publication du premier volume de nos PORTRAITS INTIMES DU XVIIIe SIÈCLE. Barrière nous gronde de dépenser du talent sur de trop petits sujets. Il faut au public des corps d'ouvrage solides et compacts, où il revoit des gens qu'il a déjà vus, où il entend des choses qu'il sait déjà. Les anecdotes trop peu connues l'effarouchent, les documents vierges l'effrayent: une histoire, comme nous la comprenons du XVIIIe siècle, développée à travers une longue série de lettres autographes et de pièces inédites servant à mettre en montre tous les côtés du siècle: une histoire, neuve, originale, sortant de la forme générale des histoires ordinaires, ne nous rapportera pas le vingtième d'une grosse compilation, où nous aurons à patauger des pages entières dans du connu et du ressassé. Il a dit cela, le père Barrière, et peut-être a-t-il raison?

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_19 mars_.--X... est venu nous voir ce matin. La femme qu'il aimait lui a écrit que, fatiguée des tyrannies de son amour, son amour à elle était mort, bien mort, et pour lui ôter tout espoir de raccommodement, elle lui a fait entendre qu'elle a pris un autre amant. Ce sont des larmes dans la voix et de très beaux vers écrits sur le coup, larmes et vers mêlés, brouillés dans une fureur sourde, qui appelle à grands cris des coups, des batteries, des duels.

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Une étrange organisation que celle de ce jeune homme de lettres, marié si étroitement au dramatique; que son existence commence à n'être plus qu'un grand drame à la manière de la vie des aventuriers du XVIe siècle. Et toujours des émotions à poignée et un incessant crucifiement de cette organisation nerveuse, qui va avec une sorte d'attrait à tout ce qui la tourmente, lui fait mal, la martyrise, lui enlève la tranquillité de la pensée et le sommeil de la nuit.

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--Les civilisations ne sont pas seulement une transformation des pensées, des croyances, des habitudes d'esprit des peuples, elles sont aussi une transformation des habitudes du corps.

Vous ne trouverez plus sur les corps modernes les attitudes grandies et raidies à Rome par la vie à la dure, en beaux gestes longs et tranquilles, en poses héroïques à larges tombées de plis. Comparez en une sculpture antique, cet éphèbe, assis d'une manière théâtrale sur un siège de fer, à ce jeune seigneur crayonné sur une chaise aux pieds tors par Cochin. Voyez-le ce dernier: il est assis de face, les jambes écartées, la tête de profil rejetée un peu en arrière et regardant de côté, le coude gauche appuyé sur un genou, et la main montant en l'air, où elle joue inoccupée. C'est d'un charmant, d'un coquet, ce seigneur: on dirait un homme rocaille, mais ce n'est pas vraiment le même homme que l'éphèbe romain.

Eh bien, nos corps à nous, nos corps d'anémiés, avec leur échine voûtée, le dandinement des bras, la mollesse ataxique des jambes, n'ont ni la grande ligne de l'antique, ni le caprice du XVIIIe siècle, et se développent d'une manière assez mélancolique sous le drap noir étriqué.

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--Chez les journalistes existent très souvent les plus étranges illusions sur la perspicacité du public à deviner à travers leur prose, le sous-entendu de leurs colères et de leurs éreintements.

Mais parmi tous ceux-là, on peut citer Janin, comme le naïf le plus extraordinaire. Chaque semaine, tous les personnages de l'histoire et du roman, depuis la famille des Atrides jusqu'au monde de Rétif de La Bretonne, sont les têtes de Turc, par-dessus lesquelles il tape sur ses contemporains, et il se figure, avec une candeur qui étonne, que tout Paris, toute la France, toute l'Europe le comprend et saisit les masques.

Dernièment, à propos d'une pièce sur Benvenuto Cellini, où il avait abîmé l'orfèvre italien, à ne pas en laisser un morceau: «--Que vous a donc fait ce pauvre diable de Benvenuto Cellini? lui disait un visiteur.--Allons, ne jouez pas au fin avec moi; vous avez bien compris que c'était Bacciocchi!» lui répondit Janin.

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_3 avril_.--Quand je prends une tasse de chocolat, je suis à Naples, au CAFÉ DE L'EUROPE, au coin de la grande place du Palais. Il est midi. Il fait toujours du soleil. Je vois le joli garçon frisé et leste qui nous servait. Les musiques militaires éclatent. Les pantalons rouges de la garde montante passent dans les fanfares allant au Palais, pendant qu'un épais capucin, sa grosse corde autour des reins, cause familièrement accoudé au comptoir, avec la grasse femme du café, roulant des yeux diablement noirs.

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--Lu, dans le bain, un joli vers d'un poète entre Ronsard et Corneille, de l'inconnu Pager:

«Je crains ce que j'espère.»

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--Que n'avons-nous écrit, jour par jour, au début de notre carrière, ce rude et horrible débat contre l'anonyme, toutes ces stations dans l'indifférence ou l'injure, ce public cherché et vous échappant, cet avenir vers lequel nous marchions résignés, mais souvent désespérés, cette lutte de la volonté impatiente et fiévreuse contre le temps et l'ancienneté, un des grands privilèges de la littérature. Point d'amis, point de relations, tout fermé... Ce silence si bien organisé contre tous ceux qui veulent manger au gâteau de la publicité, ces tristesses et ces navrements qui nous prenaient pendant ces années lentes où nous battions l'écho, sans pouvoir lui apprendre notre nom!... Ah! cette agonie muette, intérieure, sans autre témoin que l'amour-propre qui saigne et le coeur qui défaille! cette agonie monotone et sans événement, écrite sur le vif des souffrances, ce serait une bien belle étude que personne ne fera, parce qu'un rien de succès, l'éditeur trouvé, quelques cents francs gagnés, quelques articles à cinq ou six sous la ligne, votre nom connu par un millier de personnes que vous ne connaissez pas, deux ou trois connaissances, un peu de réclame, vous guérissent du passé et vous versent l'oubli... Elles vous semblent si loin, ces larmes dévorées, ces misères, aussi loin que votre jeunesse. Vieilles plaies dont vous ne vous souvenez, que lorsqu'elles se rouvrent!

--On a aperçu, chez la portière, la toilette du coucher que la Deslions envoie par sa bonne chez l'homme à qui elle donne une nuit. Elle a, à ce qu'il paraît, une toilette pour chacun de ses amants, aux couleurs qu'il aime. C'est une robe de chambre de satin ouatée et piquée, avec des pantoufles de même couleur brodées d'or, une chemise en batiste garnie de valenciennes, avec des entre-deux de broderie de 5 à 600 francs, un jupon garni de trois volants de dentelle de 3 à 400 francs: un capital d'accessoires galants montant de 2,500 à 3,000 francs, qu'elle fait porter à tous les domiciles qui peuvent la payer.

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_7 avril_.--Nous dînons chez Broggi, à côté d'un petit vieillard à cheveux blancs, qui est un des grands, des purs, des beaux caractères de ce siècle, asservi à l'argent. Ce petit vieillard dîne modestement à cinquante sous, après avoir donné, donné pour rien--car ces héroïsmes sans bruit et sans réclame sont invraisemblables--donné à la France une collection de plusieurs millions. Il se nomme M. Sauvageot.

Il parle de son CERCLE DES ARTS avec un monsieur qui dîne à côté de lui, et je l'entends lui dire: «Je ne sais plus quels sont les gens qui en font maintenant partie... et vrai, je ne connais pas la langue qu'ils parlent. L'autre jour, un monsieur de là demande: «Qu'est-ce qu'on a fait?» Un autre lui répond: «Six dont un!...» Six dont un! Non, non, je ne comprends pas!

C'était beau, ce fouaillement de l'argot de la Bourse par ce grand dédaigneux de l'argent.

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_11 avril_.--Vu Marie. Je me garde bien de lui dire que c'est ma fête demain, parce qu'elle m'aurait demandé un cadeau.

A cinq heures, rencontré à l'ARTISTE, Gautier, Feydeau, Flaubert. Feydeau, une infatuation, un contentement de soi, un gonflement de si bonne foi et si naïvement enfantin qu'ils désarment. Il demande à Gautier, à propos de la première des SAISONS, qui doivent paraître à chaque solstice: «Trouves-tu que ce soit une perle, hein? Car je ne veux te dédier qu'une perle!»

Aussitôt s'ouvre une grande et bruyante discussion sur les métaphores. La phrase du nommé Massillon: «Ses opinions n'avaient pas à rougir de sa conduite,» est acquittée par Flaubert et Gautier, mais la phrase de Lamartine: «Il pratiquait l'équitation... ce piédestal des princes,» est condamnée sans appel.

Des métaphores on passe aux assonances,--une assonance, au dire de Flaubert, devant être évitée, quand même on devrait passer huit jours entiers à y arriver. Puis, entre Flaubert et Feydeau, ce sont de petites recettes du métier, agitées avec de grands gestes et d'énormes éclats de voix, des procédés à la mécanique de talent littéraire, emphatiquement et sérieusement exposés, des théories puériles et graves et ridicules et solennelles, sur les façons d'écrire et les moyens de faire de la bonne prose; enfin, tant d'importance donnée au vêtement de l'idée, à sa couleur, à sa trame, que l'idée n'est plus que comme une patère à accrocher des sonorités.

Il nous a semblé tomber dans une bataille de grammairiens du Bas-Empire.

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--La religion est une partie du sexe de la femme.

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_12 avril_.--Je me rappelle, dans le journal de Wille le graveur, Wille, pour la convalescence d'un de ses amis, le promenant au XVIIIe siècle chez tous les marchands de curiosités de Paris. Pour ma convalescence (d'une crise de foie), comme il va nous tomber 3,000 francs du reste de la vente de notre petit terrage de Breuvannes, nous songeons à les consacrer à l'achèvement de notre salon. Et toute cette semaine nous battons les quais et le boulevard du Temple, à la recherche de portières en tapisserie, pour aller avec le meuble de Beauvais que nous avons enlevé à M. Double. Aujourd'hui nous nous décidons presque à acheter des lambrequins des Gobelins qu'on nous fait 3,500 francs. C'est étrange, même un peu effrayant, comme nous commençons à nous habituer, à nous familiariser avec les plus gros prix et les sommes les plus grandement rondes! Allons il fait temps d'arriver et de toucher notre gloire.

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_16 avril_.--Gavarni vient nous demander à déjeuner. Il nous dit: «Quand les femmes vont quelque part, elles apportent de petites machines pour travailler, faire un bout de tapisserie, du crochet... Eh bien, moi, j'ai inventé une petite mécanique fort simple pour trouver des intégrales, que je porte toujours. C'est très commode, je me promène, je sors de chez vous par exemple: crac! je trouve une intégrale--et c'est une jolie chose qu'un homme qui a une curieuse collection d'intégrales. On ne sait pas, ça peut se vendre très cher après sa mort...»

Puis, il parle de l'attrait qu'ont toujours eu pour lui les trous dans les montagnes, les entrées de cavernes, les cratères désaffectés, au fond desquels dorment la Nuit et l'Inconnu. Il est bien souvent descendu là dedans, une corde suspendue à un arbre jeté en travers. Il a découvert ainsi dans les Pyrénées une magnifique grotte de stalactites, maintenant exploitée et visitée par les étrangers. Mais un trou qui a excité surtout sa curiosité et son activité de suppositions, c'est sur un plateau en haut d'une montagne de Bagnères, le Casque de Leris, je crois... Ah! un fort trou, où on jette des pierres qu'on n'entend pas tomber. «Comment n'a-t-on pas installé, dit-il, une machine là-haut, avec un panier pour y descendre? Ça en valait la peine. Il y avait là un mystère qui me sollicitait. Oui, c'était une marmite où j'aurais voulu faire cuire une nouvelle. J'en faisais la descente, et je trouvais un vieux savant qui savait tout, et surtout _prométhifier_ les êtres par la résurrection. Son valet était un général romain, tué à une bataille quelconque dans le pays, et auquel il avait redonné le mécanisme vital, en ne lui accordant que la dose d'intelligence nécessaire pour nettoyer ses fioles.»

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_18 avril_.--Je voudrais une chambre inondée de soleil, des meubles tout mangés de lumière, de vieilles tapisseries, dont toutes les couleurs seraient éteintes et comme passées sous les rayons du Midi. Là je vivrais dans des idées d'or, le coeur réchauffé, l'esprit ensoleillé, dans une grande paix doucement chantante... C'est étrange comme, à mesure qu'on vieillit, le soleil vous devient cher et nécessaire, et l'on meurt en faisant ouvrir la fenêtre, pour qu'il vous ferme les yeux.

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--Été à la foire aux pains d'épices, barrière du Trône, où j'ai vu dans un tableau vivant, représentant la superbe DESCENTE DE CROIX d'après la toile de Rubens, j'ai vu à la fin le Christ se levant de son linceul pour venir saluer le public.

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_22 avril_.--Exposition aux commissaires-priseurs d'une collection d'habits du XVIIIe siècle: habits pluie de roses, fleur de soufre, gorge de pigeon, et couleur _désespoir d'opale et ventre de puce en fièvre de lait_; tous ces habits avec un tas de reflets agréables à l'oeil, chantants, coquets, égrillards. Il avait inventé cela, le XVIIIe siècle, de s'habiller de printemps et de toutes les nuances riantes et de toutes les gaietés de ce monde. De loin l'habit souriait avant l'homme... C'est un grand symptôme que le monde, tel qu'on le voit aujourd'hui, s'est fait bien vieux et bien triste, et que beaucoup d'aimables choses sont enterrées!

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_1er mai_.--Théophile Gautier, l'oreille somnolente, un doux et bon sourire dans l'oeil, avec sur les lèvres une parole lente, émise par une voix trop petite pour le corps, et mal notée, et pourtant à la longue agréable, presque harmonieuse. Et c'est une causerie tête à tête, simple, tranquille, bonhomme, allant sans se presser, mais tout droit, et sans surcharge de métaphores, et avec une grande suite dans l'enchaînement des idées et des mots, et, par-ci, par-là, laissant percer une mémoire étonnante, où le souvenir a la netteté d'un cliché photographique.

Il nous fait des compliments sur notre _Venise_ parue dans l'ARTISTE, nous disant que pour lui «c'est le plus fin bouquet de parfums de la ville des doges», et afin de nous prouver qu'il a tout senti, tout compris, nous décrit l'OSTERIA DELLA LUNA, sa situation, son architecture, sa couleur, enfin nous la fait revoir: «Mais, nous dit-il, ce ne sera pas compris, il faut tous y attendre. Sur cent personnes qui liront votre Venise, à peine deux se douteront de ce que vous avez voulu faire.» Ici, Edouard Houssaye et Aubryet sont enragés contre l'article... Et cela tient à une chose, c'est que le sens artiste manque à une infinité de gens, même à des gens d'esprit. Beaucoup de gens ne voient pas. Par exemple, sur vingt-cinq personnes qui entrent ici, il n'y en a pas trois qui discernent la couleur du papier! Tenez, voilà X... qui entre, il ne verra pas si cette table est ronde ou carrée... Maintenant, si, avec ce sens artiste, vous travaillez dans une manière artiste, si à l'idée de la forme vous ajoutez la forme de l'idée, oh! alors, vous n'êtes plus compris du tout.» Prenant au hasard un petit journal: «Tenez, voilà comme il faut écrire pour être compris... des nouvelles à la main... La langue française s'en va positivement... Eh! mon Dieu, on me dit aussi qu'on ne me comprend pas dans le roman de la MOMIE, et cependant je me crois l'homme le plus platement clair du monde... Parce que je mets, je suppose, un mot comme _pschent_ ou _calasiris_. Enfin je ne peux pas mettre: le pschent est comme ci, comme ça. Il faut que le lecteur sache ce que disent les mots... Mais ça m'est égal. Critiques et louanges m'abîment et me louent sans comprendre un mot de mon talent. Toute ma valeur, ils n'ont jamais parlé de cela, c'est que _je suis un homme pour qui le monde visible existe._

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_2 mai_.--Il y a encore dans les cafés des gens qui s'intéressent aux naufragés de la Méduse!

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_4 mai_.--Je vais ce soir en soirée chez Louis, qui veut me présenter à notre ancien camarade de rhétorique, Prévost-Paradol. Un torse qui commence aux genoux, un nez de comique, des favoris d'homme grave, un col rabattu. On me présente, il se soulève de sa chaise, veut bien me dire quelques mots sur les études que doit nécessiter l'histoire des moeurs, se rassied, et, toute la soirée, reste au coeur de la conversation des vieux, n'ouvrant pas la bouche, raide sur sa chaise, sérieux comme un doctrinaire qui politique. Évidemment, c'est un garçon qui arrivera, mais c'est dur! Je suppose que M. Hippolyte Passy a dû dire en le quittant: «Garçon remarquable, il écoute avec une profondeur...[1]»

[Note 1: A propos de ce croqueton de M. Prévost-Paradol, j'ai reçu la lettre suivante de M. Ludovic Halévy:

«Monsieur,

Prévost-Paradol écrivain, vous appartient; mais je n'ai pu lire, sans étonnement et sans tristesse, ces lignes signées de vous sur la _longueur de son torse et sur son nez de comique_. Permettez-moi de vous dire que je ne me serais jamais attendu de votre part à de pareils procédés de critique.

Il me semblait que vous étiez de ceux à qui la mémoire de mon ami ne pouvait inspirer que des sentiments de respect et d'émotion.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération,

LUDOVIC HALÉVY. Mercredi, 22 septembre 86.»

A la réception de cette lettre, mon premier mouvement a été d'enlever la note sur ces lignes amies qui me semblaient dictées par un sentiment pareil que j'éprouverais à sentir la mémoire de mon frère égratignée; mais, en réfléchissant, j'ai trouvé la prétention énorme, et j'ai pensé qu'il n'y aurait plus de mémoires possibles, s'il n'était pas permis au faiseur de mémoires de faire les portraits physiques des gens qu'il dépeint, d'après son optique personnelle--qu'elle soit juste ou injuste.

Du reste, que M. Ludovic Halévy le sache, la petite antipathie inspirée à mon frère, par M. Prévost-Paradol, est plus générale qu'il ne le croit, et il n'a, pour s'en convaincre, qu'à prendre connaissance du terrible article, publié sur l'écrivain des DÉBATS, par M. Barbey d'Aurévilly, dans le MUSÉE DES ANTIQUES.]

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